LE COTÉ BIENFAISANT DE LA SOLIDARITÉ
Bien qu’amenés tout naturellement à considérer jusqu'ici surtout le côté fâcheux de la solidarité, nous n'avons pourtant pas passé entièrement sous silence ce qu’elle a de bienfaisant. Ce côté n’entre ici en ligne de compte que dans la mesure où il contribue à éclairer notre sujet. C'était déjà y toucher que de parler du devoir de l'amour. En effet, la charité, qui porte les fardeaux des autres, soulage du même coup leurs souffrances en les partageant. Nous devons arriver à vouloir librement ce œue l’ordre actuel du monde nous impose : au lieu de nous contenter de gémir sous la pression de la loi qui nous unit à autrui, il faut accepter volontairement cette loi, chercher à la faire tourner au développement de notre vie morale et au profit de nos frères. Elle peut ainsi devenir pour nous.le moyen d'avancer vers l'idéal qui nous est proposé. Et si la sympathie et le dévouement ne sont point les aberrations d’une conscience faussée, ce que personne n’oserait
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prétendre, c’est que la souffrance des uns à cause des autres est conforme aux lois morales les plus profondes.
Indépendamment même de cette action libre et hénie, nous retirons, par la nature des choses, d'innombrables avantages de la Solidarité. Sans elle, que de fois on l’a remarqué, il nya rien de vraiment grand et bon; car si elle multiplie le mal, elle étend aussi les conséquences du bien. Au point de vue terrestre, ses avantages sont peut-être aussi grands que ses inconvénients. Chaque génération profite des travaux des générations précédentes, tout aussi bien qu’elle souffre de leurs fautes. Ce que nous possédons aujourd’hui nous le devons aux efforts de l'humanité tout entière ; il n’est pas jusqu’à l’homme préhistorique qui n’ait largement contribué à nous procurer les avantages dont nous jouissons, car ce sont les premiers pas qui ont sans doute le plus coûté et le plus influé sur l’avenir. S'il n’est que trop vrai que, dans le monde moral, nos péchés ont pour autrui des conséquences désastreuses, il est certain aussi que pas une lutte morale, pas une aspiration vers le bien ne demeure sans influence sur autrui. Tout cela se retrouverait si nous étions capables de suivre à travers les âges les fils enchevètrés des iufluences réciproques. Ces ondes lointaines du bien se propagent par l’exemple, par le milieu, même par l'hérédité
Il y a là en particulier l'un des traits les plus frappants de l’histoire biblique. Le Dieu qui punit Piniquité des pères sur les enfants jusqu’à la troisième et quatrième génération, fait miséricorde jusqu'en mille générations à ‘ceux qui l’aiment et qui gardent ses commandements. (Ex. XX 5-6.) Cest là d’une part l'expression d'une loi universelle, mais c'est en même temps sans doute une dispensation spécialement rattachée au plan du salut.
Aussi les historiens sacrés prennent-ils un plaisir tout particulier à suivre à travers les siècles ces influences bénies et à montrer comment les enfants même coupables sont aimés à cause de leurs pères, comment un peuple entier bénéficie de la fidélité d'un seul. La foi d'Abraham devient une source de bénédiction pour toutes les familles de la terre. Le salut de Sodome dépend de la présence de dix justes, celui d'Israël est promis à l’intercession de l'homme de bien, qui se tiendra à la brèche devant l'Éternel (Ps. CVI 23, Ezéch. XXII 30). Dieu supporte, épargne, délivre les descendants de David à cause de leur ancêtre.
Ces faits, et il serait facile d’en mentionner encore un grand nombre, ne choquent point notre sens moral; notre conscience, au contraire, les approuve et voit dans ces heureuses influences une chose parfaitement normale. S'il en est ainsi, si le côté bienfaisant de la loi qui nous unit les uns aux autres ne soulève de notre part ni récriminations, ni étonnement, pourquoi n'accepterions-nous pas en même temps ce qu’elle à de douloureux ? N'est-ce pas une inconséquence flagrante que de juger si différemment deux ordres de faits qui ne sont en réalité que deux aspects d’une même loi? Il faut, ou bien regarder comme injuste la solidarité sous toutes ses formes, ou bien admettre que son côté sombre est tout aussi légitime que son côté lumineux. La question ne devient-elle pas fort simple lorsqu'on en considère ainsi les deux côtés, au lieu de se perdre dans la contemplation exclusive du mal? Si spécieuse qu'elle puisse paraître,cette solution est pourtant bien insuffisante [aussi longtemps qu’elle reste dans les généralités. Il ne faut point oublier en effet que le nœud du problème est non point l'existence du mal et de Ja