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LA SOLIDARITÉ DANS LE MAL, UNE RÉALITÉ OU UNE APPARENCE

Nos notions morales répondant à la réalité, nous ne faisons donc pas fausse route en cherchant à comprendre les faits d’une manière qui ne les heurte pas. Cet accord est difficile à établir : un théologien qui a soumis le fait du péché à une étude des plus approfondies, Julius Müller, n’a pas cru pouvoir y arriver autrement qu’en faisant re monter, comme l'avait fait Origène, la culpabilité à une faute commise individuellement par chaque homme dans une existence antérieure. Cette hypothèse a trouvé peu d'écho, mais elle fait bien toucher du doigt la difficulté du problème.

St vraiment, a-t-on dit, la justice règne dans le monde, il faut que chacun soit cause du mal dont il est l’esclave et la victime. Si l'individu naît enclin au péché, il faut qu’il s’y soit voué lui-même. Il doit done avoir existé avant de naître et avoir pris autrefois une décision, dont il subit ici-bas les conséquences. C’est dans ces considérations morales qu’il faut chercher la vraie base de cette hypothèse et non point dans les spéculations sur l'essence de la liberté, qui ont servi à l’étayer. Klle ne ferait, 1l est vrai, que reporter plus haut le problème et l’on

se demanderail encore pourquoi tous les êtres ont péché, si l'existence des anges ne fournissait une réponse à cette objection : à supposer que les hommes fussent jadis leurs semblables, leur fidélité à Dieu prouverait que la volonté de chaque être a seule décidé de son sort.

A\près avoir sauvegardé la responsabilité individuelle, en supposant une préexistence des âmes et une libre décision de chacun, l’auteur cherche à faire droit à l’autre face de la réalité. Il reconnait l’étroite relation qui unit les hommes entre eux, les influences organiques, l’hérédité, la valeur des races au point de vue moral, mais ne nous explique pas pourquoi une détérioration morale dont la source première est, d’après lui, exclusivement individuelle, revêt dans son développement ultérieur une forme collective. Pourquoi cette étrange juxtaposition d'éléments hétérogènes ? L'expérience nous enseigne à tel point l’étroit enchainement entre le pécné des uns et celui des autres, qu'après avoir rejeté la réalité du péché héréditaire, J. Müller attribue pourtant au premier homme un rôle décisif dans l’histoire du mal. L'existence terrestre devient une sorte de rédemption anticipée. Par suite d’un acte spécial de la miséricorde divine, le développement du mal avait été entravé; le sort de tous les horimes était lié au sort d'Adam; il dépendait de lui de vaincre le péché pour lui-même et pour ses descendants. Il tombe et entraine avec lui dans la ruine ceux dont la faute originelle aurait déjà précédemment produit ses résultats, si Dieu n'avait cherché à les en préserver. Les hommes souffrent ainsi à la fois de leur propre faute et de la chute de leur premier père. Cette supposition rend tardivement hommage au droit de la solidarité; mais n'est-elle pas au fond un aveu de l’insuffisance de toute théorie essentiel-

lement individualiste : celle-ci ne porte-t-elle pas ainsi en elle-même sa propre réfutation?

Tout concourt à nous montrer dans le monde un organisme dont chaque membre est vraiment lié à tous les autres. Le monde de la liberté serait-il seul soustrait à cette loi, et faudrait-il, après ävoir reconnu dans la solidarité un fait, la réduire à n’être dans le monde moral qu'une apparence, Où du moins un accessoire, voir dans l’individualisme absolu le vrai mot de l’énigme ?

Sans faire ressortir ici les éléments qui, dans la conscience elle-même, semblent indiquer que la responsabilité individuelle n’est pas la seule, nous dirons seulement : Il est presque aussi difficile de combattre que de soutenir cette hypothèse, tant elle fait abstraction du témoignage de l'expérience, et, de l’aveu même de son auteur, des affirmations de l’Écriture. Alors seulement elle devrait ètre prise en sérieuse considération, s’il ne s'offrait à nous aucun autre moyen de maintenir la responsabilité.

Si, comme cela est incontestable, nous ne sonimes pas seulement individus, ne serait-il pas permis de voir dans le lien qui nous unit les uns aux autres, un fait assez essentiel à notre nature, pour qu'une causalité collective du mal devint quelque chose de supposable. La chute d’un seul nous à tous entrainés dans le péché; n’aurionsnous pas de quelque manière participé à cette chute ? En d’autres termes, pour rendre compte des faits, en maintenant la responsabilité morale, ne faudrait-il pas accentuer la solidarité, plutôt que de l’atténuer ?

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