‹ La solution ou le gouvernement direct du peupleChapitre 3 sur 9 · DÉLÉGATION · texte numérisé non relu

DÉLÉGATION

Et des Démocrates voulant que le Peuple, le Peuple universel, intégral, se gouverne lui-même.

tin.

Eh bien ! démocrates, nous allons voir chez nous quelque chose de plus curieux, de plus étrange, de plus phénoménal que ce qui vient de nous occuper chez les aristocrates : c'est que la démocratie, partant du principe de la Souveraineté du Peuple, de sa Souveraineté absolue et permanente, voulant très carrément qu'il se gouverne lui-même, depuis soixante ans qu'elle professe ce principe si radical, si net, si simple et si clair, qu'elle se bat pour lui, qu'elle verse son sang pour en conquérir la consécration, n'a cependant jamais fait elle-même et jamais, généralement, proposé autre chose que de l'aristoeratisme et du monarchisme !

En effet, toutes les fois qu'elle a été victorieuse, au lieu d'incarner son principe et d'en finir par cette incarnation sur laquelle, une fois faite, il eût été impossible de revenir, ne s'est-elle pas toujours dépêchée de se livrer elle-même à l'ennemi, au vaincu, en rétablissant de ses propres mains la forme despotique, en arrachant au Peuple le fruit de sa conquête et se dépouillant très benoîtement elle-même de sa victoire !

Qu'a fait depuis soixante ans la démocratie politique? qu'at-elle proposé? qu'a-t-elle réalisé quand elle a eu la victoire ?

En principe, en théorie, eu paroles, en abstraction, je vois bien toujours la Souveraineté du Peuple mise en avant î

Oui, mais en pratique, en exercice, c'est-à-dire en réalité, quoi, s'il vous plaît? qu'avons-nous fait? Toujours de la délégation ! rien que de la délégation, pas autre chose que de !a délégation ! C'est-à-dire, tout simplement, au nom de la Souveraineté du Peuple, l'enterrement formel de la dite Souveraineté! Voilà ce que la démocratie a fait, pas autre chose.

C'est-à-dire que cette délégation qui est l'escroquerie perpétuelle des légitimistes du droit national, des impérialistes et des orléanistes, a été la duperie perpétuelle de la démocratie politique.

Entre les démocrates voulant que l'exercice de la Souveraineté soit délégué, délégué à un président, à des consuls, à un directoire, à un comité, à une assemblée, à tout ce qu'il vous plaira, et les monarchistes en question, il n'y a qu'une différence, — une différence insignifiante et illusoire,-— celle du temps: nullement une différence de principe et d'essence.

Si le Peuple peut déléguer sa Souveraineté, l'exercice de sa Souveraineté (en fait, c'est tout un), c'est-à-dire l'abdiquer pour un an, pour deux ans, pour trois ans , pourquoi pas pour dix, pourquoi pas pour un avenir indéfini ?

Et je vais vous dire tout de suite une chose : c'est qu'un Peuple qui tient sa souveraineté et qui I'abdique, ne fût-ce que pour un an, est pris. On lui fait bien vite une constitution, des lois de circonstances, des organes légaux de sa Souveraineté, c'est-à-dire des chaînes et des gens pour les tenir. Une fois bridé, on le mène, on fait de lui tout ce que l'on veut, — pour peu du moins que Ton parvienne à s'entendre, ce qui, heureusement pour la démocratie, paraît aujourd'hui fort difficile.

Cela a été, cela est, cela sera, et ce sera bien fait que cela soit, tantque la démocratie n'aura pas su être autre chose ellemême qu'aristocratie et monarchisme. On nous fouettera, chers amis, tant que nous serons assez débonnaires pour couper, lier en paquet et fournir nous-mêmes les verges. Retenez cela. — Et je répète que ce sera bien fait et que nous serons ridicules, en sus, à nous en plaindre.

La révolution de I8Î8 éclate. Bien. Un gouvernement provisoire s'installe. Très bien.

La majorité de ce gouvernement provisoire et démocratique ne voulait pas proclamer la République... par respect pour la Souveraineté du Peuple !

Le Peuple de Paris, sentant que Souveraineté du Peuple et Monarchie sont deux termes qui s'accordent tout juste comme lumière et ténèbres, fait une pression sur son gouvernement. Celui-ci s'empresse enfin de proclamer la République, c'est-à-dire le gouvernement du Peuple en puissance et en acte. Parfaitement bien.

Mais voilà que la démocratie victorieuse, manquant de l'intelligence claire et pleine de son principe, s'abandonne immédiatement. Il ne vient pas à l'idée du Peuple que République et gouvernement du Peuple par le Peuple, exercice direct du gouvernement par le Peuple c'est synonyme î

On lui dit : « Le suffrage universel va créer un gouvernement définitif. » Le gouvernement provisoire bâcle une loi électorale, fixe un jour du mois d'avril pour les élections, et voilà le Peuple, Souverain en théorie, immense troupeau bêlant, en réalité, acceptant qu'il ne peut en effet exercer sa Souveraineté qu'EN la déléguant, ou, ce qui revient au même exactement, en l'abdiquant.

Le Peuple, le Souverain, va donc naïvement procéder à la nomination d'une Assemblée constituante, souveraine, c'est-à-dire d'un Monarque absolu à neuf cents têtes (et quelles têtes !) à terme non déterminé, mais, il est vrai, sous-entendu. Voilà la délégation !

A ce compte, le Peuple se reconnaît incapable d'exercer sa Souveraineté, et se la laisse confisquer. Croyant la fonder, il la fond, passez-moi le jeu de mot. Il rentre bel et bien en monarchie en se dounant un Souverain extérieur à lui. Et d'Assemblée en Assemblée, en moins de deux ans, on lui reprend, hélas! jusqu'à cet exercice de Souveraineté climatérique et dérisoire, consistant à se nommer de temps en temps de nouveaux Souverains! La loi électorale du 31 mai 1850 est là pour le dire.

Cette loi est-elle un malheur? Non, Dieu tout-puissant! Loin de là, c'est une leçon, une leçon nécessaire. Les démocrates la doivent bénir. Elle apprendra au Peuple, cette loi, que quand on a délégué sa Souveraineté à des Représentants, on n'est plus rien que les très humbles sujets desdits Représentants. Ceux-ci deviennent le Souverain de fait, et cela, quand bien même ils écrivent en tête de la Constitua

tion cette bonne plaisanterie : « Que la Souveraineté réside « dans l'universalité des citoyens et que nulle fraction du « Peuple ne peut, sans forfaiture, s'en attribuer Vexer - « cice. » Chose bouffonne! Toutes ces constitutions, occupées d'un bout à l'autre à organiser la Souveraineté en dehors du Peuple, à en conférer Pexercice à une infiniment petite fraction du Peuple, débutent toujours par cette déclaration ! Qu'on y voie du moins l'irrésistible puissance du principe de la Souveraineté du Peuple. On peut le torturer, l'étrangler, l'étouffer ou l'escamoter dans l'application, on ne saurait plus le nier comme base du droit. Il faut flatter et cajoler le lion pour lui rogner les ongles et le pouvoir enchaîner. C'est du moins un hommage rendu à sa force. Il est vrai aussi que le pauvre lion s'étant déjà laissé prendre cinq ou six fois à la même manœuvre, on peut dire qu'il est encore un peu... un peu débonnaire.

Oui, ceux qui ont en main la confection de la loi, — la confection de la loi avec laquelle on rend légale à volonté la suppression de toutes les libertés publiques, avec laquelle on fait tout ce que Von veut; qui disposent de la force armée; qui nomment à tous les emplois; qui décident souverainement de l'impôt, de la paix, de la guerre, de tout enfin... ceux-là, certes, sont lé Souverain! Et je voudrais savoir ce que le plus absolu des despotes leur pourrait envier? Ils ont, outre le pouvoir absolu, arbitraire, despotique, un air de légalité et un manteau de droit national, qui semblent rendre leur pouvoir absolu sur le Peuple parfaitement raisonnable et légitime.

Peuple, délègue donc ta Souveraineté! Cela fait, je garantis à ta Souveraineté le sort inverse de celui de Saturne : ta Souveraineté sera dévorée par la Délégation, sa fille.

La Souveraineté du Peuple qui s'exerce par des représentants n'est déjà plus qu'une ombre. Et comme cette ombre déplaît fort, on ne tarde jamais à en faire un crime. Ceci est de l'histoire. En prendra-t-on enfin bonne note?

Cependant la Souveraineté du Peuple est devenue, en fait de pouvoir, de gouvernement, de législation, le dogme de l'esprit moderne. C'est incontestable et avoué par les roueries mêmes des diverses troupes d'escamoteurs qui cultivent

nos trois ou quatre variétés de muscades monarchiques.

Or, aussi longtemps que ce qui est devenu le dogme de l'esprit moderne restera hors de la réalité; aussi longtemps que les explosions successives du droit seront suivies d'usurpations quelconques; aussi longtemps qu'il se formera des Souverainetés de fait, extérieures et contradictoires à la Souveraineté de droit, la société sera en révolution. La Souveraineté du droit et du dogme doit tendre toujours à renverser tous les gouvernements qui ne seront que des formes diverses de sa négation. C'est forcé. C'est donc la guerre sociale en permanence. Cette guerre, comme toutes les autres, plus que toutes les autres, n'est bonne pour personne.

Il n'y a qu'une voie pour en sortir, qu'une manière de rétablir la paix, c'est d'accorder le dogme et le fait. Et puisque nul ne peut nourrir sérieusement l'espoir de voir le dogme ancien ressusciter, il se faut décider à rendre le fait moderne conforme au dogme moderne. Puisque l'esprit nouveau brise tous les vieux vases, consentez à faire un vase nouveau pour l'esprit nouveau. Jusque-là, je le répète, vous n'aurez que des avaries... Mais je crois, Dieu me pardonne! que me voici cherchant à convertir nos adversaires. C'est une vieille habitude et, je le crains fort, du temps perdu.

Je dis donc à la démocratie qu'il faut qu'elle en finisse, que c'est à elle à faire sa besogne et que c'est très simple.

En quoi cela consistent- il?

A être d'accord avec elle-même, à être conséquente à son principe, à en vouloir l'application pure et simple, tout bonnement.

La démocratie demande que la Souveraineté du Peuple devienne une réalité, n'est-il pas vrai ?— Si le Peuple délègue sa Souveraineté, il I'abdique. La démocratie ne peut donc vouloir de la délégation sous aucune forme. Ce serait vouloir en même temps deux contraires.

Il faut donc que le Peuple exerce lui-même sa Souveraineté?—Oui. —Comment?— Comment? eh! parbleu, en l'exerçant! cela n'est pas difficile à comprendre...

Toute loi a un ou plusieurs principes. Le Peuple, dans ses communes, vote le principe de ses lois. Les voix sont comptées dans chaque section locale. Tout cela est public et authentique. On additionne les suffrages, et la volonté collective, réelle et directe du Peuple ou de la majorité est manifestée. Voilà la loi. Il n'y a plus qu'à la rédiger. C'est ce que fait

le ministère nommé par le Peuple, et qui se conforme à la volonté exprimée du Peuple, pour plusieurs raisons : d'abord parce qu'un ministère obéit naturellemenlau Souverain dont il dépend; ensuite parce que si le Souverain n'était pas content de son ministère, il en changerait à l'instant même ; enfin, parce que la rédaction qui ne serait pas conforme à la volonté manifestée du Peuple, ne serait pas acceptée par celui-ci et qu'il en faudrait faire immédiatement un autre. Voilà tout le grimoire.

