CHAPITRE II
L'essai des soies a pour but de déterminer et de mesurer les propriétés qui assurent à ce textile une valeur marchande : Pratiqués au début pour combattre la fraude, organisés par l'initiative privée, les essais de soie se bornaient au dosage de l'humidité. Cette opération portait et porte encore le nom de conditionnement , les établissements chargés de l'éxécuter s'appelaient conditions,
La première condition des soies fut fondée en 1750 à Turin par ordonnance du roi de Sardaignequi voulait « établir sur tous les points, la confiance du commerce des soies parmi ses sujets ».
Dans le courant de Tannée 1779, Rast-Maupas organisa à Lyon une condition privée sur lo modèle de celle de Turin : il eut des imitateurs, et bientôt quatre conditions privées fonctionnèrent à I.yon; mais les inconvénients d'un pareil état de choses ne tardèrent pas à se manifester. Les renseignements donnés par les diverses conditions ne concordaient pas entre eux, certains établissements, pour attirer la clientèle, formulaient sur les soies qu'ils examinaient des jugements trop favorables.
Pénétrée du désir de faire cesser ces abus, la Chambre de commerce de Lyon demandait, en 1803, au gouvernement la création d'une Condition publique et unique : un décret du 5 avril 1805 sanctionna cette dem.ande, et concéda à la Chambre de commerce le monopole du conditionnement de la soie.
Dans le courant de ce siècle, des établissements de conditionnement furent établis dans presque toutes les villes d'Europe s'occupant de la production des soies et des soieries. Actuellement, il existe :
14 condiiions des soies en France
Il — — en Italie
2 — — en Suisse
2 — — en Allemagne
1 — — -en Autriche
1 — — en Angleterre
Tous ces établissements sont organisés sur lo modèle de la Condition des soies de Lyon, de beaucoup la plus importante de toutes, par la perfection de ses méthodes et la multiplicité de ses opérations.
L'essai des soies tel qu'il est pratiqué à Lyon comprend :
Le conditionnement, ou dosage de l'humidité;
Le pesage, ou simple constatation officielle du poids de la soie;
Le décreusage, opération ayant pour but de débarrasser la soie de son grès et des matières étrangères qu'elle peut
CONDlTiONNKMENT
contenir, aboutissant en réalité au dosage de la libroïne techniquement pure:
I/analyse chimique, organisée pour combattre l'addition à la soie de certaines matières, constituant une charge ne pouvant être enlevée par le décreusage.
Et enfin le titrage, détermination du titre de la soie. Nous passerons en revue ces différentes opérations, telles qu'elles sont exécutées actuellement à la Condition des soies de Lyon, qui peut être prise comme établissement type.
Conditionnement
En traitant des propriétés physiques et chimiques de la soie, nous avons euToccasion déparier du pouvoir absorbant considérable que possède ce textile : ce pouvoir absorbant se manifeste d'une manière intense par rapport à Thumidité atmosphérique. Dans Tair ordinaire, la soie renferme toujours une proportion notable d'eau. On a admis, dans les transactions, que la soie à l'état normal devait contenir 10 pour 100 d'humidité.
Le conditionnement a pour but de doser la quantité d'humidité que renferme une soie donnée. Cette détermination est d'autant pins utile qu'il est facile d'augmenter le poids de la soie en la faisant séjourner dans un lieu humide, sans que pourtant elle paraisse mouillée.
Après de nombreux essais, la Chambre de commerce de Lyon a adopté, pour le conditionnement de la soie, le dessiccateur Talabot-Persoz-Rogeat (fig. 47). Cet appareil est aujourd'hui en usage dans toutes les conditions.
Il se compose d'un cylindre creux, en tôle, de 75 centimètres de hauteur et de 40 de diamètre, ayant environ 100 litres de capacité.
Ce cylindre, percé de trous à sa base, se relie, à sa partie supérieure qui est ouverte, à un second cylindre l'enveloppant à Ja cliatance de 3 centioiètres ; le fond clq deuxième cyjin,-
FiG. 47. — Appareil Talabot-Persoz-Rogeat pour le conditionnement fl î la soie (figure empruntée au livra de M. Persoz).
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dre donne passage à trente- deux tubes de cuivre de 2 centiraètres de diamètre, disposés suivant une circonférence et venant déboucher dans Tespace annulaire déterminé par les deux cylindres. Ces tubes amènent de l'air chaud venant d'un calorifère; ils s'élèvent presque jusqu'en haut de l'espace annulaire, à peu de distance de la couronne qui unit les deux cylindres à leur partie supérieure. Ils servent en même temps, par leur surface de chauffe, à élever la température d'une certaine quantité d'air extérieur s'introduisant dans l'espace annulaire par de petits orifices percés à mi-hauteur sur la surface du cylindre extérieur.
