AU CHAT-NOIR
portance. Mystère. Mais j'ai senti au cœur la morsure de la jalousie.
Aux murailles, je lis une affiche dont je me reprocherais de changer un seul mot ;
« Electeurs, on vous trompe !
« Depuis deux ans, un imposteur, abusant d'une vague ressemblance physique, se fait passer pour le général Boulanger.
« Or, le général Boulanger, c'est moi.
« Mon programme est simple : La Revision de la Constitution tous les iy^ois mois.
« Et si je suis élu, je ne conseille pas à l'individu précité d'oser franchir en même temps que moi le seuil du Parlement.
« Aux urnes, citoyens ! et pas d'abstention !
« Rodolphe Salis. »
C'est, préparé par cette bonne fumisterie, que je gravis l'escalier conduisant à la salle des fêtes. Là, cent personnes, pas plus, mais l'élite — j'en étais ! — assises devant le petit théâtre décrit cent fois. Au milieu des groupes. Salis lui-même, en redingote grise, vibrant, tonnant et lançant ces boniments mirifiques dont il a le secret.
La toile se lève, et la soirée commence par le Casque d'or, comédie en un acte de M. Henri Pille. Il s'agit d'un capitaine de pompiers de Cressy-sur- Ourcq, qui est si fier de son casque, qu'il se gonfle, se gonfle... et finit par éclater.
On lui fait un enterrement, et toute la commune suit le cortège avec une variété d'attitudes des plus réjouissantes : héritier, conseil municipal, pompier fusil tourné vers le sol, etc., etc.
Comme entr'acte, une désopilante chanson du chansonnier Jouy sur le ministre Ferrouillat :
FeiTouillat est si ingénu
Qu'il professe l'horreur du nu...
Ah! ah! c'est renversant
Ce que Ferrouillat est décent I...
' Puis après une magnifique chanson de Fragerollcs, lancée avec une voix chaude et sonore, nous passons à une chose exquise qui s'appelle : De Cythère à Montmartre, par M. Henry Simon.
Cela commence par un défilé de petits-maîtres et de petites-maîtresses embarqués pour Cythère à la suite de Waiteau. Personnages fantaisistes venus d'un je ne sais où mystérieux. Ils passent délicieux de grâce et d'élégance, bergers et bergères de Fragonard, héros de la comédie italienne, créations de Greuze, Pater, Chardin, Lawrence. C'est Lulli qui tient l'orchestre, et c'est lui qui a réglé le menuet.
Mais aux gavottes, pavanes et chacones va succéder une autre musique. Le bronze y mêlera sa voix de tonnerre, et l'amour, de mignard qu'il était, devient grave avec cette abbesse de Jouarre qui apparaît poursuivie par l'abbé Renan et avec Mirabeau le grêlé.
Le canon s'est tu, l'amour se raffme et devient littéraire et faux avec la Dame aux Camélias... Mais voici qu'après une courte léthargie, il reparaît plus jeune et plus charmeur que jamais. La troupe joyeuse et folle que nous avions vue tout à l'heure avec les perruques poudrées de Watteau débarque à Montmartre mieux enrubannée que jadis, et se rend du Moulin de la Galette au Chat-Noir, où nous assistons
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à une apothéose de Salis dans un feu du Bengale. Digne fin du siècle qui devait aboutir au boulangisme, crie Rodolphe.
Enfin pour finir, et après des intermèdes par Rameau, Meusy, Lorin, FrageroUes et l'inimitable Jouy — ce gavroche génial, — la Conquête de V Algérie, pièce militaire en deux actes et quarante tableaux, s. V. p., de M. Louis Bombled. — Musique de M. A. Tinchant, qui a l'ait une concession à la mode. — Il n'a plus de gilet rouge!
Pendant plus d'une demi-heure, nous avons vu passer devant nos yeux éblouis tous les épisodes de la conquête, depuis le coup d'éventail du dey d'Alger jusqu'à la retraite de la smalah, sans oublier le grand cortège triomphal. Arabes fatalistes, Kabyles aux longs burnous, fanatiques entraînés à la suite d'Abdel-Kader, processions de troupeaux, de dromadaires portant les larges tentes bariolées, puis les magnifiques troupes du duc d'Aumale, spahis, tirailleurs indigènes, fantassins en capote bleue, haut shako et bufflcteries blanches, tout cela a défilé devant nous dans un lointain prestigieux, avec des silhouettes se détachant par un trait d'une netteté impeccable sur le sable du désert, avec un ixiouvement, un brio, et môme une couleur prodigieuse !
C'est un véritable tour de force, et le succès a été immense.
Là-dessus, messeigneurs, que Dieu vous ait en sa saincte garde.
Je vais rentrer le gonfalonnier, bon raillard.
Il est minuit. Tout est tranquille. Parisiens, dormez.