Je ne me dissimule pas une chose : c'est que cela est beaucoup trop simple, beaucoup trop facile, pour ne pas paraître tout d'abord monstrueux, absurde, impossible et souverainement extravagant à tous les hommes d'Etat et à toutes les fortes têtes politiques. Moi-même, hélas! en ma qualité de tête pensante, n'en ai-je pas été scandalisé tout le premier, et n'ai-je pas répondu à la proposition par un sublime sourire, accompagné d'un fort significatif laissez donc! — Ces arguments vainqueurs, bien d'autres que moi les feront, et on ne s'en tiendra pas là.

Quoi qu'il en soit, et sans y répondre pour le moment, voici ce que j'ai provisoirement à dire aux fortes têtes :

Impossible, absurde, extravagant, monstrueux... et ceot autres qualifications du même genre, soit! Mais acceptez du moins de deux choses l'une :

Ou I'expression de la Volonté propre du Peuple ;

Ou une délégation quelconque de sa Souveraineté, et des gens chargés de vouloir pour lui.

Dans le second cas, le Peuple ne se gouverne plus luimême. On le gouverne. Cet on sera tout ce que vous voudrez, excepté lui. Donc, si la manifestation de la volonté propre du Peuple dans ses affaires est impossible, absurde, extravagante, alors c'est que le gouvernement du Peuple par lui-même, c'est-à-dire la Démocratie, est une impossibilité, une absurdité, une extravagance. Il n'y a pas de milieu.

Je préviens que ceci est un étau, un étau dont les deux joues serrent fort et que l'on n'en sortira pas, quoi que l'on tente. Aussi inviterai-je à examiner les joues de l'instrument et la vis qui les serre avant de s'y engager. — Mais continuons à causer et laissons l'étau pour le moment.

Quand on discute une question sérieuse, il faut s'interdire ces mauvais refuges que l'on cherche quelquefois dans une certaine altération du sens des mots. Lorsque nous parlons de la délégation* nous entendons la délégation telle qu'elle a toujours été pratiquée dans l'ordre politique. C'est un fait absolu, une aliénation complète de la volonté de l'électeur dans la personne de son prétendu représentant. Un mandataire, dans le langage ordinaire, exécute ce que le mandant veut, spécifie. En politique, ce n'est plus cela. Le mandataire fait cequ'il juge à propos. Quand le Peuple a nommé ses prétendus mandataires, il se trouve avoir nommé ses Maîtres. Ces maîtres nommés, i! est pris. On lui présente un traquenard; on l'invite à y mettre le pied , il l'y met, et quand il est pincé, on lui dit qu'il a exercé sa Souveraineté et qu'il n'a plus rien à faire qu'à obéir à la loi sacrée qu'on va lui confectionner. Ce sera, lui affirme-t-on, sa volonté à lui-même. En effet, ne sera-t-elle pas l'œuvre de ses mandataires?

Le gouvernement provisoire, en convoquant une assemblée nommée par le suffrage universel, a cru très certainement rendre enfin au Peuple français l'exercice de sa Souveraineté. Voyons cependant à quoi celase réduisait. J'analyse:

« Peuple français, dit le gouvernement provisoire, la ré- « volution a fait table rase du passé politique , des gouver- « nements d'oligarchie et d'usurpation. Tu vas entrer en- « fin dans l'exercice de ta Souveraineté, tu ne relèves plus « que de ta propre volonté, tu vas te gouverner toi-même.

« En conséquence :

« Le 23 avril prochain, tous les citoyens âgés de 21 ans, « ayant six mois de domicile, se réuniront par collège de dé- « partement, et nommeront, dans chaque département, au « prorata du chiffre de sa population, neuf cents représen- * fants. »

Bon, et que seront ces représentants?

«Ces représentants feront ta Constitution. Ils seront le «gouvernement, le pouvoir, la loi. Ce qu'ils décréteront « sera ta règle. »

Traduisons :

«Peuple français! tu es le Souverain; tu as conquis la i majorité. Tu vas désormais te gouverner toi-même.

« Les lois, les actes du gouvernement, ne seront plus que « ce qu'ils doivent être, l'expression de la volonté même « d'un Peuple libre.

«En conséquence :

« Le 23 avril prochain, tu auras à nommer neuf cents ci- « toyens pour te représenter. Ta Souveraineté s'exerce ce «jour-la pendant le temps nécessaire pour faire tomber un « morceau de papier dans une boîte. Cela fait, elie ira dor- « mir jusqu'à ce qu'on vienne la réveiller... à moins, toute- «fois, que, pendant son sommeil, on ne l'étrangle ; mais, ne « prévoyons pas ce pénible accident.

« Tes neuf cents représentants nommés, sois bien tranquille, « tu as des maîtres, comme devant. Ils vont te faire des lois « dont pas une, peut-être, si on la présentait à ta sanction, « n'aurait ton consentement. Elles n'en seront pas moins , « pour toi , obligatoires. Ne seront-elles pas l'émanation de « ta propre volonté, l'œuvre de tes propres mandataires, et « ta gendarmerie, ta propre gendarmerie, ne sera-t-elle pas « là pour te forcer à leur être docile? Quoi que fassent ces «neuf cents citoyens vertueux, que tu ne connais générale- «♦ ment pas le moins du monde, quoi qu'ils t'imposent, allas- « sent-ils dans leur constitution ou dans leurs lois électo- « raies jusqu'à t'enlever le droit de te nommer ultérieure- « ment d'autres maîtres, tu devras te tenir pour heureux, « content et surtout libre , Souverain et gouverné par toi- « même. Ne leur auras-tu pas, en effet, délégué ta Souve- « raineté?»

Le Peuple, je ne sais pas de mot meilleur, coupe dedans. Fier d'être souverain, il marche, le jour dit, aux boîtes électorales. Il y dépose son vote, et voilà sa Souveraineté dans des tirelires dont il n'a plus la clef. Le voilà remis sous le joug. Ce souverain dépend d'une volonté extérieure à la sienne. Les partis aristocratiques et monarchiques n'ont plus désormais qu'à faire jouer leurs influences. On leur a rendu leur forme, leur instrument. On a refait et remis au Peuple une bride. Il n'y a plus qu'à s'en saisir, c'est-à-dire à s'emparer de la majorité. C'est bientôt fait. Le dos du Peuple a retrouvé un cavalier éperonné et tenant cravache. Et marche Populus ! marche donc, tu es souverain !

En février, la spontanéité du Peuple lait éclater, en un

jour, toutes les libertés politiques. Il ne faudra pas six mois au gouvernement soi-disant représentatif de la volonté du Peuple pour les lui reprendre toutes et le charger d'un poids plus lourd d'impositions et de lois compressives !

C'est évident : dès que ce n'est plus qu'un très petit nombre qui tient le gouvernement, il y a bientôt une coterie représentative d'un parti, ou une coalition de coteries, qui devient maîtresse. Alors elle est, de fait, le gouvernement, et pour défendre le gouvernement, c'est-à-dire sa domination, il lui faut des lois de compression. C'est ce qu'on ap« pelle sauver le gouvernement, sauver le pays, sauver la République, sauver la société; on ajoute même la religion, la famille, la propriété, etc. : la sauce en est meilleure.

Depuis trente ans, nos assemblées législatives n'ont guère fait autre chose que de sauver le pays, c'est-à-dire de faire des lois de compression et de répression, c'est-à-dire de se donner des armes pour défendre le gouvernement de leur parti, contre les agressions des autres partis qui, naturellement, veulent sans cesse, eux aussi , s'emparer du gouvernement du pays, toujours pour sauver le pays, cela va sans dire.

Que si, cependant, le pays se mettait une bonne fois à faire ses affaires, à être son propre gouvernement, s'il s'affranchissait une bonne fois de la bride, m'est avis qu'il n'aurait pas besoin d'un grand appareil de lois pour se défendre, pour se sauver, et que, par cela seul qu'il deviendrait son propre législateur, les neuf dixièmes du travail législatif que font d'çrdinaire les assemblées seraient économisés comme parfaitement superflus.

Si le gouvernement provisoire eût été conséquent avec ses prémisses, il n'eût point dit au Peuple français : « Pour « exercer ta Souveraineté, tu vas te dépêcher de l'abdiquer « entre les mains d'une petite cohue d'élus réunis de tous « les bouts de la France. »

Il eût dit à ce Peuple :

«En faisant table rase des usurpations antérieures, la ré- « volution a anéanti toutes les lois de répression que ces « usurpations avaient échafaudées pour se défendre et lier le « Peuple.

N «En proclamant la liberté de la presse, le droit de réu« « mon, d'associatiou, d'enseignement, etc., nous procla- « nions que le Peuple est rentré dans ses droits, des droin « indispensables à l'exercice de sa Souveraineté*

« Le gouvernement appartient au Peuple. Le Peuple ne « doit plus s'en dessaisir.

« En conséquence, nous n'inviterons point le Peuple à « déléguer sa Souveraineté à des mandataires arbitres de « son sort, c'est-à-dire à de nouveaux maîtres, qui, sous « prétexte de le représenter, et de lui donner une Consti- « tntion et des lois conformes à sa volonté, lui imposeront, « en réalité, fatalement, leur volonté à eux, c'est-à-dire une « nouvelle servitude.

« Le Peuple universel est le seul pouvoir, le seul Souve- « rain, par conséquent le seul législateur.

« Il fera seul ses lois, ou, s'il lui convient de les faire pré- « parer par des mandataires, ces mandataires ne seront ja- « mais un pouvoir, à plus forte raison un pouvoir exté- « rieur a lui. Les projets de loi, préparés et proposés par « ceux-ci, ne seront lois que par la sanction du Peuple uni- « versel.

«Il est temps d'en finir avec les révolutions, c'est-à-dire « avec les gouvernements d'usurpation, avec les dynasties, « avec les partis. Cela ne se peut qu'en submergeant les « partis dans la nation. La volonté collective du Peuple est « la seule loi que le Peuple puisse tenir pour légitime et re- « connaître. Et ce n'est pas comme gouvernement de révolution, mais comme membres du Peuple nous-mêmes, « de notre propre droit d'hommes et de citoyens français, « que nous proclamons ces grands principes. Le Peuple uni- «♦ versel est le législateur naturel du Peuple : chaque citoyen « a le droit de n'en pas reconnaître d'autre. Tel est le « dogme moderne du droit politique ; l'esprit vivant de la « société nouvelle.

« L'Assemblée nationale, c'est donc la nation tout en- « tière.

« Et comme la nation ne se peut réunir en une seule « assemblée, elle se formera en sections dans chaque loca- « lité.

«La loi est un contrat intervenant entre tous les mem- «* bres de la société. Elle ne saurait, sans instituer une inia que servitude, être obligatoire pour ceux qui auraient élé

m repoussés de la formation de ce contrat. En conséquence, « tous les Français majeurs des deux sexes font, de plein « droit, partie des sections où est leur domicile.

« Les sections voteront en même temps, par toute la « France, sur chaque proposition mise à Tordre du jour de « la nation. Les suffrages totalisés manifesteront la volonté « du Peuple français.

« Cette manifestation sera la loi.

« Les sections se constitueront régulièrement le tO mars « 1848 par toute la France en formant leurs bureaux à Fé- « lection.

« Nous, ministres provisoires du Peuple, investis par la « nature des choses d'une initiative temporaire, nous pro- « posons au Peuple français de décréter dans les séances des « (tels et tels jours) :

«I. La loi est l'expression de la volonté collective et di- « recte du Peuple, représenté par tous les nationaux ma- « jeurs.

«II. La presse (mode de communication de la pensée « publique avec elle-même ) est affranchie de toute en- « trave, cautionnement, timbre, et servie gratuitement par « les postes nationales.

« III. L'imprimerie et la librairie sont libres.

« IV. Les citoyens ont le droit de former toutes espèces de « réunions ou d'associations*

« V. L'enseignement est libre.

«VI. Toute proposition réunissant 500 mille suffrages sera « réputée prise en considération par la nation et mise à son * ordre du jour.

« VII. Sauf les cas d'urgence, il s'écoulera au moins un « mois entre la mise à l'ordre du jour et le vote de la pro- « position.

