JUSTICE HUMAINE ET JUSTICE DIVINE
La solidarité dans le mal telle qu’elle s’est présentée à nous, est à première vue, d'après nos notions morales, une criante injustice. Mais ces notions morales ellesmêmes ne sont-elles pas erronées, ou tout au moins insuffisantes? Nousnous demandons commentles faitssontcompatibles avec la Justice divine. Mais que savons-nous de la justice divine”? Est-elle identique à la nôtre, ne la dépasset-elle pas infiniment? Ce qui nous semble, à nous, souverainement injuste, n'est-il pas peut-être parfaitement juste aux yeux de Celui qui discerne le dernier fond des choses? Est-il légitime de juger d’après nos faibles notions morales les lois par lesquelles Dieu nous régit? C’est un point sur lequel il faut être au clair, avant de chercher à comprendre les faits d’une manière conforme aux exigences de notre conscience.
On trouve sans peine dans l’Écriture des passages qui semblent confirmer cette manière de voir. La pensée
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de la disproportion entre le Créateur et la créature la remplit à tel point, qu'on a pu faire de la souveraineté de Dieuet de ses droits absolus sur nous la pensée maitresse de la théologie. Ce n’est pas seulement devant la majesté de ses œuvres que l’homme est appelé à s’incliner, c’est aussi devant l’insondable profondeur de ses jugements. Il doit dire avec Job : « Je mettrai ma main sur ma bouche, (Job XXXIX 37.)» avec David: « Je me suis tu, car c’est toi qui l’as fait » (Ps. XXXIX 10.) avec Paul : « Qui es-tu pour contester avec Dieu?» Le vase d'argile dira-t-il à celui qui l’a formé : « Pourquoi m'as-tu faitainsi ? » (Rom. IX 20.) Partout le sentiment réel du péché est accompagné de cet acte d’humiliationetde soumission sans réserve. Ne faut-il pas, sur cette voie, aller jusqu'au bout et reconnaitre qu’en présence des effets de la volonté divine, fûtelle le renversement de nos notions morales les plus élémentaires, nous avons non point à discuter, mais à adorer et à nous soumettre, tant les pensées de Dieu dépassent nos pensées ?
Quelque peu mitigé dans les théories prédestinatiennes par l’idée d’un chute collective en Adam, ce point de vue apparaît dans toute sa crudité, dans ce passage de Pascal : « Qu’y a-t-il de plus contraire aux règles de notre misé- « rable justice, que de damner éternellement un enfant « incapable de volonté, pour un péché où il parait avoir « si peu de part, qu'il est commis six mille ans avant qu’il «fût en être. » (Pensées. Edit. FAUGÈRE, t. II, p. 105.) ; En entendant de ces paroles nous nous récrions instinctivement. Sans doute ce respect illimité des droits de Dieu sur sa créature à quelque chose de grandiose. Mais accepter un pareil défi lancé à notre conscience, nous sentons que cela n’est ni possible, ni légitime. Ce
Joie
qu'a de hasardé l'affirmation de Pascal au sujet du sort des petits enfants a été relevé ci-dessus. Il ne suffit point de le rappeler pour ôter toute raison d’être à cette exclamation d’étonnement, car, nous l'avons vu, la solidarité dans le mal présente assez de difficultés, pour qu'on puisse être tenté de renoncer à y rien comprendre.
Mais lorsque, sous prétexte de donner gloire à Dieu seul, on aura fait fi de notre « misérable justice », on aura du même coup ébranlé, ou plutôt renversé le fondement de toute certitude morale et religieuse. D'où vient en effet que nous soyons capables d'arriver à la vérité, sinon de ce que nous portons en nous-mêmes une partie de la vérité. D'où vient que nous puissions faire la volonté de Dieu, sinon de ce que l’expression de Sa volonté trouve un écho dans notre conscience. D'où vient que nous puissions connaitre Dieu, sinon de ce que nous sommes son image. Toute certitude ‘de. cette, naïure-reposersur l'harmonie profonde de natre être moral avec celui de Dieu. Aussi l’homme ne se trompe-til pas, lorsqu'il apprécie l’œuvre divine d’après ses propres lumières, et qu’il demande à y retrouver les lois gravées dans son propre cœur. Le mot spirituel de Voltaire (1) n’atteint que les fausses applications de ce principe. Il n’en reste pas moins vrai que, si Dieu a fait l’homme à son image, l’homme à son tour a le droit de penser Dieu à son image.
Cette remarque dirigée tout d’abord contre les théories qui nous présentent un Dieu incompréhensible et horrible, atteint en même temps celles qui nous le montrent
(1) « On dit que Dieu a fait l’homme à son image; il faut avouer que l’homme le lui a bien rendu. »