CHAPITRE IX
AU HASi\RD.
Quoique encore sous rempirê d’uné grande émotion, Ludwig et C^riano étaient fort in- Irigués,’ et se demandaient du regard . cë qui avait bien pu passer dans la cervelle, de , leur ami. « / V
Les moments étaient trop précieux pour que le gaucbo songeât à prolonger, leur attente. Il 8 avança rapidement vers le cierge <jue Ludwig avait fixé dans' une des anfractuosités de la caverne, ; — ' et leur ayant recommandé de se coller contre les parois, — pour laisser libre
l’énorme animal effaré bondit d'épouvante.
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l'entrée tout entière, il approcha de la flamme du cierge la mèche de sa fusée et la lança sur le jaguar. Ce fut comme une illumination soudaine : la lumière éclatante suivie d’un sifflement aigu s’était élancée comme un serpent de feu sur l’animal, l’avait atteint au flanc et s’était attachée à sa peau en tournoyant comme un soleil et en l’inondant d’étincelles.
C’était évidemment le premier feu d’artifice qu’on eût jamais tiré en son honneur.
.Poussant un formidable rugissement qui fit frémir les parois du rocher, l’énorme animal effaré bondit d’épouvante sur sa couche, et en trois bonds, traversant la caverne et traînant derrière lui comme la queue enflammée d’une comète, il alla se précipiter dans le torrent.
C’était assurément ce qu’il avait de mieux à faire pour éteindre la fusée qui sifflait entre les poils de sa fourrure, et pour débarrasser nos voyageurs de sa fâcheuse compagnie.
En un instant, son corps fut hors de vue, enlevé par le courant du ravin débordé. Gas-
pardo, monté sirr ie roc où était tout à l’heure le jaguar, criait du fond de la grotte :
« Pour cette fois, MuchachoSy mous pouvuns nous mettre à table; je suppose que nous me risquons plus d’être dérangés! »
Ludwig et Cypriano ne pouvaient revenir . de l’étrange et expéditive façon dont le gaucho les avait tirés d’affaire.
« On ne pense pas à tout, répondit modestement le brave homme. J’aurais dû commencer par là, et ni vous ni moi ne noius serions écorchés les mains à faire et à défaire nas inutiles fortifications. »
Ludwig et Cypriauo regrettaient Lien un peu da ne pas avoir abattu le jaguar mâle, comme Gaspardo avait abattu la femelle; mais ils ne voulurent pas gâter la joie de leur ami, qui était cent fois plus fier de son expédient qu’il ne l’eût été du coup de fusil le mieux réussi.
Quand nos voyageurs eurent achevé leur repas, la tempête avait complètement cessé.
Lu lormenta diffère idu temporal ^ la. première
• , ;,V LA. SŒUR PEftBUE; 15:7
; disparait «.UB8Î rapid^ent qu’dde est venue^ l’autm «e termine .gradMeliementjet est suivie ‘ par des brumes qui remplissent l’atmosphère et par une fraîcheur humide qisi parfois dure plusieurs jours:: .11 n’en est pas ainsi d’une véritaible tempête de pousnère. Elle arrive sans être précédée de signes autres que ceux con-
nus seulement «des initiés, ceux par exemple que daspardo^' avait lus dans la corolle de:<
üeurs de l’arbre.jiapomètre, et elle cesse aussi
soudainement, sans avertir, autremeæit du moment où elle pi^itd ün.
Lôraqu’ils'revinredit à l’entrée de la grotte et regardèrent au dehors, il n’y avait pas plus de tracés de Touragaa que s’il n’eût jamais existé. Au-dessus de la berge opposée de l’arrojo, ils pouvaient i^stinguer un . espace de eiel d’une helfe nuance. aaurée., et par les' rayons de lumière qui plongeaient dans le vallon^ ik voyaient que le soled brillait aussi pur qu’avant, d’avoir été obiscurci par les nuor ges épais de la. poussière. .
Izb AVBHTURES &B TERRE ET UE MER. ■ •
' Getté terrible lutte 'des éléments avait duré en tout une , heure.’ Ils iauraient cdnaidéfée comme un rêve s’ile n’eoBsent eu sous les ’ yeux, s’étendant sur les pentes du terrain, les traces de sa furie : des arbres déracinés, d’autres oscillant, - des branobes , brisas et déchirées, des bouquets d’ârbustës couchés comme des roseaux, enfin, à leurs pieds, un torrent écumant remplaçant le mince ruisseau ' que leurs chevaux avaient traversé à gué une , : ' heure à peine auparavant-^
Sans cet obstacle fort sérieux, ils auraient immédiatement repris leur Voyage, niais d’un seul coup d’œil, ils en avaient reconnu l’im- ' • possibilité. Comme le paysan de la fable, mais avec plus de raison puisqu’ils n’avaient de?
vant eux qu’un fleuve improvisé et accidentel, ils devaient attendre le moment où les eaux baisseraient.
