‹ La soirée parisienneChapitre 7 sur 128 · L'AFFAIRE EDOUARD · texte numérisé non relu

L'AFFAIRE EDOUARD

Moi. — Accusé Edouard Lambert, dit Cooper, levez-vous. Pourquoi faites-vous la cour à la femme G abri elle Charcnçon, dite Rosa Briick ?

CooPER. — Parce qu'elle est très jolie, qu'elle sent bon et qu'elle s'habille bien.

^loi. — Décrivez-nous quelques-unes de ses toilettes.

Cooper. — Chez son mari, elle porte une robe de crépon jaune clair, jupe plissée toute droite, corsage foncé, encolure garnie d'un jabot crêpe lisse laissant le cou dégagé. Ah ! ce cou ! ce cou !... Le jabot continue jusqu'à la taille, -entourée d'une ceinture façon empire, en large moire jaune qui forme un gros nœud libre dans le dos.

Moi. — Mais vous l'avez vue ailleurs que chez elle?

Cooper. -— Evidemment, ô naïf président. Pardon ! dans la petite garçonnière à Paris, elle a une robe de sicilienne gris fer, un corsage duchesse à grands revers ; ceinture de velours gris fer brodée de perles et de paillettes acier. Manches bouffantes jusqu'au coude en sicilienne grise et grand revers collant du coude au poignet, velours perlé et brodé acier. Le dos du corsage est tout à fait plat — pas le devant, et pour cause ! La jupe, sans aucun retroussé, tombe en longs plis droits et plats. Ah ! j'oubliais un amour de chapeau gris en tulle gris fer avec panaches de plumes grises et brides de velours.

INIoi. — Qui est-ce qui vous a donné tous ces détails?

Cooper. — C'est elle, quand nous avons dîné en cal)inet particulier.

Moi. — Veinard ! C'est ce jour-là qu'elle a giflé le commissaire Caponot.

CoopER. — Oh ! Il y a eu simple rencontre de sa joue avec la main... Une collision sans importance.

Moi. — Je croyais que vous vous appeliez Fenimore ?

CooPER. — Fenimore Cooper pour les littérateurs, mais Edouard Lambert pour les dames.

Moi. — C'est bien; vous pouvez vous asseoir. Accusée Gabrielle, dite Rosa Bruck, dites-nous pourquoi vous trompez votre mari aux Variétés ?

RosA Bruck. — Parce que ma jalousie n'a pas duré assez longtemps au Gymnase, et parce que M. Bertrand avait besoin d'une professionnal-heauty aux Variétés.

Moi. — Que reprochez-vous à votre mari?

Rosa Bruck. — Il porte des vareuses rouges et entretient une écuyère, M^'® Miranda.

Moi. — Ce sont des circonstances atténuantes. Un dernier mot. N'êtes-vous pas la belle Gabrielle?

RosA Bruck. — Oui, monsieur, Gabrielle... des traits.

Moi, iDoliment. — C'est bien ! Veuillez vous asseoir. Accusé Charençon, dit Baron, vous êtes accusé d'avoir fortement tripatouillé dans V Affaire Edouard, sous prétexte que vous êtes non seulement directeur, mais acteur.

Baron. — Moi ! — Si on peut dire ! Dès que j'ai un joli mot spirituel, je le passe à mon voisin.

Moi. — Vous avez une jolie voix.

Baron. — Oui. Je la réserve au général pour l'élection du 27.

Moi. — Vous êtes baron?

Baron. — Je le suis sans l'être,,, tout eu l'étant»

Moi. — Et vous êtes avocat?

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Barox. — C'est-à-dire que j'en ai le costume. Je dis cela à ma femme pour avoir un prétexte d'aller à Paris faire la fête avec mon ami Gratin; mais au fond cne suis pas avocat.

Moi. — Et vous êtes trompé par votre femme?

Baron. — C'est-à-dire que j'en ai l'air; mais je ne suis pas... ce que vous croyez.

Moi, sévèrement. — Alors, si vous n'êtes ni tripatouilleur, ni baron, ni avocat, ni mari trompé, qu'est-ce que vous êtes ?

Baron. — Simplement un artiste d'un immense talent.

Moi. — Je vous remercie. Accusée Miranda, dite Dyony, pourquoi avez-vous les yeux rouges ? Vous avez pleuré?

Dyony. — Ah ! monsieur, c'est toute une histoire. J'avais un très joli costume; M"'* Charençon m'a obligée à le changer, parce qu'il était pareil au sien. Et cependant elle était bien élégante, ma robe grise en drap amazone, rehaussée d'une aumônière en drap de surah blanc attachée à la ceinture par deux rubans de moire blanche, cols et parements de surah blanc ! Sur la tête, j'avais un petit béret en drap gris, également orné de surah blanc ! Il y a eu une scène. Mais enfin j'ai gagné ma cause.

Moi, avec iniêrêt. — Pauvre enfant !... Alors?

Dyony. — Alors, pour me venger, j'ai été déjeuner avec son mari, et j'ai arboré une catapultueuse robe en toile rouge unie à gros pois blancs, avec deux écharpcs formant châle, et sur la tête un chapeau en paille écrue avec ailes de pigeon. Ce que j'étais jolie, ma chère!... Demandez plutôt à mon amie Yvette Guilbert, qui devait venir avec moi.

iî LA SOIREE PARISIENNE

Moi. — Tous ces aveux — et aussi cette frimousse éveillée — vous vaudront l'indulgence du tribunal (je souris très attendri). Asseyez-vous.

Moi. — Accusé Caponot, dit Barrai, vous êtes le commissaire giflé ?

Barral. — Non, la censure n'a pas voulu. Je ne suis que le frère du commissaire.

Moi. — Alors, taisez-vous. Et vous, Samuel, dit Lassouche, pourquoi teniez-vous tant à assister à l'affaire Edouard, que vous avez usé de toutes les ruses pour pénétrer dans la salle d'audience ?

Lassouciie. — Je croyais que c'était l'affaire Numa Gilly, que les témoins parleraient et qu'il y aurait des révélations sur les vingt Wilson.

Moi. — Avez-vous déjà tenu des emplois de domestique?

Lassouciie. — Jamais. C'est mon début.

Moi. — Le tribunal vous félicite hautement d'avoir prouvé une fois de plus que la vérité sort de la bouche des enfants.

Nous, les accusés et témoins de V Affaire Edouard entendus, les déclarons coupables d'adultère, de tripatouillage, d'usurpation de fonctions, de coquetterie, de charme et d'esprit; leur accordons cependant des circonstances atténuantes, et les condamnons tous — comme leur camarade Dapuis — aux palmes d'Académie à perpétuité.

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