‹ La soirée parisienneChapitre 76 sur 128 · PREMIER BAISER · texte numérisé non relu

PREMIER BAISER

Icux collier de perles... et puis voilà, je change ma lorgnette de direction.

Premier baiser. — Un joli salon à la campagne, meubles Louis XV, parc à perte de vue ; et, dans ce salon des Yvettes (Leclère) en chasseur diligent ; Henri de Mortagne (Laroche) en vieux beau, Alban (Le Bargy) en neveu élégant et svelte, Amélie de Razbel (Pierson) en robe grise de deux tons avec plastron de satin blanc, et enfin Violette (Reichenberg), toujours adorablemcnt et merveilleusement jeune. Dix-sept ans au plus dans sa robe de fillette avec ceinture blanche et catogan tout simple noué par un nœud de satin blanc. La toile tombe sur des applaudissements qui nous font d'autant plus de plaisir qu'ils s'adressent à un de nos plus spirituels confrères du Gil Bkts, et Laroche revient annoncer le nom de l'auteur en saluant trois fois et très bien. Ça doit être rudement difficile ces trois saluts-là, et ça doit s'apprendre au Conservatoire.

Avec Alain Chartier, il s'agit encore d'un premier baiser, mais cette fois d'un baiser donné par la dauphine Marguerite (Bartet) au poète Alain Chartier. Nous sommes en plein moyen âge. Ce que Bartet est jolie avec sa robe de brocard blanc brodé de fleurs de lis d'argent, son corsage de velours garni de fourrures noires avec ceinture d'or constellée de rubis, et sur la tête une immense coiffure du temps, haute, haute ! toute garnie de mousseline blanche. Difficile à porter, mais rudement réussie.

A côté d'elle, Agnès Sorel (Legauit) est aussi très bien avec sa jupe rouge brodée d'or. Mais, par exemple, gros effet d'étonnement à l'entrée d'Alain Char ticr (Mounet-Sully). Il a coupé sa barbe!!! Oui, cette

100 LA r()!l!I';i-; PAilISII'NNli

harbc qu'il n'avait jamais voulu couper, môme pour jouer Néron, il l'a sacrifice à M. de Borrelli. Il on a été récompensé par l'enthousiasme qui a soulevé la foule à chacune de ses tirades patrioti(pies, lancées avec cette verve et celte chaleur de cœur qu'il possède à un si haut point. Il nous a parlé du drapeau, de la France « plus reine que les reines », de la défaite, de la revanche, et, ma foi ! nous avons été émus aux larmes, et nous avons eu le gosier serré. (J'cst une revanche pour la poésie. Quelle gracieuse silhouette j^réscntée par Bartet tendant un lis au poète ; cela forme un tableau exquis. Le duc d'Aumale a beaucoup applaudi la tirade sur le rôle providentiel des courtisanes qui aiment les grands de la terre, et on l'a beaucoup regardé au fameux vers :

Trois fois sacré par Dieu, l'amour et la victoire.

Tambours, ouvrez le ban ! Une vigoureuse aubade d'honneur pour la première œuvre dramatique et le premier gros succès du capitaine de Borrelli.

Enfni, la soirée s'est terminée par des éclats de rire, grâce au Klephte, ce désopilant petit acte joué à rOdéon... et dans pas mal de salons particuliers. J'y ai constaté que Philippe (Samary) savait toujours aussi bien imiter le chien dans la coulisse comme au temps où toutenfant ilaboyaitdans VEtincelle{c}'(x été son premier rôle). J'y ai aussi retenu une définition du grec, assez drôle : « Un homme qui porte une jupe. »

Et maintenant nous rentrons chez nous très satisfait de notre soirée. Un directeur farouche disait jadis que ce qui « était coupé n'était jamais sifflé ». Je crois bien ! Voilà un spectacle coupé qui a été très applaudi.

Page 1