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CHAPITRE VIII

La Chambre de commerce de Lyon a fondé un établissement merveilleux : c'est le Musée d'art et d'industrie. 11 renferme dans ses galeries des types de soieries façonnées d'époques différentes. Par leur comparaison, il est possible de suivre révolution de l'art dans la décoration des tissus de soie. L'intensité d'expression de ces différents types est telle, qu'ils tracent à leur manière l'histoire de l'esprit humain. Nous ne pouvons, ici, faire une étude détaillée de ces tissus admirables, mais en suivant Tordre adopté pour leur classification par M. Terme, l'éminent directeur du Musée, nous serons amenés à les réunir en quatre groupes principaux correspondant aux étapes qu'a fournies l'industrie de la soie, en allant de l'Orient à l'Occident.

Tout d'abord, le tissage de la soie débute dans l'empire byzantin ; puis, il se développe du viii^ au xiii^ siècle dans les pays soumis aux Arabes; il pénètre ensuite en Italie, puis en France.

Dans chacun de ces pays, l'industrie des soieries a acquis une physionomie spéciale. En même temps que les méthodes techniques se perfectionnaient, les artistes apportaient à l'ornementation des tissus de soie le génie de leur race et de leur époque. Le type byzantin, le type arabe, le type italien, le type français, apparaissent donc, dans les spécimens qui nous ont été conservés, avec des caractères nettement accusés.

Il est impossible de donner, sans figures, une idée, même éloignée, de chacun d'eux : nous renverrons donc le lecteur à l'intéressante Monographie de V industrie de la soie, de M. E. Pariset. L'auteur a su choisir, avec le goût le plus sûr, parmi les tissus du Musée d'art et d'industrie de Lyon,

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un certain nombre de dessins qui sont comme les types des quatre périodes principales.

Nous résumerons seulement les points historiques relatifs à Tart dans l'industrie des soieries, en nous appuyant sur les études et l'autorité des travaux de M. Pariset ^

Période byzantine. — Aux premiers siècles de notre ère, les soies et les soieries chinoises commencent à arriver dans les ports du golfe Persique et viennent jusqu'à Alexandrie; par voie de terre, elles pénètrent dans les contrées de l'Asie occidentale. Les Perses et les Grecs, chez lesquels les industries textiles traitant le lin et la laine étaient florissantes, s'eiforcent de monopoliser le nouveau textile pour leurs ma nufactures,

A dater du vii*^ siècle, la sériciculture s'étant répandue dans l'Asie occidentale, Gonstantinople devient peu à peu, pour l'Occident, le centre de l'industrie soyeuse et le grand entrepôt des soieries. Des marchands syriens et juifs tirent de Gonstantinople des tissus qui apparaissent dans les trésors des Papes ; les pèlerins trouvent à Rome des soieries qu'ils emportent pour en faire offrande aux églises et aux abbayes.

L'archéologie a pu fixer, du iv^ au viii^ siècle, la fabrication des étoffes bj^zantines.

Elles présentent, au point de vue du tissage et de la décoration, des particularités caractéristiques : la chanie est grosse, le tissu est mou ; tous les dessins sont tissés grossièrement. Les types de décoration qu'on rencontre le plus fréquemment comportent des personnages et des animaux ; le dessin représente presque toujours un combat, des chasses, ou une lutte de cirque. Parfois, certaines étoffes figurent un personnage isolé, le portrait d'un empereur. Mais le plus souvent, les griffons, les licornes, les lions, les éléphants, les faisans, fournissent les motifs de décoration.

^ Voir. Histoire de la soie, par E. Pariset, 2 vol., in 8, Paris, 1862. Monographie de Vindustrie de la soie, par E. Pariset, 1 vol. in 8, Lyon, 1889.

Les étoffes unies sont les plus répandues, et parmi cellesci les plus recherchées sont celles qui sont teintes en pourpre. Fréquemment, ces étoffes unies sont ornées au moyen do broderies.

A l'époque byzantine se montrent déjà des étoffes formées de soie et de coton, connues sous le nom de suhserica, tandis que les tissus de soie pure étaient appelés holoserica.

Période arabe. — Avec la domination arabe, l'industrie de la soie prend un remarquable essor; au ix*^ siècle, la fabrication des soieries est pratiquée sur tout le littoral méditerranéen du nouvel empire : en Afrique, en Sicile, en Espagne jusqu'à Grenade.

