AU TEMPS DE LA BALLADE
— Les membres de la famille, s'il vous plaît. Et tout le monde suit.
Au deuxième acte, apparition de la maîtresse de Mirelet (M"® Henriot), Marguerite, charmante dans sa petite jaquette et sa robe écossaise toute simple. Après son départ, Henri arrive, rabat son pantalon relevé (car c'est très moderne) et cause avec son père du « projet de collage » avec Marguerite.
— Mais ça te coûtera de l'argent, dit le fils.
— Cinq cents francs par mois. Je dépensais plus que cela en sortant, répond le père.
— Avec la carotte ou sans la carotte?
— Oh ! sans la carotte.
— Alors ce sera une économie.
Troisième acte. — Même décor, mais féminisé. On voit que maintenant une femme est installée dans la maison. Des fleurs sur la table, des abat-jour fanfreluches, un bon feu, et devant ce feu Marguerite en robe de chambre. Elle s'ennuie. Explosion de rires quand « le vieux » Mirelet lui apporte pour la distraire la Grande Marnière de Georges Ohnet.
Heureusement que le bel Henri arrive, correct, élégant, joli garçon, et il en raconte de bien bonnes. Je vous recommande l'histoire du petit bossu Courapied, un bossu porte-veine quand ces dames frottent sa bosse au moment... psychologique. Il y en a même une qui a hérité de la bosse de Courapied... neuf mois après !
Marguerite rit, Henri s'esclaffe, les spectateurs se tordent. Il n'y a que Mirelet qui ne rit pas.
Quatrième acte. — Celui des disputes. Marguerite
envoie à son vieux des répliques qui enlèvent la salle :
— De quoi vous plaignez- vous? Je n'ai jamais demandé d'argent à votre fds. Je n'ai pas été élevée dans ces idées-là (!!).
— Ne dites pas de mal de votre fils. C'est ce que vous avez fait de mieux dans votre vie.
— Ah! là! là! Ce n'est pas pour me vanter, mais ce que j'en ai vu qui m'ont fait cette scène-là, et qui toujours ont fini par céder.
Je ne puis tout citer, mais c'est un feu d'artifice de mots cruels, sceptiques, à l'emportc-pièce. On rappelle les acteurs.
Cinquième acte. — Il y a sur le devant de la scène une malle qui prouve que Marguerite va partir. Partira. Partira pas.
— Jure-moi, dit le vieux Mirelet, de ne plus revoir Henri.
— Je ne tiendrais pas ma promesse.
— Ça ne fait rien, jure toujours! (Est-ce assez humain I)
— Alors c'est une simple formalité.
Et le vieux cède : on continuera à faire ménage à trois comme par le passé. Terriblement fin de siècle, cette pièce-là, et nous voilà bien loin du temps de la ballade. Le public s'en va très remué. Saperlipopette! Pour me remettre de ces émotions.
Je connais mon adresse à forger la ballade. Allons nous ballader.
28 novembre 1889
Ali-Baha, bien que joué à Bruxelles en 1887, a pour les Parisiens tout l'attrait de l'inédit, et M. Renard, privé de son Mikado, a pensé que cet opéra-comique permettant un grand déploiement de mise en scène convenait admirablement aux vastes proportions de l'Eden. Ajoutons que la pièce a été montée en moins de trois semaines, que si l'idée est de M. Renard, la musique est de M. Lecoq... et que personne ne s'est mangé.
Maintenant, au rideau.
Premier acte. — Les magasins de Cassim. Vastes bazars rappelant vaguement notre pauvre rue du Caire, avec son grouillement oriental. On remarque beaucoup de petits Turcs avec leur pantalon blanc rayé de satin rose; on ferait avec cette étoffe-là des rideaux ravissants. Attention! L'esclave Morgiane (Jeanne Thibault) nous apparaît avec sa gracieuse figure, des cheveux noirs épais sur les épaules, le torse moulé dans une basquine de soie rayée bordée
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de velours. On ferme les yeux et l'on sent que c'est une brune qui chante. Elle écoute d'ailleurs sans conviction la déclaration de Saladin (Constance) et s'enfuit pour laisser la place à M. Cassim et à sa femme Zobéide.
