SOLIDARITÉ ET RESPONSABILITÉ
À ce mystère de la vie présente, l’homme a répondu en jetant un regard vers l’avenir, et ce regard lui a paru tout éclairch. Conformément aux besoins les plus profonds de son cœur et au sentiment intime de sa divine origine, il a affirmé une vie future dans laquelle les injustices de la terre seraient réparées.
La souffrance endurée par les uns à cause des fautes des autres est un fait passager inévitable : ailleurs il y aura une compensation. La réversibilité du bien et du mal
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n'est pas définitive : Dieu rendra à chacun ce qui lui revient. (C’est aussi à cet avenir qu'il a regardé pour voir se résoudre la contradiction entre notre devoir et notre pouvoir. Sans doute le lien qui nous rattache à un monde mauvais nous empêche d'accomplir actuellement toute la loi du bien; mais, pour que les exigences de la conscience et les faits ne soient pas inconciliables, il suffit qu’à la fin du développement moral le but puisse être atteint. Le fond de notre nature, reçu des ancêtres et du milieu, n’est pas immodifiable ; par une action persévérante, nous nous dégagerons peu à peu du passé, pour nous faire nous-mêmes ce que nous voulons être. Le mal retarde notre marche. C’est une transition bien regrettable, mais excusable puisqu'elle nous est iniposée. Dieu ne demandera compte à chacun que de ce qu’il a réellement pu faire de sa nature mauvaise reçue en héritage. Le postulat d’une vie future permet ainsi de sauvegarder la justice divine et la responsabilité, sans méconnaître la solidarité.
Et cependant, sur le terrain de la pensée chrétienne, cette solution, si élevée soit-elle, se trouve insuffisante. La condamnation sans réserve que l’Ecriture nous oblige à prononcer sur le mal, suppose entre lui et Dieu une opposition absolue. Le péché est non seulement « ce qui ne doit pas durer », mais « ce qui absolument ne doit pas être. » Admettre qu'il soit, au besoin, une première étape sur le chemin qui mène au bien, c’est lui ôter ce caractère de complète anomalie. Dieu ne peut le supporter, ses yeux sont trop purs pour voir le mal. Aussi, par suite d’un jugement divin, qui est en même temps une nécessité naturelle, — l'accord avec la volonté de Dieu est la condition d'existence de tout ce qui est — le pécheur attire-t-il sur lui-même la condamnation et la mort. Il est
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perdu, et, si Dieu n'intervient pas, perdu sans rémission, car ses premières fautes l’entrainent toujours plus loin sur la voie du mal. La conscience ne se sent pas libre de poser des limites à la gravité de ces conséquences, mais acquiesce au contraire à tout ce que l’Ecriture peut lui faire prévoir de plus terrible. « L'homme ne saurait se trouver trop puni, parce qu'il ne saurait se trouver trop coupable. » (CH. SECRÉTAN. La Civilisation el lu Groyance, p. 389).
Dès lors il devient impossible de justifier la solidarité en reportant la responsabilité individuelle à la fin du développement moral. Le péché ne peut être considéré comme une transition au bien, puisqu'il est condamné où qu’il se trouve ; de plus il crée un esclavage, dont l’homme est incapable de s'affranchir par lui-même : libre dans une certaine mesure, il ne l’est point assez pour briser avec le passé. L'autre côté de la solution indiquée tombe du même coup: le péché en ôtant à l’homme l'espoir de remplir sa destination, et en attirant sur lui 14 condamration, le prive en même temps de l’attente d’une compensalion aux maux d'ici-bas : la souffrance ne crée pas pour lui un droit au bonheur. Le regard qu’il jette vers la vie à venir, n'est pas fait pour le rassurer, mais pour le troubler.
L'Evangile qui apporte le remède commence donc par montrer dans le mal des profondeurs jusque là insondées. Ce que la solidarité dans le péché avait déjà de mystérieux le devient encore davantage. Il semble incompréhensible, injuste que chacun ne fasse pas son propre sort.
On peut chercher à atténuer la difficulté en accentuant autant que possible la distinction entre le péché héréditaire
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et le péché personnel. Celui-là, dira-t-on, est cause non de la condamnation, mais seulement de la mort physique. Cest la suite d’une loi naturelle qui enchaine la race :L son premier ancêtre et qui pèse lourdement sur elle. Au contraire, ce qui décide de notre sort devant Dieu; ce sont uniquement les péchés personnels, c'est à-dire ceux par lesquels l'individu s’approprie volontairement l’héritage de mal qu’il a reçu. Mais cette ‘supposition répond-elle aux faits et résout-elle vraiment la difficulté ?
Sans doute, il faut reconnaitre toute l'étendue de la responsabilité des individus. Même soumis aux influences les plus puissantes du milieu, ils restent dans une large mesure libres de se déterminer eux-mêiaes.Tandis que l’un succombe aux tentations qui l'entourent, un autre, dans des conditions identiques, demeure ferme dans le bien. L’expérience fournit des exemples étonnants, aussi bien de vertus conservées dans les circonstances les plus défavorables,que de vices acquis en dépit des meilleures influences morales, En faisant droit aux éléments de vérité du déterminisme, il faut se garder d'oublier ces faits. Il est des cas où la valeur morale d’un homme, soit en bien, soit en mal, est, dans une large mesure, son œuvre. Il s’est ainsi dégagé en partie de la responsabilité collective. Celui qui juge chacun selon ses œuvres, tient un compte exact iles mérites et des fautes qu'il peut seul apprécier justement, Aussi l’idée d'une sanction uniforme pour tous n'est-elle point, comme ou l’a cr: quelquefois, une idée biblique. Il doit y avoir, il y aura certainement une proportion rigoureuse entre la conduite de chacun et le sort que Dieu lui réserve.
La distinction que l’on fait entre péché héréditaire et