« VIII. Toute proposition relative soit à l'ordre du jour, « soit à la révocation du ministère du Peuple, sera réputée « d'urgence.

« IX. Le ministère du Peuple rédigera la loi conformé- « ment aux principes votés par le Peuple. »

Si le gouvernement provisoire eût fait cela, rien que cela, au lieu de présenter à la Souveraineté du Peuple l'impasse, je répète le mot à dessein, le traquenard de la délégation, il eût en réalité, et pour la première fois dans le monde moderne, mis la Souveraineté du Peuple en exer-

eice, eu fonction, en vie. Il eût remonté ainsi à la source du droit, de la légitimité ; il eût résolu ce formidable problème du pouvoir démocratique, qui fermente depuis trois cents ans dans les flancs de nos sociétés, et clos l'époque révolutionnaire ou volcanique de l'ordre nouveau.

On ne dira pas, je pense, que ceci n'était pas faisable. Rien n'était plus facile. Les sections se fussent constituées au jour dit sur tout le territoire de la République, et en trois ou quatre séances les neuf propositions eussent été votées.

Je demanderai d'abord ce que fussent devenus les haillons légitimes des vieux partis monarchiques en présence de cette légitimité-ci ?

Dès que la nation eût compris, par l'expérience de quelques votes, qu'elle pouvait facilement décider elle-même de son sort, régler directement toutes ses affaires importantes, dès qu'elle se fût sentie réellement majeure et souveraine, en exerçant formellement elle-même sa souveraineté, je demande comment l'idée eût pu venir à quelqu'un d'espérer la faire rentrer en tutelle, en minorité, de lui proposer d'abdiquer, de déléguer son droit ? Cette simple expérience eût été une révélation. C'en était fait des friperies politiques. Ce que nous connaissons sous le nom de parti, c'est-à-dire ces diverses agrégations d'intérêts aveugles, d'étroits préjugés, cristallisées autour de quelque forme de la servitude, étaient brisées, réduites en poussière. C'était la consommation des cadavres.

Ces cadavres, le gouvernement provisoire, en jetant la Souveraineté nationale dans le trou de la délégation, les a ressuscités. Nous avons déjà remarqué en effet que, dès que la Souveraineté nationale s'abandoune, se délègue, la nation rentre immédiatement sous un gouvernement extérieur à elle, c'est-à-dire sous un instrument de domination dont nécessairement quelque influence partielle se saisira. La Souveraineté passant de tous à neuf cents, ou tel autre petit nombre que vous voudrez, les partis n'ont plus qu'à manœuvrer pour conquérir la majorité. En se retirant, la nation laisse à découvert la grève gouvernementale et les parasites l'envahissent. Eh! comment voudriez-vous qu'elle gouvernât quand elle^est absente? Quoi! les hommes de la

Souveraineté du Peuple exigent eux-mêmes que le Peuple1 donne sa démission, qu'il rentre en léthargie politique, et ils trouvent étonnant que les partis rentrent en exercice! Vous avez deux mois de victoire, vous les employez à refaire une bride au peuple; et la bride remise en place, vous vous étonnez que d'autres cherchent à s'en saisir, et que les plus agiles s'en emparent ! La délégation , c'est la bride , c'est la monarchie. Démocrates, vous avez fait de la monarchie

comme M. Jourdain faisait de la prose Je dis ceci sans

récrimination; je n'en aurais pas le droit, n'ayant pas plus pensé que vous-mêmes et que le gouvernement provisoire à cette solution si simple, si naturelle du problème de la Souveraineté du Peuple, qui consiste, pour que le Peuple se gouverne lui-même, à le laisser se gouverner lui-même ! Puisons dans nos erreurs des leçons pour l'avenir.

La décision du gouvernement provisoire qui eût mis la France en possession d'elle-même submergeait donc les par- Us monarchiques.

On peut se demander quelle eût été, en face de cet acte, l'attitude des hommes révolutionnaires.

Je dis que les plus ardents, les plus volcaniques eussent été calmés net.

Ce qui, à toutes les époques, a causé les violences sincères ou servi de prétexte plausible aux violences ambitieuses , c'est la crainte , toujours fort légitime on en conviendra puisqu'elle a toujours été justifiée, que la révolution fût escamotée, et le peuple, en fin de compte, frustré de sa victoire.

Les hommes des clubs, les chefs des barricades, ceux que l'on a appelés les Rouges, ne voyaient certes que de mauvais œil, en mars et en avril, approcher une assemblée constituante. Un instinct, des mieux fondés, les avertissait que la révolution démocratique et sociale, loin d'y trouver son port, y toucherait sur un premier écueil.

Cependant, malgré les craintes aussi vives que justes de la partie la plus inquiète, la plus susceptible de la démocratie, nulle opposition sérieuse ne fut faite à la réunion d'une assemblée nationale issue du suffrage universel.

L'idée de la législation directe n'était venue à personne, encore moins avait-elle été produite. En l'absence de ce,

mode de manifestation de la volonté nationale, la représentation par voie de suffrage universel paraissait la seule issue* Eh bien ! ces violents, ces rouges, ces hommes de crime et de sang, comme disent les petits folliculaires et les grands orateurs de la réaction, ces hommes qui étaient les maîtres de Paris, qui sentaient profondément, quoique sans analyse, que la Souveraineté nationale et la souveraineté d'une assemblée nationale n'étaient pas choses identiques, qui ne doutaient guère, dans le for intérieur, que la seconde n'eût bientôt dévoré la première et désarçonné la démocratie, ces hommes, — tant est forte sur les âmes démocratiques non pas seulement le droit démocratique dans sa majestueuse toute-puissance, mais la simple image, l'ombre seule de ce droit! — ces hommes laissèrent venir sans opposition rassemblée à Paris. Bien plus, il s'inclinèrent, le 4 mai, devant elle et saluèrent d'un immense hommage, en elle, le Droit souverain du Peuple qu'elle semblait représenter.

C'était la seule forme connue du Droit! je le répète, malgré les voix intérieures qui leur annonçaient la défaite, cette forme qu'ils sentaient contenir la contre-révolution vivante, ils la respectèrent parce qu'elle paraissait être la forme du droit.

L'assemblée Constituante est aujourd'hui du domaine de l'histoire : on peut parler avec liberté. Je dis donc carrément qu'au 15 mai elle était jugée; — jugée par le sentiment populaire et jugée juste. Ces onze grands jours qu'elle avait passés, sous la présidence flasque de Bûchez , à discuter la moitié d'un mauvais règlement, prouvaient qu'elle était à dix mille mètres au-dessous du niveau des circonstances intérieures et extérieures. Le parti de l'ancien National avait l'hégémonie de cette réunion hybride. Rien ne sortait de cette assemblée, et au son qu'elle rendait la démocratie entendait bien qu'il n'en devait rien sortir, — rien du moins de grand, de large , de fécond , de vraiment démocratique. C'était un mulet. Le signe de la stérilité éclatait sur son front. Le gouvernement provisoire expiait, en agonisant dans la commission exécutive marquée pour tomber bientôt dans le sang, son défaut d'initiative et de fibre démocratique. Le petit nombre d'hommes d'idées, perdus dans cette assemblée, s'y sentaient pris comme dans une boîte et y étouffaient.

Honnête dans le plus grand nombre de ses membres, mais impuissante, incertaine, timQrée dans son ensemble? et toute

prête a tourner eu colères contre la Démocratie et le Socialisme son incapacité notoire à résoudre le problème démocratique et social qu'elle avait confessé à la face du Peuple dans toutes ses candidatures, elle dut tomber et tomba, en une semaine, dans le despect du Peuple. L'instinct démocratique reconnaissait qu'il ne s'était pas trompé. Cela fit le 15 mai.

Eh bien! — et c'est pour ceci que je fais l'histoire vraie du 1 5 mai , — je constate que ce 1 5 mai n'a été cependant qu'une poussée, un effet d'entraînement et d'exaltation vertigineuse subit, sans préméditation de la part de ceux mêmes qui l'ont accompli ; que l'immense majorité de la démocratie l'a caractérisé de coupable extravagance, et que l'abandon où se sont trouvés les auteurs, je dirai même les auteurs malgré eux de cette échauffourée, demeure comme un éclatant hommage au droit national universel! Cet abandon et ce blâme ont manifesté le respect de la démocratie pour une forme de ce droit, illusoire pourtant en elle-même, et dont le contenu vivant lui inspirait déjà plus que de la défiance.

Les républicains avant 1848 estimaient tous très légitime de se défaire par un heureux coup de main d'un gouvernement de privilégiés, d'une charte et d'une monarchie bâclées en 36 heures par 223 députés que le corps des censitaires de la Restauration n'avait pas même nommés ad hoc. Or, depuis l'installation du suffrage universel, même après que sa première et surtout sa seconde épreuve eurent si mal tourné pour la démocratie, les républicains, même ceux vieillis dans les conspirations , ont professé le respect pour l'expression quelle qu'elle fût , quelque égarée qu'elle leur parût, de la volonté nationale. Ils ont condamné hautement toute pensée d'insurrection, quels que pussent être les actes du gouvernement, pourvu que le gouvernement respectât lui-même la Constitution et la source nationale où il puisait sa légitimité, le suffrage universel. Attendant tout de l'éducation de ce suffrage, ils respectaient le droit dans sa forme connue.

Je suis donc fondé à dire que si gouvernement provisoire eût consommé le principe démocratique en prenant la souveraineté et son expression dans la volonté directement manifestée du peuple universel, les partis monarchiques eussent été engloutis dans la masse nationale et, du même coup, le grand parti démocratique satisfait et par conséquent calmé. Les plus rouges fussent devenus les plus amis de

y ordre démocratique, une fois cet ordre fondé, incontestablement fondé.

Et les socialistes! m'entends-je dire; ces abominables rêveurs qui veulent détruire la famille, la propriété et boule* verser la société, vous ouvrez le champ national à leurs détestables fureurs!

Je voudrais qu'il fût possible de caractériser plus poliment cette objection : c'est une sottise. Le champ national sera, ce me semble, assez bien gardé, quand il sera gardé par le propriétaire qui est la nation.

Eh! bon Dieu, pauvres gens que la peur aveugle, sachez donc que s'il y a une chance pour que vous tombiez un beau jour sous le coup de quelque socialisme, ce ne pourrait être précisément que par l'existence même et par la vertu du gouvernement extérieur et supérieur à la nation. Dès que cette machine de domination , en effet, dès que cette bride est là et qu'elle peut passer, comme cela se voit si fréquemment, des mains d'une coterie à celles d'une autre, on conçoit que tel parti socialiste se puisse flatter de la tenir un jour et de s'en servir.... c'est-à-dire de gouverner, d'exercer la dictature au profit de son idée, d'imposer son système à la nation , de par la loi, puisqu'il ferait la loi.

Et remarquez, bonnes gens, que ce cas échéant, pour que la nation ne subît pas ce socialisme en possession du gouvernement, il faudrait précisément qu'elle eût recours à elle-même, à sa spontanéité propre;, il faudrait qu'elle tirât d'elle-même un effort supérieur à la pression de cette machine gouvernementale forte de 400 mille baïonnettes, de 500 mille fonctionnaires, et du cortège de toutes les lâchetés violentes qui se rangent toujours à la queue du gouvernement ! Bien loin donc que l'exercice vrai, franc, direct de la souveraineté ou de la spontanéité nationale, — c'est tout un, — livre la société désarmée à la dictature d'un parti socialiste ou de tout autre parti, la séparation de ces deux termes, société et gouvernement, ouvre seule carrière à ces sortes d'entreprises.

Représentez-vous, en exercice, le gouvernement delà nation par la nation.

Toute proposition, politique ou sociale , est renvoyée devant les assises nationales.

