L. ViGNON, La Soie
LE TISSAGË 291
Dans les petits ateliers, l'ourdissage se pratique avec l'appareil que nous venons de décrire sommairement. On emploie dans les usines un appareil perfectionné, fournissant des résultats plus réguliers. L'ourdissoir est constitué par un tambour horizontal pouvant tourner autour de son axe et progresser en même temps suivant une direction parallèle à cet axe. La juxtaposition exacte de chaque musette est assurée par le passage des tils au travers des dents d'un peigne qui règle la largeur d'enroulement. Les dimensions du tambour sont telles que la chaîne se trouve répartie suivant une longueur d'axe justement égale à la largeur de l'étoiFe à laquelle elle est destinée.
Pliage, — Le 'pliage a pour but d'enrouler la chaîne sur Yensouple ou rouleau devant alimenter le métier à tisser (jfig. 70). Le plieur doit mettre les fils de chaîne dans la lar-
FiG. 70. — Pliage.
geur que doit avoir TétofFe, en établissant leur parallélisme, leur égale tension. Il y parvient en enroulant la chaîne arri vant de l'ourdissage sur un tambour et en la conduisant de là sur l'ensouple. Dans une chaîne pliée avec soin, tous les fils sont uniformément tendus, parfaitement parallèles et chacun d'eux occupe sa place. En cet état, la chaîne est prête à passer sur le métier à tisser.
Tissage. — Les tissus, en général, sont formés par la réunion de fils s'entrecroisant suivant une règle déterminée.
Les fils composant un tissu sont appelés chaîne ou trame^ suivant que leur direction est parallèle ou perpendiculaire à la plus grande dimension, c'est-à-dire à la lonirueur du tissu ;
FiG. 71 — Tissage de la soie au Japon.
les fils longitudinaux constituent donc la chaîne, tandis que la trame est formée des fils transversaux. On donne le nom de métiers aux appareils permettant de fabriquer les tissus.
Si l'on envisage tons les éléments qui entrent dans la composition d'un tissu, on conçoit la possibilité d'imaginer un nombre presque infini d'étoffes. La nature des fils employés, leur grosseur, leur tension peuvent être choisies et variées de mille manières. De môme leur mode d'assemblage, suivant la nature des lils et suivant leur coloration, permet un nombre incalculable de combinaisons; chacune d'elles, résultat d'une série nombreuse de traitements préparatoires, reçoit dans le tissage sa forme définitive.
Par l'importance de sa production, comme par la perfection de ses procédés, le tissage constitue une des plus grandes industries des pa3^s civilisés. Les principes généraux sur lesquels s'appuie le tissage sont connus; leur énumération, môme sommaire, ne pourrait trouver sa place ici.
FiG. 72. — Métier à bras, d'après Laboulaye, Dictionnaire des arts et manufactures.
A, cylindre ou ensouple de derrière; CG, lisses; HH, lévicrs ou marches; E, rot ou peigne; F, axe du baltant; D, poitriniôrc; G, ensoùple de devant; M. navette.
Rappelons seulement que le métier le plus simple se compose toujours de parties mobiles ou organes exécutant le travail d'entrecroisement des fils, et de parties fixes qui servent de points d'appui ou de bâti aux premières (lig. 71 et 72).
La partie immobile comprend quatre pieds en bois réunis
par un cadre rectangulaire horizontal formé de poutrelles appelées estases] les dimensions des estases déterminent la longueur et la largeur des métiers. Dans les petits ateliers la solidité du métier, indispensable pour la bonne exécution du tissage, est assurée au moyen de ponteauœ ou pièces de bois, calant les estases et s'appuyant au plafond do l'appartement.
