LA REINE FIAMMETTE
17 janvier 1889.
Et d'abord, avant le lever du rideau, quelques détails sur cette pièce, l'œuvre la plus considcra]3le qu'ait montée M. Antoine depuis la Puissance des Ténèbres. La Reine Fiammette n'a pas eu plus de vingt répétitions : les premières ont eu lieu, comme d'habitude, 96, rue Blanche ; mais les trois dernières au théâtre des Menus-Plaisirs n'ont pu commencer qu'à une heure du matin (!), la direction de ce théâtre ayant besoin toute la journée de la scène pour répéter V Étudiant pauvre. Le 2^ acte — décor du couvent — a été entièrement peint pour le Théâtre- Libre par un jeune décorateur nommé Chapuis. Celui du 3° (la chambre d'amour) est décoré de magnifiques tapisseries hollandaises prêtées par un abonné. M. Antoine a passé environ soixante-deux heures consécutives à surveiller la mise en scène et la décoration, répétant la nuit et travaillant le jour, et sciant du hois lui-même, aidé de M. Catulle Mondes jusqu'à deux heures du matin. Il était exténué, et de fait on le serait à moins.
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La Reine Fiammette est écrite depuis dix ans environ. Une première fois, elle a dû être jouée au théâtre de la Porte-Saint-Martin par la direction de Sarah-Bernhardt ; une seconde fois à l'Odéon. Dernièrement, M. Claretie avait demandé une lecture à Catulle Mondes... mais déjà celui-ci l'avait donnée au Théâtre-Libre. Bah! ce qui est différé n'est pas perdu. Et maintenant, au rideau.
Premier acte. — Une hôtellerie des environs de Bologne, où les riches seigneurs ont l'habitude de faire la fcte. Dans le fond, la ville ensoleillée et un bois, qui doit être le bois de Bologne. Au lever du rideau, un troubadour chante, en s'accompagnant de sa guitare :
Les corsaires de Barbarie N'ai 'lient pas qu'on rie.
Vers qui paraissent peu du goût de César Sforza (Laury), un cardinal très sérieux, tout de noir habillé. Sensation à l'entrée de Giorgio d'Ast (Antoine), un peu pâle. Dame, vous savez... on avait dit qu'on se vengerait de certain mot malheureux... Mais le public a compris qu'on pouvait bien pardonner un moment de nerfs à un artiste aussi convaincu et aussi désintéressé, — et tout se passe gentiment. Antoine a un riche costume de velours blanc à crevés de satin jaune, sur l'épaule un manteau de velours écarlate, et une épée dite de main dont il se sert élégamment comme d'une canne : c'est le dernier cri. D'ailleurs on est bientôt distrait par une musique douce à la cantonade et l'arrivée de trois petites folles : Viola, Violine et Violette, courtisées par trois
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riches seigneurs en toque et en collant. Si j'ai bonne souvenance, quand j'étais petit, il y avait une pendule comme ça dans le salon de Caroline Lelessier.
Frémissement dans la salle. Les femmes palpitent. Entrée de Capoul (Danielo), qui a enfin repris sa moustache et sa barbiche (bravo!); mais qui est vêtu de velours noir avec une croix sur la poitrine... un vieux reste de Jocelyn. Il avance devant le trou du souffleur, lève les yeux au ciel... il va chanter... mais il ne chante pas. Il ne travaille que pour le bien du Seigneur, et lance d'une voix indignée ce vers qui lui conquiert les sympathies du sexe faible :
Ne me demandez pas de iiicr une femme!
