AU BAL DES ARTISTES
2 heures du malin.
Croyez si vous voulez que je m'arrache aux douceurs d'une valse entraînante avec les plus adorables artistes de Paris pour venir vous raconter la première de ce soir. Oui, une première. Que dis-je ! Deux premières. D'abord Sarah, notre grande Sarah débutait comme chef d'orchestre. A une heure du matin, sans hésiter, elle prenait d'une main ferme le bâton d'Olivier Métra attendri, et par deux petits coups frappés sur le pupitre elle commandait : Garde à vous ! à ses 120 musiciens. Ah! mes enfants, quel entrain! On ne dansait déjà pas beaucoup au bal des artistes ; maintenant, grâce aux idées géniales de M. Halanzier, on ne danse plus du tout. On se presse, on se masse devant l'orchestre regardant de tous ses yeux. Valtesse,dans l'avant-scène de droite, se penche, émue et ravie.
Et la polka de Théodora commence !
Tudieu ! Quel feu ! Quelle autorité ! Quelle énergie !
Sarah, le front haut, le sourcil froncé, enlève sa mesure à trois temps avec une verve endiablée. —
480 LA SOIRÉE PARISIENNH
Tra l;i la ! Tra la la! vous voyez cela d'ici. — Et un sourire aux petites flûtes, et nue approbation aux violons, et un regard de flamme aux cuivres. Il y en a pour tout le monde.
Ah! ahl cah !
Tlicodora !
Joué par Sarah Et tsim la la !
Immense succès ! Bis / Pluie de fleurs. Ovations prolongées. La France compte un chef d'orchestre do plus.
Après, c'a été le tour de Cadet qui nous a conduit la Vague. Gestes flous, onduleux, main endormante.
Nous sommes en plein rêve, nous nous baignons dans des flots d'harmonie, c'est un bain de son (pardon!) et, de fait, Coquelin cadet finit par nager pour de bon, en faisant des brasses et des coupes savantes à la grande joie de la galerie.
Mais le triomphe a été le quadrille infernal. Oui, monsieur... inferrrrnal ! Dzing! Cette fois, les cheveux (?) épars, Fair sarcastique, Cadet a saisi un violon. C'est Paganini, c'est Ilofmann, c'est le diable. Il va, vient, s'agite, se penche, exécutant avec ses doigts agités fébrilement des trémolos merveilleux, des arpèges fous. Entre temps, il bat la mesure avec son archet — il casse son archet! il bat la mesure ,avec son violon, et à la dernière figure, dans son enthousiasme, il broie l'instrument sur le crâne de son camarade Falconnier qui — le pauvre ! — est en train de faire là sa partie de petite flûte.
On acclame en se tordant ; on se tord en acclamant. Si la Comédie-Française périclite. Cadet a maintenant un emploi tout trouvé pour ses vieux jours.
AU BAL Dr 5 ARTISTES 187
Et maintenant que, esclave du devoir, je suis venu vous narrer ces événements dont l'importance n'échappera à personne, je retourne me replonger dans le tourbillon des ivresses folles.
Et me voilà parti à trois temps — toujours gracieux...
Tournez ! tournez !
Que la valse vous en-i-i-vrc.
Non, décidément, j'aime mieux aller me coucher.