Les pièces mobiles du métier se composent essentiellement:
1^ Du cylindre ou ensouple de derrière sur lequel est enroulée la chaîne ;
2° De cadres appelés lisses, formés d'un ensemble de fils parallèles portant les boucles ou mailles connues sous le nom de lisserons. Les lisses sont mobiles dans un plan vertical et servent à guider les fils de chaîne, à les soulever et les abaisser pour donner passage aux fils de trame suivant les eftets qu'on veut obtenir. Les lisses sont plus ou moins nombreuses et disposées de façon particulière. L'ensemble des lisses compose le remisse ;
3o De leviers ou marches qui font manœuvrer ces lisses ;
4° Du peigne placé au bout d'un levier vertical, pouvant se mouvoir autour d'un axe horizontal; l'ensemble de ce système porte le nom de battant. Le mouvement du battant assure, par un dispositif spécial, le passage de la navette conduisant la trame ;
5'' De la poitrinière, cylindre de bois sur lequel passe l'étoff'e tissée ;
6^ Du cylindre ou ensouple de devant sur lequel la chaîne tissée et tendue vient s'enrouler par un cliquet.
Prenons comme exemple le montage et la mise en train d'un métier, pour le cas d'une étofie simple.
L'ouvrier prépare d'abord le remisse. On lui a indiqué le nombre de fils qui composent la chaîne, le nombre de fils constituant chaque série devant former dans le tissage une subdivision de la chaîne, enfin la largeur de l'étofi'e qu'il doit tisser. Le remisse devra contenir autant de lisses qu'il y a de fils dans une série, et chaque lisse dans la largeur indi-
quée pour Fétoffe aura autant de mailles qu'il y a de séries. Le nombre total des mailles est indique par portées ou ensemble de quatre-vingts unités.
Le tisseur suspend le remisse d'aplomb vers la partie anté rieure du métier, puis une ouvrière spéciale, appelée remetteuse, s'asse^^ant entre le remisse et le cylindre de chaîne, fait passer chacun des fils de la chaîne dans la maille qui lui est destinée. La disposition de remettage est indiquée à Fouvrière au moyen d'un graphique spécial. Les principaux dispositifs employés portent le nom de remettage suivi, à retour, interrompu, amalgamé, ou remettage sur deux corps .
La remetteuse doit rattacher les fils rompus, dédoubler les fils mal disposés à Fourdissage ; les fils doivent être comptés avec attention et laissés dansFordre qu'ils occupent, de telle sorte que tous les fils occupant dans les séries le même ordre se trouvent sur la même lisse.
Le nombre des lisses est au moins égal au nombre de fils de chaîne entrant dans chaque série ; mais quand les fils d'une série sont trop nombreux on est obligé de prendre plusieurs lisses pour chaque série.
Au sortir du remisse, ou ensemble des lisses, les fils sont introduits dans les dents d'un peigne. Cet appareil, renfermé dans la partie inférieure et horizontale du battant, qui est appelée masse, guide les fils de chaîne, et fixe, en la maintenant par sa rigidité, la largeur de Fétofie. Formé de dents métalliques maintenues par un cadre de bois, le peigne est caractérisé par Idihauteur de foule ^ ou longueur des dents, et la réduction, ou rapport du nombre des dents à la longueur du peigne.
Les fabricants de peignes réalisentfacilement des réductions de cinquante dents au centimètre. On conçoit donc, que le passage des fils de chaîne dans les dents du peigne, ou pzquage du "peigne soit une opération difficile. Aucun fil, en effet, ne peut être ni» oublié, ni déplacé de son rang, aucun
intervalle de dents ne peut rester vide, sans produire des irrégularités dans le tissage.
Le peigne étant piqué, le tisseur ajuste le battant. Cet appareil est destiné, par la pression qu'il exerce sur le peigne, à serrer la tranae, à la lier à la chaîne, a presser les coups de trame ou duites les uns contre les autres.
Le battant est une partie importante du métier : il se compose de deux lames ou épées assemblées et chevillées par une de leurs extrémités à une pièce de bois horizontale nommée masse. Dans la partie supérieure de cette masse, est creusée dans toute sa longueur, entre les deux lames, une rainure destinée à recevoir le bas du peigne.
La masse du battant, dont la direction doit être perpendiculaire à celle de la chaîne, est reliée au porte-battant, pièce de bois ronde ou carrée assez longue pour que ses extrémités, qui sont terminées par des tourillons, puissent se reposer sur des accocats, entailles pratiquées dans deux pièces de bois ou de fonte qui sont fixées parallèlement à la même hauteur, sur la face antérieure des estases. En somme la masse du battant est capable d'osciller, en suivant le mouvement du porte-battant; par son seul poids s'exereant sur le peigne, elle détermine la réduction de l'étoffe, lorsqu'après avoir été écartée pour le passage delà trame, elle revient à sa position primitive. Le battant peut être mu à la main, c'est-à-dire que le tisseur lorsqu'il veut donner un coup de trame Técarte de sa position d'équilibre, fait passer la navette, et laisse ensuite retomber le battant.
