‹ La Solidarité Dans Le Mal et La Justice DivineChapitre 18 sur 18 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Au moment de conclure, il est bon de rappeler qu'il ne s'agissait point dans ces pages de démontrer victorieusement l'accord de la solidarité dans le mal avec la justice de Dieu, mais simplement de mettre en reïef les faits qui rendent témoignage à la vérité de cette affirmation : Dieu est juste, ses voies sont parfaites, affirmation que la foi tient pour certaine, en dehors de toute démonstration. Il n'y à donc aucun inconvénient à rester en deçà des conclusions qui semblent résulter de cette étude. Pour être trop absolues, elles conduiraient facilement à négliger quelques-uns des éléments du problème. Difficile dès l’abord, il nous apparait maintenant plus complexe encore qu'auparavant, mais nous n'avons pas lieu de le regretter si, en même temps que les difficultés se dessinent mieux,

les vérités centrales gagnent aussi en clarté et en évidence.

Deux faits nous ont paru propres à jeter quelque lumière sur l’ensemble de la question qui nous a occupé, c’e$t d’une part la réalité de l'espèce, de l’autre le fait de la Rédemption. Quelle place faudrait-il donner à chacun d'eux dans une solution complète, que nous n'avons pas la prétention de formuler? Il nous reste à le dire.

De la première partie de ce travail résulterait logiquement qu'en nous condamnant nous-mêmes, nous nous repentons du péché d'Adam, que nous étions en lui, qu'en lui nous avons péché, que l'humanité est de la manière la plus réelle une personne morale, qui était contenue et comme résumée dans le premier homme. Dès lors, la solidarité dans le mal n'aurait rien qui pût nous choquer : Si tous sont entrainés dans la ruine, c’est que tous ont participé solidairement à la chute. Mais dans les questions où la morale est en jeu, la logique ne se trouve-t-elle pas parfois en défaut? Si l’idée que nous avons péché en Adam semble être la conséquence nécessaire du jugement que nous sommes obligés de porter sur notre péché, ce n’est pas, en tous cas, sous cette forme que se présente le témoignage rendu contre nous par la conscience et l'Ecriture. La pensée d’une unité morale absolue de notre race est si étrange qu'on hésite à suivre ceux qui ont émis cette théorie. Est-elle compatible, ajouterons-nous, avec la sainteté de Jésus-Christ et ne serait-on pas obligé de dire : ou bien, il n’a pas été vraiment homme, ou bien

lui aussi a participé à la chute?

Une chose demeure établie, c'est qu’il n'y a de justice dans la solidarité que si l’espèce est une réalité au point de vue moral comme au point de vue physique, et si, en un certain sens, les actes du premier homme sont vrai-

ET

ment les actes de ses descendants, Nous n'osons aller plus loin et dire jusqu’à quel point cette participation de l'humanité à la chute doit être affirmée. L'espèce ne nous a pas livré son secret : mais elle ne l'a pas livré davantage aux sciences naturelles, et aussi longtemps qu’il en sera ainsi, nul ne pourra se faire de la fatalité actuelle du péché, une arme contre la liberté et contre les doctrines fondamentales du christianisme. Bien plus, il n'y a peutêtre pas de point où la religion et la nature soient plus d'accord que sur le péché originel.

En suspendant ainsi notre jugement et en nous demandant si la réalité de l'espèce suffit entièrement à jJustifier l’hérédité du péché, nous nous interdisons du même coup de tirer des conclusions absolues de notre étude sur la Rédemption. Nous avons fait ressortir ce qu’a de contradictoire et de äangereux la théorie qui voit dans le salut une compensation due par Dieu aux victimes de la solidarité. Mais après en avoir montré les lacunes, hàtons-nous de reconnaitre que rien n'échappe davantage aux raisonnements que cet acte gratuit de Dieu qui a été éternellement son secret. La gratuité du salut et l'entière liberté de Dieu dans l'accomplissement de cette œuvre, Sont un article fondamental de la foi chrétienne. Mais, ne peuvent-elles être sauvegardées que si le péché héréditaire est parfaitement explicable en lui-même, et indépendamment de la Rédemption ? Nous n’oserons pas l’affirmer. |

L’Ecriture, sans laisser jamais supposer que la fin justifie les moyens, ne semble-t-elle pas attribuer à Dieu, dans la propagation du mal, une part active, dont le but final est le bien de l’homme, et qui ne serait pas explicable en elle-même : « Dieu, est-il dit, les a tous enfermés

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dans la désobéissance, pour faire miséricorde à tous. » (Rom. XI 32.)

