ESCLARMONDE ICI
vclle éclipse et Pvolancl s'embarque pour l'île enchantée. Entre chacune des apparitions sur le transparent lumineux je m'attendais à voir, comme sur les boulevards, une affiche : « Allez ce soir aux Montagnes-Russes ! » On ne l'a pas fait, et c'est mieux ainsi.
Acte IL L'île enchantée. — Le beau Roland (Gibert) apparaît. Ce n'est pas le chanteur de chansonnettes que nous connaissons. Celui-là arrive de Rouen, et il n'imite pas du tout Paulus. Il débarque au milieu d'une danse des esprits — charmant petit ballet de seize danseuses. J'ai remarqué surtout les esprits bleus, portant dans le dos des ailes de plume qui remontent au-dessus des épaules et entourent le cou d'une collerette Marie-Stuart ; puis les esprits blancs, avec une espèce de robe de bal en gaz transparente — .saperlipopette ! — qui laisse voir le maillot couleur chair et brodé de bouquets de roses. Ce que c'est joli!
Malgré tous ces esprits qui admirent le corps et le cor de Roland, ce dernier s'endort et se réveille sous un baiser d'Esclarmonde. Voilà comment j'aimerais à me réveiller le matin. Et alors un arbre gigantesque abaisse ses rameaux, des buissons de fleurs avancent à droite et à gauche pour masquer la vue. des amants extasiés, et un rideau de roses brodées sur tulle descend du cintre pour cacher à nos yeux la vue de la nuit nuptiale. Rassurons-nous d'ailleurs ; nous ne voyons pas, mais nous entendons. Grâce à la musique de M. Massenet, tous les détails de ces moments adorables nous sont contés. Cela commence doux comme un effleurement, puis le mouvement va
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en s'accentuant jusqu'au déchaînement des cuivres, et un grand coup de cymbale final qui exprime le cri de la passion triomphante et assouvie. Tous les spectateurs sont surexcités jusqu'au paroxysme. Oh! cet air !... cet air ! Les hommes clignent de l'œil, ravis ; les femmes se cachent derrière leur éventail. On crie bis avec une frénésie erotique. Et dire qu'on conduira les petites filles entendre celte hymne à l'amour sensuel pour les entrevues avant leur mariage. L'orchestre recommence. Et Roland?... Diable, il va être bien fatigué.
Une chambre dans un palais magique. — Les deux amants reparaissent étendus sur une fourrure soyeuse, près d'un lit à colonne d'or. Les trépieds fument avec l'encens. Roland ne semble pas du tout éreinté. C'est un gaillard. Comme il va partir pour la guerre, deux anges avec de gigantesques ailes roses viennent lui apporter l'épée de saint Georges, — de saint Georges ! ! Serait-ce l'épée du général? C'est égal, elle est enrichie des pierres les plus précieuses, et je n'aurais jamais cru Roland capable d'accepter ainsi un objet de valeur de la part d'une dame. Je sais maintenant d'où vient l'argent !
Acte IIL A Blois. La place loublique. — C'est Blois, mais ça pourrait aussi bien être Périgueux. Dans le fond une forteresse en mauvais état, et sur le devant vingt guerriers gémissants et consternés. En vain l'évêque de Blois (Bouvet) excite à la résistance contre Sarv^egur. Allons, tant mieux. Je n'aurai plus à écrire son nom. Gros effet produit par la procession, les cierges allumés, les cagoules et le tabernacle d'or.
Une chambre dans le palais de Cléomer. — Pas un
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seul meuble! C'est bien peu confortable. Apres cela on a peut-être saisi la veille. L'cvêque revient en petite tenue, un suit de velours noir très confortable, et veut confesser Roland. — « Ah ! mon gaillard, vous recevez une femme voilée tous les soirs, mais c'est très inconvenant. A genoux, pécheur! » Il disparaît comme un homme qui a son idée. Et alors une voix surnaturelle se fait entendre au loin — des notes perlées, suraiguës qui vous entre dans le tympan comme une vrille. On applaudit ce tour de force et Esclarmonde paraît, mais les joortes s'ouvrent avec fracas et l'évoque entre sans frapper — gêneur, va ! en grande tenue, avec une escorte de vieux moines très laids. Il soulève le voile de la charmeresse, et veut la faire saisir par les bourreaux, mais elle disparaît par un truc très ingénieux dans le mur devenu soudain lumineux, et les esprits du feu l'emportent.
Acte IV. La forêt des Ardenncs. — Expliquez-moi pourquoi un empereur qui a abdiqué à Byzance se retire dans une grotte et dans la forêt des Ardennes. Enfin, Phorcas s'est retiré là ; il a revêtu un habit orné d'hiéroglyphes, qui lui donne une vague ressemblance avec l'obélisque de Louqsor. Nouveau petit ballet dansé par des faunes bleus et des sylphes roses, très gentils. Phorcas ne doit pas s'ennuj^er. Il déclare à sa fille Esclarmonde qu'elle ne doit plus aimer Roland. Celui-ci arrive : Long duo d'amour, chaud, passionné, vibrant :
Eh ! bien, non, je ne veux plus t aimer ! Pauvre Roland I Esclarmonde lui fait Charlc-
Epilogue. La Basilique de Byzance. — Tiens, la pièce recommence. Môme décor, même Iconostase doré, mêmes évêques et guerriers. Certainement je me suis bien amusé, mais il est mi peu tard... Non, c'était une fausse crainte. Roland apparaît cuirassé, avec un calque à visière fermée ; on le dirait en scaphandre. Il est le vainqueur du tournoi, et il épousera Esclarmonde. Ce dénouement n'est pas neuf; mais, à une heure du matin, il fait toujours plaisir. Longue ovation à Gibert et à Sibyl Sanderson, dont les yeux dans leur allégresse brillent comme des... Esclarmondes.
P. -S. — Très belle salle pour les adieux de Coquelin à la Comédie-Française. Le duc d'Aumale a repris sa baignoire de gauche, avec le prince de Joinville ; çà et là, la marquise de Massa, M'^^'^ Cahen,
Anvers, la comtesse Brochowska, M'"<^ Thorre, M™® Santerre ; côté des artistes, Angèle et Lina Munte, retour de Russie ; Manvel, Bianca, les sœurs Vrignault, etc., etc.
Succès étourdissant pour Coquelin dans les Prccieuses ridicules ; plus de froideur pour Tartufe et pour le Legs ; le frère Cadet se taille aussi sa part d'applaudissements avec le Chirurgien du Roi s'amuse et V Amateur de peinture; on redemande un supplément et il dit en plus le Cantinier.
Enfin, la soirée se termine par V Etourdi. Je ris du merveilleux Mascarille, mais mes yeux ont une larme — une perle. Adieu! adieu !... Dire que, quand nous voudrons le revoir, il faudra aller à Nicaragua... ou à la Porte -Saint-Martin.