La masse du battant, sa course, doivent être plus ou moins grandes suivant la réduction qu'on veut donner àl'étolfe. Il existe du reste un très grand nombre débattants : battant à claquette, battant brisé, battant brocheur, etc. Chacun d'eux est plus spécialement approprié à tel ou tel genre d'étolfes.
Un dispositif spécial lie la navette au mouvement du battant et lui communique l'impulsion nécessaire pour le passage des fils de trame ; on règle le mouvement de la navette
au moyen d'an bouton placé sous la main de l'ouvrier. Dans certaines étoffes on emploie des trames différentes se succédant dans un ordre déterminé. Cette disposition est rendue possible par les battants dits à double ou triple boîte ou battants revolvers.
Après avoir ajusté le peigne et le battant, le tisseur fixe les extrémités des fils de chaîne appelés égancettes, sur le rouleau de devant. Cette opération s'appelle étanquer ; une rainure du rouleau reçoit les égancettcs; une baguette de bois nommée composteur maintient les fils et ferme la rainure.
Il faut régler ensuite la tension de Fensouple de derrière au moyen de cordes enroulées sur l'ensouple et portant à leur extrémité des contrepoids. Ces contrepoids appelés bascules assurent la tension de la chaîne. Il est essentiel de maintenir cette tension bien régulière, si l'on veut éviter les défauts de tissage connus sous le nom de cannage, d'entrebattage, de groupures, etc.
Le rouleau de devant est capable de tourner, et peut ainsi enrouler l'étoffe à mesure qu'elle est tissée. Ce mouvement est réglé par un encliquetage, un levier, ou au moyen d'une petite machine composée de plusieurs roues dentées appelée le régulateur.
Le métier ainsi équipé est en état de fonctionner. Action liant le battant, le tisseur règle le mouvement de la navette : mais il lui faut assurer aussi le mouvement des fils déchaîne, il y arrive au moyen des marches. Ce sont des pédales actionnant les lisses, et permettant de lever et d'abaisser cliacune d'elles au moyen de leviers intermédiaires. L'ensemble de ces leviers porte le nom de carrette, des cordes attachées aux lisserons supérieurs des lisses sont appelées arcades. D'autres cordes allant du lisseron inférieur à la pédale permettent d'abaisser les lisses.
Un métier peut porter jusqu'à vingt-quatre, et même trente-deux lisses pouvant recevoir un mouvement particulier
donné par une pédale distincte. Le tisseur doit donc dans ce cas faire agir son pied sur un véritable clavier de vingt-quatre ou trente deux pédales. Chaque mouvement de pédale pro~ duit un encroisement de la trame avec les fils d'une série. L'ensemble de ces encroisements porte le non d'armure.
Dans cette manœuvre compliquée, nécessitant une attention soutenue, le tisseur se guide sur un graphique spécial appelée la disposilion^ pour régler les coups de trame et appuyer sur les pédales. Lorsque tous les fils de la série ont été soulevés dans Tordre fixé d'avance, et qu'en même temps le nombre de coups de trame ou duites prévu par la disposition a été donné, l'effet devant être produit dans le tissu se trouve réalisé une fois. Il doit être ensuite répété autant de fois que le comporte la longueur de la chaîne.
Pour les étoffes un peu compliquées, le système des mar-' ches ne serait plus applicable. Dans la pratique ordinairei même, il présentait de telles difficultés que les inventeurs se sont de tout temps efforcés de le simplifier.
Aujourd'hui la mécanique d'armures établie sur le même principe que la mécanique Jacquand qui sera examinée à propos des étoffes dites façonnées, a permis de supprimer les marches. On les conserve seulement dans le cas des étoffes les plus simples, demandant l'emploi de deux ou trois pédales.
