XXVII
De quelques communications qui m'ont él« faites depuis la publication de la première partie de ce travail dans la Démocratie pacifique, il résulte que l'idée de l'eiercico direct de la Souveraineté du Peuple, ou tout simplement de la réalisation de cette Souveraineté , reste sans réplique. Le leurre de la délégation sous toutes les formes est percé à jour et demeure incontesté. La nécessilé de l'expression formelle de la volonté nationale pour créer la légalité de la loi et des actes du gouvernement n'est pas mise en question. On sent que la vérité est là, que là est la solution. Mais quelques personnes demandent «que je formule \es moyens d'exécution. i
J'ai remarqué que quand une difficulté se résout par un moyen extrêmement simple, l'intelligence de la solution en devient fréquemment, au premier abord, d'autant plus difficile. J'ai souvent éprouvé cela moi-mémo quand je commençais réInde des mathématiques. Au lieu de prendre dans mon livre le sens simple et naturel de la démonstration, persuadé que la question devaitconvrir de grosses diflicultés, je me cassais souvent la tête pour les trouver. Je cherchais, comme on dit, midi à quatorze heures. Le plus souvent il n'y avait de difficultés réelles que celles que je me créais à moi-même. A qui ceci n'est-il pas arrivé 7
Je m'attendais, en celte occasion, à ce phénomène, et je me bornerai à dire à ceux qui me demandent de formuler les moyens de la Souveraineté directe, que la chose est déjà
faite. Il n*y a qa'à la prendre tout boDDement sans la oompliquer de difficaltés qui n'y sont pas.
L'expérience da suffrage universel a prouvé que nos populations pouvaient très facilement voter par toute la France, même au scrutin de liste. C'est bien plus difficile que ce que nous avons exposé.
Voyons. Comprenez-vous que, dans votre commune, la population majeure peut s'assembler à la maison de ville, an local de Técole primaire, n'importe où? — Oui.
Que si la population de votre commune est trop considérable, elle peut se fractionner autant que Ton voudra pour former autant de sections que l'on voudra? — Ouï.
Que chaque section se composera facilement, à Télection , un bureau, en nommant un président, deux secrétaires et quatre scrutateurs? — Très bien.
Si vous comprenez cela, vous comprenez tout. Ce que l'on peut faire dans votre localité, on le peut faire dans toutes les autres. Vous savez voter au scrutin de liste. A plus forte raison, saurez-vous mettre une boule blanche dans une urne si vous acceptez la proposition à Tordre du jour, une noire si vous la repoussez.
Devant vous, dans votre section, le vote est dépouillé et proclamé.
Expédié au chef-lieu de l'arrondissement ou do département, le résultat du vote de votre sectfoo y est proclamé de nouveau, et totalisé avec ceux des autres sections de la circonscription. Cette proclamation et le total reproduits par les journaux de la localité sont le contrôle public de la ûdélité des additions. C'est le même mécanisme que celui de DOS votes électoraux.
Les résultats départementaux, centralisés de la même manière à Paris, y sont publiés par le Moniteur. Le vote de la nation est connu.
Tout, en dernière analyse, se réduit donc à savoir si trois cents, quatre cents» cinq cents personnes peuvent se réunir en section dans leuir localité, dire oui quand elles]veulent ottî, non quand elles veulent non y et compter les oui et les non. Tout est là. Cela résout toutes les questions, toutes les difficultés.
— Mais, me dit-on, dès le début nous trouvons de l'embarras. Vous en faites bien à votre aise. Les sections s'asseml^leront-elles à la commune ou au canton? quels seront le
chiffre minimum et le chiffre maximum de leur composition? — Quels
— Je vous arrête. Ces questions ne vous embarrassent, précisément comme je le disais, que parce que la solution est trop facile. Vous avez le moyen, appliquez-le.
Les sections s'assemblent provisoirement, soit à la commune, soit au canton, peu importe. Elles seront provisoirement de trois cents, de quatre cents, de cinq cents, de mille votants, peu importe encore.
Une fois assemblé d'une manière quelconque, le Peuple aura vite changé le mode de ses réunions, si le mode provisoire ne lui convient pas. Son vote fixera promptement les points fondamentaux du règlement de l'Assemblée nationale universelle. Ces points seront déterminés par les convenances et la volonté des populations. Quelle difficulté y a-t-il là-dedans?
