PEUPLE UNIVERSEL
Je m'adresse aux démocrates de tous les pays, et plus spécialement aux démocrates français.
Les démocrates veulent le gouvernement du peuple par lui-même.
Ceux qui, pour quelque raison que ce soit, n'acceptent pas que le peuple universel doive se gouverner lui-même, veulent nécessairement que le gouvernement soit l'apanage ou d'un seul ou d'une fraction du peuple; et comme ceux qui veulent une monarchie quelconque, ne voient généralement dans cette forme qu'un moyen d'assurer la domination de leurs idées particulières, de leur parti, je ne serai pas contredit en énonçant qu'il n'y a, sous diverses dénominations, que des aristocrates et des démocrates.
Ce sont des définitions grammaticales. Nul ne les peut contester.
Démocratie, le peuple tout entier se gouvernant luimême.
Aristocratie, un gouvernement extérieur à la totalité du peuple ; le peuple obéissant à ce gouvernement extérieur à lui.
Si j'adresse, en passant, quelques arguments aux aristocrates, — légitimistes, orléanistes, impérialistes, etc., — il est entendu que ce n'est pas à l'intention de les convertir,
Je ne nourris point cette présomption. Heureusement, si cette conversion est souvent difficile, elle n'est du moins nullement nécessaire. La démocratie, en effet, a pour elle l'esprit moderne, la force du droit et le nombre. Il suffît qu'elle cesse d'être divisée avec elle-même, qu'elle réalise sa propre union, et, cela fait, qu'elle veuille. Cela suffit. Les aristocrates le savent fort bien. Soyons unis, leur règne est passé. Je répète qu'ils n'en doutent pas, et nous ne devons pas avoir, moins qu'ils ne l'ont eux-mêmes, la connaissance et le sentiment de notre force.
Notre force est dans notre principe même, parce qu'il est le droit de l'humanité.
Ce qui mettra irrésistiblement notre principe en acte, c'est notre union.
Cette union est-elle possible?
Je réponds : Elle l'est.
Comment est-elle possible?
Je réponds qu'elle ne l'est, de par la nature des choses, qu'autour de notre principe : le gouvernement du peuple universel PAR LUI-MÊME.
Que la notion claire, nette, simple du gouvernement universel du peuple par lui-même, éclate au sein de la démocratie moderne, le droit moderne est établi, le dogme passe en acte, la révolution politique est close, et l'humanité fait enfin elle-même sa destinée.
Voilà ce que je voudrais prouver aux hommes du dogme moderne, du dogme de la souveraineté du peuple, aux démocrates, m'inquiétant peu de ce que les autres pourront penser.
Frères, je vous ai dit mon but. Écoutez- moi avec bienveillance.
Les organes de l'aristocratie chez nous ont raison.
« Nous sommes, disent-ils, dans le provisoire.
« On ne peut pas rester indéfiniment dans le provisoire, « donc il faut une solution. »
Cela disant, ils ont beaucoup plus raison que nombre d'entre eux ne le pensent.
A leur sens, en effet, le provisoire ne remonte guère qu'à la veille. Avant février 1848, la société française et l'Eu-
rope, — sauf chez nous la question de la branche régnante «lui faisait entre eux discussion, — étaient dans un état régulier ou à peu près.
Ceux qui comprennent quelque chose à l'histoire savent cependant que le provisoire remonte un peu plus haut.
Il y a trois cents ans, pour le moins, que l'esprit nouveau fermente dans les vieux, vases ; il y a soixante ans que la démocratie a fait sa première explosion sérieuse. L'instabilité des gouvernements, culbutés les uns sur les autres depuis cette époque, indique assez où, au moins, il faut reporter le commencement du provisoire en France, voire en Europe.
Il s'agit, — c'est banal à dire, et les enfants le savent,— de la lutte de l'esprit féodal, de l'esprit d'autorité, de compression, avec l'esprit démocratique, l'esprit de liberté, d'égalité, d'expansion.
Et l'on peut résumer les choses sans rencontrer trop de contradicteurs en disant : « Il y a trois cents ans pour le « moins que la campagne est commencée, et soixante ans « que dure la bataille. »
On sera d'accord aussi des deux cotés pour ajouter : « C'est assez. Il est temps que cela finisse. » De notre côlé, nous compléterons à l'unanimité la phrase comme suit : « Il faut que cela finisse par le triomphe définitif et absolu « de la démocratie. » — Notons déjà qu'ils n'en oseraient dire autant. Je les défie d'oser se dire unanimes à vouloir ou à espérer le rétour définitif et absolu à leur principe, au despotisme.