Le métier garni, le tisseur visite la chaîne entre le remisse et le rouleau de derrière : il remonde la longueur^ c est àdire qu'il remplace, avec deux roquets de la même soie que celle formant la chaîne, les fils bouchonneux, duveteux ou défilés.
Il garnit ensuite la navette, avec une cannette pourvue de trame : la navette varie de forme suivant la nature des tissus, et le système employé pour la lancer. La trame doit avoir dans le tissu une tension déterminée ayant la plus grande influence sur la beauté du tissu.
Tous ces préparatifs terminés, l'ouvrier peut commencer Je tissage : rouv(3rtuî:'e de la chaîne, lorsqu'on enfonce
marche pour séparer les fils au travers desquels doit se placer la trame est réglée suivant TétofFe à produire. Il en est de même pour Tinstant ou le battant doit retomber et amener le serrage de la trame.
Quand l'ouverture est complètement refermée avant que le battant n'ait frappé la trame, l'ouvrier bat à pas clos; il travaille à pas ouvert, s'il frappe sur la trame pendant que les fils de chaîne sont encore écartés.
Lorsque la pièce est terminée, le tisseur la visite sur ses deux faces, enlève les nœuds et les bouchons ou moyen de pincettes. En même temps il la fait passer de l'ensouple de devant sur un rouleau de faible diamètre. Quand la pièce a été fabriquée par un tisseur à façon, le rouleau est porté chez la fabricant, avec l'excédent de la trame et de la chaîne appelé peigne et tirelle.
Une dernière opération qui s'exécute presque toujours mécaniquement a pour but de donner du brillant à l'étoffe, d'effacer le sillon et les rayures laissés par des dents du peigne, d'uniformiser la surface. C'est le polissage ; des instruments de corne ou d'acier appelés polissoirs, placés sur un cylindre, agissent successivement sur les deux faces du tissu et font disparaître toutes les anomalies provenant de l'état de la surface.
La courte description qui vient d'être donnée s'applique au tissage d'une étoffe de soie appartenant au genre le plus simple, par un métier mu à la main. Depuis trente ans environ, on a appliqué au tissage de la soie les principes du tissage mécanique. Actuellement les métiers mécaniques, à mesure que se perfectionnent leur étude et leur construction, tendent à se substituer au métier à bras dans le tissage de la soie. Leur production est beaucoup plus considérable que celle des métiers à bras : alors que ceux ci en effet ne peuvent guère dépasser la vitesse de soixante à quatre- vingts coups de navette à la minute, on arrive avec le métier mécanique jusqu'à deux cents coups de navette. Il est vrai que
cette vitesse n'est applicable qu'aux étoffes peu fournies en chaîne.
L'emploi des métiers mécaniques, pour des motifs qu'il est
p,^. 73. Métier mécaniq'
facile de formuler, est plus favorable à une production à bon marché que celui des métiers à bras. Ils peuvent être réunis et groupés dans des usines, de telle sorte que les frais de force
a )iederichs de Bourgoin.
motrice sont réduits au minimum. Leur production est beaucoup plus grande que celle des métiers à bras, parce qu'ils peuvent marcher à une vitesse plus considérable. Ils absorbent moins de main-d'œuvre, une seule ouvrière pouvant surveiller deux métiers à la fois, leur rendement est maximum ; entraînés en effet par le courant de la force actionnant tous les métiers de l'usine, ils ne subissent pas les arrêts, les repos, qui trop souvent diminuent la production des métiers à bras. Nous devons dire toutefois que la fabrication de certains genres très compliqués ne peut être entreprise que sur des métiers à bras.
FiG. 74. — Métiers mécaniques, ateliers de la Buire, Lyon.
La description des métiers mécaniques ne peut trouver sa place ici. Il en existe du reste un grand nombre de systèmes différents, et chaque année en voit naître de nouveaux, s'efforeant de surpasser leurs aînés par des avantages de marche et de rendement. Ils comportent les mêmes organes essentiels que le métier à main : remisse, mécanique d'armure, battant régulateur déroulant l'étoffe, bascule tendant la chaîne, chasse de la navette. Les figures 73 et 74 représentent deux modèles de métiers mécaniques les plus usités.