Le mélange d'air chaud ainsi obtenu, pénètre dans le cylindre intérieur par son fond percé de trous et s'échappe ensuite par un conduit adapté au couvercle, pour se rendre dans une cheminée d'appel.
Tout cet ensemble est recouvert par une première enveloppe en tôle, puis par une seconde, en tôle émaillée, pour réduire au minimum les pertes de chaleur par rayonnement.
Le cylindre intérieur constitue une véritable étuve traversée continuellement par un courant d'air chaud. Le couvercle supérieur porte en son centre l'ouverture qui permet l'introduction de la soie ; un disque métallique circulaire s'emboîte dans celte ouverture ; il est coupé jusqu'à son centre par une rainure pouvant se fermer hermétiquement.
Par l'ouverture placée au centre du couvercle, passe une tige supportant la soie soumise à la dessiccation : cette tige est reliée par sa partie supérieure à une balance de précision faisant corps avec l'appareil ; un thermomètre plongé dans l'étuve permet de lire la température ; on la règle facilement au moyen d'un registre faisant varier le volume de l'air chaud dans l'appareil et permettant d'en intercepter complètement l'arrivée au moment des pesées.
Il est facile dès lors de comprendre la marche de Topération. Pour conditionner un lot de soies, on le pèse, puis on le place dans l'appareil Talabot- Persoz-Rogeat ; l'air chaud
(\st introduit clans l'appareil, le convcrclo fermé, la température réglée à 125^-130'^. Le lot en expérience est laissé dans l'appareil jusqu*à ce que la balance n'accuse plus aucune diminution de poids. Lorsque ce point est obtenu, au bout de 45 minutes en moyenne, on ferme la soupape d'arrivée d'air chaud et on détermine exactement le poids du lot. C'est ce que l'on appelle le poids ahsolio. Il suffit ensuite d'ajouter à ce poids 11 pour 100 pour obtenir le poids marchand.
Nous venons de décrire très succinctement la méthode employée pour obtenir la dessiccation d'un lot de soie et déterminer son poids absolu.
Dans la pratique, des précautions minutieuses sont prises pour assurer Texactitude rigoureuse des opérations. Le con ditionnement comprend, en effet, toute une série de manipulations qui ne doivent comporter aucune erreur.
Les précautions employées dans le conditionnement ont eu pour résultat de généraliser ce contrôle à tel point que presque aucune transaction ne lui échappe quoiqu'il ne soit nullement obligatoire.
Toute balle ayant fait Tobjet d'une transaction sur la place de Lyon est immédiatement envoyée à la Condition par le vendeur.
Le poids brut de la balle est déterminé et contrôlé par deux emplo3^és différents ; le ballot est ensuite ouvert : trois lots d'échantillons d'environ 500 grammes chacun sont prélevés à la partie supérieure, au centre et à la partie inférieure du ballot, de manière à obtenir un échantillon moyen représentant bien l'ensemble du lot.
Ces trois lots sont pesés et répartis dans trois casiers, de telle sorte que chacun d'eux renferme le même nombre de matteaux pris sur chaque couche.
L'emballage est ensuite taré, le ballot est refermé et soumis à une nouvelle pesée ; le poids trouvé, ajouté au poids des échantillons doit reproduire le poids primitif. Puis, la balle est plombée, munjc d'un bulletin mentionnant les poids
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hrut et Dit, le poids dos échantillons prélevés, et tenue à la disposition du déposant.
Les trois lots d'échantillon prélevés, destinés à être conditionnés, sont ensuite pesés sur deux balances différentes par deux employés distincts.
Deux lots sont soumis au conditionnement dans Fappareil dessiccatcur. Les pesées à l'absolu étant contrôlées par deux opérateurs, les pesées de ces deux lots doivent concorder à 1/2 pour 100 près; si l'écart est plus grand, le troisième lot est soumis à la dessiccation ; dans le cas contraire, il est rendu au dépositaire.
Le conditionnement terminé, deux employés calculent le poids absolu du ballot : l'un avec la méthode ordinaire, l'autre par les logarithmes. Les résultats de l'opération sont ensuite inscrits sur un registre à souche ; on remet au déposant un bulletin et un duplicata destiné à l'acheteur.
Le bulletin mentionne les marques et numéros du ballot, son numéro d'enregistrement, la date, le poids brut, la tare, le poids net, les poids net et absolu des échantillons éprouvés, le poids absolu qui en dérive, l'addition de 11 pour 100, le poids vénal et la taxe perçue.
Nous avons vu que la Condition des soies de Lyon avait reçu son organisation ofncielle en 1805. Pendant près de quarante ans, les soies ouvrées étaient seules envoyées à la Condition ; les grèges n'y paraissaient qu'exceptionnellement à cause des avaries que leur faisaient subir les procédés en usage.