Cassim, c'est Gourdon avec sa bonhomie, son jeu amusant et sa honnêteté de vieuxmarchand de dattes, à barbiche en pointe. Zobéide, c'est Gabrielle Arvyl, une belle créature, bien jeune pour Cassim, et qui réclame les clefs de la caisse. Elle voudrait, en effet, venir en aide au pauvre Ali-Baba, qui doit quinze sequins à Cassim sans pouvoir les payer. Et le voilà qui entre, le pauvre Ali-Baba (Morlet), vêtu d'un simple gandourah. Il a toujours sa belle voix vibrante, mais il est très pauvre et vit à la grâce d'Allah. Il supplie qu'on ne le chasse pas de sa maison pour les quinze sequins qu'il ne peut payer; mais le vieux Cassim, inexorable, lui répond sur un ton très plaisant, un air que le public redemande deux fois ;
Quinze et quinze font trente Et c'est ainsi qu'on augmente,
Sequin par sequin,
Son saint-frusquin.
Deuxième tableau. — Nous voilà dans la forêt, une forêt inextricable avec feuillage découpé, et dans le fond une grotte.
Le pauvre Ali-Baba, désespéré, vient pour se pendre, et il mettrait certainement ce funeste projet en exécution si la gracieuse Morgiane ne venait lui remonter le moral. On serait remonté à moins. Ali- Baba se remet bravement à l'ouvrage, lorsqu'il aper-
çoit des gens de mauvaise mine ; alors il grimpe sur un arbre, et écoute.
Entrée de trois gaillards à figure patibulaire, Kandgyar, Maboul et Zizi. Ce dernier (Désiré) rappelle par sa rondeur son homonyme qui fit les beaux jours des anciens Bouffes. Ils se tournent vers la grotte et crient : « Sésame, ouvre-toi ! » La porte s'ouvre, et l'on voit sortir par Torifice les quarante voleurs. Tudieu! quelle merveilleuse collection de gredins;ily a là des Turcomans, des Circassiens, des Chinois, des Hindous, des Afghans; aux ceintures les poignards les plus variés, sur les éjiaules les fusils les plus gigantesques. Zizi indique à la troupe qu'il y a un joli coup à faire en allant dévaliser un riche pacha, et toute la bande part en expédition.
— Tiens ! tiens ! se dit Ali-Baba, qui a tout entendu. Il descend de son arbre, crie : c<. Sésame, ouvre-toi! » Le bloc de pierre obéit et, à son tour, il entre dans la grotte.
Troisième tableau. La Vente. — Une jolie rue de Bagdad, bien ensoleillée, avec mosquées et minarets à l'horizon. Devant la foule assemblée, on va vendre, par les soins du cadi, les pauvres meubles d'Ali-Baba. La table à trois pieds — mais quels pieds ! — les chaises boiteuses trouvent peu d'acheteurs; en revanche, l'esclave Morgiane semble un morceau de roi, et l'on va la mettre en vente. Les enchères commencent, poussées par le petit Saladin, mais coup de théâtre ! Ali-Baba se présente et rachète son esclave mille sequins ! Et il jette la somme sur la table.
— Où as-tu pu trouver cette somme? dit Cassim, stupéfait.
— C'est un cadeau d'un donataire my.stcricux.
— Si c'était ma femme ! s'écrie Cassim, très inquiet. Là-dessus Ali-Baba monte sur un palanquin et s'en
va au milieu des acclamations de la foule, sur laquelle il fait tomber une pluie de pièces d'or.
Acte IL — La masure d'Ali-Baha. — Cette fois, ce dernier est riche, s'il faut en juger par son beau costume de satin blanc et par son turban à aigrette, tout garni de perles. Il reçut la visite de la belle Zobéide, et nous apprenons qu'il s'est passé quelque chose dans un petit bois d'oranger. Citons ces beaux vers, — deBusnach, peut-être!...
Ah! quand j'y pense,
Ah! c'est immense, Ce qu'on peut courir de danger Dans un petit bois d'oranger ! . . .
Le vieux Cassim, très perplexe, vient chercher sa femme, mais voyant Morgiane apporter des mesures, il veut savoir ce qu'on va mesurer, et, faisant une fausse sortie, il se cache sous la table. Sans défiance, Ali-Baba et Morgiane pèsent des monceaux d'or, et celui-ci, — ô imprudence! — chante comment il est entré dans la grotte en criant : « Sésame! » et comment il a trouvé les trésors.
Là-dessus, il abandonne pour jamais sa pauvre masure, et Cassim, sorti de sa cachette, se rappelle le mot « Sésame ». Lui aussi il pénétrera dans la grotte.
