AUX QUATRE COINS DE PARIS
!1 décembre 1889.
Au moment de m*embarquer, ce soir, à la conquête de ces folles joies que nous servent chaque soir les directeurs des théâtres parisiens, j'ai consulté mes invitations. Saperlipopette. Cinq premières.
— L'anniversaire de Racine à la Comédie-Française.
— Les débuts de Fannoche dans la revue de l'Eldorado.
— Madame Favart aux Menus-Plaisirs.
— h* Année joyeuse à Cluny.
— Et des débuts au Cirque d'hiver.
Ouf ! sous l'ancienne monarchie, l'écartèlement n'était qu'à quatre chevaux. Si j'allais simplement me coucher ?... Je serais plus frais pour la fête du 23. Mais le devoir, mais la conscience... Allons, en route !
V Année joyeuse
Si j'ai commencé par Cluny, ce n'est pas parce que c'était plus près, mais j'avais une curiosité : je vou-
lais savoir comment MM. Milher et Numès avaient bien pu faire une revue sans nous reparler de l'Exposition.
Eh bien ! ils y sont parvenus, et très bien. Le compère et la commère, c'est tout simplement le paysan et la paysanne du tableau de Millet : V Angélus . Avant de partir pour l'Amérique, ils veulent voir les joyeusetés de l'année. Et voilà.
Le compère, c'est le bon Veret, le Daubray de la rive gauche ; beaucoup de gaieté et de rondeur. Un de ces ventres sur lesquels on aime à taper — et ce qu'on a tapé sur ce ventre pendant toute la soirée ! La commère, c'est la jolie Diony, charmante sous les trois costumes moulant sa taille ronde et svelte. Elle nous rappelle Berthou, du Palais-Royal — perdue pour nous, hélas !
Et le défilé commence : vous savez lés « événements » entrent par le côté cour et sortent par le côté jardin... après avoir tapé sur le ventre de Veret. Je vois défiler des cochers en grève se servant de leur fouet pour pêcher à la ligne, Buffalo-Bill sur un vélocipède, Brown-Sequard changeant les vieilles gardes en bébés. Puis un joyeux défilé de gardes champêtres invités à un gueuleton parisien, et de pompières bien françaises, celles-là, parmi lesquelles j'ai le plaisir de reconnaître la gracieuse Simonne de Laval.
Deuxième acte. — Les affiches électorales inondent les murs, avec un couplet philosophique et bien tourné, dit par le chiffonnier (Allard). « Un peu de colle dessous et beaucoup de colles dessus. » J'approuve aussi beaucoup Guy, Gontran et Gaston vo-
AUX QUATRE COINS DE PARIS Sâl
tant pour Tata, car Tata, c'est Jane Therry qui a un joli costume : habit de salin vieil or, corset de soie blanche dans lequelest campée une branche delilas, jupe de satin noir retroussée de côté de manière à laisser voir un bas de soie noire, une jarretière rose, et, au-dessus, une main de maillot couleur chair... très suggestif I
Un couplet à citer sur les n'importequistes :
J'entre chez ma femm* l'autr' soir à l'improviste
Et je la surprends avec un n'importequiste ;
Y en a eu, d'ailleurs, pas mal d'autres depuis,
Si bien que, grâce à eux, ce n'est plus moi qui l'suis.
Très réussi le tableau de la Reine Blanche, transformée en Moulin rouge. Le bon roi Dagobert a peine à y retrouver les souvenirs de sa pieuse femme, et les damoiseaux et demoiselles de l'endroit l' étonnent un peu.
Mais j'arrive bien vite au grand clou final : les arènes de la rue Pergolèse. Grand défilé de toréadors, picadors sur de vrais chevaux fournis par le Jardin d'acclimatation, etc. Il y a là un combat de taureaux inénarrable, régi par des trompettes qui sonnent dès qu'un monsieur atteint de l'influenza se mouche au balcon. Enfin le sextuor de la cigarette, dansé par les Espagnols, et enfin la Macarona par Allart avec Lureau comme capitan.
Oh ! Allart, en Espagnole, avec ses accroche-cœurs et ses poses pâmées, et ses yeux blancs a qui voient les anges ». Gros succès !
Encore à citer, parmi les jolies filles, Tasny, en foudre, et de Laval, déjà nommée, en Estudiantina.
J'arrive à l'acte des théâtres, en général le plus
faiblot dans les revues, et qui, au contraire, esi ic meilleur des trois.
Cela commence à la Comédie-Française, où le malheureux Aicard se voit refuser son acte de revue, qu'il porte au Théâtre-Libre.
Puis, nous sommes transportés à la fête d'Anvers et, après le défilé des vieilles pièces réprises, voici le général du Château-d'Eau. Le nom de la pièce change, mais c'est toujours le même général et le même chapeau; on ne change quela position du chapeau, et on a ainsi Hoche, Kléber, Marceau et enfin... Cambronne.
— Voici les concours du Conservatoire : M. Dupont n'a jamais concouru, n'a rien obtenu, réplique M. Dumas.
Ça c'est de la folie pure, mais c'est bien drôle. Le classique est supprimé et remplacé par des charges de café-concert, et même par une scène du théâtre annamite. 0 Numès, blaguer ainsi la maison mère !...
Très complète la parodie d^Esclarmonde, avec le paravent qui cache les amoureux pendant la marche d'amour. Quand le paravent se retire, on voit les deux amoureux couchés, et le grand prêtre s'écrie : « Je ne vois plus sa figure !! »
Enfin la Lutte pour la vie. Entre chaque scène les acteurs luttent, et le Figaro reçoit les enjeux; à la fin. Vaillant tue Paul Astier en lui lisant une scène de la <( Bûcheronne ».
Avouez que tout cela est d'une fantaisie bien neuve et bien spirituelle.
Et pas un mot de l'Exposition. Grand merci, Messieurs les auteurs, d'avoir si bien tenu parole.