Pour être prise en considération seulement, il lui faut déjà l'appui de 500 mille suffrages, — un chiffre plus élevé peut-être si le peuple, à la pratique, trouvait ce chiffre insuffisant pour s'opposer au débordement des propositions absurdes ou non encore arrivées à maturité: c'est un point du règlement de l'assemblée universelle.

Et après la prise en considération, le vote dans une assemblée de 16 millions de votants inscrits! De quel parti, de quelle secte, c'est-à-dire de quelle fraction, bonnes gens, auriez-vous donc peur?

Mais je sors toujours de mon programme. Il était convenu que je ne parlerais qu'à la Démocratie, et la Démocratie n'a pas besoin d'être rassurée contre elle-même. N'importe! Si l'on parvenait, en creusant la question, à gagner du monde dans les rangs opposés, ce serait chose heureuse. D'ailleurs, la masse flottante est toujours là. Continuons donc librement notre étude.

J'ai démontré qu'en présence d'une nation de 34 millions d'hommes, exerçant régulièrement et directement elle-même sa souveraineté, en face de ce droit, primordial comme la substance, absolu comme la raison, clair comme la lumière, légitime comme deux et deux font quatre, les dogmes usés des vieux partis aussi bien que les prétentions dictatoriales des idées nouvelles s'abîment et disparaissent. Quand un peuple a rappelé à lui le maniement de sa volonté législative, nulle fraction, vieille ou jeune, caduque ou robuste, ne saurait songer à le lui ravir. C'est l'évanouissement de toutes les factions, leur engloutissement.

Tant que ce peuple, au contraire, comme une masse inerte, est mû par une machine gouvernementale extérieure à lui, dont chaque parti peut se servir pour imposer à la nation sa loi, le combat acharné de ces partis, les intrigues, les coups d'État et les révolutions sont nécessairement à l'ordre du jour.

Cette compétition est naturelle. Je dirai plus, elle est légitime. Si l'on croit à ses idées, en effet, et que la nation se gouverne elle-même, on cherche à la convaincre. On fait de la propagande. Mais si la nation se laisse gouverner, on doit chercher à enlever la machine gouvernementale à ceux qui l'appliquent aux idées opposées à celles que l'on croit

bouues, pour la mettre au service de celles-ci. Ou fait alors de l'intrigue, de la bataille, de la compétition politique.

Dans un cas, lutte des idées pour conquérir l'adhésion des esprits;

Dans l'autre, combat des partis pour s'emparer de la machine de domination.

Et comme nous vivons dans des temps où nul parti ne saurait imaginer que les autres lui cédassent jamais le pouvoir et ne travaillassent à le démolir quand il les domine, il est clair que la société sera en révolution permanente, en guerre patente ou latente, tant que la nation, consommant enfin le principe démocratique, ne reprendra pas elle-même le maniement de sa volonté, le gouvernement de ses affaires.

Amis delà sécurité, de la stabilité, cherchez bien, cherchez de tout côté, et si en politique vous trouvez ces biens que vous désirez quelque part ailleurs qu'au bout de la route où l'humanité marche si visiblement depuis trois siècles, veuillez nous en aviser. Mais vous perdrez votre temps. Liberté de tous, égalité de tous, souveraineté de tous exercée par tous, réalisation absolue du droit, tel est le terme. Impossible d'empêcher le monde moderne d'y tendre. Pourquoi donc retarder la marche, puisque vous n'aurez jusquelà que la bataille furieuse des partis pour le monopole du pouvoir, et toujours l'assaut donné par les exclus et par le droit démocratique à celui qui se trouvera momentanément en possession ? Prolonger le provisoire , l'instabilité , la guerre, est-ce bien habile à vous, surtout quand il est certain que'malgré tout on verra la fin... et que plus vous aurez mis d'obstacles à cette fin, plus vous vous la serez préparée mauvaise?...

J'ai dit que le Peuple français est désormais ingouvernable autrement que par lui-même.

Je ne discuterai pas en détail la possibilité de son gouvernement par l'un quelconque de nos partis monarchiques. La formule de dynamique politique qui ne donne, pour le gouvernement de chacun de ces partis, qu'un équilibre instable, suffit à la démonstration. Je la reproduis : ±

— oo —

« Capables de se coaliser momentanément contre la dé- « mocratie et le socialisme, les vieux partis ne sauraient « s'entendre sérieusement entre eux ou se subordonner sin- « cèrement à l'un d'entre eux. Ils auront d'ailleurs incessamment contre eux la puissance du droit collectif, et des « intérêts populaires qui se développent invinciblement « dans le monde moderne. » Voilà la formule. Elle est assise sur la logique et sur l'histoire.

Ce qu'il s'agit de montrer maintenant , c'est qu'aucun parti démocrate ou socialiste ne saurait non plus, lui-même, exercer le gouvernement du Peuple français.

Je vais, pour embrasser tous les cas, supposer qu'un accident politique, comme on en voit tant, a débarrassé la France du gouvernement de la réaction. Naturellement, celle-ci s'aplatit, comme en Février. Je vais plus loin : j'admets que la démocratie triomphante a, cette fois, par raison de précaution, exporté toutes les notabilités réactionnaires et que, en sus, par voie de représailles, et pour n'être pas entravée dans l'œuvre de l'organisation démocratique et sociale, les droits politiques de tous les citoyens connus, dans chaque localité, comme ayant secondé les mesures de la ligue contre-révolutionnaire, sont suspendus jusqu'à nouvel ordre. Je fais ainsi, par hypothèse, à la démocratie sociale, la partie la plus facile, je lui mets toutes les cartes en mains.

Eh bien! dans cette occurrence, si le principe démocratique du gouvernement du pays par lui-même n'est pas appliqué, je dis que la nouvelle victoire ne sera bientôt que le plus déplorable et le plus misérable des avortements... et je le prouve.

Un groupe de chefs démocrates socialistes est au gouvernement, et les ennemis de la Démocratie sont paralysés.

Ou ce gouvernement entendra, sous prétexte de nécessité révolutionnaire, exercer pendant un temps plus ou moins prolongé la dictature ;

Ou bien, dans le plus bref délai, il convoquera une assemblée nationale souveraine et nommée exclusivement par les électeurs démocrates.

Je dis que l'un ou l'autre de ces gouvernements se verra immédiatement assailli par des difficultés insurmontables.

Je laisserai, si l'on veut, tous les embarras ordinaires des crises de ce genre et notamment ceux du Trésor.

Le gouvernement aura sur les bras la question sociale. Cela suffit à ma thèse.

La question sociale, à l'existence de laquelle on refusait de croire avant Février, a fait sur la scène du monde, à cette date, une apparition assez formidable.

Je demande quelle comparaison se pourrait établir entre cette première apparition et l'explosion qui éclaterait dans les circonstances que je suppose?

Ce ne seraient plus les prolétaires de Paris, de Lyon, de quelques grandes villes : ce seraient les innombrables phalanges des prolétaires des villes et des campagnes de la France entière, aujourd'hui dûment socialisés, n'entendant pas qu'on escamote cette fois la question, et demandant au gouvernement démocratique et social l'accomplissement du socialisme, c'est-à-dire, pour abréger : plus de misère !

Il n'y a pas à dire ! Un gouvernement démocrate socialiste n'aurait pas, comme la réaction, la ressource de répondre au Peuple en lui présentant 400 mille baïonnettes.

Plus de misère ! Voilà le premier point du programme socialiste du Peuple. Il y en a encore d'autres. Mais, toujours pour simplifier, celui-là me suffit. J'admets encore que le Peuple mette de nouveau trois mois de misère au service du gouvernement démocratique et social en exercice. Que fera ce gouvernement? Comment s'en tirera-t-il? Comment résoudra-t-il le problème?

Ohl je sais fort bien qu'il ne manque pas de réponses à ma question. H y a, je veux le croire, bien des plans de gouvernement révolutionnaire et de réorganisation sociale du pays, tout prêts dans bien des poches. Mais c'est justement là le malheur.

L'unité s'est faite autour du mot Socialisme, cela est certain. Adopté comme drapeau commun, il signifie pour tous : nécessité d'un Ordre social nouveau. On est encore, je l'avouerai, assez d'accord sur les résultats généraux que doit produire cet Ordre Nouveau : Liberté, Égalité, fraternité, solidarité, aisance universelle par le travail, éducation générale, etc., etc. Je pourrais allonger la liste. Mais que sera cet Ordre capable de tous ces résultats ? Quelle organisation donner a la société et comment la lui donner? — Ici raccord cesse. Les ateliers sociaux, les divers cornmunis mes, la Triade, rAri-Archin, le Phalanstère, la Gérance des sociétés en commandite appliquée au Gouvernement, et tous

Jes soeialismes, peu connus ou inconnus, des socialistes qui n'en ont guère ou qui n'en ont pas et qui ne s'entendent pas mieux entre eux pour autant, certes tout cela, sous les noms de Louis Blanc, de Cabet, de Pierre Leroux, de Proudhon, de Considérant, de Girardin, de Ledru-Rollin, de Blanqui, de Michel de Bourges, enfin de toutes les étoiles de première ou de seconde grandeur qui brillent au centre de quelqu'une des nombreuses constellations démocratiques et sociales de notre temps; tout cela, dis-je, ne paraît pas encore disposé à faire bien bon ménage. Même devant l'ennemi le ménage est fort mauvais. Que serait-ce après la victoire ?

Après la victoire ! Y a-t-on bien songé ? Quoi ! les antagonismes se sont si outrageusement développés que les idées, de simples idées, de simples spéculations de la pensée, se mordent, se déchirent à belles dents devant l'ennemi commun! Et, dans des circonstances révolutionnaires, quand l'ennemi serait vaincu, quand il s'agirait de s'arracher le Pouvoir pour arriver a l'acte; quand il s'agirait ou de réaliser son système ou de subir le joug des systèmes adverses, on espérerait quelque accord ! Mais c'est demander le calme à la tempête ! c'est demander à l'huile d'éteindre le feu, au tonnerre de roucouler des pastorales !

Je dis, moi, que les combats de la Gironde et de la Montagne, des dantonistes, des hébertistes, des robespierristes, des thermidoriens, ne seraient que de l'eau de rose à côté de ce que réserverait au socialisme la guerre de compétition qui s'engagerait entre ses éléments, si le pouvoir démocratique qui est, par définition même, le pouvoir de tous, devait tomber encore sous le monopole de quelque fraction.

Les événements se succèdent, mais le passé est passé. Il ne se refait pas. Nous ne sommes plus en février 1818. Les antagonismes, c'est un fait qui flambe, se sont prodigieusement déyeloppés dans les éléments virtuels du monde nouveau. La démocratie et le socialisme ont aujourd'hui leurs divisions, leurs partis, leurs pôles contraires. Ces éléments sont en chaos. C'est l'histoire de toute genèse, la préface de toute création. Chacun de ces éléments, comme idée, dans la nation et devant la nation, est parfaitement légitime. Qu'il y fasse son travail, c'est son droit et c'est son devoir. Mais chacune do ces forces aussi devient souverainement illégitime et mmle (par bonheur!) toutes les autres contre elle.

dès qu'elle veut devenir despotique, s'imposer, faire, par voie d'autorité, la société à son image.

Donc, il ne faut pas ici se coiffer d'illusions : le lendemain du jour où la démocratie sociale aurait triomphé d'une manière quelconque chez nous, on ne retrouverait plus dans ses rangs l'accord, la patience, la subordination volontaire que le gouvernement provisoire de 1848 y a rencontrés. Il n'y faut plus compter.

La dictature révolutionnaire d'aucun élément partiel n'est donc possible. Elle serait immédiatement entourée d'abîmes et de flots furieux. Je sais que la démocratie abonde en héroïques dévouements. Je ne doute donc pas qu'il ne se trouve, en face de ces périls, fussent-ils bien prévus, nombre de Codrus décidés à les affronter, nombre de Décius tout prêts à se jeter dans le gouffre béant pour sauver la démocratie et la France, On se disputerait par dévouement la dictature révolutionnaire, se présentât-elle sous la forme d'une barre de fer rouge. Malheureusement le sacrifice serait stérile. Le pouvoir dévorerait iraproductivement tous ses martyrs en un clin d'œil...

