L'ESPÈCE ET L'UNITÉ HUMAINE
« Dieu, a dit Bossuet, considère tous les hommes comme contenus en Adam, duquel Ii veut les faire sorir. » (Histoire universelle, Œuvres de Bossuet, Didot, p. 181), et M. Ch. Secrétan remarque à ce propos que le regard de Dieu ne se trompe pas : dire que Dieu voit une chose, c’est dire qu’elle est, dans le sens le plus vrai et le plus profond. (Cité par Naviize, Le problème du mal, p. 162).
Tous les hommes contenus en un seul, tous agissant en un seul : idée étrange, supposition gratuite, s’écartant absolument de toutes les analogies fournies par lexpérience ! Nullement. La constatation d'un fait bien connu peut déjà conduire à une pensée analogue : il s’agit de l'espèce. Elle apparait à première vue comme un groupe, comme un ensemble, « l’ensemble des êtres qui sont descendus ou peuvent être regardés comme descendus d’une paire primitive unique, par une succession ininterrompue et naturelle de familles. » (A. DE QUATREFAGES, Encyclopédie des Sciences religieuses, article Homme.) Mais précisément parce que ces êtres ont été produits les uns par les autres, ils forment un ensemble d'une nature toute particulière, et les recherches sur l’hérédité tendent à prouver combien sont réels el profonds les liens qui les unissent. Dans le grand débat qui à agité l’école au Moyen-Age, la querelle des universaux, bien des choses nous semblent puériles. Un sujet reste toujours actuel : les rapports entre l'espèce et l'individu. L'espèce n’est
point un être qui existe indépendumment des individus, l’individu de son côté n’existe pas indépendamment de l'espèce; mais s’il n’est guère douteux qu'ici l'antique formule « universalia in re » réponde à la réalité, l'espèce ne nous a pourtant pas livré son secret. De quelle mauière et dans quelle mesure les générations actuelles ontelles existé dans les générations antérieures et se perpétueront-elles dans celles de l’avenir, nous ne pouvons le dire. Nous sommes plus embarrassés que jamais lorsque des régions inférieures de la vie, nous nous élevons à l'humanité. Ici l'individu ne devrait jamais être simplement un exemplaire de l’espèce, il doit développer sa vie propre, s’individualiser fortement, devenir une personne. Et pourtant c’est justement l’étude du côté moral de l’homme qui nous amène à pressentir la pleine réalité de l'espèce, et à nous demander si nous n'avons pas tous vécu autrefois d'une vie collective et commune.
Le premier pas dans l’examen de cette question serait d'établir tout au moins que l'humanité est bien réellement une espèce unique. En effet, s'il y a plusieurs espèces humaines, si tous les hommes ne sont pas descendus d’un ancêtre commun, il n'y pas lieu de chercher à approfondir la doctrine de la chute : elle n’a plus de raison d’être. Des considérations morales nous semblent seules décisives à cet égard; il ne sera pas inutile cependant de recueillir en passant le témoignage de l’histoire naturelle. Les divers groupes humains sont caractérisés par des différences si considérables qu’on à cru parfois y reconnaitre, non pas les diverses races d’une même espèce, mais des espèces différentes. Ceux qui soutiennent le point de vue contraire, trouvent en faveur de leur opinion une preuve irréfutable dans le fait suivant : du croi-
sement entre individus de groupes humains différents, résultent toujours des métis, jamais des hybrides. Sans prétendre trancher le débat, constatons que si, pour la science naturelle la question reste ouverte, elle n’oppose du moins aucun fait probant à cette déclaration de saint Paul : « Dieu a fait naître d’un seul sang tout le genre humain. » (Actes, XVII 26.)
La théorie moderne da transformisme efface, il est vrai, la distinction absolue entre races et espèces, mais ce n’est qu'une hypothèse opposée à une autre. On peutse demander s’il y a entre elle et les dogmes fondamentaux du Christianisme une incompatibilité entière. Des essais récents prouvent qu'aux yeux de quelques penseurs cela n’est pas le cas. Considérer non plus l’humanité seule, mais la créature en général, comme sujet de la chute, admettre que la moralité n’est pas le fait de l’homme seulement, mais de tout ce qui sort des mains du Créateur; qu’à l’origine, dans un mode d’existence mystérieux, le monde entier vivait d’une vie commune, enfin qu’une faute commune l’a entraîné au mal, tel serait le moyen de maintenir ces doctrines, tout en acceptant le transformisme. Quelque intérêt que puissent éveiller ces suppositions, nous ne nous y arrêterons pas, car la théorie de l’évolution qui en a été l'occasion n’est rien moins que démontrée. Peut-être servent-elles à montrer une fois de plus que la théologie n’a rien à redouter des recherches et des hypothèses les plus hardies des sciences naturelles. En tous cas il est légitime
.de s’en tenir simplement au point de vue biblique et d’admettre qu'un ancêtre unique a donné naissance à tous les hommes. La pensée de l’origine unique de notre race repose non point sur des recherches dont le résultat reste incertain, mais sur des faits moraux : l’universalité
du péché d’une part, de Pautre l'efficacité de l'œuvre de Christ pour le monde entier.