Eh bien ! appliquez le même procédé à toutes les autres difficultés que vous pouvez vous faire. Vous en sortirez de la même manière.
Je n'ai donc qu'un mot à dire sur cette question des moyens, et, ce mot dit, je n'y reviendrai plus : c'est, à savoir, que :
Si trois ou quatre cents personnes réunies dans une section locale peuvent exprimer leur volonté par un vote sur un objet quelconque, le Peuple français totU entier le peut sans plus de difficulté. •
C'est chose acquise à la science, qu'en philosophie on ne critique sérieusement un système qu'en le remplaçant, en produisant un autre système.
Si cela est vrai dans l'ordre des idées spéculatives, cela est archi-vrai dans Tordre pratique, dans Tordre des choses historiques et politiques.
J'ai dit que je répondrai aux objections que Ton pourra faire à la Souveraineté effective du Peuple. Je répondrai, et d'autres que moi répondront; je ne monopolise point la thèse. Mais je veux faire observer que de la part des partisans de la thèse, répondre à des objections est concession purement bénévole.
Nous sommes en droit, en effet, de ne pas répondre à (des objections. Nous sommes en droit d« dire i nos adversaires :
Vous ne voulesi pas de Vexerdee de la Souveraineté du Peuple par lePeuple. Alors, que voulez-vous? produisez voire système. Voilà ce que nous offrons. Qu'offrezvous?
Et que les adversaires se le tienDent pour dit : Oui, nous répondrons à leurs objections. Nous ne demandons pas mieux, nous, que d'élucider notre principe, de Téclatrer sous tous ses jours, de le creuser sous toutes ses faces. Notre thèse, à nous, n'est pas « un mystère que nous craignions d'approfondir. » Que Ton prenne donc la pince et la pioche ; que l'on attaque notre citadelle à la sape ou à la mine ; que l'on tente la brèche et l'assaut, nous ne demandons pas mieux. Nous encourageons les assaillants et leur garantissons réponse. C'est courtois.
Mais qu'ils sachent ceci : c'est que quand nous les aurons reçus chez nous, nous irons chez eux. Il faudra bien qu'eux aussi ils nous fassent voir où ils campent.
Or, ceux qui ne campent pas dans la Souveraineté du Peuple (au moins nominalement), campent dans un mystère qu'ils recommandent à leurs propres partisans de ne pas tenter d'approfondir... Voilà, on en conviendra, des gens qui ne croient pas leurs remparts bien solides ; »
Et ceux qui confessent le dogme de la Souveraineté natio- Dale, mais qui refuseraient à la nation le droit de le pratiquer, campent nécessairement dans quelque chose. Ce quelque chose, il faudra bien qu'on nous lé fasse connaître.
Et ce quelque chose, que nous demanderons à connaître, ce sera nécessairement une forme quelconque de délégation ou de dictature, c'est-à-dire d'usurpation. Nous verrons bien alors....
Mais voilà. Dieu me pardonne! que, sans y prendre garde, après avoir reconnu moi-même que la Souveraineté du Peuple n'a plus, au temps où nous vivons, d'adversaires sérieux, je vais faire du capitaine Fracasse en pure perte ! Je parle de leurs citadelles, bon Dieu ! ils n'ont pas même de drapeau qu'ils osent lever. Les légitimistes appellent le leur un mystère ; les orléanistes ferment par un vote, au leur, les portes de la France que la démocratie ne trouve nul inconvénient à laisser ouvertes. Et le représentant naturel de l'empire vient de remettre prudemment, nous l'en avons loué, l'empire dans le fond de sa poche, i Quant aux notabilités démocratiques et socialistes, s'en trouverait-il qui voulussent donner quelque apparenoe di
raison à cette calomnie qu'un des petits secrétaires de la réaction mettait ces jours-ci en épigraphe à une brochure : Le Socialisme n'est que l'hypocrisie de Vambition; — gouverner pour jouir des bénéfices du pouvoir, tel est le but secret de tous les révolutionnaires qui prêchent sur les toits une égalité qu'ils détestent!
