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péché individuel est donc pleinement justifiée. Mais estelle assez profonde pour qu’on puisse en faire une diffé. rence de nature, faire dépendre de l'un le sort temporel, de l’autre le sort éternel des hommes, faire de l’un une maladie, de l’autre un crime? Certainement non. Le péché personnel est la conséquence inévitable du péché héréditaire. Les meilleurs d’entre les hommes n’en sont point exempts. Il est même impossible de se représenter un être dont la nature morale serait viciée, et qui ne commettrait pas de péchés actuels. Ce qui dépend de la volonté de chacun, ce n’est pas la transformation du péché héréditaire en péché personnel, celle-là s’accomplit fatalement, c’est la mesure dans laquelle cette transformation s’accomplit. Le pécheur par l’énergie de sa volonté peut enrayer le mal, mais le supprimer, jamais. On n’atténue donc en aucune manière la difficulté du problème en disant que le péché personnel est le seul qui attire sur nous la condamnation.
Dans la nature mauvaise que nous recevons en héritage de notre race, il y a quelque chose de plus qu’un penchant, ou qu'une maladie. Un enfant qui aurait par hérédité un penchant à l’intempérance, serait libre de céder ou de résister à ce penchant si, jusqu’à l’âge.de raison, on avait pris soin d’éloigner de lui toute tentation de cet ordre, et de lui faire connaitre son devoir. Mais nous ne possédons point une liberté analogue en présence de notre penchant général au mal; il n’a pas à chercher sa satisfaction au dehors, il la trouve immédiatement à sa portée; aussi sommes-nous vaincus avant même d'avoir pu commencer la lutte, avant d’avoir pu nous ressaisir nous-mêmes. Notre souvenir ne nous rappelle aucun instant de notre vie, où, placés jusque-là dans un état d’innocence relative
ou de péché impersonnel, nous nous soyons librement déterminés dans le mal. Et si nous voulions accuser la faiblesse de notre mémoire, il suffirait de jeter un regard aulour de nous, de constater l’universalité du péché, pour nous convaincre que cette pleine liberté de détermination n’a point existé : si, parmi les milliards d’êtres humains qui se sont succédé ici-bas, aucun n’a pris une décision contraire, c’est qu'aucun d'entre eux ne pouvait la prendre, c'est quil y avait une continuité nécessaire entre la vie de la race et leur propre vie, entre le péché héréditaire et le péché personnel.
C’est donc bien réellement éluder la difficulté que de voir, dans l'héritage moral de notre race, simplement un penchant inné au mal. La réalité est plus étrange encore : en disant qu’il y a en nous « un acquiescement inné au péché », nous ne ferons qu’exprimer, dans tout ce qu’elle a de choquant, la contradiction que nous présentent les faits : acquiescement, quelque chose d’essentiellement libre, inné, quelque chose d’essentiellement nécessaire. Dès lors, on ne saurait établir, d’une manière absolue, une distinction de nature entre le péché personnel et le péché héréditaire ; ce dernier porte atteinte à la volonté, et une maladie de la volonté est quelque chose de plus grave qu'une maladie.
Ce lien étroit qui rattache nos décisions personnelles au péché de tous, ressort clairement de quelques faits que nous devons encore mentionner. Il est naturel que ceux auxquels l’éducation qu’ils ont reçue et le milieu où ils se sont développés, rendaient facile l’accomplissement du bien, soient bourrelés de remords, lorsqu'ils se sont de plein gré abandonnés au mal. Mais il y a des êtres qui, par leur existence même, sont voués au crime. L’hérédité et le milieu
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ont concouru de telle sorte à leur ruine morale, que nous comprendrions à peine qu'ils eussent pu s’y soustraire. À nos yeux, ils seraient tout excusés ; et pourtant, lorsqu'en présence de la vérité divine leur conscience endormie se réveille, ils ne cherchent pas dans leur aveuglement et dans l’entrainement des circonstances une excuse à leurs fautes. Ils se reprocheraient plutôt cet aveuglement ; ils condamnent tout leur passé.
