LE CHIEN DE GARDE
21 mai 1SS9.
Il y avait bien longtemps que nous ne l'avions pas vu, ce brave grenadier, ce vieux grognard de notre enfance, avec sa grosse moustache, ses guêtres noires et sa grande capote sur laquelle brille l'étoile des braves.
Dis-moi, soldat, dis-moi, t'en souviens tu?
Oui, nous nous en souvenions, mais c'était un souvenir vague, lointain ; il nous manquait avec sa franchise brutale, son caractère grognard et ses vaiftardises; avec son culte pour le petit caporal, l'ancien, l'autre, celui « qui pourrait encore se mettre à notre tête pour voir si les capitales de l'Europe sont encore à leur place ». Grâce à Richepin, ce type éminemment populaire et sympathique, nous est rendu. Merci, Richepin !
Au premier acte nous assistons à un dialogue de conscrits devant leur tente. C'est le soir d'une ba-
taille ; le canon chante dans le crépuscule sa chanson sourde, et les soldats affamés s'attristent de la guerre éternisée. Peut-être sont-ils peu étoffés les trois petits grenadiers, mais ils sont grandis, transfigurés par l'admirable prose qu'ils déclament. C'est dans ce décor que le général Renaud (Rochambeau) vient mourir et confier son fils — un enfant de troupe — au sergent Férou (Taillade).
Au deuxième acte, nous sommes dans un salon restauration. Taillade, superbe d'ampleur et d'autorité dans la grande redingote de brigand de la Loire (ô Déroulèdc !) où saigne la seule note rouge du ruban d'honneur. Le jeune Renaud (Berton fils) n'est plus enfant de troupe. Il porte un élégant habit bleu de ciel à revers de velours qui fera fureur dans les bals de ce printemps ; son ami Verdet porte également les modes et le toupet du temps ; mais qu'il se méfie d'imiter la désinvolture douteuse de Le Bargy.
Ces messieurs sont accompagnés de M"® Julia (de Fehl), comédienne au grand cœur, une belle fille brune avec des yeux superbes, et de M'^*^ Constance (Gérard), une ondulée du temps. 0 souvenir du vieux Palais-Royal. Dans ce temps-là, on ne s'appelait pas Gérard, et l'on était grasse comme une petite caille. C'est égal, en 1820, les marchandes de sourires étaient autrement aimables qu'aujourd'hui... du moins c'est Richepin qui l'affirme.
Troisième acte. — Une auberge où Petit nous apparaît sous les traits d'un garçon très porté sur sa bouche. Fi que c'est vilain d'être gourmand comme cela, et de finir les écuelles laissées par les voyageurs en y fourrant un nez interminable.