Etoffes unies, étoffes façonnées, — On a été amené à établir deux classes parmi les étoffes de soies, Y uni et le façonné. On appelle en terme de fabrique, étoftes unies toutes celles qui peuvent s'exécuter avec des lisses, mais lorsque Teffet à produire comporte Temploi d'un trop grand nombre de fils devant recevoir un mouvement particulier, on renonce aux lisses pour employer. le corps des maillons. Toute étoffe, nécessitant pour être tissée la mise en œuvre du corps de maillons, est appelée étofie façonnée.
Le maillon se compose de deux mailles portant un ovale en verre ou en métal; la maille inférieure suspend un poids destiné à donner de la fixité au maillon, la maille supérieure se noue à une corde nommée arcade, qui est chargée d'imprimer le mouvement au fil de chaîne passé dans les trous de l'ovale. Chaque arcade s'engage dans un ordre déterminé, au travers d'un trou percé dans une planche d' empoutage, ou planche d'arcade, placée horizontalement au-dessus du corps de maillons. L'empoutage est l'ordre dans lequel sont placées les arcades, il est analogue au remettage dans le système de remisses.
On appelle che^nin, le nombre de maillons ou de fils que comporte l'eflet à produire dans le tissage. La planche d'empoutage est partagée en autant de chemins que l'effet ou le dessin est reproduit de fois dans la largeur du tissu. La disposition de l'empoutage se trace comme celle du remettage. Chaque chemin est numéroté : toutes les arcades de même numéro dans chaque chemin sont réunies à un même crochet qui se nomme collet, parce que les fils correspondants doivent produire, chacun dans leur chemin, le même effet.
Le collet est une ficelle doublée qui traverse une petite planche trouée appelée planche à collets ; elle s'accroche au crochet de la mécanique qui repose immédiatement audessus du trou de la planche. La planche à collets a autant de trous qu'il y a de crochets à la mécanique. Enfin l'arcade est
attachée à un fil de fer formant anneau, et partant de la partie inférieure du collet.
On voit donc, en somme, que chaque fil de chaîne devant produire dans le dessin un effet déterminé, se trouve réuni à un appareil appelé collet. Il faut donc que ce collet, à chaque coup de trame, se soulève ou reste immobile suivant que les fils de chaîne qu'il supporte ont à jouer tel ou tel rôle dans le tissu. Pendant plus de trois siècles, à Lyon, le mouvement était donné aux fils de chaîne suivant un procédé employé par les Chinois depuis des milliers d'années, par un ouvrier spécial, appelé tii^eur de lacs.
Une modification apportée par Dagon, vers 1606, consistait à ramener horizontalement, au moyen des poulies d'un cassin, les cordes de rame ou lacs qui primitivement étaient verticales et soulevées par le tireur de lacs placé au-dessus du métier. Des perfectionnements furent apportés successivement à ce système: Galantier et Blache, en 1687, Bouchon en 1725, Falcon en 1722, simplifièrent la besogne du tireur de lacs et augmentèrent le rendement des métiers; en 1745, Vaucanson reporta tous les mouvements à la partie supérieure du métier, voulant supprimer le tireur de lacs et faire actionner le métier par le seul ouvrier tisseur. La tentative de Vaucanson, excellente comme conception théorique, aboutit à un métier trop lent, trop compliqué, qui ne fut pas utilisé dans la pratique.
Vers la fin du xvii"^ siècle, Verzier, Ponson, Philippe de Lassalle trouvèrent des perfectionnements de détails sur lesquels nous passerons pour arriver à l'œuvre de Jacquard.
Jacquard, né en 1752, fils d'un ouvrier en soie de Lyon, ne suivit pas d'abord la profession de son père. Successivement fondeur de caractères d'imprimerie, soldat, blanchisseur de chapeaux de paille, manœuvre chez un chaufournier de Lyon, ce n'est que vers 1800 qu'il s'occupa de mécanique appliquée. Après avoir pris un brevet de 10 ans, le 23 décembre 1801, (( pour une machine destinée à suppléer le tireur de lacs dans
LE tissagp: 305
la fabrication des étoffes brochées et façonnées », mécanique analogue à celle de Verzier, Jacquard se rendit à Paris en 1803, pour présenter un métier à fabriquer le filut de pêche.