C'est que nous sommes dans un temps où la Démocratie et le Peuple ne sauraient se sauver et triompher que par euxmêmes.

Le Peuple est majeur. Blancs, bleusou rouges, il ne souffrira plus de tuteurs. Voilà ce qu'il faut comprendre et ce dont tous les démocrates doivent se réjouir.

Quand les masses étaient indifférentes, passives, inertes, elles étaient gouvernables par en haut. C'était le beau temps des monarchies , des théocraties, des aristocraties. Quand les masses pensent, quand elles sont devenues aciives, spontanées, quand elles ont des opinions, des volontés, des passions, elles sont alors des forces vives, libres, autochthones ; elles ne peuvent plus se subordonner, obéir, dépendre. C'est leur avènement. La loi dès lors ne peut plus être autre chose que l'expression même de leur pensée, de leur intérêt, de leur volonté collective. Or, ceci, c'est précisément la démocratie. Les hommes d'un sentiment démocratique très chaud, très dévoué, qui voudraient se substituer au Peuple universel pour le sauver, pour faire ses affaires au lieu de le laisser faire ses affaires et se sauver lui-même, violeraient de facto leur propre principe. Leur erreur, pour bien intentionnée qu'elle fût, n'en serait pas moins une usurpation monstrueuse. Ils en seraient immédiatement punis.. .#

La domination dictatoriale de l'un quelconque des éléments de la démocratie et du socialisme est désormais impossible.

Leur accord dans une dictature révolutionnaire où ils seraient tous représentés par leurs chefs aurait-il quelques chances?

Je ne ferai pas même, à un aussi monstrueux syncrétisme de radicales incompatibilités, l'honneur de le discuter. Composez par la pensée un pareil comité de gouvernement et de salut public, et demandez-vous s'il durerait trois jours, demandez-vous s'il durerait seulement trois heures? Dût-il durer trois mois, demandez-vous ce qu'en trois mois ces contradictions réunies pourraient produire? Dans ce conseil de rois, chacun, en raison de ses convictions contraires, s'efforcerait nécessairement défaire les autres mat, et on ne saurait les imaginer demeurant quelque temps ensemble sur le même damier qu'à la condition d'un pat universel. Se neutraliser ou s'exclure, voilà le dilemme. Le premier des deux termes n'étant possible qu'un moment, le second est fatal, et le second c'est la guerre civile dans la démocratie. Et c'est fort heureux pour la démocratie, la vraie, j'entends.

Examinerons-nous l'hypothèse d'une assemblée nationale démocratique nommée après une révolution ou amenée simplement par une échéance électorale régulière?

La situation est identique.

Cette assemblée se trouve face à face avec le Sphinx populaire qui lui pose la question sociale : PLUS DE MISÈRE !

Si cette assemblée ne renvoie pas la solution au Sphinx lui-même, en lui renvoyant la Souveraineté et se contentant d'organiser cette Souveraineté par un règlement provisoire, elle ne tardera pas à manifester son impuissance et à en être accablée. Hétérogène comme les éléments qu'elle représente, la discorde éclate bientôt dans son sein. Que fera-telle, divisée, déchirée, volcanique ? Elle commencera par une deuxième édition non-seulement démocratique, mais cette fois démocratique et sociale, du Saturne révolutionnaire dévorant ses enfants. Et comme ceci ne saurait sa tisfaire les différentes fractions du socialisme, non plus que le Peuple qui veut ce que veulent eu résultat final tous les

démocrates socialistes, mais ce qirune collection de démocrates socialistes réunis en pouvoir législatif et formant gouvernement ne saurait donner, ce pouvoir avec beaucoup de dégâts s'abîmerait dans son impopularité. Des colères, des luttes de compétition, un combat furieux devant une tâche impossible : telle serait l'histoire de cette assemblée souveraine si elle gardait ce qui ne lui appartient pas, Pexercice de la Souveraineté.

J'ai montré quelles seraient pour la démocratie les difficultés d'un lendemain de victoire.

J'igDore si beaucoup de démocrates se préoccupent aujourd'hui de ces éventualités. Pour moi, j'y ai beaucoup songé, et je ne crains pas de dire que je les vois dans leur réalité. L'état connu des idées et des âmes, les plus vulgaires enseignements de l'histoire et le simple bon sens sont mes garants. Verra qui voudra ouvrir les yeux. Il est vrai que rien n'est plus désagréable à certaines natures que d'ouvrir les yeux. 11 est si doux de voguer, endormi, au vent de l'espoir et de la confiance! «Arrivons d'abord, nous verrons ensuite. » Avec ce refrain on chasse une prévoyance importune. Avec lui aussi on donne sur l'écueil et l'on y sombre. Oui, nous gagnons de la mer ; oui, le vent et les courants nous poussent; oui, nous arriverons; oui, nous remporterons la victoire. Mais prenons-y garde ; ce sont précisément nos victoires qui nous ont toujours coulés ! — Ne pas confondre la confiance éclairée et prévoyante avec la confiance aveugle.

Nous autres, utopistes phalanstériens, nous avons passé dix-huit ans à répéter vainement chaque matin aux républicains formalistes (des hommes pratiques, ceux-là), qu'ils devraient bien s'occuper un peu de savoir ce qu'ils feraient du pouvoir s'il leur tombait un jour dans les mains. Le jour est venu. On les a vus au timon. Quelles figures y ont-ils faites? Ils ont livré la démocratie a l'ennemi. Voilà l'œuvre de leur hégémonie dans ^gouvernement provisoire et sous la Constituante. Démocrates socialistes, reproduirons-nous ce honteux spectacle?

Il est certain que, sous peine de périr d'un succès, la démocratie doit être prête. Il faut qu'elle sache comment se réaliser, s'organiser, vivre!

Or, au point où nous en sommes, il n'est plus possible de constituer, avec un personnel démocratique, un gouvernement quelconque dans les formes du passé. La démonstration de cette vérité éclate et se résume en deux mots :

« La démocratie et le socialisme sont divisés en partis « incapables d'accepter l'hégémonie dictatoriale d'aucun « d'entre eux, incapables de s'accorder dans le syncrétisme « d'un gouvernement extérieur à la nation, incapables par « conséquent de résoudre, par voie de pouvoir, le problème « social dont le Peuple exigerait immédiatement la solution.»»

Voilà plus d'incapacités qu'il n'en faut pour donner congé aux partis démocrates et socialistes. Est-ce vrai? — Oui, c'est vrai ! et j'en appelle droit à la conscience de tout démocrate qui voudra réfléchir de sang-froid peudant cinq minutes et répondre franc. Les faits sont là! Je me suis borné à les exposer avec leur signification formelle, avec leurs conséquences directes, inévitables, fatales...

Ces faits, maintenant que je les ai exposés, je les bénis. Démocrates! le développement historique ou providentiel de l'humanité vivante a amené enfin la nécessité du triomphe de la démocratie et l'avènement prochain du socialisme ! C'est clair. Les antagonismes des partis démocratiques sont tels que l'issue en universalité, c'est-à-dire l'entrée en démocratie, est forcée.

N'est-il pas vrai que les chefs de la démocratie sont mis, les uns par les autres et par les antagonismes de leurs adhérents, dans l'impossibilité de constituer désormais aucune de ces sortes de gouvernements par des comités, par une Assemblée, par une fraction quelconque, c'est-à-dire aucun gouvernement anti-démocratique, et que les voilà obligés dès lors d'être démocrates?

Le diable est bien malin, dit le proverve. Le proverbe a raison. Le diable n'était-il pas parvenu, en effet, assez généralement, du moins jusqu'ici, à inspirer aux meilleurs démocrates , tout à fait à leur insu, l'esprit monarchique et aristocratique le mieux caractérisé? Sous couleur de l'intérêt du Peuple, du salut de la démocratie, ne leur avait-il pas toujours insinué, souvent avec succès, que leur domination, leur gouvernement, tranchons le mot , leur dictature, — temporaire sans doute,— était la condition nécessaire de la réforme démocratique de la société?

Eh bien! le génie de l'histoire, le développement vivant

de l'humanité devait être plus fort que le diable n'est liu. Voici, en effet, de telles conditions amenées par le cours des choses, qu'à moins de se déclarer atteint d'une folie ambitieuse relevant formellement de Bicêtre, les chefs des partis • démocratiques doivent reconnaître chacu n qu'il n'y a de triomphe désormais, voire d'issue pour la démocratie, que par la démocratie elle-même, par I'universalité. Le Peuple tout entier, contenant seul la totalité du droit, la plénitude de la Majesté, de la Souveraineté, et au besoin de la Force, reste seul capable d'absorber les contradictions des partis démocratiques, en engloutissant à jamais, d'ailleurs, les partis monarchiques. Voilà le fait, fait capital !

Dans sa simplicité et sa grandeur, ce fait résume toute la philosophie de la politique des temps modernes, en termine l'orageuse évolution, et clôt enfin l'ère révolutionnaire par la consommation du contenu politique de nos soixante années de révolution.

En un pareil sujet il est permis d'insister. Je ne fais pas ici de la littérature; et, dût-on m'accuser de redite, je veux, en peu de mots d'ailleurs, tracer l'orbite de cette grande évolution parcourue par le génie de l'humanité,

L'humanité part du droit, mais du droit brut. La tribu primitive délibère tout entière sur l'intérêt public. La collectivité fait la loi.

L'humanité n'existe encore que dans ses éléments rudimentaires. Ils sont dissidents avec eux-mêmes. Divisées, les tribus ou les hordes se font la guerre. Les Etats se forment. Le travailleur, protégé par le glaive du guerrier, a bientôt trouvé en celui-ci son maître. L'hérédité incarne dans des castes les usurpations de la force. L'aristocratie et la monarchie grandissent, tandis que l'intelligence ambitieuse, se saisissant de la notion de Dieu, lui a prêté des formes redoutables, une puissance mystérieuse et terrible dont elle s'est constituée ministre. C'est la théocratie. Elle luttera avec l'aristocratie et la monarchie quand elle se croira de force à les dominer ; ou bien elle se liguera avec elles pour partager les profits d'une exploitation commune. La Force et l'Astuce sont régulièrement substituées au Droit, au gouvernement primitif, à la Volonté Collective.

Entre temps les nations se développent, la science surgit; l'Industrie et le Travail deviennent des puissances; la notion du droit naturel se fait jour dans les masses ; et, à mesure qu elles s'éclairent, celles-ci sentent mieux le joug. La Justice, la Liberté, le Droit suscitent des poètes qui les chantent, des philosophes qui les prouvent, des verbes qui les propagent, des martyrs qui les sanctifient. Le sentiment démocratique grandit, combat, triomphe. Il s'est formulé par la négation des autorités de race et de droit divin, des aristocraties, des monarchies, des théocraties. Il a proclamé son principe : Le gouvernement du Peuple par lui-même.

Mais il faut remplacer les gouvernements renversés. Le retour à la forme primitive du droit semble impraticable. Comment réunir en assemblée la nation tout entière? On ne s'aperçoit pas que les découvertes de la science, les merveilleux progrès de l'industrie, des communications, de l'administration, et le principe de la division du travail permettent de rentrer dans la plénitude du droit naturel, non plus, il est vrai, sous la forme brute d'une immense unité confuse de tous les éléments, mais sous la forme perfectionnée d'une variété d'éléments fournissant séparément leurs manifestations partielles, qu'il est facile de totaliser, de centraliser, de ramener en un clin d'œil à l'unité.