Il s'agit donc de la liberté.
La liberté, c'est ce qur fait l'homme. L'esclave qui accepte sa condition d'esclave n'est pas un homme. Ce n'est encore qu'une bête de somme à deux pieds.
L'homme n'est pas fait pour avoir un maître ou des maîtres. L'homme ne doit pas obéir. S'il pouvait y avoir des raisons essentielles pour que Pierre obéît à Paul, il y en aurait autant pour que Paul obéît à Pierre: ou bien Paul et Pierre ne seraient pas de la même espèce.
Jusqu'ici les masses humaines, les peuples, ont eu des maîtres, rois, empereurs, législateurs, représentants...., des maîtres, toujours des maîtres sous diverses dénominations et apparences.
Ils ne seront libres que quand ils n'auront de maîtres sous aucune forme. Et comme Ja volonté de la liberté est entrée dans la conscience des peuples modernes, on peut écrire que les peuples modernes seront en révolution tant qu'ils conserveront des maîtres sous une forme quelconque.
Le peuple français est celui dans la conscience duquel s'est incarnée au plus haut degré la notion de la liberté politique. C'est pourquoi ce peuple tue successivement tous les pouvoirs qui s'établissent en dehors de lui et sur lui. C'est aujourd'hui, et dans la voie du problème où l'humanité est plus que jamais engagée, son premier titre de supériorité.
Avaut février, le peuple français était encore très gouvernable; j'entends gouvernable par un pouvoir extérieur à lui, qui eût fait raisonnablement les affaires de son émancipation, du développement politique et social de sa libellé. Aujourd'hui qu'il s'est senti un moment en possession de son droit, du principe de sa souveraineté, et qu'il a été mordu par le Socialisme, il est absolument ingouvernable.
Démocrates français, quel gouvernement, hormis celui du Peuple universel se gouvernant réellement lui-même, est possible aujourd'hui ? je vous le demande. — En vérité, aucun. — Nous y reviendrons.
En principe, comme base du droit, la Souveraineté du peuple est , chez nous, chose acquise et conquise depuis soixante ans. La légitimité, le droit héréditaire d'une espèce royale sur une nation , sur un peuple, a sa place aujourd'hui dans la morphologie des fossiles. C'est une création antédiluvienne, disparue de l'histoire naturelle vivante. Que des amateurs d'antiquités politiques en aillent voir un échantillon à Wiesbaden ou ailleurs, cela ne tire pas à conséquence. On a vu des peuples adorer des animaux vivants; jamais, que je sache, des animaux morts. Le droit monarchique n'a donc eu qu'à se montrer tout nu dans la circulaire de M. Barthélémy pour se prouver à lui-même qu'il ne lui reste plus de partisans que dans le monde des raortsenterrés. — Je dis des morts-enterrés, parce qu'il y a aujourd'hui des morts de tant d'espèces, qu'il devient, pour s'y reconnaître, nécessaire de spécifier.
Le peuple français ne sera donc plus gouverné, — dût le fétiche 'revenir un jour ou un an, je n'appelle pas cela un gouvernement, — par ce droit monarchique mort et enterré que M. de Larochejaquelein voulait si plaisamment faire épouser à la Souveraineté du peuple. Le cadavre ne veut pas déroger. Il n'offrira point sa main à la jeune fille.
Démocrates français, tout ridicule que ce mort vous paraisse, et qu'il soit en effet par sa prétention à gouverner les vivants, il nous donne une leçon, et nous devons en profiter.
Wiesbaden du moins comprend le principe de la Souveraineté.
La Souveraineté, c'est la Souveraineté. Elle est souveraine ou elle n'est pas.
Hommes de la Souveraineté du peuple, hommes du droit moderne, vivauts, nous laisserons-nous battre en logique par les morts ?
Certes, nous comprenons parfaitement la monstruosité du jésuitisme politique de ceux d'entre les légitimistes qui s'intitulent du droit national. « Le Peuple, >♦ accordent ceuxci, — autant que l'on peut réduire en formule un mystère contradictoire, absurde, — « le Peuple est souverain. Mais « que le Peuple, par un acte de sa souveraineté, rappelle la « monarchie héréditaire qu'il institua jadis par un acte « semblable : la Souveraineté du peuple s'unit ainsi à la « Légitimité, et nous filons des jours prospères. »
Il y a eu, disent-ils, une délégation de la Souveraineté nationale à leur famille royale. C'est ce qui fait, pour cette école-ci, le fond du droit de la légitimité. Que la Souveraineté nationale reconnaisse à nouveau cette délégation ; le problème est résolu.