La période arabe s'étend jusqu'au xiv*^ siècle. Des négociants juifs, des marchands italiens, répandent les soieries dans toutes les foires : on les trouve à Marseille, Lyon, Paris, Londres, Anvers, Mayence. Nous ne citons là que leurs étapes principales. Aussi, les types de soieries appartenant à la période arabe ont-ils pu, grâce à cette diffusion, être conservés en grand nombre, alors que les échantillons byzantins sont extrêmement rares.

Les soieries arabes marquent un très grand progrès au point de vue du tissage sur les tissus byzantins. Les motifs de décoration sont plus nombreux et plus savamment utilisés. L'or apparaît dans un grand nombre de tissus qu'on appelle des draps d'or; l'armure satin se retrouve dans les tissus arabes.

Au point de vue de la décoration, le caractère arabe se manifeste dans la multiplicité des lignes, des inscriptions, des figures géométriques à traits déliés, des fleurs et des feuillages qui se contournent et s'enlacent ; des animaux, lions, léopards ou aigles, sont les motifs de décoration les plus usités.

C'est du xiii^ au xiv^ siècle que l'art arabe s'élève le plus haut. Certaines étoffes hispano-arabes sont des merveilles d'art décoratif. Leur ornementation rappelle le style de V Alhambra,

Mais CCS beaux tissus ne sont pas les seuls spécimens de l'industrie arabe ; celle-ci produit aussi des étoffes rayées dans le sens de la chaîne ou barrées dans le sens de la trame et surtout des étoffes unies formées de soie pure ou d'un mélange de soie et de coton.

Période italienne, — C'est au xvi^ siècle seulement que ritalie peut être considérée comme un pays producteur de soie, mais la fabrication des soieries s'y montre beaucoup plus tôt. Dès que la Sicile eut été enlevée aux musulmans, les villes de l'Italie septentrionale, où le tissage de la laine était florissant, ne tardèrent pas à s'assimiler les procédés de Palerme et fabriquèrent bientôt des étoffes de soie.

Les manufactures de Lucques et de Florence sont en pleine activité au xiii^ siècle ; puis Venise et Gênes se développent à leur tour. Au xv"^^ siècle, Milan vient ensuite donner un surcroît d'activité à l'industrie nouvelle. Le xvi^ siècle marque l'apogée de la fabrication des soieries en Italie; c'est au xviii^ siècle que commencera son déclin.

Au même moment, des événements funestes aux anciennes manufactures byzantines et musulmanes se produisaient. L'affaiblissement des Arabes en Espagne, les conquêtes des Turcs dans l'Asie occidentale et en Egypte, enfin la chute de l'Empire grec portèrent aux soieries arabes des coups dont elles ne purent se relever.

Des circonstances multiples aident au développement de l'industrie des soieries en Italie ; une puissante organisation commerciale, en même temps qu'elle rassemble les matières premières, répand dans tous les pays les produits fabriqués. Il faut dire aussi que toutes les cours étrangères, vers le xvi^ et le xvii^ siècle, ont adopté le goût italien pour les ameublements et les costumes.

Mais^ on doit le reconnaître, les progrès réalisés par les Italiens dans la fabrication des soieries ont aidé puissamment a«x débouchés de l'industrie nouvelle*

Avec le perfectionnement dans le tissage, naît une classi-

fîcation rationnelle des tissus, basée sur la contexture de l'étoffe; elle a duré jusqu'à nos jours. Les dénominations de taffetas, satin, velours, damas, datent du xv^ siècle.

L'art et la fantaisie des dessinateurs italiens se donnent libre carrière dans la décoration des étoffes façonnées. Soumis d'abord à la tradition orientale, ils inaugurent bientôt une manière nouvelle. Au xiv^ siècle, ils abandonnent le type des animaux affrontés. Le hama, l'arbre de vie ne figure plus dans leurs compositions ; les animaux ne sont plus qu'un accessoire au lieu d'être le motif principal des décorations. Une flore nouvelle dans laquelle la vigne, la feuille de chêne sont employées, apparaît sur les tissus.

Des scènes religieuses ornent les soieries de Venise, destinées aux voiles d'autel ; les dessinateurs italiens, en un mot, se révèlent comme de véritables artistes, possédant à un degré élevé l'imagination qui invente, le goût, et ce juste sentiment des nuances qui sait choisir les meilleurs moyens d'expression.