Ayant passé à côté de cette solution, force est au Peuple de chercher à infuser son esprit dans les formes vides laissées par les aristocraties et les monarchies vaincues : il a recours à la délégation. La délégation lui semble une transaction entre le Droit et son impraticabilité préjugée. Elle va bien, d'ailleurs, à ses chefs. Ils seront élus. Ils remplaceront au gouvernement les hommes de l'aristocratie et de la monarchie. Les chefs démocrates ne s'aperçoivent pas qu'ils deviennent eux-mêmes, par la délégation, des aristocrates et des monarques, qu'ils rétablissent un gouvernement extérieur et supérieur à cette Volonté Collective pour l'inauguration de laquelle seule ils ont parlé et combattu!

La machine de domination rétablie, les plus forts et les plus rusés s'en emparent. La démocratie est déçue par les erreurs aristocratiques de ses propres soldats. Les dissentiments éclatent dans son sein. Les antagonismes s'y formuient en partis hostilisés parla compétition du pouvoir. Ces partis sont bientôt inconciliables. Le Peuple, n'ayant saisi qu'une ombre, s'en prend successivement à toutes les cote-

ries qui exercent le pouvoir. Son mécoutentement et la coalition naturelle de toutes les coteries exclues contre celle qui parvient à dominer un instant rendent ces gouvernements partiels de plus en plus instables. Aussi les voit-on culbuter les uns sur les autres, jusqu'à ce que toutes les combinaisons usées et archi-usées, l'irréductibilité démontrée des partis, l'impossibilité radicale de leur subordination ou de leur accord dans un gouvernement extérieur à la nation, fassent éclater enfin cette vérité si simple : Pour que la nation soit gouvernée par elle-même, il faut que ce soit elle-même qui se gouverne.

M. de La Palisse eût formulé d'inspiration cette vérité; il nous aura fallu soixante ans de combats et de révolution pour la découvrir.

Dès que ceci est compris par le Peuple, — et je jure que ce sera bientôt compris par le Peuple de France, — l'évolution politique est finie.

Le problème politique, en effet, avait pour éléments la lutte des diverses formes fausses de gouvernement, la compétition des partis, et la construction impossible du gouvernement de la nation par la nation, au moyen de pouvoirs extérieurs à la nation. C'était un cercle vicieux et fatalement révolutionnaire. Tout cela tombe devant l'intervention du Peuple en personne. C'est le Deus ex machiné. Baissez la toile et plaudite cives : le drame politique est fini.

Quand le Peuple français aura exercé trois jours formellement sa souveraineté, je voudrais bien savoir, en effet, qui oserait lui contester son droit, son autonomie? quelle fraction s'aviserait de prétendre à la domination sur la totalité, quand la totalité comprendra qu'elle peut agir et agira en tant que totalité? On conçoit des partis se disputant entre eux un gouvernement extérieur à la nation. On ne les conçoit pas disputant à une nation, qui l'exerce, son pouvoir sur elle-même.

Non. Le Souverain légitime est trouvé. Il fonctionne. La Constitution, c'est tout simplement désormais l'existence, la pensée, la volonté, l'autonomie du Peuple universel. Vous n'avez plus à vous battre les flancs pour imaginer des constitutions artificielles, ni à vous battre entre vous pour faire prévaloir celles qui vous plaisent respectivement. Il n'y a plus de constitution sur le papier, parce qu'il y a unecon

stitution vivante. Elle s'appelle en France le Peuple français, en Allemagne le Peuple allemand, etc..

Là où la loi naturelle fonctionne, la loi, ce que nous appelons la loi, la loi positive, ce genre de loi que nous fabriquons nous-mêmes, disparaît.. La société n'aura atteint la perfection dans tous ses organes que le jour où, pour nui n'entre eux, elle n'aura plus besoin de lois; quand toute force coercitive sera superflue; quand les relatious sociales iront bien d'elles-mêmes parla spontanéité, la liberté, l'harmonie naturelle des êtres humains qui la composent. L'exercice de la Souveraineté du Peuple par le Peuple supprime déjà toute Constitution du pouvoir politique, artificielle, écrite, conventionnelle, par la raison fort simple qu'il est la constitution naturelle de la Souveraineté.

Ce qui imprime un caractère si redoutable à la crise que subissent en ce temps-ci les sociétés européennes, c'est la complication des deux grands problèmes : le problème politique et le problème social, posés en même temps dans le champ de l'histoire.

Que si, par hypothèse, le peuple fait ses affaires lui-même, le droit absolu en matière de gouvernement et de souveraineté étant consommé, le but de l'évolution politique de l'histoire moderne est atteint. Voilà la société débarrassée de la cause de toutes les révolutions qui l'ont bouleversée depuis soixante ans. Reste la question sociale.

Je dis que la souveraineté effective du Peuple , qui résout définitivement le problème politique, met à l'instant le problème social en bonne voie de solution prochaine.

Constatons d'abord un fait capital ; c'est que la question sociale, qui dévorerait tout gouvernement partiel de démocrates socialistes, ne saurait mordre sur le gouvernement du Peuple intégral. C'est évident. Tout gouvernement extérieur au Peuple est responsable devant le Peuple. Tout gouvernement extérieur au Sphinx est en face du Sphinx qui lui pose l'énigme, le somme de la résoudre et le dévore inévitablement, la réponse lui étant impossible. Mais si le gouvernement est le Peuple, le Sphinx lui-même, le Sphinx ne se dévorera pas.

Tout à l'heure l'intelligence du Peuple n'était pas éveil-

lée, ne fonctionnait pas. Le Peuple n'avait que des besoins. Il était comme l'animal, et le gouvernement, son maître, était chargé de pourvoir à ses besoins et de penser pour lui.

Investi maintenant de son autonomie, le Peuple devient Être intelligent, libre, responsable. Il se charge de lui-même. Il voit les difficultés face à face, et s'il ne les peut résoudre en un clin d'œil, il ne saurait plus du moins s'en prendre à personne.

Quand la pyramide politique repose sur la nation, elle est carrément assise sur sa base et non plus en équilibre artificiellement sur sa pointe. La stabilité est garantie. Premier point capital.

Le Peuple ayant à résoudre lui-même la question qu'il pose, ue peut plus exiger d'autrui une solution immédiate, impossible dans l'état des idées et des choses par la contradiction même de ces idées et de ces choses. Deuxième point capital.

Mais la question sociale étant à l'ordre du jour du Peuple, n'en pouvant être retirée puisque le Peuple en veut la solution, ne pouvant être immédiatement résolue, puisque les idées du Peuple sont encore contradictoires, il faut qu'il se prépare à la résoudre. Et comment s'y préparera-t-il? Évidemment et forcément par la seule voie qui reste ouverte, la seule d'ailleurs qui s'accorde avec le [principe réalisé de la spontanéité et de la liberté de tous.

Je m'explique.

La loi étant l'expressiou de la volonté de tous, que va-telle tout d'abord produire? Nécessairement ce qne chacun veut d'abord et immédiatement pour lui et ce qu'une décision de la volonté collective peut immédiatement réaliser : la plus grande liberté possible, liberté de la parole parlée ou écrite, liberté d'enseignement, liberté de réunion et d'association, etc. Dans notre hypothèse, ces libertés seront voulues et votées immédiatement par les hommes de toutes les opinions, chacun en ayant besoin pour la sienne.! Elles n'auront plus d'ailleurs de dangers politiques, la souveraineté active de* la nation n'ayant à craindre aucun prétendant sérieux, aucune compétition, aucun parti visant à lui arracher le pouvoir.

Les divers socialisraes, nés ou à naître, ne sauraient plu^ songer à s'imposer dictatorialement, à se réaliser par auto-

rité gouvernementale extérieure à la volonté collective de la nation. Ils ne peuvent donc plus devenir des forces politiques dont la tyrannie soit à redouter. Les dangers résultant particulièrement de la complication du problème politique et du problème social ont disparu et, avec eux5 toutes les craintes, toutes les terreurs artifîcieusement exploitées par les intrigants monarchiques de toutes les patries.

Les divers socialismes, c'est-à-dire les diverses propositions de solution de la question sociale, sont ainsi ramenés, forcément, à ce qu'ils doivent être, à l'état d'iDÉES se développant libcement dans la nation et fonctionnant devant l'opinion collective.

Deux voies sont ouvertes à chacune de ces idées pour arriver à réalisation :

1° La voie législative. Cette voie ne peut plus appartenir à une minorité détentrice du pouvoir. Elle appartient à la nation tout entière. Pour parvenir par cette voie , il faut qu'une idée ait atteint ce que l'on appelle la maturité, qu'elle ait conquis l'adhésion de l'opinion publique.

2° La voie scientifique. Celle-ci est la faculté, appartenant désormais aux partisans de chacune des idées socialistes, de faire librement leur propagation dans les esprits par exposition et discussion, et de s'associer entre eux pour la mise en pratique, et par cela même, pour la mise en expérience devant la société, de leurs systèmes respectifs.

Les progrès des sciences, que je sache, n'ont jamais été décrétés par la loi. Ils ont toujours été, ils seront toujours le produit de la spontanéité des hommes de science, de leurs études, de lueurs discussions, et, finalement, de leurs expériences. La voie qui a servi, qui servira toujours au progrès de toutes les autres sciences, devient nécessairement celle de la science sociale aussitôt que les divers socialismes, ne pouvant plus être des partis politiques en compétition pour le pouvoir gouvernemental, ne sont plus que des écoles en compétition pour la libre conquête des intelligences.

Je dis plus. Longtemps avant que le Phalanstère, la Banque du Peuple, les Ateliers sociaux, le Communisme icarien ou toute autre formule aient acquis assez de partisans pour songer à faire une entrée quelconque dans la voie législative, ils en auraient cent fois, mille fois plus qu'il n'en

faudrait à ekacuu respectivement pour se réaliser avec ses propres partisans, spontanément, sans loi aucune, au sein de la nation et de la liberté.

Or, dès qu'une formule socialiste peut se réaliser sans attendre la loi, longtemps avant de pouvoir songer à demander la loi, qui pourrait l'arrêter dans ses expériences et à quoi lui servirait la loi?

Je vous le dis en vérité, ôtez-moi cette compétition du Pouvoir qui arme fatalement les Idées et en fait des Partis; donnez-moi la liberté, que la souveraineté nationale réalise nécessairement, chacun la voulant pour soi-même : à ces deux conditions, je vous garantis la prompte solution du problème social. Le problème est posé dans le Peuple vivant, les esprits travaillent, les idées s'élaborent par la discussion, s'incarnent dans de libres expériences. C'est ainsi que la science, la vraie science, la science féconde, le progrès sérieux se fait dans l'humanité.

Je n'insiste pas sur cette démonstration ; elle est trop péremptoire. Je dis plus : je défie que l'on imagine une autre voie, dans l'état actuel des choses, qui se puisse comparer à celle-ci pour ouvrir issue sur la société nouvelle.

L'évolution politique accomplie par la réalisation pleine, absolue, du droit démocratique ; cette immense et formidable question révolutionnaire du pouvoir vidée; les haines intestines, les luttes furieuses, les inextricables difficultés, les complications de tout genre qui lui sont propres taries dans leur source, la Liberté, la Spontanéité de l'Esprit humain font, du même coup que la Souveraineté du Peuple, leur glorieux avènement. Tous les socialismes, c'est-à-dire tous les laboratoires où se poursuit la recherche des conditions d'une organisation sociale supérieure, fonctionnentlibrement. L'impossibilité où ils sont chacun d'imposer leur idée spéciale aux autres et à la société tout entière, et la pleine liberté dont ils jouissent pour leur développement légitime, anéantissent tous les dangers qu'ils pouvaient présenter comme partis, toutes les peurs qu'ils inspiraient, toutes les colères qui s'allumaient à ces peurs. Le problème est posé. Le champ est ouvert à toutes les propositions, à toutes les discussions, à toutes les expériences. Si le problème social peut être promptement, facilement, heureusement résolu, par quoi serait-ce donc sinon par le libre jeu de l'intelligence et de la spontanéité de l'esprit humain ?

