ENTRE UN TIGRE ET UN TORRENT
Gaspardo avait commencé à frapper la' ^ pierre, et quelques étincelles scintillaient déjà du milieu delà profonde obscurité, quand im bruit inattendu, au milieu de tous les bruits de la tempête, vint tout à coup frapper son oreille et arrêter sa main.
Ses deux compagnons l’avaient entendu comme lui; les trois chevaux qu’il avait inquiétés aussi bien que leurs trois cavaliers donnèrent soudain des signes' évidents de terreur. Ils se mirent^ à hennir et à piétiner
,1e sol. Une seconde fois ce bruit frappa leurs oreilles, c’était un effrayant rugissement, et ' il n’y avait pas à' s’y tromper , honimea et : ’
chevaux l’avaient reconnu en même temps.
C’était le rugissement d’un tigre”. ' . '
Tout d’abord, ils avaient cru que le terri*, „ ble animal devait se trouver au fond même de la grotte. Mais quand le cri retentit de nou- , veau, ils comprirent que le tigre ne devait ^ être qu’à l’entrée et de l’autre côté des ponchos,
L’avantage n’était pourtant p^ considérable ; la frêle barrière des manteaux ne les protégerait guère plus qu’une toile d’araignée contre les griffes du féroce animal, s’il était venu, comme c’était probable,' chercher un refuge ' . dans la caverne qui leur servait d’asile. ^
11 ne serait certainement pas arrêté par un simple rempart de couvertures. Étonné d’abord de l’obstacle qui lui barrait l’entrée et dont' il ne soupçonnait pas la fragilité, le tigre semblait avoir, pour un instant, reculé. ‘ .
,-1lO . ' AVENTURES DE TERRE ET DE MER.
. '« TafisoBs-aous', dit un des deux jeunes gêna, la eaierne paraît profonde, elle a peut- ^ être ^foeique isgue extérieure; Qui sait si le tigre ne se contentêta pas de la traverser?
l’obscurité est telle qu’^il peut ne pas nous i^jercevoir^ . . « • , •
-r- ht. jaguar été est un cbat. H voit aussi
liiea de nuit que de jour, réplicfua tout bas Gàspardo; s’il pénètre ici, nous n’avons qu’une ressouree, c’est de le combattre et de le tuer. » .Tous les trois,, d’un mouvement commun, s’abîmèrent de leurs fusils et s’assurèrent en outre • que leurs pistolets étaient dans leur ceinture. -
T,e .jaguar était encore au dehors, poussant • ûn rugissement sourd comme s'il eût demandé à entrer, et ^upétait évidemment d’être arrêté devant sa ' dememe. habituelle par cet étrange obstacle.' , ;•
. Les tigres, malgré leur férocité, ne manquent pas dO' prudence. Il était ekir que l’ennemi tenait en lui-mêmè une sort» de conseil.
^ SCEüR PERPCEL. ili
Mais la puissance croissante de son cri témoignait que son l^itatiqn ne serait pas de longue. durée et qu’il déciderait, bientôt à franchir le rideau. Hommes et chevaux se trouveraîenk.à sa merci si tout d’abord ils ne réus- ' sissaient pas à s’en défaire. - • Les trois voyageur» s’étaient réunis derrière • les ponchos, et côte à côte, les armes à la mainj, ils, firent face à l’endroit d’où l’attaque devait arriver, après avoir fait rapidement passer
' leurs chevaux derrière, eux.
. Fallait-il sans plus attendre envoyer une décharge à travers le rideau en visant au juger ' dans la direction que leur indiquaient les. mouvements de leur adversaire ? , .
Cette suggestion venait de Cypriano; elle avait été à peine formulée qu’un cri „ rauque, avait retenti comme une sorte de réponse, et une seconde après, les deux cousins roulaient sur le dos jusqu’au fond de la grotte; culbutés l’un sur l’autre par l’élan du formidable animal qui d’un bond s’était jeté sur l’obstacle
AVENTURES DE TERItE ET ,DE MER.
et avait du même coup ren vergé deuï de ses , adversaires. Gaspardo seul était resté debout..