Aidé par la Société d'encouragement pour l'industrie na tionale, il fut installé au Conservatoire des arts et métiers et y travailla une année. Là, retrouvant la machine de Vaucanson, il eut l'idée d'associer au mécanisme de cet inventeur les cartons imaginés par Falcon, connus et employés à Lyon depuis Tannée 1748. Mais cette juxtaposation de deux inventions dont l'une n'était pas encore entrée dans la pratique, ne put marcher couramment dans les ateliers que lorsque le mécanicien Breton l'eut sensiblement améliorée. C'est vers 1810 seulement que la mécanique dite à la Jacquard, put devenir d'un usage avantageux dans la pratique.
Alors seulement, l'adoption du métier Jacquard qui d'abord avait été très lente, devint bientôt générale ; de cette époque date le commencement d'une ère nouvelle pour la fabrication de toutes les espèces d'étoffes façonnées.
En résumé, le métier Jacquard a pour but de produire les étoffes façonnées les plus compliquées par le travail d'un seul ouvrier et sans lui faire éprouver plus de fatigue que s'il ne s'agissait que d'un travail ordinaire.
La figure 75 donne une vue théorique des éléments composant la mécanique à la Jacquard.
Chaque fil horizontal CC de lachaîne, passe dans un maillon porté par un fîl vertical l dit lissctte, suspendu à une tige verticale J, terminé à sa partie supérieure par un crochet I dit hec-de-corhin. Pour lever le fil de chaîne, il suffira que le crochet soit pris par la griffe K au moment où, appuyant sur la pédale unique P, l'ouvrier soulèvera cette griffe par l'intermédiaire du levier LL'. Si a ce moment le crochet, au lieu d'être vertical était dévié en arrière, il est clair qu'un mouvement d'élévation de la griffe ne soulèverait plus le fil de la chaîne.
La question se ramène ainsi à dévier le crochet de tout fil
de chaîne qui ne doit pas être soulevé pour le passage d'une duite déterminée. A cet effet, cette tige traverse un anneau pratiqué dans une aiguille horizontale 7nm' ; à Textrémité de
FiG. 75. — Vue théorique de la mécanique Jacquard, d'après Laboulaye. Dictionnaire des arta et manufactures.
gauche de cette aiguille, est un ressort qui, poussant Taiguille, maintient le crochet dans la verticale. Si on repousse l'aiguille par son extrémité, en pressant sur le ressort, celui-ci cédera et le crochet déviera ainsi qu'il est
demandé. Or, devant cette extrémité se trouve une pièce mobile 1), dite cylindre, percée de trous laissant passer l'aiguille et, par suite, ne la déviant pas quand le fil doit être levé. Si on bouchait ce trou, le fil resterait en repos. Cet effet de repos ou de mouvement est déterminé, ainsi que cela doit avoir lieu, suivant le dessin à reproduire, à l'aide d'un carton perforé en certains endroits en raison du dessin, par Topération du lisage. Ce carton vient pour chaque duite s'interposer, dans une position déterminée, entre le cylindre et les aiguilles.
Ce principe établi, il est facile de comprendre le fonctionnement du métier Jacquard,
Nous avons vu que les fils de chaîne étaient passés dans le corps de maillon ; tous les maillons portant des fils de m.ême fonction sont réunis par des arcades à un collet. Gelui-ci est relié directement au crochet de la mécanique ou aiguilles verticales, dont les extrémités reposent sur autant de lames fixes qu'il y a d'aiguilles. Il y a autant de ces crochets verticaux, et par conséquent d'aiguilles horizontales correspondantes, qu'il y a de trous dans la planche d'arcades et ces rangées sont disposées dans le même ordre et en rapport avec celles-ci et celles de la planche à collet.
Les aiguilles horizontales correspondantes peuvent entrer par l'une de leurs extrémités dans l'un des creux ménagés dans une espèce d'étui fixe. Il y autant de ces creux qu'il y a de rangées d'aiguilles horizontales et, dans le fond de chacun d'eux, se trouve disposé un ressort. Les aiguilles horizontales peuvent donc, quand on presse sur une de leurs extrémités, comprimer le ressort et s'engager dans l'étui ; livrées à elles-mêmes, le ressort les ramène à leur position primitive.