Si quelqu'un, dans nos rangs, sait mieux qu'une telle situation pour cette grande affaire et propose autre chose, qu'il parle. Je suis prêt à écouter et curieux d'entendre.

Jusque-là, je tiens que j'ai démontré aux démocrates socialistes que, dans l'état actuel du monde européen, la réalisation effective de la Souveraineté du Peuple, en résolvant définitivement le problème démocratique, ouvre la meilleure voie de solution au problème social.

On me dira que l'exercice de la Souveraineté du Peuple par le Peuple est une chose impossible.

Je pourrais me contenter de répondre que j'en suis désolé, mais que c'est une chose nécessaire. Et cette réponse suffirait. L'impossibilité, en effet, n'a jamais rien empêché. Qu'on me cite un progrès accompli, petit ou grand, qui n'ait, en son temps, été déclaré impossible par les hommes sages, c'est-à-dire par les Burgraves de l'époque. L'histoire des progrès de l'humanité n'est qu'un immense tissu d'impossibilités réalisées.

Cependant, — bien qu'il entre dans mon plan d'attendre les objections pour les démolir, ce dont je prends d'ores et déjà l'engagement, — je ne veux point être accusé d'avoir attiré, faute d'explications, les adversaires dans le piège. Je vais donc envisager le sujet d'un point de vue qui fournira le complément de cette exposition.

Le rôle législatif et gouvernemental paraît tellement chargé, qu'il est, j'en conviens, assez naturel de nier, au premier abord, que le Peuple s'en puisse tirer lui-même.

Qu'il me soit permis de reproduire une observation déjà faite, c'est que la Souveraineté réelle du Peuple , par cela même qu'elle termine la révolution politique moderne, supprime les neuf dixièmes des travaux où s'absorbent depuis trente ans nos assemblées législatives.

Les neuf dixièmes du temps de ces assemblées étaient employés, en effet, en fabrication de lois réglementaires, compressées ou répressives, dont la compétition des partis et ï'ébullition révolutionnaire fournissaient l'éternel sujet ou l'éternel prétexte. Tout cela disparaît. Ce travail de Danaïdes est clos par la proclamation pure et simple des libertés que les gouvernements extérieurs à la nation lui ont disputées

depuis soixante ans. Sous ce rapport, la tâche est donc singulièrement simplifiée.

J'ai montré d'ailleurs que la spontanéité des individus, des opinions, des écoles, se chargerait naturellement et nécessairement, en dehors de la voie législative, par le fait même de l'avènement de la liberté, de la plus grande partie du travail de la réforme sociale proprement dite.

Ce néanmoins, je sais fort bien, et ne veux pas dissimuler, que l'ordre du jour national restera encore abondamment chargé.

Il s'agira en effet de la réorganisation administrative du pays, de la correction des lois antérieures en ce qu'elles conliennent de dispositions contraires au droit nouveau de la liberté, et des décisions a prendre au courant des affaires de gouvernement et d'administration du pays.

Eh bien ! tout cela se fera, non pas en un jour sans doute, mais cela se fera promptement, beaucoup plus promptement par le Peuple universel que par nos assemblées législatives.

Pourquoi?

Pour une raison bien simple. Parce que nos assemblées discutant phrase par phrase, mot par mot, les libellés des lois, ces discussions et les combats des amendements et sous-amendements, qui se livrent sur le champ parlementaire où les principes contradictoires se disputent pied à pied le terrain, renaissant sans cesse sous toutes les formes imaginables , promènent dans des méandres infinis la confection des lois et n'en font sortir, très lentement, que des textes confus, compliqués, équivoques, souvent contradictoires et généralement détestables. D'où suit que quand un travail est censé fini, c'est bientôt un travail a recommencer.

Depuis trente ans, nos assemblées n'ont pu parvenir à codifier un seul objet législatif. Est-ce vrai?

Comparez à la stérilité de ces travaux, à ces manèges d'écureuils dans la roue, h ce tread-wheel parlementaire, la fécondité du Conseil d'Etat de Napoléon ! En trois siècles, je dis en trois siècles, ces assemblées n'exécuteraient pas la moitié de ce que ce Conseil d'Etat effectuait en moins de trois ans. Pourquoi ? Parce que le principe de la loi était donné par une volonté supérieure et que des comités d'hommes spéciaux n'avaient qu'à rédiger le texte conformément çiu principe fourni par cette volonté, Voilà le pourquoi,

Ê* Eh bien ! ce procédé est précisément celui de la législation directe. Il n'y a qu'une seule différence, c'est que le principe de la loi au lieu d'être l'expression de la volonté d'un despote, est l'expression de la volonté d'un Peuple libre.

Le vote universel fixe le principe. Des commissions d'hommes spéciaux rédigent les textes conformément aux principes votés. Et j'ai précédemment montré que ces textes seraient nécessairement d'accord avec ces principes, par la raison que le Ministère, sous la direction duquel les commissions opèrent, est responsable ; qu'une infidélité de rédaction serait sans autre résultat que la chute immédiate de ce ministère; que la volonté nationale enfin ne sanctionnerait pas une loi rédigée contradictoirement à son vote.

Le ministère est bien maintenant le ministère du Peuple. Il dépend directement de lui, et comme tous les ministres d'un Souverain fort, il sert naturellement la volonté du Souverain.

Quand on est dans le vrai, les choses s'arrangent toujours avec beaucoup plus de facilité qu'on ne l'imagine. La fausseté complique; la vérité simplifie. Le Peuple est de droit son propre Souverain. En principe, c'est acquis. La liberté est le dogme de la société moderne. Tant que vous vous entêterez à repousser du domaine de la réalité matérielle et pratique [ce qui est la réalité intellectuelle et dogmatique, vous ne cesserez de croupir dans l'impuissance que pour vous débattre et vous déchirer dans la guerre et la révolution. Il n'y a que la satisfaction donnée, pleine et entière, au droit qui le puisse désarmer. Solidement assise dans son droit, n'ayant plus rien à redouter de ses ennemis, chargée elle-même de sa destinée, la Nation procède aux œuvres organiques. Elle a devant elle le temps. Les choses urgentes et les propositions mûres viennent les premières ; le reste, à l'occasion, au courant des besoins généralement sentis et des lois naturelles de l'initiative et de la spontanéité de l'esprit national en action, en fonction, en exercice.

Libre, la Nation est responsable. Aussi, une mauvaise loi, sortie de la volonté nationale, vaut-elle mieux qu'une bonne loi décrétée par un gouvernement extérieur à cette volonté, contre cette volonté. Cette dernière loi, en effet, est une cause de tiraillements et de luttes intestines : les froissements qu'elle amène ne sont pas compensés par ses bénéfice, La première loi se critique elle -même par ses effets»

La Nation voyant sn loi en œuvre, la juge, la rappelle et la corrige.

N'oublions pas, d'ailleurs, que tout le terrain conquis par la liberté est autant d'enlevé à celui de la réglementation législative et gouvernementale, c'est-à-dire aux embarras, aux difficultés, aux impossibilités du pouvoir. Le domaine législatif se rétrécit de tout ce dont s'agrandit celui de la spontanéité. Un Peuple souverain aura bientôt réduit la Souveraineté de l'Etat à ce qu'elle doit être, aux seules affaires d'Etat, en accroissant les sphères de la Souveraineté individuelle, et les libertés communales et départementales.

Un peuple que Ton gouverne reste ilote pendant des siècles. Un peuple qui se gouverne fera en peu d'années l'éducation de sa liberté et de sou intelligence.

Ce n'est pas dans l'esclavage que l'esclave acquiert le don de se servii*dignement de la liberté. Pour qu'il apprenne à se servir dignement de sa liberté, il faut d'abord qu'on la lui donne... ou qu'il la prenne. C'est banal, ce que j'écris là, et l'on ne devrait plus être obligé de le redire.

Mais je veux que je me fasse illusion sur la facilité de la législation directe. Ce mécanisme prendra trop de temps. Le Peuple ne pourra pas tout faire. — Soitl j'accepte l'objection ; nous y allons pourvoir.

Donc le Peuple ne pourra pas tout faire. | Alors, dirai-je, qui l'empêchera de se donner des aides?

Dans votre opinion le Peuple ne peut pas tout faire. Mais les uns et les autres vous voulez apparemment un organe qui fasse, que vous croyez capable de faire. C'est, pour les uns, une assemblée; pour M. de Girardin, une gérance élective astreinte seulement à obtenir, une fois par an, d'une assemblée de surveillance, l'approbation de ses actes ; ce sera enfin la combinaison que vous voudrez, l'organe que vous croirez capable.

Eh bien ! cet organe, capable à votre sens, qui empêchera le Peuple , s'il est trop chargé, de le créer et de le faire agir?

Holà ! me crie-t-on de toutes parts, vous abandonnez votre idée! C'était bien la peine d'entasser tant d'arguments contre les gouvernements de délégation pour finir par y revenir. )

J'en demande raille pardons à mes honorables interrupteurs, ils se trompent complètement. Je ne recule pas d'une semelle.

Qu'est-ce que je veux ?

Je veux la réalité de la Souveraineté du Peuple ; plus de délégation de cette Souveraineté sous aucune forme, sous aucun prétexte.

Je veux que la loi et les actes de gouvernement soient toujours l'expression même de la volonté formelle du Peuple.

Cela sera, évidemment, si le Peuple, dans ses sections, fait directement la loi et décide directement de tous les actes de gouvernement.

Cela sera encore, si le Peuple, après avoir décrété sa Souveraineté effective, absolue, et ses principaleslibertés, établit, pour faciliter son travail, une assemblée centrale, une gérance à la manière de M. de Girardin , ou tout autre organe, mais avec cette clause que la sanction du Peuple demeure toujours la condition sine quâ non de la légalité, l'autorité qui fait seule la loi.

Dans cette hypothèse, en effet, l'organe politique central n'est rien autre chose qu'une commission de l'Assemblée générale du Peuple.

Quand les assemblées actuelles veulent confectionner une loi, elles nomment une commission chargée de la préparer. Cette commission fait le travail. Est-elle un Pouvoir? Pas le moins du monde. Son projet ne devient loi que par l'adoption de l'assemblée qui est le Pouvoir.

L'institution centrale quelconque, — que je concède pour ôter tout refuge aux impossibilités, — fonctionne sous les yeux du Peuple. Elle vote un projet de loi. Elle formule une mesure d'administration ou de gouvernement. Est-il nécessaire que sur chacune de ces décisions, la volonté du Peuple universel se manifeste par un vote direct? Nullement. Les sections sont toujours ouvertes. Le Peuple a toujours son initiative. Si, dans un délai ûxé par le Peuple lui-même, la proposition de la commission ne rencontre pas d'oppositioa ou si cette opposition n'est soutenue que par un nombre de voix inférieur au chiffre nécessaire pour la prise en considé ration, c'est un signe certain, tout aussi certain qu'un vote, que la volonté nationale accepte là proposition. Bans ce cas, le délai légal expiré, la proposition devient loi*

La volonté nationale, en effet, est manifestée par cela même que la Nation, libre de mettre son veto, ne l'oppose pas.

Qu'arriverait-il de ce système à la pratique?

Il arriverait que le plus grand nombre des questions de deuxième, de troisième, de quatrième ordre, de minime importance enfin, seraient réglées conformément à la volonté nationale, mais par la voie indirecte. Celles-là seules qui ne paraîtraient pas résolues dans le sens de l'opinion publique seraient reprises par les sections.

Quant aux grandes questions, aux questions de nature à passionner le pays, à moins d'être résolues de façon à réunir la presque unanimité, ce qui se rencontrerait, j'en conviens, rarement, l'initiative des opposants les apporterait devant les grandes assises nationales.