Mais en admettant l’unité d’origine de l’humanité, l’on n’a point encore défini la relation qui unit le premier homme à ses descendants. Cette relation est si étroite que, comme nous l’avons vu, la chute a non seulement rendu plus difficile l’accomplissement du bien, mais a rendu le péché inévitable chez tous les hommes. En présence de la gravité du péché et de ses conséquences, nous nous sommes demandé comment la décision d’un autre avait pu avoir pour nous une importance qui semble ne devoir être attachée qu’à notre propre décision. La seule explication d’un fait aussi étrange n'est-elle pas celle-ci : le chef de notre race n’était pas un autre que nous, c'était nous-mêmes; en un sens sa décision était bien réellement la nôtre; la relation qui nous unit à lui est si étroite que ses actes étaient ceux de la race tout entière et pouvaient par conséquent à juste titre lui être imputés. « Nous étions en Adam », la justesse de cette pensée ne repose pas sur l’interprétation donnée par saint Augustin au passage Rom. V, 12. Son véritable fondement est le témoignage de la conscience qui nous accuse comme si nous eussions pu ne pas pécher, tandis que l’expérience prouve le contraire, et le point de vue biblique de la condamnation universelle des hommes, condamnation parfaitement injuste, s'ils ne sont pas vraiment auleurs de leur péché.
À son origine, l’espèce humaine semble donc devoir être conçue comme une unité réelle, comme une unité morale qui veut, agit, détermine elle-même son propre. avenir. Tous les hommes étaient contenus en Adam de telle sorte que sa décision était bien la leur. Comment se représenter cet homme-humanité prenant conscience de
lui-même”? Nous ne le savons. Notre intelligence et notre imagination se refusent à comprendre un tel être, mais notre sens moral se refusera encore davantage à admettré le règne de l’injustice. Si nous sommes fatalement voués au mal, nous nous y sommes voués nous-mêmes.
Dira-t-on que nous aurions tout au moins un souvenir de cet acte qui a décidé de notre sort? Ce souvenir existe : la mauvaise conscience est la forme morale de la mémoire. Et ce qu’elle a de non entièrement défini, répond peut-être à ce mode d'existence mystérieux dans lequel elle trouve son origine première. Ne faut-il pas en voir un indice dans ce sentiment intime de l’universalité du mail, qui nous fait voir en tout être humain un pécheur, alors même que nous ne le connaissons nullement. Cette conviction instinctive est une sorte de mauvaise conscience collective, et si elle ne prouve paS la nécessité du mal chez toute créature, ne s’explique-t-elle pas par la pensée d’une chute commune de tous les hommes? Nous avons le devoir de prendre notre part de responsabilité dans les fautes de nos frères, et plus la conscience d’un homme devient délicate, plus il voit s’étendre sa culpabilité, plus il ressent les fautes d'autrui comme un sujet d'humiliation pour lui-même. Ce fait est-il entièrement expliqué par un regard jeté sur les conséquences lointaines de nos fautes actuelles ? Quoi qu’il en soit, il y a dans la conscience bien des éléments qui indiquent combien la solidarité est essentielle à notre nature.