« Par saint Antoine, s’écria-t-il, l’imbécile' . s’est pris dans nos couvertures. Ne bougez pas • ‘ vous deux, restez à terre, je vais faire feu ! » ' • Un éclair brilla, la détonation d’un pistolet se fit entendre. Le tigre foudroyé roulait à son
tour sur le sol.' • . .
« Coup superbe î s’écria Ga:spardQ en reconnaissant au bruit sourd qu’avait fait la chute . de l’animal qu’il avait dû frapper juste, Rele^ • . yez-vous, mes enfants. Un agneau ne tombe ^ pas plus vite sous la main d’un boucher. Ve-, nez m’aider à chercher notre gibier au milieu de nos couvertures, et n’ayez crainte dé les ' toucher, elles ne renferment qu’une carcasse . de jaguarelé. » • ^
Les deux jeunes gens furent bientôt debout.
Le gaucho battit le briquet, et tous les trois s’approchant de leur victime, ils purent constater que le pistolet du . gaucho avait admî- rablement fait sa besogne; la balle, par un
Di^iti^ca by Cioogle
LA Ç(ÊUR PERDUE.
..hasard providentiel, avait toaché droit au , < coeurr
. « Nos {Miuvres ponchos I dit Gaspardo. —
Ils ne nous ont pas été inutiles. Qui sait si je serais venu à bout d'abattre ce maudit anima] s'ils n'avaient pas paralysé ses mouvements ?
■ C’est la Vierge qui a guidé ma main, bien sûr, mes enfants., Nous lui devons un fameux
ciei^, »
Cependant, par l’ouverture, le vent, la poussière et le froid pénétraient à l’envi dans la grotte et y tourbillonnaient tout à leur aise. Nos trois voyageurs s’empressèrent de débarraser leurs ponchos du corps du tigre, et ayant retrouvé leurs couteaux, ils parvinrent à s’abriter une fois encore contre la tormenta.'
Ce travail accompli, Gaspardo allait se préparer à faire un bon feu ^dans le dessein de savourer plus gaiement son repas. Mais il fut arrêté par une pensée qui se présenta soudain à son esprit.
« Quand il y a un jaguareté quelque part,
dit-il, oii a observé que oes' aimables person-' nages ne manquent jamais de chasser deux par deux. Nous avons tué la femelle, nous . aurions eu. plus de mal si nous aTiorrs en' affaire au mâle. Or, à moins d’incâdent extraordinaire, le mâle doit rôder dans les environs et nous courons le risque de le voir arriver à tout moment pour nous réclamCT; son gîte.
J’en conclus que pour nous assurer contre sa . visite, il nous faut boucher no^ porte d'une façon nn peu plus solide.. ■ .
— Mais comment? Avec nos selles, éela ne suffirait pas. * •
— Certainement non, sefioree, je le sais à merveille. Je n’ai pas voulu parler de nos selles, mais il y a ici des quartiera de roc, peU' faciles à remuer sans doute, avec lésqnels nous ferions une magnifique muraille. «
En effet, quand les jeunes gens avaient reçu le choc du jaguar, il leur avait été facile de se rendre compte qu’ils n’avaient pas été jetés par lui sur des lits de plume, leurs «ôtes étaient
LA SCEUR PERDUE.
là pour témoigner du contraire. Tombés au milieu des débris, roulés sur leurs angles, chacun de leurs membres meurtri ou écor^^bé leur attestait que des aitatérianx solides de construction devaient abonder autour d’eiUL- D ailleurs, à l’éclair du coup de pistolet et aussi, quoique moins distinctement, à la fai^ . ble lueur qui provenait du dehors, leurs yeux avaient pu ajouter à leur certitude en ce sens. '
« Bâtissons-nous une barricade et vivement! » dit Gaspardo; nous pouvons Félever intérieurement sans déranger le rideau jusqu’au moment où elle sera assez haute. Ne perdons pas un instant. Vous deux, apportezmoi des pierres, je les mettrai à leur place. » Ludwig et Cypriano ne se firent pas prier.
Ils 86 mirent à l’œuvre avec ardeur, et ee fui à qui soulèverait les plus gros d^ris pour les mettre à la disposition du gaudio. -
Les pierres furent disposées et arrangées par Gaspardo en forme de -muraille grossière. Bien que construite dans roèscurité, elle était
£tôsez forte pour résister aux attaques d’un animal quelconque; l’éléphant excepté. Or, comme il ne se trouve pas d’éléphants dans le Chaco, les voyageurs semblaient n’avoir plus rien à ■ craindre.