« Nous n’en avons pas pour longtemps, meh enfants, » dit le gaucho, en remarquant leur
impatience et en essayant de -les encourager.
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LA SŒUR PLRtUE.' •' 129
« Non, continua-t-il^ après être resté un instant les yeux fixés sur le torrent^ pas pour bien longtemps. Ce débordement, né de la tourmente qui l’a produit, baissera aussi vite qu’il s’est élevé. II . est déjà tombé de plus d’un demi-pied; voyez les traces quai a laiS; . sées sur les pierres. » ‘ ■
' Et il désigna du doigt un endroit que l’eau boueuse avait mouillé et dont elle s’était d^à retirée* C’était bon signe. Tous trois retourné- ' rent donc dans la grotte pour y empaqueter leurs bagages/ donner quelques soins à leurs inonturçs, sur lesquelles la tourmente avait • / agi tout autant que sur le jaguar, et se préparer à reprendre leur route. • < .
Aussitôt cette besogne terminée, le gaucho ^se donna sur la poitrine, en guise de mea culpüy un coup de poing qui eût abattu un autre que lui-même.
. « Santo Dios l je perds la tête, s’écria-t-il, c’est pitié de laisser ce beau jaguar derrière nous. Sa peau vaudrait de l’argent si quelqu’un
130 aventures EÆ- TtUHK.*ET:,Dü MEH. •
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là pwtait au .msH’ché.. Comme le mâle- était beau !, Jamaia je n’en ai tU' un plus nmgnifique. Ah ! si votre"...» . . , . - . ^ ^
U s’arrêta brusquement.. Ü allait dire '
« ^ Si voire père avait été, là, il ne • Ini aurait pas laissé l’emporter sa faurrure. ». : -
En effet, si bon chasseur -qu.il fût, Gaspardô avait Uiop souvent, vu, Balberger a l’œuvré pour douter de ce qu’il eât fait à sa place. Il n’étàit pas non -plus sans -regretter .ce beau coup,, et cerlee il ne l’eut pas kissé échapper s ü n’eût €Ai à craindre que pour lui-même, et ‘ s’il n’avait dû penser avant tout anx jeunes gens qui kii étaient confiés. : ' . :
II garda donc pour lui le surplus de ses p<iflexiona. Le brave, homme ne voulait pas renouveler la douleur des jeunes gens,, en évo»quant, un nom lié a (k si, chers et si. cruels -souvenirs. ’ .
« Caramba! reprit-il aussitôt. Il ne sera P is dit que j.’abandoBnerai eette tigresse aux fourmis, aux loups ou à toute autre vilaine - 1
bête qui aurait la chance de se promene^ par ici. Qui sait d’ailleurs si nous ne repasserons pas bientôt devant cette caverne? Quoi qu’il en doive arriver, je tiens à pouvoir un jour ou l’autre rentrer en possession de cette fourrure. J’ai tout le temps néçessaire pour la dépouiller avant que l’eau soit assez basse pour nous laisser traverser. Ainsi, à l’ouvrage. »
• Tout en parlant il avait dégainé son grand couteau de gaucho et se mettait en devoir de dépouiller le jaguar. L’opération ne dura pas longtemps. La superbe fourrure avec ses mouchetures d’un noir de jais cédait rapidement sous ses doigts habiles, et bientôt la carcasse de la bête gisait nue sur le sol. . " . ,
« Quant à cela, les saubas peuvent le prendre et s’en régaler, dit-il en montrant la chair enoore fumante, et je ne les plaindrai pas/ il
géraient comme eux; je me souviens d’un temps où j’aurais’^ été bien aise d’en avoir une tranche à griller, Oùi, mes jeunes maîtres.
dans ce même Chaco, j’ai vécu une semaine eatière sur la carcasse d’une vizcacha** étique, sans compter le mal que je m’étais donné pour l’attraper.
— A quelle époque, Gaspardo? » demanda Ludwig, intéressé malgré sa tristesse par. les paroles du gaucho.
Ludwig avait les dispositions de son père;^ il aimait tout ce qui se rapportait à la nature • ou aux luttes soutenues contre elle.
