L'OMBRE D'OSCAR
agréable à voir et Marie Beauchamp est très bien.
On a intercalé dans la pièce quelt^ues pantomimes des frères Ziety et coupé le tableau de Guignol — les comédiens de la princesse — ce qui est grand dommage, car Eloi-Guyon fils y était désopilant.
Enfin le village des deux fontaines, le goûter de la princesse, et surtout le défilé des jeux, ont retrouvé leurs succès d'autrefois.
Rappelons le coup d'œil charmant produit par ces échecs, argent, or et rouge ; ces dominos de satin rose qui en entr'ouvrant leur jupe fanfreluchée laissent voir le point des dominos ; puis les pantins, les poupées et des amours de bébés qui se suivent en se tenant par leur petite chemise. — Gros succès.
Troisième promenade. — Sapristi ! Le baromètre est descendu à dix degrés au-dessous de zéro. J'ai la jambe gauche qui ne va plus. Je me traîne avec la droite jusqu'au théâtre Déjazet. On continue à y turlupiner Octave Papillon. — Tous les parents du premier mari se sont installés chez lui et y prennent des bains. M"^® Papinot, en costume de bain, est un spectacle qui ne vaut pas les fontaines lumineuses, mais qui ne manque pas d'imprévu. M}^^ Romans a revêtu un élégant peignoir rose, et tout le monde se remet à table. Il me semble que j'ai déjà vu cela... Retournons aux Folies-Dramatiques.
Quatrième promenade. — Oh ! ce froid ! ... ce froid ! . . . Je comprends la retraite de Russie... L'engourdissement me saisit... la jambe droite refuse son service. Vais-je donc mourir là, dans les steppes glacées du
288 LA SOIRÉE PARISIKNNE
Château-d'Eau? Je m'affaisse au pied du socle d'une grasse dame en bronze, planant au-dessus d'un lion qui me tire la langue. Adieu... Le froid m'envahit. Un dernier regard à la grosse dame... Vive la République !
LUCIE DE LAMMERMOOK
9 décembre 1889.
Les initiés disent : Lucie tout court ; les pas initiés disent : la Mère Mot eau. Moi, je ne dis rien, mais comme soiriste je suis satisfait... parce qu'il y a eu des incidents.
Je promène à votre intention ma lorgnette sur une salle très convenable.
Voici lady Lytton, ambassadrice d'Angleterre ; comtesse de Moltke, M""®^ de Saint-Roman, Erlanger, Ratisbonne, Gustave de Rothschild, Sabatier d'Esperaii, la belle M"® Grandt avec W^^ Moore ; puis Christine Nilsson, Brandès, Marguerite Caron ; à l'amphithéâtre, gros succès pour Jane Falliaud, le prix beauté de Turin.
La toile se lève. Tout ça, c'est des Ecossais... un costume bien gênant pour ramasser une épingle, comme disait Dupuis dans le Trône d'Ecosse. Ça va bien avec M. Berardi, ça va couci-couça avec M. Warmbrodt ; mais ça ne va pas du tout avec le pauvre Cossira, qui, dans son duo avec M"® Melba,
remplace sa partie par une pantomime significative.
Vers toi toujours s'envolera Mon rhume d'espérance.
On rit, et la toile baisse.
Le baron de Kœnigswarter, assis dans un fauteuil à côté de M. Eugel — l'Eugel de l'ancien Lyrique — lui dit : Pourquoi n'y allez vous pas ? — Au fait, c'est vrai !
Et voilà Eugel parti. Le voilà bien le « vrai rêve d'espérance ». On attend vingt minutes. Sans doute il essaya les bottes de Cossira. Ah ! si elles n'allaient pas !... Drrrin. La toile se lève et M. Colleuile paraît. L'adorable régisseur ! Troublé, lui aussi, bafouillant à plaisir, et avec cela un certain tic dans le bras gauche... La salle se tord.
Et le rideau se relève et Lucie reprend son duo d'amour avec un Edgard beaucoup plus petit, mais elle l'aime tout de même. Oh ! les femmes I... On fait, d'ailleurs, une ovation au nouvel Edgard pour le remercier de sa complaisance. Merci, m'sieu Engel !
Et la soirée continue doucement. Cependant, à l'air de la folie, le public acclame M"® Melba ; on redemande le morceau deux fois, et celle-ci paraît si contente, salue si gentiment la salle qu'elle n'a plus l'air malheureux du tout. Le chef d'orchestre, M. Vianesi, enthousiasmé, se lève et donne par-dessus son pupitre une poignée de main à la cantatrice.
Moi je n'ai jamais vu ça Et vous là-bas ? Et vous là-bas ?
Si vous n' l'avez pas vu, c'est qu' ça ne se fait pas.
Ces vers ne sont pas de M. Alphonse Royer.