Deuxième tableau. La Caverne. — Un beau décor : accumulation de trésors empilés, armes rares, colliers de perles, coffrets regorgeant d'or et de pierreries, vases précieux, un éblouissement. On entend du de-
hors Cassim crier : « Sésame! » La grotte s'ouvre, et il pénètre dans la caverne. Il ne peut en croire ses yeux; ému, transporté, il se couche dans les coffres, il se baigne dans l'or, il remplit ses poches, son turban de pierreries et de bijoux, mais au moment de partir... il ne peut se rappeler le mot. Affolé, il finit par rouler à terre. Le public acclame Gourdon, qui joue cette scène en véritable artiste. Heureusement pour lui que les quarante voleurs reviennent de l'expédition chez le pacha.
La journée a été bonne. Les brigands reviennent avec le sérail du pacha et ramènent une smala fort agréable à regarder. Ils ont seulement un homme tué dans l'expédition, et comme les statuts exigent que les voleurs soient toujours quarante, comme les académiciens, il faudra le remplacer. Sans cette cause fortuite, Cassim, découvert, serait condamné à mort. Mais Zizi, attendri, lui coupe la barbe, le maquille, et le fait passer pour un nouveau récipiendaire qui vient s'engager dans la troup.e. Il jure d'ailleurs sur le Coran de passer pour mort.
Grande fête pour célébrer cet heureux événement et grand ballet : un quadrille bleu de ciel, avec jupes diaphanes et ceinture ornée de saphirs. Au bras, des bracelets doubles réunis par une chaîne, et dans les mains des cymbales. Un quadrille rose, même costume, mais avec la ceinture garnie de rubis, et enfin un quadrille de guerriers avec sabre au poing, casque et cuirasse d'argent. Dame! ça ne vaut pas Excelsior. Mais les groupes sont harmonieux. M"° Campana est très jolie, et tout cela se termine bien entendu par des feux du Bengale, qui éclairent la caverne de reflets diaboliques! Il
278 LA SOIRÉK PARISIENNE
Troisième acte. — Le palais d'Ali-Baba. Il ne s'ennuie pas M. Morlet. Oh! ces riches! Couché sur un divan, fumant son narguileh, entouré dejoiies femmes, il a Morgiane à ses pieds, tandis que des odalisques lui dansent le petit pas de l'excitation. Et il chante ces deux vers suaves — de Vanloo sans doute :
Par Mahomet ! que la vie est aimable, Quel doux métier que celui de pacha '
Morgiane, s'accompagnant avec la guzla, chante tristement un air où elle laisse deviner son amour pour Ali- Baba, le veinard! Celui-ci doit, d'ailleurs, épouser Zobéide, qui se croit veuve de Cassim. Arrivent deux scribes — Zizi et Cassim déguisés. Ils sont emvoyés par le capitaine de brigands pour savoir si Ali-Baba ne connaît pas le secret de la caverne. Mais quand Cassim apprend que sa femme va épouser Ali- Baba, lorsqu'on le charge de rédiger le contrat de mariage, il entre dans une fureur comique et jure de se venger. Il dira tout.
La portière du fond se soulève, et l'on aperçoit une caravane d'ânes portant des sacs dans lesquels sont cachés les brigands.
Deuxième tableau. Le cellier. — Dans ce cellier on a rangé tous les sacs, mais Morgiane s'aperçoit de la ruse, va chercher le cadi, et les brigands sont tous arrêtés, sauf Cassim, ZizietKandgyar, qui se sauvent.
Troisième tableau. — Simple toile de fond. Kandgyar charge une danseuse de tuer Ali-Baba, mais Cassim a l'idée que si ces deux bandits disparaissaient, il pourrait redevenir vivant. Il les quitte et se dirige dans une direction opposée.
Quatrième tableau. — Une fête dans les jardins
d'Ali-Baba. — Un beau décor avec perspective immense. Au fond, une rivière tout illuminée. Dansles arbres, des lanternes multicolores. Ali-Baba célèbre son mariage avec Zobéide et s'assied avec elle sous un dais pour assister à un ballet. C'est ce moment que M"° Mainardie choisit pour exécuter le pas du poignay^d. Mais Morgiane détourne l'arme, sauve Ali- Baba ; Kandgyar et Zizi sont arrêtés, et Cassim, radieux, reparaît et annonce qu'il n'est pas mort. Sa femme ne peut plus épouser Ali-Baba, mais elle se consolera avec Zizi ; quant à Ali-Baba, reconnaissant, il épouse son esclave Morgiane.
Le public apprend le nom des auteurs d' Ali-Baba ou les quarante voleurs, et l'on dit tout bas que M. Numa Gilly est aussi de la pièce.
Il est trop tard pour que je puisse contrôler.