Deuxième acte. — Cloître très bien planté, avec escaliers, colonnades, veilleuses dans les lampadaires, et nonnettes bleu et blanc priant sous la haute surveillance de mère Agramante (Barny). Dans un coin, assise dans une haute chaise en chêne, comme les aimait la grande Sarah, nous apercevons Orlanda, — la reine Fiammette (Marie Defresnes), — charmante dans son déshabillé de tulle blanc sur fond bleu de ciel, à longues manches laissant apercevoir les bras nus et potelés. La mère Agramante s'en va, et immédiatement le tableau change. Les nonnettes s'empressent autour d'Orlanda, qui leur apprend tous les secrets d'un certain menuet erotique!... C'est une éducation laïque, le tout avec force sourires, force enlacements, force caresses.
Les nonnettes s'enfuient pour laisser la place à Danielo. Il avance devant la rampe, met la main sur son cœur... il va chanter... Non! il ne chante pas;
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mais alors commence entre Danielo et Orlanda un duo d'amour merveilleux qui durera pendant toute la pièce.
Pour un tel lyrisme, on a bien fait de prendre un artiste lyrique. Capoul a des modulations merveilleuses, il orchestre avec un soin infini toute la gamme des passions humaines, depuis le soupir jusqu'au grand cri de la passion triomphante. Marie Defresnes, avec sa beauté opulente, offre tout et promet mieux eucore. Saperlipopette!...
Troisième acte. — La chambre d'amour. Un grand lit tumultueux, ravagé, avec tentures à la diable et coussins épars. Sur ce lit, Capoul couché, et à ses pieds, agenouillée, Orlanda. Ainsi, c'est plus décent. Cet acte fera la joie des gens épris d'un tripotage chaste et infâme, d'un tripotage tellement varié dans ses manifestations, tellement ingénieux dans ses enroulements lascifs qu'il peut durer des heures sans lasser le pubhc et sans énerver l'acteur robuste chargé du rôle d'amoureux tripoté. Capoul se soulève, il met la main sur son cœur... il va chanter... non... il s'endort. Diable! se rappeler le proverbe: « Si ça te donne faim, ça va bien. Si ça t'endort, vas moins fort. Si ça t'altère, faut plus le faire. »
Magnifique, en dépit de nos plaisanteries, la scène où la reine, après avoir voulu tuer l'amant infâme, tombe dans ses bras.
Quatrième acte. — Jardin féerique dans un palais enchanté, avec bosquets et colonnades. Réapparition de Viola, Violine et Violette en foUes, avec la marotte à la main, et d' Orlanda, la reine Fiammette, en
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robe de tulle brodée de fleurs d'argent, manches doublées en vieux rose, et partout des saphirs et des rubis. Sur la tête une couronne de perles et de rubis. Aux sons d'une musique lointaine, aux modulations douces, a lieu un menuet bientôt troublé par l'arrivée de Danielo venant tuer la reine. Bien entendu, au premier regard, le poignard tombe de sa main, et tandis que l'orchestre joue toujours son air amoureux, la reine envoie à l'assassin un long baiser. Gros effet d'émotion.
Cinquième acte. — Salle de palais à ornements byzantins. Nouveau duo d'amour entre Marie Defresnes et Capoul. Celui-ci lève les yeux au ciel... il va chanter. — Non, il essaye d'étrangler la reine qui, en bonne fille, consent à abdiquer pour sauver Danielo. On lui enlève sa couronne com.me luthérienne. Il n'y a pas à... Luther
Sixième acte. — Le re-couvent du second acte. Orlanda n'est plus reine. Elle en est réduite à un très gracieux suit de cachemire blanc. Danielo s'est fait moine. Il avance les bras croisés sur la poitrine... il va chanter; non, il a un dernier duo d'amour plus chaud, plus lyrique, plus passionné que jamais :
...Mon ciel, ma vie, et ma lumière c'est toi!
Ah ! s'il pouvait chanter ! . . . Mais c'est comme s'il chantait. La grille s'ouvre. Le cardinal Sforza apparaît; derrière lui, le bourreau, campé debout auprès du billot. On vient chercher la reine pour l'exécuter. Mais Capoul envoie un formidable coup de hache à Sforza, ce qui lui permettra, comme dans la Favorite,