Tel est, en effet, le résumé de la seule thèse au moyen de laquelle, depuis soixante ans, les monopoleurs des bénéfices du gouvernement ont pu avec quelque succès travailler à la démolition des notabilités démocratiques.
Cette arme, hélas! il va bien falloir encore la mettre au rebut, quand ceui contre qui on la toilrne auront proclamé
Et après tout, quMmportent les objections, et les partis, et les personnes?
Les fleuves coulent, la mer monte^ la terre tourne. Qui les arrêtera ?
Or, il y a une chose qu'il faut savoir : c'est que, si irrésistible est la marche des forces cosmogoniques, non moins irrésistible est celle de Thistoire.
L'humanité est plus qu'un fleuve, plus qu'une mer, plus qu'une terre. Elle est Dieu qui se développe.
L'humanité marche visiblement, depuis trois siècles, à la démocratie, c'est-à«dire à sa liberté politique, à son autonomie, à la pleine possession de soi-même.
La Théocratie a voulu faire obstacle, elle a été brisée. C'était la plus formidable puissance du vieux monde. Son cadavre se voit au Vatican. Le Vatican est une tombe. Qui niera cela? Qu'on nous montre aujourd'hui l'apparence, je dis l'apparence d'une force propre^ i cette papauté qui a dominé le monde?
L'Absolutisme royal a voulu se cabrer contre la destinée. Il était la synthèse physique du droit féodal et barbare, le sabre couronné. Il y a un demi-siècle que l'on disait : « Les rois s'en vont. Aujourd'hui ce n'est plus le mot, car les rois s'en sont allés. . Il n'y a plus, en effet, qu'un vrai roi en Europe. Et pourquoi y a-t-il encore un vrai roi en Europe? — Réponse : Parce qu'il y a encore au nord de l'Europe des populations à l'état barbare : c'est tout «impie. Mais pa-
tience, aujourd'hui les morts vont vite, et les vivants vout •ncore plus vite que les morts.
Ainsi la Théocratie et TAbsolutisme s'en sont allés de là où sont entrés la Science, Tlndustrie, la Civilisation, TËsprit moderne. Rien qu'en s'apparaissant à elle-même et en s'affirmant comme principe, il n'y a pas plus de soixante années, la Souveraineté du Peuple a réduit en morceaux ces grandes puissances du vieux monde.
L'ancienne formation sociale, cette gigantesque formation granitique de la féodalité et du moyen âge, est donc détruite. Qu'en reste-t-il? plus rien que des débris....
En dehors de la démocratie, je ne vois dans toute TEurope civilisée qu'on précipité de résidus, résidus de noblesse, résidus d'aristocratie bourgeoise et financière, résidus de domination cléricale et de jésuitisme : tous ces résidus s'efforçant de s'agglutiner et de former magma^ sous le nom de grand parti de l'ordre, pour t'arréter, pour arrêter ta marche, d Liberté, 6 Souveraineté du Peuple, Autonomie de l'humanité !
Tu as soulevé et broyé les grandes ch'aines granitiques, 6 Liberté! et ces limons espéreraient t'embourber....
Bref, nous disions que le vieux principe d'autorité est mort en Europe. Il n'y a de vivant que ce qui est dans les âmes ; il ne ressuscitera donc pas.
Cependant le principe vivant, le principe de liberté qui Ta tué et qui doit lui succéder, n'a pu parvenir encore à se dégager, à se donner un corps adéquate. En possession des âmes, il ne s'est pas encore incarné dans la société, organisé.
Nous avons vu pourquoi.
A l'état de sentiment, d'aspiration, le principe moderne possède une force expansive capable de faire éclater dix fois le monde qu'avait fait le principe ancien. Mais le sentiment, l'aspiration ne suffit pas à l'organisation du monde nouveau. Pour Vorganisation^ il faut la science.
Cùnnais-toi toi-même : tel est l'axiome de la sagesse antique.
Jusqu'ici la Démocratie s'était sentie; elle ne s'était pas encore connue.
Faute de se connaître, elle n'a pas sa se faire un organisme propre, conforme à elle-même. Faute d'un organisme propre, elle s'est tourmentée à rentrer dalis les moules du
pas^é. Et comme cps moules ue lut vnni pas, elle ne s'y coule HOe [)our les faire bienlât édalur.