Sans doute il ne faut pas chercher une loi générale dans ces mots, que Jésus met dans la bouche d'Abraham : « Tu as reçu tes biens pendant ta vie, et Lazare a eu les maux pendant la sienne; maintenant il est consolé et tu es dans les tourments.» (Luc XVI 25.) Ce n’est que expression d’un fait. Mais d’autre part, le sens commun, cette sagesse naturelle de l'humanité à qui la Bible a fait une si large place, se trompe-t-1l entièrement en réclamant impérieusement une compensation aux maux de la terre? Ce soupir de l’humanité, cette attente ardente que saint Paul découvre chez toutes les créatures (Rom. VIII 19-22) n'est-il qu'une espérance ou

un pressentiment ? Pourrait-il être trompé ? Les prédica-

teurs de l'Evangile, les plus convaincus de la misère de l'homme et de sa culpabilité, ne se sont-ils pas surpris plus d’une fois en présence des injustices d’ici-bas, à laisser échapper le cri de la nature, demandant une réparation ?

Malgré les graves objections que nous avons signalées, on peut donc se demander si, pour celui-là même qui verrait le dernier fond des choses, le péché héréditaire serait pleinement explicable autrement qu’à la lumière de la Rédemption.

De toutes les pensées par lesquelles on a cherché à éclairer le problème, il n’en est peut-être aucune qui ne puisse y contribuer efficacement. Nous voyons même reparaître ici des théories jugées insuffisantes dans Île courant de ce travail : elles justifient la solidarité dans le mal en postulant une vie future et en reportant la responsabilité individuelle à la fin du développement moral de cha-

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eun. Si elles trouvent maintenant une place dans la pensée chrétienne, ce n'est que transformées et remplies ellesmêmes d’un contenu tout nouveau. Ces éléments secondaires, si dignes de considération soient-ils, doivent toujours rester subordonnés à ce qui est pour ainsi dire le noyau de notre certitude chrétienne : la réalité de notre péché, la grâce comme seule source du salut. Si nos conclusions portaient atteinte à ces vérités centrales, elles seraient par là même frappées de nullité. Mais n'est-il pas possible, en dépit des apparences, de conserver à la Rédemption son caractère de grâce libre, sans exclure tout à fait l’idée d’une compensation ? Notre esprit est un vase trop petit pour embrasser toute la vérité, mais, aux yeux de Dieu, des points de vue qui nous sembient contradictoires ne se fondent-ils pas. dans une parfaite harmonie ? Lorsque dans la consommation des temps, nous serons associés à la fois à sa science et à sa sainteté, l’œuvre de Christ nous apparaîitra peut-être sous un jour nouveau, sans avoir rien perdu de ce qui nous la rend précieuse.

Laissons donc la question ouverte : l’espèce est une réalité, il est Juste que le sort de toute l'humanité soit lié à la décision de son premier ancêtre, mais la malédiction héréditaire que sa chute à fait peser sur nous ne s’expliquerait peut-être pas entièrement, si .une bénédiction héréditaire ne l’avait accompagnée.

Cette pensée ne doit certes pas dominer notre conception de la Rédemption. Il ne faut jamais perdre de vue ce qu’elle a eu de libre et de complètement inattendu. Elle est avant tout une grâce, et c’est à ce titre que nous y trouvons la solution pratique de toutes les difhcultés soulevées par la solidarité dans le mal : le Dieu de

mie

l’évangile ensevelit les plus douloureux problèmes dans un océan de miséricordieuse réparation. Quelles qu'aient pu être les exigences de l'équité la plus stricte, la Rédemption les à infiniment dépassées, el le chrétien à son tour, après avoir reconnu sans réserve la justice de Dieu, dépasse dans l'élan de sa reconnaissance ce point de vue

légal, pour adorer sa miséricorde.

Vu :

Le Président de la soutenance, E. MÉNXÉGOZ. Vu :

Le Doyen,

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