Apprécier ce que nous sommes, ce n’est là qu'une partie de notre vie morale. Apprécier ce que nous devrions être, c’en est l’autre partie. Cette pensée de l'idéal qui nous est proposé vient confirmer les témoignages déjà recueillis, au sujet de l'unité de notre race. Quel est en
effet notre devoir suprême, celui qui résume tous Îles autres : c’est l'amour. Et qu'est-ce que l’amour, sinon le don de soi-même. La loi morale nous commande de vivre pour autrui, de nous donner à notre prochain, autrement dit de devenir un avec lui. Le mal au contraire consiste à vivre pour soi-même et à s’isoler ainsi du prochain. Sans doute cet idéal qui doit se retrouver au fond de toute conscience d'homme. est chez quelques-uns presque entièrement effacé, mais il s'affirme pourtant d’une manière ou d’une autre. Parfois il se traduit seulement sous forme d'approbation instinctive. Les hommes les plus dégradés ne peuvent se soustraire à l’admiration que nous inspire le sacrifice. Le dévouement est une langue que chacun comprend. Certains défauts mème témoignent combien peu nous sommes indépendants d'autrui : la vanité, l’orgueil, le désir de plaire et de bril- ler, voilà la forme anormale d’une chose parfaitement légitime. Aussi y a-t-ilune bonne ambition : « La véritable « ambition n’est pas égoiste, elle est généreuse. Pour « celui qui, à tort ou à droit, s’imagine avoir en lui quelque « chose, il n’est pas douleur plus grande que de n'être «€ pas compris, c’est-à-dire au fond, de ne pas pouvoir se « donner.» (Cn. SecRéraN, La Civilisation et la Croyance, p.137)
Se donner, c’est un besoin inhérent à l’homme, et lorsque l’Evangile est venu éclairer de sa lumière la conscience, nous comprenons que le but auquel nous devons tendre est celui que l'Evangile place devant nous : unétat dans lequel unité est pleinement réalisée, dans lequel chacun s’oublie pour tous, de telle sorte que tous se retrouvent en autrui tout en se perdant volontairement. Si tel est le but, telle doit être aussi l'origine, car un être
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ne peut avoir pour lâche que de réaliser sa nature, conformément à l’adage des stoïciens : « Deviens ce que tu es. » Et c'est ainsi que la loi morale devient à son tour une preuve convaincante de la réalité du lien qui, par nature, unit les uns aux autres tous les membres de l'humanité. Affirmer l'existence de ce lien naturel, c’est simplement, dit M. E. Naville « rédiger la théorie de la pratique du cœur. » (Probl. du Mal, p. 237.)
Mais en affirmant d'une façon si absolue l'unité d’origine de notre race, en donnant une telle importance à la responsabilité collective, ne risque-t-on pas de faire tort à l’individualité? Ce serait, reconnaissons-le, la condamnation d’une hypothèse qui cherche à concilier avec les faits les exigences de la conscience; car la morale est individuelle plus encore que collective, et cette unité finale, qui est notre idéal, doit se réaliser non-point par un procès fatal de la nature, mais librement et dans le plein épanouissement des individus. Aussi, est-il essentiel pour nous de bien constater que la responsabilité individuelle subsiste tout entière.
Si, par suite de la corruption de sa nature, l’homme ne peut accomplir sa loi, il peut lutter plus ou moins contre le courant qui l’entraine. Tout péché, il est vrai, sauf le péché contre le Saint-Esprit, le seul exelusivement personnel, est dans une certaine mesure, si minime qu’on la suppose, conséquence du péché héréditaire ; mais tous ne le sont pas au même degré; quelques-uns en découlent inévitablement, d’autres ont plus que ‘ceux-là leur origine dans la liberté actuelle. Il en est comme d’un homme qu'une longue habitude aurait rendu esclave de ses penchants. Sa résistance, impuissante à l’affranchir, peut mettre quelques bornes au
mal; forcé de pécher par son habitude même, il n’en est pas moins coupable pour cela, puisqu'il a luimême rivé ses chaines. Mais si, loin de lutter, il se jette volontairement et de plus en plus dans ie mal, il ajoute aux fautes anciennes des fautes toutes nouvelles et augmente d'autant sa responsabilité. Le péche héréditaire est, comme l’hérédité en général, une sorte d'habitude, « une habitude de race. » Les fautes qui en découlent immédiatement ne sont point excusables, en sorte que les meilleurs même d’entre les homes, sont sous la condamnation. Mais il est possible de céder plus ou moins à l'entrainement du mal, et de s’amasser une culpabilité toute nouvelle. La responsabilité collective, pour si réelle qu’on la conçoive, n’anéantit aucunement la responsabilité individuelle.
L'hypothèse d’une chute commune en Adam ne fait donc point tort à laresponsabilité individuelle et elle répond aux éléments collectifs de la conscience sans en être la conséquence nécessaire. Les auteurs sacrés qui n'ont pas pris à tâche d'émettre des théories philosophiques ou théologiques, ne l'ont pas formulée, mais la pensée de lPunité morale de notre race est si fortement accentuée par eux, que cette hypothèse pourrait être considérée comme le prolongement naturel de leur pensée. Si réellement nous avons participé solidairement à Ja chute de notre premier ancêtre, il n’y a dès lors plus rien d’étrange à ce que nous subissions après lui les suites de sa désobéissance, et la solidarité dans le mal, si puissante et si étendue soit-elle, n’est point une injustice.
Telle semble être la raison dernière d’un fait, qui est en apparence si complètement opposé à toutes les lois morales. Mais, reconnaissons-le, c’est expliquer un mystère