D'autre part, que voyons-nous chez les hommes qui ont mené une vie exemplaire, et dont on pourrait dire qu'ils ont commis la plus petite mesure possible de péché personnel? Chez eux du moins la conscience sera plus tranquille ! Mais non, eux aussi sont torturés par le sentiment de leurs péchés, ce ne sont pas eux qui versent les larmes les moins amères. S'ils ont moins que d’autres des actes déterminés à se reprocher, ils vont chercher le péché à sa source, dans son unité originelle ; la pureté de leur vie, loin de les élever au-dessus du reste des hommes, les prépare d'autant mieux à reconnaitre l'entière corruption de notre nature. « Mes péchés » disons-nous: dans l’ameriume du repentir ; eux répètent le cri si profond (le Luther : « Mon péché! » Les fautes manifestes que nous avons commises détournent notre attention de la source du mal, absorbent pour ainsi dire ce qu'il y a en nous de repentance, et nous voilent le fond de notre être ; il nous semble que, ees fautes disparues, notre passé serait acceptable. Eux, au contraire, voient clairement le fond de leur cœur; ils courbent la tête : « En moi n'habite aucun bien (Rom. VIT 18.); Je suis le premier des pécheurs (1 Tim. 1 15.) » Et ce n’est pas pour s’excuser, qu'ils répètent avec le grand pénitent de l’'Ancienne Alliance : « Jai été formé dans l’iniquité et
ma mère m'a conçu dans le péché. » (Ps. LI 7.) Comme lui, ils le disent en se frappant la poitrine. C'est avec la race tout entière qu'ils sont plongés dans le mal. Ne s’en accusent-ils pas eux-mêmes ?
Ces faits de l’expérience morale viennent confirmer ce qui à déjà été établi : le mal, fait collectif et organique, et le mal, fruit de la détermination personnelle, ne doivent point être confondus ; mais il y a entre eux une Aépendance si intime et si étroite, que, regarder le premier uniquement comme une maladie, c'est se mettre dans l'impossibilité de donner vraiment au second le caractère de culpabilité que lui attribue la conscience, et que, d’autre part, en reconnaissant dans toute son étendue la culpabilité du péché individuel, on est fatalement conduit à trouver dans le péché de la race quelque chose de semblable à ce que l’on a appelé une coulpe héréditaire. L’on sait quelle importance les théologiens de Ja réforme ont attaché à cette affirmation : « vitium originis vere est peccaturm. » (Conf. Aug. Art. II.) En cela ils n’ont fait absolument que sauvegarder le droit de leurs affirmations centrales sur la gravité du péché en général, en formulant l’une des conséquences les hus étranges de leur doctrine.
Ceux-là seuls ont dépassé la réalité qui ont admis que l'être humain est nécessairement, par le seul fait de sa naissance, porteur du péché à sa pius haute puissance. kien ne justifiait une telle supposition; aussi le silence que garde l’Ecriture, à l’égard du sort des petits enfants, Jeur a-t.il souvent imposé une sage réserve, en dépit cle leurs théories. Et quant aux adultes, le point de vue d’une condamnation universellement méritée n'exclutnullement, comune nous l’avons vu, une exacte proportion entre la valeur morale de chacun et la sanction. De son côté la
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conscience, tout en faisant retomber d’aplomb sur nous la responsabilité de notre être moral tout entier, ne nous oblige point à déclarer que la haine consciente de Dieu, terme inévitable du péché, en ait été l’origine. Nous le ressentons en même temps comme un malheur, comme une sombre fatalité qui pèse sur nous et nous étoufle. Une doctrine qui méconnaitrait les différences de degré dans la culpabilité des individus serait donc manifestement fausse. Mais cette restriction ne porte pas atteinte au point essentiel : la pleine réalité du péché héréditaire. Le monde est perdu, tous sont privés de la gloire de Dieu et si le privilège que Christ promet à ceux qui le reçoivent est de ne point venir en jugement, c’est que ce Jugement, n’eût pu tourner qu'à leur perte. Devant la conscience du pécheur ne se pose point cette question : « Est-ce que je puis être perdu ? » Pour lui, la chose douteuse est celle-ci : « Est-ce que je puis être sauvé? »
Gette solidarité du genre humain dans la condamnation, comment se justifie-t-elle ? Il est impossible, nous l'avons vu, d’en méconnaitre la portée. La pensée que nous soyons condamnés à cause du péché d’un autre, ne semble pas même pouvoir être abordée ; mais le problème subsistera tout entier, lorsque, pour s’en tenir exactement aux faits, on l’aura formulé ainsi : « Comment est-il juste que nous soyions rendus responsables devant Dieu, d’un état de péché que nul ne peut recevoir de sa race, sans se l'approprier volontairement? » Dans cette question se concentrent toutes les difficultés de la solidarité dans le mal.
Avant même d'en aborder l'étude, nous savons que cette obscurité ne sera point pour nous sans un rayon de lumiére, car, sur le terrain de la pensée chrétienne, la vue du péché et de ses conséquences évoque aussitôt le