INTRODUCTION
En abordant le problème du mal, nous touchons à un sujet à la fois mystérieux et fécond, qui occupe dans la dogmatique chrétienne une place des plus importantes. De même en effet que, dans le domaine de la vie intérieure, l'énergie de la foi chrétienne est dans une relation étroite avec le sérieux du jugement que la conscience porte sur le mal, de même, dans celui de la théologie, à des conceptions diverses de la nature du péché, répondront des conceptions diverses de la personne et de l’œuyre de Christ.
Deux questions principales se posent à lendroit du péché : l’une a trait à sa nalure et à son origine, l'autre à sa propagation.
Dans la première, rentrent les questions générales de
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la théodicée : D'où vient le mal ? Comment un Dieu juste et bon a-t-il pu en permettre l’existence ? Comment concevoir même qu’une chose contraire à la volonté de Dieu soit possible ? Autant de difficultés dont on ne peut méconnaître l'importance; et pourtant elles sont de telle nature que si leur solution dernière nous échappe, notre foi n’en sera point affectée. Nous pouvons en effet accepter l'apparence d’un conflit entre le sens moral qui témoigne de la réalité du mal, et la raison qui n’en peut comprendre l'origine et la possibilité. Celui dont la conscience est éveillée, verra dans le devoir de se reconnaitre coupable, une solution pratique suffisante d’un problème qu'il n’a pu sonder. Il se sentira obligé de chercher l'origine du péché dans la créature et non point en Dieu, d'affirmer que Dieu a permis le mal, mais ne l’a point voulu, et que, s’il l’a permis, c’est que l'existence de la créature libre, cette chose bonne entre toutes, n’était possible qu’à ce prix.
La propagation du mal se présente comme un fait tout autrement difficile à accepter, car ici, ce r'’est plus entre les exigences de la conscience et les besoins de la raison que se produit un conflit, c'est entre deux exigences également imprescriptibles de la conscience. Pour voir surgir ce problème, nul besoin de recherches approfondies. Il n’est personne qui n’ait par moments senti chanceler sa foi en présence de ce fait mystérieux de l’unité de tous les hommes dans le mal. Les uns portant les conséquences de fautes qu'ils n’ont point commises; d’autres voués par leur naissance à des préjugés, à des erreurs dont ils ne pourront plus s'affranchir; quelques-uns, pour ainsi
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dire, prédestinés au crime. Tous vaincus avant d’avoir pu combattre et portant dans le fond du cœur le sentiment douloureux d’une contradiction profonde avec la volonté divine. Qui donc n’a été tenté de répéter le proverbe des Hébreux : « La voie de l'Eternel n’est pas bien réglée. Les pères ont mangé des raisins verts et les dents des enfants ont été agacées. » (Ezéchiel XVIII 2, 25.)
Sans doute ces faits apparaitront à chacun sous un jour un peu différent. Pour les uns, le scandale sera de voir les conséquences du mal retomber sur ceux qui n'en sont point les auteurs. D’autres le verront dans l'esclavage d’une volonté qui porte gravée en elle-même une loi qu'elle ne peut accomplir, pour d’autres, ce seront les conséquences à venir du péché qui pèsent sur notre race tout entière. Mais, quel que soit le point de vue auquel on se place, toujours ce sera au nom de la conscience que s’élèveront les protestations contre la solidarité dans le mal, au nom de cette loi souveraine de la justice, d’après laquelle nul ne peut être rendu légitimement responsable que de ce qui est vraiment son fait. La question se pose donc tout entière sur le terrain moral ; c’est là ce qui la rend brülante et la met à la portée de tout le monde.
Le fait dans lequel nous verrons se concentrer toutes les difficultés du sujet, est celui de la propagation nécessaire du péché. En dépit de l'expérience qui nous l’enseigne, et qui nous montre le péché résultant inévitablement de notre nature, la conscience témoigne de la responsabilité individuelle et nous accuse comme si nous eussions pu ne pas pécher. Et la Bible, accentuant à la
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fois ces deux côtés du problème, le rend plus difficile encore à résoudre. Il ya lieu sans doute de faire la part des exagérations de quelques dogmaticiens. Mais, si légitime soitil de modifier la forme qu'ils ont donnée à la doctrine du péché héréditaire, la question qui sera traitée dans ces pages ne s’en posera pas moins, angoissante pour le cœur autant que pour l'esprit : Comment la solidarité dans le péché est-elle compatible avec la justice de Dieu ?
Ce n’est point en atténuant celte fatalité du mal qu'on pourra la résoudre, car l'expérience et la Bible sont d’accord pour affirmer. Et dans les résultats des recherches modernes sur les rapports entre le physique et le moral, sur l’hérédité, l’imitation, l'habitude, il n’y a rien absolument qui contredise les données bibliques. Ces résultats dont le déterminisme se fait à tort des armes, doivent être non pas niés, mais absorbés dans la conception chrétienne. Découvrir les mille liens qui nous unissent à notre passé, à nos semblables, à l’univers tout entier, ce n’est point anéantir la liberté, c’est la mieux comprendre. On s’en est rendu compte, et les partisans de la liberté ont fait à la solidarité morale une large place dans leur étude.
De ce sujet si actuel qui, dans son ensemble, avait tout d’abord attiré notre attention, nous ne traitons qu’une partie, celle dont nous crovons avoir le mieux vu les divers éléments et les difficultés. C’est dire assez clairement qu’il ne s’agit point ici d’un travail d’apologétique, dans lequel on pourrait s’attendre à trouver une réponse pleinement suffisante à la question qui nous occupe. Nos intentions sont plus modestes ; et le but de ces pages se-
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rait atteint, si l’on y trouvait d’une part les difficultés du problème présentées sous leur vrai jour, de l’autre les divers éléments qui doivent trouver place dans une solution satisfaisante, indiqués dans l’ordre de leur importance relative.
Après avoir, dans un PREMIER CHAPITRE, cherché à déterminer l'étendue et les limiles de la solidarité dans le : mal et avoir vu se poser ainsi devant nous le problème qui nous occupe, nous le considérerons successivement dans les CHAPITRES 11 et 111, d'abord indépendamment de la Rédemption, ensuite à la lumière de ce fait.
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