Tel était l’avis de Gaspardo qui encore une fois partit, à la recherche de son briquet.
, « J’ai un bout de chandelle de cire, dit-il;
’ que Dieu me le pardonne, je l’avais ramassé dans l’église de l’Asuncion. Elle avait été allumée sur le corps de ma pauvre vieille mère, et je désirais la garder comme souvenir. Ay Bios ! qui eût jamais pensé que ce serait en pareille circonstance que j’aurais à la rallumer? Mais il est malsain de manger dans l’obscurité. Je n’ai jamais aimé cela ; ce qu’on mange ne vous profite pas quand les yeux n’en ont pas leur part. »
Gaspardo affectait de parler avec bonne humeur. Il connaissait le lourd fardeau qui pe- ' sait sur le cœur de ses jeunes compagnons et il espérait l’alléger en les détournant un
p3u de leurs pensées. Mais aucun d’eux ne fil chorus à sa bonne volonté ; il battit donc le lu'iquet et le cierge fut enfin allumé.
C’était un gros bout de cierge, long d’environ six pouces et fabriqué avec la cire de l’abeille sauvage qu’on emploie dans les églises de Paraguay. Sa flamme brillante éclairait , tous, les objets contenus dans la caverne, les voyageurs, leurs chevaux, leurs bagages et le jaguar étendu mort à l’entrée, dont la peau jaune mouchetée se détachait sur le fond sombre du rocher.
Mais à peine la flamme eut- elle pris toute sa vigueur, que les yeux des voyageurs eurent la très-désagréable surprise d’être subite- . ment arrêtés par la vue d’une seconde peau dê jaguar, non moins mouchetée, mais bien plus brillante que la première. C’était un second jaguar, non pas mort celui-là, mais vivànt et bien vivant, couché sur un bloc ' de rocher à l’extrémité la plus reculée de la grotte I
Il avait au moins deux fois la taille de œ-
lui qui avait été tué et sou 'aspedt était dix fois plus effrayant. Au premier coup d’œil/ on le reconnaissait pour le mâle dont Gaspardo avait parlé. ' \ ' '
« C’est le mâle! » dit-il aussitôt que la lumière du cierge lui eut petmis de le distinguer. « Santîssima ! et nous nous sommes donné bien du mal pour nous assurer sa compagnie! »
Ses compagnons pétrifiés par la surprise gardaient le silence.
« Carrai! grommela le gaucho entre ses dents. Je m’étonne qu’il soit resté si longtemps tranquille. Il faut que la tormenta ait singulièrement modifié son humeur. -Qui peut savoir ce qui se passe dans sa tête et ce qui cause son inimobilité? Ne nous y fions pas.
'L’envie peut lui prendre subitement de sauter sur nous, et un animal de cette taille, mes 'enfants, se moquerait autant d’une balle que d’un coup de cravache. Regardez-le, il est .
presque aussi gros qu’un de nos chevaux I ,
LA SCEUH PERDUE, ' . M9 '
Qn De kit pas deux mi rades dans la même Journée. — Une baUe qui le blesserait seule* ment au lieu de le tuw ne ferait que le rendre plus formidable. » - - ...
Les deux jeunes gens tenaient à la main leurs carabines. • , ;
<( Faut'il kire feu néanmoins? demandèrent-ils. '
— Gardez -vous -en bien, sur votre vie!
noueux vaudrait essayer de lui céder la place, si l’état de terreur, de stupéfaction, d’engour- • . dissement.où la tormenta met souvent les ani- ^
maux les plus énergiques et les plus violents devait nous en laisser le temps. J’entends la pluie tomber par torrents, mais cela ne kit ^ rien, tout plutôt qu’une rencontre avec un • gaillard comme . celui-ci. S’il pleut, c’est que la poussière est abattue — et c’est le principal. Nous pourrions peut-être nous en tirer personnellement en lui abandonnant nos montures, et en blant pour notre compte par la lucarne que nous avons laissée à notre banTricade.^*»
• Elle rie suffirait pas à le laisser passer — mais
nous avons autant besoin de nos montures
que dè nous -mêmes, et d’ailleurs ce serait une lâcheté que de livrer nos bonnes bêtes à ce brigand-là. Il n’y a pas deux partis à prendre. Ouvrons notre barricade, défaisons de- ^ 'nos mains l’ouvrage de nos mains. Détruire estplus facile que de bâtir. — A l’œuvre donc.