C'est un abominable ragoût que cette théorie, et YAjax vendéen qui s'en est fait l'éditeur méritait bien d'être traité par les gens de Wiesbaden en gâte-sauce.
0 Ajax ! il n'y a, il ne saurait y avoir deux Souverainetés. Si la légitimité monarchique vient d'une expression de la Souveraineté nationale, c'est donc dans la nation que réside la Souveraineté : la Souveraineté est, en droit, dans le Peuple, et il ne saurait y avoir prescription contre un droit
de ce genre. Que si d'ailleurs le Peuple, par un nouvel acte de sa Souveraineté, rappelle votre légitimité; si celle-ci ne peut, sans usurpation et forfaiture, s'imposer à la nation par une [force extra-»nationale, il en résulte que votre légitimité n'est pas un droit, n'est pas la Souveraineté. C'est une forme, un fait, un mode de gouvernement, voilà tout.
Donc déjà ceux de la vieille école, ceux qui font de la légitimité un droit en soi, un droit super-national, extra-humain, divin, ceux qui y voient le principe même de la Sou veraineté, — ce mystère que vous ne sauriez digérer, ditesvous, — ceux-là ont eu raison de repousser votre Appel au Peuple qui faisait de leur droit souverain et divin un simple fait, un expédient, l'enjeu d'un coup de suffrage. En réalité, tous leur proposiez de lâcher la raison sociale pour courir la chance de sauver la caisse. Vous étiez de votre temps, ô Àjax! mais vous n'étiez pas de celui de François pr. Vous vouliez traîner votre légitimité sous les fourches caudines de la démocratie. La démocratie vous en pourrait savoir gré. Fervent de la légitimité cependant, mieux eussiez-*vous fait d'aider les autres à l'embaumer dans son principe.
Voyons pourtant votre doctrine.
Voici la Souveraineté, la Souveraineté vivante, la Souveraineté du Peuple. Vous la reconnaissez, puisque vous lui demandez de vous rendre, par acte souverain, le fait, la forme, le fossile où ceux de la vieille école voient la Souveraineté, que vous voulez bien, vous, prendre dans la nation. Le Peuple accorde ce que vous demandez... le tour est fait. La Souveraineté du Peuple s'est escamotée elle-même; car de deux choses l'une:
Ou la Souveraineté du Peuple subsiste, et alors votre roi héréditaire n'est qu'un président de république, moins que cela, un ministre du Peuple, maintenu à l£i tête du gouvernement par la Souveraineté nationale qui peut à chaque instant le révoquer, qui le révoque quand il lui plaît, — ce qui est l'annihilation de votre droit monarchique, la négation de l'idée même de votre gouvernement héréditaire : ce n'est pas là ce que vous voulez ;
Ou bien la Souveraineté du Peuple ayant décrété le droit monarchique héréditaire, celui-ci devient le Souverain, la Souveraineté nationale s'est uéléguée. Elle s'est prise au trébuchet. Bref, ce n'est plus elle qui est le Souverain, elle s'est suicidée : De profmdis !
Et comme c'est ici la véritable solution des légitimistes du droit national, il se trouve qu'ils ont consenti à faire tuer leur Souveraineté monarchique par la Souveraineté du Peuple pour mériter les bonnes grâces de celle-ci et en obtenir qu'elle veuille bien se tuer en retour, abdiquer sa vie pour ressusciter leur cadavre.
Non, il n'était donné qu'à ce temps de juste-milieu, d'expédients, de matérialisme, disons le mot, d'affreux gâchis, de faire surgir d'aussi monstrueux syncrétismes comme solutions de problèmes devenus capitaux dans la vie des peuples.
Je n'ai pas discuté la Souveraineté du droit divin. On ne discute pas ce qui se pose au-dessus et par cela même se déclare au-dessous delà raison; mais j'ai discuté la légitimité bâtarde des légitimistes dits du droit national, et j'y ai trouvé non plus un mystère, mais une escroquerie : l'escroquerie delà Souveraineté du peuple. Cette escroquerie s'appelle la DÉLÉGATION.
Et maintenant, démocrates, admirez comment les autres monarchistes, les monarchistes orléanistes ou impérialistes, tout en foudroyant les légitimistes et repoussant leur fétiche comme incompatible avec le principe de la Souveraineté nationale, tombent pourtant dans le même abîme de contra diction et d'absurdité, ou tout simplement, si vous voulez, pratiquent la même escroquerie.