« Ma foi, sefiorito, l’affaire arriva il y a pas mal de temps. Mais l’histoire est trop longue pour que je vous la raconte aujourà’hui.
Nous n’avons plus maintenant qu’à disposer cette peau de façon qu’elle puisse sécher ici, à l’abri des indiscrets, et puis nous remonte- ' rons en selle. » /
Prenant alors quelques bouts de corde dans son recado, il pratiqua quatre petits trous aux , quatre extrémités de la dépouille de son jaguar, et la fixa à l’aide de ises cordes à des stalactites de la grotte, qui se trouvaient là
tout à point pour lui remplacer les clous qu’il n’avait pas.
« C’est vraiment, dit-il en contemplant la
peau faisant plafond au-dessus de sa tête, un séchoir digne d’elle. A cette place elle est hors de portée des saubas et des loups, et si personne qu’eux ne vient fourrer son nez par ici et se mêler de ce qui ne le regarde pas, elle pourra s’y garder des semaines sans se gâtei^. Les choses ne se détériorent pas dans une caverne comme en plein air; je ne sais' pas pourquoi, c’est peut-être parce que le soleil ne les atteint pas. »
Ludwig aurait pu certainement expliquer le phénomène à son ami, mais il était un peu tard pour entreprendre son éducation scientifique, et il ne l’essaya pas. On peut voir d’ailleurs que pour Gaspardo l’expérience remplaçait la science.
En regardant une seconde fois au dehors, ils reconnurent que le torrent avait assez baissé de niveau pour leur permettre d’en sui-
vre le bord. Aussi, sans perdre plus de temps, ils conduisirent leurs chevaux à l’entrée de k grotte, montèrent en selle et se remirent à chercher la piste des Tovaa.
Ils avaient déjà descendu le cours dû ruisseau jusqu’à Son embouchure, et avaient gravi la berge du fleuve, sans être encore parvenus à retrouver les traces des cavaliers. L'ouragan de poussière et le déluge de pluie qui l’avait suivi avaient eflacé toutes les empreintes, et le gaucho semblait fort préoccupé.
« Maldila! » s’écria-t-il au moment. où tous trois appuyant sur leur bride s’étaient arrêtés comme d’un commun accord, interrogeimt alternativement le sol et les regards de leurs compagnons. « Maldital pas plus que moi, vous autres, vous n’avez rien vu 2
— Faut-il nous arrêter? dit Ludwig, qui voyait bien que ses amis, tout comme' luimême, étaient fort inquiets de la piste perdue; faut-il vraiment nous arrêter?
— . Nous- arrêter 1 s’écria Cypriano. Pen-
LxV SŒUR PtRDUE.
sez-vous, cousin, à abandonner la poursuite?
— Non, non; je ne veux pas dire cela.
— Plutôt que d’abandonner cette poursuite, continua le Jeune Paraguayen sans attendre la réponse de Ludwig, je passerais le reste de mes jours à courir . dans le Ghaco. Je l’ai juré à votre mère, Ludwig : je ne retournerai à Vestancia que pour y ramener votre sœur.
— Je suis aussi résolu que vous, cousin, répondit Ludwig, vous le savez bien ; mais le Obaco est grand, et errer à l’aventure n’aboutirait à rien. S’il n’y a pas lieu de désespérer, il y a lieu du moins de réfléchir.
— Nous savons, reprit Cypriano, que Francesca est avec les Tovas. Ils forment une tribu nombreuse, et une tribu ne se cache pas indéfiniment dans un trou- Les Tovas ne sont pas gens à rester bien longtemps en place. 11 y a toujours parmi eux quelque expédition en route. Nous finirons bien jKir en renoon-
trer une^ et il ne nous en faut pas da^'antage pour nous remettre sur la voie du groupe principal.
— Hélas I répondit tristement Ludwig, il peut se passer longtemps avant que nous rencontrions un être humain dans cette affreuse
solitude. Que fera ma pauvre mère jusqu’à notre retour? Je ne puis m’empêcher de songer à elle, qui est seule, si peu de temps après la mort de mon père, et avec sa tombe devant les yeux. Elle va croire que nous sommes perdus aussi. Si nous pouvions du moins lui envoyer quelqu’un pour lui dire que nous sommes tous bien portants! »
La tète du malheureux jeune homme, en prononçant ces mots, s’inclina sur sa poitrine, et une larme qu’il ne put retenir glissa de sa paupière.