La Démocratie u'a pas élè vaincue. Ce serait une erreur de le croire : sud euDumi est mort. Mais elle s'est trompée, égarée et divisée elle-même eu des eiïoris impuissants.
Ainsi les Termes monarchiques et aristocratiques modernes, — les divers coDslituiionalismes et gouvernements de délégatioD, — ne sont nullement l'oiuvre d'une force qai resterait au principe monarchique et aristocratique. Ce principe n'eût point produit cela. Vivant et puissant, il eût reproduit ses propres formes, ses formes à lui ; car, lui. Il connaît ses formes. Ces gouvernements ne sont donc que les êgareiDËUls de la Démocratie, pas autre chose.
La Souveraineté du Peuple n'est plus contestée aujourd'hui : on ne l'oserait pas même contester dans une assemblée royaliste où l'un ricane cependant de la République. Mais cette Souveraineté victorieuse, incontestée, faute d'y voir assez clair encore, est toujours allée se fourrer elle-même dans la prison de la qélëgatiun.
La SouTeraioeié du Peuple, incontestée, n'est pas réalisée,!parce qu'elle s'est déléguée.
Elle s'est déléguée, parce qu'elle ne croyait point, par pré- Jugé, pouvoir agir autrement. Elle ne savait pas. Elle sait maintenant, ou elle va savoir.
Elle va comprendre qu'en le déléguant elle s'abandonne, abdique, se met en prison.
Elle va comprendre qu'en te déléguant, c'est elle-mëmfl qui refait de la monarchie, de l'aristocratie.
Le Peuple va savoir que sa Souveraineté, s'tfne l'exerce pas, n'est qu'une déplorable plaisanterie.
Eu&n, le Peuple va savoir qu'il doit et qu'il peut eiercer sa Souveraineté, qu'il doit et qu'il peut se gouverner luimême, directement, sans charger personne d'être Souverain pour lui.
Qu'est-ce qui empêchera le Peuple de savoir cela? Les idées vraies, claires, simples, sont des oiseaux qu'on ne peut plus remettre en cage quand ils s'en sont envolés. On ne peut ni les rattraper, ni les empêcher de chanter. Et quand leur chant est bon pour le Peuple et agréable a ses oreilles, le Peuple, qui est devenu très mélomane, l'écoute et l'a blenlêi appris.
^ Je dis donc que le[Pt>up[e saura bieDlOC; que quand il
OlfVRAriESOlINÊnKAnEllI
ocaliDco MWialc, cxposilion tMâmenUire ctimplâiailfiJU'll
rio lie l'organbution socialo do l'ourinr. — V d<lM
S «lol
l.eaoclallBMeilevanllc Viotn monde, ou leTfvdlU devflW les Morts. — i vol. In-S" «ompaclo . , .
PMcrtptta» «■ PbkiBnaUiro ot Cunsidùrailons ^L-
ruValcs sur l'ari;lijUH' tonique , i ,
RlpoKltltn mkrifgtc dn ajaljune ph»lana««ri«B. ,
iuivie li'Etiidfs sur ijuelqiiM problèmes rondfinifii- ^
— L« nu^me Aitm les Ktiidus ^ '
l.a p«raidr« «uorre tit In paix 'k^fîtiitiveen Earops. • *
I,es itnmtn/ «rMli>. ou fto mtiliarils â 1 f p. lon.— '
I vol. in-is. - . 'is.
DCRniÉRES PUBLICATIONS ppttKrimnp démorrailquc, l.ar Victor HËIinAi|Uin,
niiiniseniatit du peuple, l vol. t;r, in-lB .... [.a i.^RiaiBtiab diri!«to pur le Pcnpl«i ou la vérUii-
b)e UOoJORratie. par M. UlUingbausoa, brncli. iii-8
Lu Dérôulo d«B C6Mir>. La Oaule trëâ-elirËttenne et
le Ciar oplliûdone, par D, Laverdant, 1 fort vol. pr.
io-IS . . ...
M^tttriaa du t'nVdIt Ot d« Conmerve. appel Ù lou*
les produtleurs marniraclunerB et aericole*. I vol.
in- 12, |iBr F. Coignrt , . . ,
fanritfr, sa vie ot sa thi'orie. t" ûdil. i vol., par