A eux aussi il faut un roi, un empereur, un monarque héréditaire. Mais ils le veulent, disent-ils, d'origine nationale, nommé, consacré par la volonté nationale. — Ils retranchent volontiers d'ailleurs, de la nation, la vile multitude.
C'est donc toujours, avec cette impertinente exclusion de plus, la théorie du marquis de Larochejaquelein. Seulement, le sujet diffère. Ici, ce sera le comte de Paris, M. de Joinville, M. Louis Bonaparte, ou, au besoin , quelque autre grain échappé de la gousse impériale.
Il faut toujours, pour satisfaire ces messieurs, que la Souveraineté du Peuple se suicide par délégation en faveur de l'objet de leur choix. C'est à cette condition qu'ils consentent à la reconnaître. — Et dire que l'on ait encore à discuter de pareilles calembredaines!
II n'y a que deux systèmes :
La Souveraineté monarchique de droit en soi, de droit divin, un mystère, qu'il ne faut pas tenter d'approfondir, sont-ils contraints de dire, un mystère que ne digère plus l'esprit moderne, même l'esprit moderne de M. le marquis de Larochejaquelein ;
Ou bien la Souveraineté du Peuple, du Peuple vivant, la volonté collective et actuelle de tous les membres majeurs de la nation.
La Souveraineté est la Souveraineté; elle est souveraine ou elle n'est pas. L'idée de Dieu emporte que Dieu peut tout, hors de cesser d'être Dieu. L'idée de la Souveraineté est identique. Ce qui est la Souveraineté ne saurait cesser de l'être, devenir subordonné. C'est clair.
La Souveraineté du Peuple, cela signifie la volonté libre, absolument libre, absolument indépendante, l'autonomie, 3'autocratiedu Peuple, le Peuple n'obéissant qu'à lui-même, autrement dit, n'obéissant pas, faisant sa propre volonté. C'est cela ou ce n'est rien. Si la légitimité du droit positif, de la loi, du gouvernement est dans la Souveraineté du Peuple, il faut que la loi, le gouvernement, pour être légitimes, ne soient autre chose que l'expression actuelle de la Volonté du Peuple. Et qui oserait dire carrément qu'un Peuple peut Stre tenu d'obéir à une loi étrangère, de subir une volonté autre que la sienne? Quelle volonté? la volonté de qui? Voyons, osez donc préciser cette autre volonté qui peut légitimement se superposer à la sienne propre. Je vous en défie! Ah! vous vous en tirez en disant « qu'il ne faut pas chercher à approfondir. » Bon !
La Souveraineté du Peuple, c'est la liberté, l'autonomie, la volonté collective du Peuple. EDeore une fois, c'est cela ou ce n'est qu'un mot vide. Une Souveraineté qui se soumet à quoi que ce soit d'extérieur à elle-même, c'est contradictoire, c'est comme un cercle carré, une sphère pyramidale, et je vais dire en quoi consiste le sophisme delà délégation que nous poursuivons en ce moment.
Ce que veulent les hommes delà délégation, c'est-à-dire ces hommes qui, vaincus par la puissance de l'idée politique moderne, reconnaissant l'impossibilité de ressusciter le droK
divin, de nier le dogme de la Souveraineté du Peuple, s'y attachent et l'embrassent, mais à la manière des serpents, pour Pétouffer; ce que veulent ces vaincus, c'est bien la Souveraineté du Peuple effectivement, seulement c'est la Souveraineté du Peuple mort sur le Peuple vivant. Ecoutons-les :
» La nation (vous remarquerez qu'ils disent la Souveraineté nationale et non la Souveraineté du Peuple: d'abord ils n'aiment pas le mot Peuple; et puis, le Peuple, c'est quelque chose de trop actuel, de trop vivant pour que te mot se prête avec quelque chance de succès à la jonglerie de leur argumentation), la nation, disent-ils donc, fait acte « de souveraineté en se donnant un roi, en déléguant son « pouvoir sur elle-même à un homme, à une famille, ou à « des corps constitués. Cette famille ou ces corps deviennent - les pouvoirs légaux. Si nous avons ainsi un roi, c'est un «« roi par délégation, un roi du vœu et consentement de la « nation. Le principe de la Souveraineté nationale est sauf « et nous tenons notre monarchie. »
C'est toujours la même mystification que confond toujours la même réponse : « Ou la Souveraineté du Peuple subsiste, * et votre prétendu roi n'est qu'un chef amovible du pou- « voir national, un chef à chaque instant révocable par la « volonté nationale ; ou bien la Souveraineté du Peuple ne « subsiste plus, et alors n'en parlez pas. »
Ils se garderont de vous répondre. « Ce roi-ci, vous di- & ront-ils, tient son pouvoir de la nation. Il ne gouverne la •< nation que par délégation. Ce n'est pas un roi de droit « divin.