En regard de l'étui, à l'autre bout de l'aiguille, se trouve placé un prisme carré en bois qui est percé d'autant de trous qu'il y a d'aiguilles ; chacun correspond à une aiguille horizontale. Contre les faces de ce prisme se trouvent appliqués des cartons en plus ou moins grand nombre, suivant la com-
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plication du dessin à exécuter. C'est en effet sur eux qu'on a percé, par le lisage, les trous qui doivent correspondre aux maillons à soulever; le carton en face de l'aiguille qui ne doit pas être refoulée et qui correspond, par conséquent, à un crochet devant être soulevé, est percé d'un trou ; au contraire, il est plein dans la partie qui doit repousser l'aiguille et laisser le crochet au repos, en le mettant en dehors de l'action de la griffe. La longueur des cartons est égale à l'un des côtés du prisme ; les trous du carton sont percés de façon à correspondre à ceux du prisme; tous les autres trous du prisme sont recouverts par les parties pleines du carton.
Un carton correspond à un coup de navette ; lorsqu'il a produit son effet, le prisme qui a quatre faces rectangulaires, fait un quart de tour, entraîne le carton qui a opéré et présente le carton suivant.
Ainsi donc, la disposition, c'est-à-dire l'ordre dans lequel doivent être mus les fils de la chaîne à chaque coup de trame, est exécuté par le carton, comme dans le métier à marches elle était exécutée par l'ouvrier appuyant sur la pédale indiquée. Le carton a remplacé le tireur de lacs des anciens métiers.
C'est le fabricant qui fournit à l'ouvrier tisseur les cartons enlacés les uns aux autres dans l'ordre suivant lequel ils doivent se présenter devant le prisme ou planche d'aiguilles.
Dans rindustrie des soieries, le fabricant, avec la collaboration du dessinateur de fabrique, choisit d'abord le dessin qu'il veut reproduire, fixe le nombre de fils devant être employés par la chaîne et par la trame. Ce dessin est ensuite mis en carte, c'est-à-dire exprimé par un graphique spécial tracé sur un papier quadrillé appelé carte. Sur la carte, les lignes verticales représentent les fils de chaîne, tandis que les coups de trame sont figurés par les lignes horizontales. La carte fixe donc le rôle de chaque fil dans le dessin. On conçoit que l'opération de la mise en carte exige les soins les
plus minutieux ; chaque effet doit être prévu ; les meilleurs moyens de produire tel ou tel effet de lumière, de dessin ou de relief, doivent être choisis.
C'est à cette phase de la fabrication des soieries qu'intervient Tart du fabricant. Qu'il imagine des dessins entièrement nouveaux, qu'il cherche à reproduire des étoffes anciennes ou des tableaux, il est évident que les éléments de succès sont du domaine de l'art. Le goût, le juste sentiment du beau, peuvent seuls le guider dans la création de ses dessins ou le choix de ses modèles. Quant à présent, nous laisserons de côté cette face si intéressante de la fabrication des soieries ; nous y reviendrons dans la dernière partie de ce livre.
Pour ne pas interrompre Tordre logique que nous avons suivi jusqu'ici, nous devons examiner comment un dessin mis en carte peut être exécuté et reproduit sur une étoffe tissée.
C'est un spécialiste appelé liseur de dessins qui a la mission de traduire, pour ainsi dire, les dessins ou effets mis en carte et de les transporter sur les cartons dont nous avons vu le fonctionnement.
Le liseur, pour la préparation des cartons, exécute sur une sorte de métier, représentation abrégée du métier du tisseur, les effets indiqués par la carte. Devant lui, sont disposées verticalement autant de cordes qu'il y aura de fils de chaîne employés pour un chemin. Chaque corde représente donc un crochet dans le métier du tisseur ; elle est munie d'une aiguille. En face de chaque aiguille se trouve une planche trouée portant dans chaque trou un emporte-pièce capable de trouer les cartons.