Ludwig adorait sa mère. L’idée qu’en leur absence quelque danger pût la menacer à son tour, le jetait dans une perplexité affreuse. Son cœur avait été si profondément ému par
la douleur dans laquelle il PaTait laissée à ■ son départ^ qu’il ne pouvait en chasser le sou-, venir. Le sort même de . sâ sœur, si affreux qu’il pût être, ne pouvait le tourmenter davantage. C’était une innocente enfant ^ «t personne, pensait-il, pas même un sauvage, ne devait être capable de lui faire du mal. Il se plaisait à croire qu’eUe ne courait d’autre danger qu’un prolongement de captivité. Sans .
• doute , elle aussi devait être dévorée de soucis; elle avait vu de ses propres yeux un speo*. tacle plus horrible encore, s’il était possible, ’ que celui auquel ils avaient assisté; mais Ludwig, qui ne pouvait rien savoir de la mort • ■ de Naraguana, comptait encore fermement que ' l’amitié que le chef avait toujours eue pour son père, serait une sauvegarde pour sa sœur. . ^ ' Dans sa pensée, les auteurs du guet-apens 'dans lequel avait péri son père, èt qui avait eu pour suite l’enlèvement de Francesca, devaient dqà avoir été punis par Naraguana. —
Qui sait même si, pendant qu’ils couraient à •
138 ' AVENTURES DE TEftftE ET DE MER. -
la recherche de la «aalheuiwise enfant, cet ami fidèle .et si swvent éprearvé ne l’avait pas rendue à sa mère? 11 se jeta dans les bras <de Cypriano.' ■
« Cousin, lui dit^il, vous avez été orpbelm de si bonne heure,' que vous ne savez pas cé que peuvent être pour un fils un père côimne le mien, et uim mère comme eelle que j’ai peut-être eu tort d’abandonner à son désespoir. • I . . •
— le sais, Ludwig, répondit Cÿpriano, tout ce que valait, et pour vous et pour moi, celui que nous avons perdu. Je sais ce que 'mit votre mère; n’a-t-elle pas été une seconde m^e pour moi? Je partage votre angoisse. Je voudrais être^ ainsi que vous, tout à la fois à .Tes^ancta pour y pleurer avec ma tante, et au cœur de la tribu desTovas, pour leur arracher Francesca.'Mais entre deux devoirs également impérieux, il faut choisir, et le choix fait, il faut persévérer. Votre mère «et entourée de serviteurs fidèles «t dévoués ; - Franoesea eot
entre les mains des • assassins de votre père. Le choix peut-il être douteux? »
Ludwig se redressa sur ses étriers, et üxant les yeux dans la direction probable de l’estancia, il envoya de la main, à travers l’espace, un baiser à celle qui occupait sa pensée.
» Ma mère, dit-il, ma chère mère, vous seule pourriez comprendre mes hésitations, et les absoudre I 3#
Après quoi, frappant sur l’épaule de Gaspardo, qui pendant toute cette conversation était resté plongé . dans de profondes réflexions : '
« Marchons, dit-il; marchons en aveugles., s’il le faut. .
— Pas précisément en aveugles, «enorito I interrompit le gaucho, pas précisément. Nous avons un guide; peut-être n’est-il pas des meilleurs ni des plus sûrs, mais enfin, c’est toujours plus et mieux que rien. . .
— Lequel? s’empressèrent de demander les deux cousins.
- — Le fleuve! répliqua Gaspardo. Mon avis est que nous pouvons nous y fier encore pendant quelque temps. D’après les traces laissées par les brigands jusqu’au moment où nous les avons perdues, je suis persuadé qu’ils ont longé le Pilcomayo en le remontant. La tormenta a duré une heure, et comme nous, ils se seront arrêtés quelque part. S’ils n’ont pas quitté le bord de l’eau avant le commencement de la tempête, nous allons retomber sur leur piste, que le sol humide,, mais non plus dé- . trempé,, nous rendra d’autant plus facile à suivre. Si nous la retrouvons, nous prendrons le gabp; et peut-être atteindrons- nous les Indiens avant la nuit. Je suis sûr quÜls ont passé ici depuis le lever du soleil. Évidemment ils ne se pressaient pas , puisqu’ils avaient relativement peu d’avance sur nous.
— Dieu le veuille, s’écria Gypriano en réponse à l’observation du gaucho. En avant ! » reprit-il avec impétuosité; et sans attendre '
^ que Gaspardo eût répliqué^ il enfonça ses éperons dans le ventre de son cheval et partit lo long du fleuve, suivi de près par ses deux compagnons.