— « Mais la nation peut-elle le révoquer?
— «Oh ! la nation... elle s'est interdit cela dans son pro- « pre intérêt.
— «Bon, mais si elle juge aujourd'hui qu'en s'interdi- « sant cette révocation hier elle a eu tort, et qu'aujourd'hui « la révocation lui convienne? »
Ils admettent bien que la Souveraineté du Peuple peut faire un roi de leur choix ; mais ils ne veulent pas qu'elle ait les moyens de le défaire ou de s'en défaire. Plaisantesgens !
La Souveraineté, c'est la liberté, laliberté pleine, laliberté à chaque instant, la liberté toujours. Est-ce que la nation d'hier est la nation d'aujourd'hui? Est-ce que la volonté de ceux d'aujourd'hui est enchaînée par la volonté de ceux
d'hier, de l'année dernière, du siècle dernier? Où est le droit des morts sur les vivants? Qui a le droit, d'ailleurs, d'interdire à la nation d'avoir aujourd'hui d'autres opinions, d'autres préjugés, d'autres caprices, si vous voulez, qu'hier? Voyons! qu'on me montre donc quelque part un droit, une volonté primant le droit, la volonté actuelle, toujours actuelle de la nation ! je voudrais bien voir ce phénomène...
S'il était nécessaire d'éclairer la lumière pour qu'elle fût visible, j'ajouterais, à l'adresse de ces gens-là. ceci :
Je leur dirais : « Vous avez compris et revendiqué pour « vous-mêmes la liberté civile. Il en est résulté que vous avez « déclaré et dû, de toute nécessité, déclarer nul le contrat « par lequel un homme se ferait, librement, volontairement, <♦ l'esclave d'un autre homme. Vous ne reconnaissez point <« l'aliénation, pour un motif quelconqué, de la liberté, de « la personnalité d'un homme. Cette imprescriptibilitéde la « personnalité, de l'autonomie humaine, elle est à la base « de votre droit civil. Et vous voudriez faire, de l'aliéna- <♦ tion de la liberté et de la personnalité d'un Peuple, de « l'hétéronomie d'une nation, la base de son droit politi- « que? Bonnes gens, réveillez -vous, vous rêvez creux. »
Non, les vivants ne sauraient aliéner leur liberté. Eussent-ils tous donné les mains à cette aliénation, fût-elle faite en bonne forme, elle est nulle de plein droit.
Et ce que les vivants eux-mêmes ne sauraient faire sur eux-mêmes et contre eux-mêmes, vous voudriez le faire faire sur eux et contre eux par les morts? Vous voudriez valider, justifier, légitimer l'aliénation de la liberté et de la volonté du Peuple de demain, par un acte irréfléchi, absurde, nul de plein droit de la volonté du Peuple d'aujourd'hui ! Voilà votre Souveraineté du Peuple et votre délégation ! C'est la Souveraineté des morts sur les vivants! Mystère pour mystère, j'aime autant, j'aime mieux le droit divin. La Souveraineté des morts sur les vivants c'est trop positivement et trop prosaïquement bête. Le droit divin, du moins, n'a pas de prétentions logiques, et l'histoire lui a fait en son temps une auréole.
Nous dirons donc, entre nous autres démocrates : deux et deux font quatre et ne sauraient pas plus faire trois et demi que quatre-cent-cinquante- sept ou tout autre nombre. Par la même raison on admet la Souveraineté du Peuple,
c'est-à-dire l'indépendance , l'autonomie absolue, permanente, inaliénable, imprescriptible du Peuple, os bien on ne l'admet pas du tout. Pas de terme moyen. La délégation est une impudente moquerie, un attentat honteux et déguisé sur la Souveraineté du Peuple, c'est-à-dire sa négation plus une hypocrisie.
Il n'y a donc, en réalité, que deux partis politiques en présence : ,
Des Aristocrates exigeant généralement une monarchie qui gouverne dans leurs intérêts ou, si Ton veut, dans leurs idées : ils nient la Souveraineté du Peuple, ou n'ont l'air de raccorder que pour l'escroquer par le procédé de la