Jusqu'à la fin du xvii^ siècle, l'art italien règne en maître dans l'industrie des soieries. Les ouvriers italiens sont recherchés partout ; leurs œuvres servent de modèle et l'on s'efforce de les reproduire à Lyon, à Tours, à Bruges, à Londres. Mais cette industrie si florissante perd peu à peu du terrain. La mode des longs vêtements, si favorable à l'emploi des grands dessins, disparait. Avec elle, la suprématie italienne s'évanouit lentement.

Période française, — Ce sont les manufactures françaises qui entrent en lutte; au xviii^ siècle, leur triomphe est complet et reconnu par tous.

Dès le xii*^ et le xiii° siècle, il est vrai, on fabriquait en France quelques tissus de soie, mais la production était fort peu développée. Les marchands, qui tiraient grand profit de l'introduction et de la vente des soieries italiennes, s'opposaient de toutes leurs forces au développement de l'industrie des soieries en France. Faut-il citer cet exemple curieux de

Louis XI essayant vainement cFétablir à Lyon, en 1466, Li fabrication des soieries et transportant à Tours, vers 1470, les ouvriers appareilleurs, teinturiers et tisseurs qu'il avait fait venir d'Italie ? Pourtant, ces efforts ne devaient pas être perdus. Louis XI installe les fabriques de Tours, François celles de Lyon, Henri IV celles de Paris. L'industrie des soieries est réglementée par Golbert, au xvii^ siècle. Quatre centres de fabrication sont bientôt en pleine prospérité : Tours, Lyon, Paris et Nîmes. Parmi ces villes, Lyon se distingue déjà par son esprit d'initiative et d'invention, par la constance de ses efforts.

Des circonstances favorables viennent seconder la fabrique française dans la lutte qu'elle a entreprise contre les manufactures italiennes. Venise et Gênes perdent peu à peu le monopole du commerce avec le Levant ; Marseille, Londres, Amsterdam deviennent les entrepôts des grèges de Perse ; la sériciculture se développe dans les Gévennes et vient fournir des matières premières d'excellente qualité à l'industrie française.

Mais, par dessus tout, le succès est dû à l'apreté et à la continuité des efïbrts. Il est aidé par la souplesse de l'esprit français, chercheur et inventif, merveilleusement doué pour toutes les industries dans lesquelles doit intervenir l'art.

De grands progrès sont introduits dans le tissage. En 1605, Dangon invente la grande tire et rend possible ainsi l'exécution des dessins les plus grands et les plus compliqués : Galantier, Blache, Bouchon, Falcon, Ponson, Verzier viennent à leur tour perfectionner le métier à tisser et préparent la grande découverte de Jacquard.

Au point de vue du dessin pourtant, les manufactures françaises ne surpassent pas les manufactures italiennes- Gelles-ci restent sans rivales pour l'ampleur des effets décoratifs, mais le génie français apporte, à chaque création, sa note particulière : le goût le plus s Tir, la grâce élégante y dominent.

A la lin du xvi^ siècle et au commencement du xvn^, les petits dessins s'harmonisant bien avec les formes restreintes des vêtements sont surtout employés. Des rayures, des fleurons détachés, des palmes, des fleurs de lis sont les motifs qui se rencontrent le plus fréquemment. Les compositions grandissent sous Louis XIII et sous Louis XIY ; de larges dessins de dentelles courent dans les fonds ou forment bordure : les arbres fouillés, les buissons, les tourelles, les bouquets à couleurs multiples ornent surtout les étoffes d'ameublement.

Le xviu^ siècle se fait remarquer par une fantaisie élégante et délicate. Les chinoiseries, les médaillons, les plumes, les rubans, enlaçant des branches de fleurs, les attributs pastoraux, se trouvent fréquemment dans les soieries do cette époque. Tous ces motifs sont tissés avec une perfection admirable. Le dessinateur Revel invente les points rentrés; grâce à cette amélioration de la mise en carte, les dessins présentent des effets d'ombre et de lumière, au lieu d'offrir, comme autrefois, une superposition de teintes plates. Ils acquièrent ainsi une intensité d'expression qui met hors de pair les étoffes françaises.