Le liseur détermine, au moyen de la mise en cartes, tous les fils qui doivent être levés et tous ceux qui doivent rester immobiles pendant le premier coup de trame. Il attache les premiers avec une ficelle nommée amba?^de. Tirant ensuite fortement à lui cette ambarde, il détermme un mouvement de progression des aiguilles qui a pour résultat de faire
310 î^t: TISSAGE
saillir les emporte-pièces correspondants. Ceux-ci sont saisis dans une pièce mobile appelée matrice ; on les sépare de l'appareil par une mise en presse; le piquage du carton est opéré au moyen de la matrice obtenue. Le premier carton étant percé, les cordes et les aiguilles sont remises en place, une seconde ambarde est disposée et sert, comme la première, à la perforation d'un autre carton.
L'opération est continuée ainsi jusqu'à ce que tous les coups de trame aient été représentés sur les cartons. Ceux-ci sont liés dans l'ordre des coups de trame correspondants. On obtient ainsi une réunion de cartons qui peut renfermer plusieurs milliers d'unités.
Le tisseur n'a plus, ensuite, qu'à disposer ces cartons sur son métier pour reproduire le dessin qui lui est demandé. Le carton numéro 1 est lié au dernier de la série ; on obtient ainsi une cbaîne sans ûn appelée manchon de carton. Le prisme, par sa révolution après chaque duite, amène devant les aiguilles le carton qui doit régler les mouvements des fils de chaîne. L'unique pédale du métier permet au tisseur de donner le mouvement à la griffe et aux cartons*
On peut désormais concevoir Timmense importance de la"" mécanique Jacquard, les ressources, pour ainsi dire illimitées, qu'elle donne à l'industrie du tissage en général, car son emploi ne s'est pas borné au seul tissage de la soie.
Depuis l'emploi du métier à la Jacquard, on a tenté d*y apporter des modifications de toute espèce, mais sans pouvoir rien changer au principe fondamental. On a étendu l'application à de nombreux articles pour lesquels on l'avait d'abord jugé insuffisant. Pour toutes les spécialités on est parvenu à en tirer un heureu:)^: parti. Le tissage mécanique des étoffes façonnées de toute nature, des tapis, des tulles a profité largement de l'invention de Jacquard.
Il est juste d'associer au nom de Jacquard, que la tradition populaire a peut -être trop exclusivement honoré, ceux de Vaucanson* de Falcon^ de Breton. Nous avons déjà eu
. LE TISSAGE 3il
Toccasion de dire quel avait été leur rôle dans Finvention de Jacquard.
Le dispositif de Jacquard, connu sous le nom de « mécanique », n'est pas employé seulement pour les étoffes façonnées à effets compliqués. Il est usité également pour les étoffes à lisses et a permis de supprimer les marches et de les remplacer par des cartons dans l'exécution de petits effets nommés armures.
Le satin, par exemple, s'exécute avec un manchon de huit cartons et une mécanique contenant huit crochets et huit aiguilles. Cette petite mécanique, appelée mécanique d'armures, est associée parfois à une mécanique plus compliquée renfermant des centaines de crochets. En ce cas, le métier auquel sont adaptées les deux mécaniques comporte un remisse et des corps de maillons.
Les métiers employés dans le tissage de la soie, qu'ils soient mus à la main ou mécaniquement, sont extrêmement nombreux ; ils varient entre eux non seulement par le système employé, les détails de construction, mais surtout par le genre spécial des étoffes qu'ils sont chargés de produire. Chaque jour notre époque de perfectionnement incessant voit éclore de nouveaux types de métiers ; la description des principaux genres de métiers ne peut être abordée que dans un traité spécial de tissage, c'est dire qu'elle ne peut en aucune façon être tentée ici ; leur énumération même nous entraînerait trop loin. Il y a des métiers spéciaux, des dispositifs particuliers pour le tissage des peluches, des châles, des velours ciselés, des gazes, des rubans, des passementeries, des bas, des tulles, des étoffes perlées, etc. Nous passerons plutôt en revue les différents genres de tissus, mais avant de décrire les éléments qui les caractérisent nous examinerons le finissage des tissus, c'est- à-dire les traitements que reçoivent les tissus avant d'être livrés à la vente*
FINISSAGE DES TISbUS