Mais depuis 1842, les perfectionnements apportés aux procédés de conditionnement furent tels, que les soies grèges entrèrent pour une part de plus en plus grande dans la statistique des soies conditionnées. Ce mouvement coïncidait, du reste, avec le développement de l'industrie du moulinage s'approvisionnant de soies étrangères.
Actuellement, le conditionnement est devenu d'un usage si général pour les soies de toute nature^ (jue les tableaui^
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publiés par la Condition des soies de Lyon sur les quantités de soies conditionnées ou pesées sont considérés comme donnant une mesure comparative, d'année en année, de la production lyonnaise des soieries.
A titre de document, nous reproduirons un certain nombre de ces tableaux dans la dernière partie de ce livre; mais, dès à présent, nous voulons donner le nombre de kilogrammes de soie conditionnée lors des débuts delà Condition et le comparer au chifFrc actuel.
Kn 1807 nous Irouvons, soie conditionnée: 3G2.5o7 kilogrammes K l 1888 le chififi'j s'élève à 5.183.520 —
La quantité de soie soumise au contrôle de la Condition a plus que décuplé.
Si ce chiffre donne la mesure des progrès merveilleux accomplis par la fabrique lyonnaise dans le courant de ce sit:cle, il permet aussi de concevoir tous les services rendus par la Condition.
Ses déterminations, en effet, permettent de ramener le poids de la soie à sa valeur normale, correspondant à 10 pour 100 d'huniidité.
Ce chiffre de 10 pour 100 n'est évidemment qu'un résultat moyen, applicable à une soie de qualité moyenne, placée dans une atmosphère ni trop sèche ni trop humide. Il ne peut pas être absolu ; il suffit qu'il se rapproche le plus possible de la vérité et surtout qu'il soit accepté partons.
Or, l'application de cette convention nécessite, pour passer du poids absolu d'une soie à son poids normal, que le premier soit majoré de 11,1^ pour 100.
En effet, on a :
ÏUÛ =95<i'où'^^'^^^'l^ pour 100
Dans la pratique, on se contente de majorer de 11 pour 100 le poids absolu de la soie conditionnée.
lA'l CONDITIONNKMKNT 195
Depuis radoption des appareils Talabot-Persoz -Rogeat, les pertes moyennes des soies soumises au conditionnement s'élèvent à 1,70 pour 100, c'est-à-dire que ces soies renferment 11,70 pour 100 d'humidité, au lieu de la proportion normale lixéc à 10.
Le commerce des soies et donc redevable à la Condition de cette défalcation de 1,70 pour 100, que sans son interven tion il aurait pajé comme soie. Ce point est d'autant plus important que la fabrique lyonnaise de soieries s'alimente pour une proportion importante avec des soies étrangères.
D'après un compte fait sur Tensemble des soies conditionnées de 1805 à 1877, la Condition aurait fait bénéficier le commerce des soies d'une valeur de 134 millions de francs alors qu'elle aurait perçu seulement 14 millions de francs pour les frais de ses opérations.
Ces chiffres montrent tout l'intérêt qui s'attache au conditionnement ; mais indépendamment de ce profit direct, il en ( st d'autres non exprimables en chiffres, mais qui n'en sont pas moins d'uLC importance capitale. Sous le contrôle librement accepté de la Condition, le commerce des soies s'est n^oralisé, et ce résultat est fort important si l'on songe aux facilités et aux tentations que pouvait donner à la fraude le pouvoir absorbant de la soie et le prix élevé de ce textile.
Pour terminer ce qui est relatif au conditionnement, nous devons examiner en quelques mots la limite d'exactitude des o[)é rations et le degré de concordance qu'offrent les déterminations faites par diverses conditions.
La méthode employée par la Condition des soies de Lyon, offre des chances d'exactitude presque absolues. La proportion d'eau doit être déterminée, d'après les règlements, à 1/2 pour 100 près; mais en réalité, lorsque les pertes des deux lots diffèrent de plus de 0,35 pour 100, l'opération est recommencée avec le troisième lot mis en réserve.
Comparés entre eux, les résultats des différentes conditions sont loin d'atteindre le même degré de concordance. Les
iiictliodes Gm})loyc'es ne sont pas identiques : In prise des échantillons, la température, la vitesse du courant d'air chaud dans lequel la soie est plongée, par suite, la durée des dessiccations, varient suivant les établissements ; il en résulte des différences dans les résultats ; on doit émettre le vœu que les méthodes employées par les diverses conditions soient uniûées et décrites dans tous leur détails. C'est par l'identité des méthodes dans toutes leurs parties, qu'on obtiendra ridentité des résultats.
La quantité de soie reçue par les diflerentes conditions est fort considérable. Dans la dernière partie de ce livre, nous donnerons les poids de soies conditionnées par chacune d'elles, depuis un certain nombre d'années. Bornons-nous ici, pour permettre de juger rapidement de l'importance des opérations de conditionnement, à mentionner les résultats d'ensemble pour ces dernières années.