Ces progrès techniques coïncident avec un merveilleux épanouissement de l'art décoratif des soieries. Aussi, est-ce à la fin du xviii^ siècle que se place l'apogée des manufactures françaises. Toutes leurs rivales sont abattues : les fa-, briques italiennes ont abandonné la lutte. « Au xviii^ siècle, dit M. Edouard Aj^nard dans une remarquable étude ^ la Fabrique lyonnaise est servie par des dessinateurs de génie et par des ouvriers admirables. Les soieries de Lyon méritent une place à part dans Tart charmant de ce temps. Le dessinateur Philippe de la Salle donne à ses conceptions décoratives une originalité toute particulière ; il n'accepte point servilement les règles du style délicat, mais un peu

^ Lyon en 1889, chez Mougin-Rusand, Lyon,

tenu et froid de l'époque de Louis XVI. Sa manière et celle de ses élèves est ample et majestueuse ; sa palette sait marier les tons riches et opposés. Il crée de véritables chefs-d'œuvre de l'étoffe décorée, exécutés par l'ouvrier avec une perfection inouïe. A ce moment, le produit lyonnais ne peut être confondu avec aucun autre et domine tout. »

Au commencement du xixe siècle, l'industrie des soieries trouve de nouvelles ressources techniques dans l'admirable invention de Jacquard (1801-1805). Mais en tant qu'art décoratif, elle subit une décadence marquée. Pendant la première moitié de ce siècle, il semble que le goût des véritables traditions décoratives ait été perdu. « On est arrivé à confondre la peinture ornant un tissu, c'est-à- dire s'y incorporant, peinture qui a ses lois spéciales, ses conventions et surtout ses lictions, avec la peinture, expression de l'art pur, où le sentiment humain s'affirme par une interprétation directe de la nature ^ ».

De nos jours, la production française, c'est-à-dire celle de Lyon, domine de haut toute l'industrie des soieries. Portée à un degré de perfection technique qu'elle n'avait jamais atteint, enrichie en moyens de travail de tous genres par la découverte des matières colorantes artificielles, le développement du tissage mécanique, elle a su se plier aux exigences nouvelles de notre siècle de démocratie. Pendant cette évolution radicale, l'industrie lyonnaise a su, en même temps, rehausser le niveau artistique de ses productions. L'examen de la section lyonnaise des soieries à l'Exposition universelle de 1889, ne laisse, à cet égard, aucun doute. « Il est incontestable, dit M. Ed. Aynard -, que les superbes étofi'es si variées et de séductions si diverses, exposées dans la section lyonnaise, témoignent un progrès considérable dans le dessin, dans la composition et surtout dans le coloris.

1 Lyon en 1889, p. 54.

2 hoc, cit., p. 71,

i;art dans l'industiui-: des soieries 337

Il ne serait pas tout à fait juste cFassurer qu'en ce qui touche la valeur d'art notre fabrique est, dès à présent, à la hauteur qu'elle occupait au xviii^ siècle, mais on peut affirmer que tout en accomplissant l'énorme tâche de se transformer en grande industrie, elle a pu progresser dans l'art et dans le goût et regagner une très grande partie de terrain perdu de ces côtés, depuis le commencement du siècle. »

La revue rapide qui vient d'être esquissée sur les difl^rentes périodes de l'art dans l'industrie des soieries, permet d'établir un certain nombre de déductions.

Tout d'abord, il est facile de percevoir nettement cette vérité : les perfectionnements techniques, s'ils ne sont pas liés nécessairement aux progrès artistiques, les accompagnent et les précèdent d'ordinaire. Il semble qu'à chaque invention nouvelle, l'art reçoive un stimulant nouveau par la possibilité de mettre en œuvre des moyens d'expression jusqu'alors inconnus. Mais, pour posséder la prééminence dans l'industrie des soieries, les progrès techniques, l'art ne suffisent pas : il faut encore que la matière première précieuse qui est comme le pain de cette belle industrie, soit amenée par des courants commerciaux régulièrement établis, au foyer même de la production. Nous l'avons vu, à toutes les périodes, le concours de ces divers éléments a tour à tour enrichi Byzance, l'empire Arabe et l'Italie. En réalité, l'industrie des soieries nécessite à la fois la coopération, de la science, de l'industrie, du commerce, de l'art. A ce titre, elle se présente comme le reflet d'une civilisation supérieure; elle apparaît comme le fruit du travail humain dans son évolution la plus complète, la plus élevée et la plus noble.

Pour fixer la part contributive de chaque contrée et de chaque peuple, dans la production des soies et des soieries, nous avons groupé dans la dernière partie de ce livre les documents qui nous ont paru caractéristiques.

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