. Que Cypriàno qui a une bonne arme fasse sentinelle. Si le jaguar bouge, visez à l’œil,
' mon enfant ! »■ *
.*■ ; Et tandis que Ludwig tenait le cierge, Gas- , pàrdo, dont la force musculaire était doublée ■par l’imminence du danger, se mit à démolir ' sa muraille.
’ ’■ Dès qu’une ouverture fut pratiquée,- suffisamment grande pour leur livrer passage ainsi ■ \qn’à leurs chevaux, le gaucho écarta les pon- ’ chos et jeta' un regard au dehors. >
' Cependant, tenu en respect par Cypriàno, 'qui le couchait en joue, ou sous le poids én-
• core de l’émoi que lui causait la tourmente,
le jaguar n’avait pas bougé. Ses yeux fixes et brillants n’avaient pas quitté ceux de Cypriano. L’intrépide enfant n’avait pas bronché. Mais le moment le plus périlleux devait ■être celui de la retraite. Il en est de l’animal comme de l’homme, tout ce qui ressemble à une fuite de son adversaire est comme un signal d’attaque qu’il reçoit.
. A ce .moment une exclamation du gaucho attira l’attention de Ludwig. ,
a Qu’y a-t-il, Gaspardo ? lui demanda-t-il.
, — Il y a, répondit Gaspardo avec un geste de désespoir il y a qu’il n’y a pas moyen de sortir. Regardez! »
L’eau s’était élevée de six pieds au-dessus ■ de son premier niveau et elle coulait en bas de la caverne, avec la violence d’un torrent, le courant balayait jusqu’à l’entrée de la grotte et ne laissait pas un pouce de sentier par lequel les hommes et les chevaux pussent opérer leur retraite. Toute issue était évidemment coupée. La circonstance était critique, carres-
ter dans la caverne, c’était rester à la discrétion'du jaguar.
Le ciel, en s’éclairant, projetait jusqu’au fond de l’antre une faible hieur qui leur permettait d’apercevoir l’affreuse bête couchée dans sa redoutable immobilité. Il semblait qu’avertie par un secret instinct de l’impossibilité où étaient désormais ses victimes de lui échapper, elle eût jusque-là contemplé avec un imperturbable dédam la Tanité de leurs efforts.
L’ouragan se calmait. Les grondements du tonnerre s’éloignaient. Le moment approchait où l’animal allait retrouver son habituelle férocité et bondir soit sur les hommes, soit sur leurs montures. ' "
La lutte était donc devenue inévitablB. En désespoir de cause, Gaspardo et les deux jeunes gens se tenaient prêts au combat. La carabine à la main, leur- couteau de chasse entré les dents, Ludwig et Cypriano n’attendaient que l’ordre dé faire feu. Gaspardo hésitait encore à
le donner; évidemment, il eût tout préféré à
une rencontre, où l’un d’entre eux, tout au
moins, pouvait perdre la vie; quand tout à coup, posant bas sa carabine, -fl se mit à chercher quelque chose avec une fiévreuse impatience dans une des sacoches de son recado.
11 se souvenait d’y avoir caché une fusée du genre de celles dont on se sert pour exciter les taureaux au combat. Il avait pris cette précaution dans la prévision que cela pourrait lui servir, pour étonner et amuser ou terrifier, suivant l’occaæion, les Indiens. Cest un Vi^ux tour des gens des frontières et qui est -souvent couronné de succès pami les sau-.
Tages! ■
« Ne bougez pas, murmura-t-il à l’oreillie de ses amis, ne quittez pas la place où vous ^cs. Laiflsez-moi faire. J’ai mon idée, » «
. '. Tous deux conservèreat leur place >à l’entrée de la caverne, semblables à deux send-
nèlles silencieuses.
124 aventures dû terre et de mer.. ' S