Dans ce système, cela est visible comme la lumière, la gérance nationale, quelle qu'elle soit, exerce une fonction, nullement un pouvoir. Le Pouvoir, c'est toujours la Nation tout entière.

La Nation a des agents chargés de faire ce qu'il lui convient de se dispenser de faire directement elle-même. Mais tout se fait sous ses yeux, et rien ne se fait que de son consentement toujours formellement manifesté, soit par voie indirecte de non- opposition, soit par voie directe <X affirmation.

Elle conserve, d'ailleurs, intégralement son initiative et pour les propositions qu'il lui plaît de convertir directement en lois, et pour les actes qu'elle entend signifier à son gouvernement, enfin pour la révocation de sa gérance et la nomination d'un nouveau personnel à son centre d'exécution.

Ses rapports avec son ministère ne cessent donc pas d'être, textuellement, les rapports d'un Souverain, et d'un Souverain absolu avec ses ministres, — agents parfaitement dépendants et continuellement subordonnés.

M. de Girardin a paru, dans ces derniers temps, tout près de comprendre ce que j'ai le droit d'appeler, sans contestation désormais, la mystification de la délégation.

Dans un article de discussion avec la Gazette de France. il écrivait, le 18 octobre, à l'adresse de M. de Lourdoueix, les lignes suivantes ;

« Ce que je tiens à savoir de M. de Lourdoueix, c'est le « nom qu'il donne à l'acte par lequel Louis XIV choisit « Colbert pour ministre. Est-ce une délégation?

« Si c'est une délégation, alors le Souverain ne se nomme « plus Louis XIV : il se nomme Colbert. Si ce n'est pas une « délégation ; si Louis XIV, en prenant Colbert pour exécu- « teur de ses volontés et de ses desseins, ne se dessaisit pas « de la plus petite parcelle de sa souveraineté et la conserve « tout entière, alors le raisonnement de M. de Lourdoueix « s'écroule par sa base.

« S'il est vrai qu'un souverain qui prend un ministre « exerce sa souveraineté et ne la délègue pas, j'ai le droit « de dire à M. de Lourdoueix qu'il n'a pas trouvé d'autres « moyens de combattre mes idées que de les dénaturer, en « donnant à tort le nom de délégation à ce qui n'est, en « réalité, qu'une fonction,

« Si toute fonction était une délégation, il n'y aurait plus « que des maîtres; car il n'y aurait pas de serviteurs. M. de « Lourdoueix sera donc obligé de reconnaître et de conve- « nir que c'est là précisément l'avantage du système que j'ai « exposé, c'est que, dans ce système, la Souveraineté natio- « nale s'exerce et ne se délègue pas. » (Presse du 19 octobre 1850.)

Dans la retraite où je suis relégué, j'ai peu de journaux à ma disposition, et je ne sais ce que la Gazette aura répondu a la Presse. Quoi qu'il en soit, je vais montrer à M. de Girardin l'erreur de son assimilation et lui prouver, par son propre principe, la fausseté radicale de son système tel qu'il l'a proposé. Ceci importe à l'élucidation du sujet que je traite.

« Vavantage de son système, dit-il, c'est précisément « que dans ce système la Souveraineté nationale s'exerce « et ne se délègue pas. »

Que cet avantage appartienne au système proposé par M. de Girardin, c'est ce que je nie formellement, et je le prouve.

Voici ce système :

Un ministère, nommé par le Peuple, fait les lois, gouverne et administre comme un monarque absolu. Seulement il est tenu de rendre chaque année ses comptes de gestion à une assemblée de représentants qui approuve ou iraprouve, maintient le ministère au pouvoir ou le révoque.

Le Peuple pomme de droit, chaque année, ce conseil de surveillance muni de ses pleins pouvoirs.

Je ne vois pas ici une délégation de la Souveraineté nationale. Non. Mais j'en vois deux bien comptées :

1° Délégation de la Souveraineté nationale au ministère du Peuple, qui l'exerce pleinement, sans contrôle, pendant un an ;

2° Délégation de la Souveraineté nationale au conseil de surveillance qui s'assemble tous les ans pour contrôler l'exercice du premier délégataire > l'approuver ou Pimprouver.

Quant au Peuple, que fait-il? quel est son rôle? comment exerce-t-.il sa Souveraineté? Pas autrement qu'eu allant d'eux fois aux boîtes électorales, en déléguant deux fois l'exercice de cette souveraineté, une fois à son ministère, une autre fois à son assemblée de représentants plénipotentiaires.

La mystification de la délégation est donc toujours, et doublement même ici, à la base du système.

Au reste, l'exemple de Louis XIV et de Colbert, très heureusement choisi par M. de Girardin, parce que c'est fort net, reproduit lui-même la démonstration sous un autre jour non moins clair.

Certainement Louis XIV, en choisissant Colbert pour exécuter ses volontés et ses desseins^ comme dit M. de Girardin, ne délègue pas sa Souveraineté ; au contraire, il J'exerce. Mais pourquoi? parce que Louis XIV peut continuellement révoquer Colbert, que Colbert est toujours sous sa dépendance, et qu'il communique continuellement à Colbert ses volontés et ses desseins pour que celui-ci les exécute.

Que si Louis XIV, après avoir nommé Colbert ministre, ne pouvait plus le révoquer à volonté et directement; s'il était contraint de le laisser gouverner comme Colbert l'entendrait pendant un an ; s'il ne pouvait même faire contrôler Colbert qu'en nommant tous les ans 500, 600, 900 plénipotentiaires à lui plus ou moins inconnus, lesquels, une fois nommés, ne dépendraient plus du tout de lui ; si, ceuxci révoquassent-ils Colbert, Louis XIV ne pouvait toujours que nommer un nouveau ministre dans les mêmes conditions, oh ! dans ce cas Louis XIV pourrait bien être encore Souverain de nom, mais, certes, il ne le serait plus de fait.

Ce ne serait plus lui qui exercerait la Souveraineté; il serait obligé de la déléguer toujours. M. de Girardin croit-il que Louis XIV eût accepté ce genre exercice de la Souveraineté?

M. de Girardin a très bien compris que la Souveraineté du Peuple ne pouvait être moins souveraine que celle de Louis XIV. Il a parfaitement compris que le grand avantage d'un système politique devait précisément consister en ce que la Souveraineté nationale s'exerçât et ne se déléguât plus. Après avoir posé un pareil principe, un esprit, trempé comme le sien en décision et en logique , ne s'arrêtera pas en fausse route. Si son système, combiné en vue d'un principe, au lieu de donner vie au principe, l'étrangle, il n'abandounera pas le principe pour sauver le système. Le système n'est qu'un moyen. L'auteur ne peut le superposer au but qu'il veut atteindre, et M. de Girardin construit trop facilement un plan pour tenir mordicus à une combinaison défectueuse.

Il y a, pour distinguer la Souveraineté réelle de ses apparences menteuses, une pierre de touche infaillible.

Dans le système de la Souveraineté réelle, — quelle que soit la forme sous laquelle elle s'exerce, — le Peuple se prononce non seulement sur les personnes, mais et surtout sur les choses. C'est sa volonté qui fait la loi et décide des actes de gouvernement.

Bans tous les systèmes de Souveraineté fictive, illusoire ou escamotée, le Peuple ne peut prononcer que sur des personnes. Lesdites personnes absorbent et exercent absolument, pour un temps quelconque, la Souveraineté.

Qu'est-ce qu'une Souveraineté que Ton limite? Quel est cet on qui limitera la Souveraineté? Quel est, je vous prie, cet on qui dira à la Souveraineté : « Souverain, tu nom- « meras des ministres, tu nommeras des représentants, tu «♦ nommeras une gérance, des mandataires enfin sous une <* forme quelconque. Cela fait, tu voudras bien aller dormir. « Tes mandataires, plénipotentiaires absolus, feront tes af- « faires comme ils l'entendront, exerceront ta Souveraineté « comme il leur plaira. Tu n'auras qu'à obéir. Seulement, « aux époques que l'on t'aura fixées, tu auras le droit (si « on te le laisse) de nommer d'autres plénipotentiaires que « ceux dont tu croiras avoir eu à te plaindre. * Je vous le dis en vérité, cette Souveraineté-là est une

Souveraineté emmaillotée, pipée, escamotée, flambée. Re~ quiescat in pace.

M. de Girardin ne veut plus de Constitution. Encore une vue très juste. Mais qu'il soit logique et qu'il ose conclure.

Vous ne voulez pas de Constitution et vous proposez une Constitution ! Vous aurez beau essayer de simplifier, vous aurez beau réduire, il vous faut toujours une Constitution. Tant que vous n'avez pas une Souveraineté vivante, absolue et en fonction, la Souveraineté absolue d'un roi, de par le droit divin, ou la Souveraineté absolue de la nation, de par le droit humain, il vous faut toujours une Constitution. Votre mécanisme de gérance et de conseil de surveillance et tous les systèmes de délégation que l'on pourra imaginer, demandent toujours une formule qui les institue, et une combinaison de garanties (toujours vaines) pour les manifestations de la Souveraineté climatérique du Peuple, pour la conservation de la liberté de ses délégations ultérieures. Or , cette formule , c'est une Constitution , — cette Constitution dont vous ne voulez plus. Vous demandez le décret de cette formule à une Assemblée sortie du suffrage universel. Si cette Assemblée décrète ce que vous proposez, elle aura été une Assemblée constituante. Je vous défie, tant que vous n'avez pas ou le gouvernement d'un roi absolu, ou le gouvernement du Peuple lui-même, je vous défie de n'avoir pas, sous une forme quelconque, une Constitution, c'est-à-dire un mauvais compromis entre des termes inconciliables, un pacte de garanties non garanti, bref, une chose philosophiquement absurde et destinée pratiquement à entretenir la compétition des partis, leurs outrages à la liberté, leurs usurpations sur le droit universel et partant la révolution et la guerre.

Que si, d'accord avec les vues développées imparfaitement sans doute dans ce travail, mais plus que suffisamment pour des intelligences exercées, on accepte et confesse le principe du droit démocratique dans sa réalité, dans sa simplicité, la Volonté de la nation, pleine, entière, illimitée et en acte, à la base du système, l'équation est établie entre ces deux termes : Autonomie du Peuple et Constitution. Il n'y a plus qu'un Constitution vivante, qui est la Nation vivante et autonome.

Dès lors les systèmes en eux-mêmes, les mécanismes, les instruments, les procédés au moyen desquels fonctionnera

cette autonomie, peuvent avoir leur valeur relative et leur supériorité pratique. Le meilleur, sans doute, sera le plus simple. Mais le choix entre eux n'est plus que d'une importance secondaire. Une assemblée, un directoire, une gérance, un, deux ou trois gérants, ce que vous voudrez prendre dans l'histoire ou ce qu'il vous plaira d'imaginer, toutes ces formes sont détestables si elles sont le Pouvoir, si la Souveraineté s'y engouffre, si elles sont toujours les gobelets divers où s'escamote le droit national, et, par conséquent, des boîtes de Pandore répandant la corruption, la tyrannie, la révolution et la guerre civile. Chacune d'elles au contraire, dès que le Peuple tout entier conserve seul le pouvoir tout entier, et si elles ne fonctionnent que sous les ordres et dans la dépendance permanente de la volonté du Peuple, chacune est admissible, la discussion et l'expérience décideront entre elles.

Je ne terminerai pas ce paragraphe où quelques lignes remarquables de M. de Girardin m'ont servi à élucider le sujet qui nous occupe, sans ajouter un mot : c'est que je n'ai plus les défiances que beaucoup de démocrates peut-être conservent encore contre ce publiciste. J'ai eu avec lui assez de querelles et j'ai assez longtemps nourri, à son eudroit, plus que de la défiance, pour que l'acte que je lui donne aujourd'hui d'une confiance sérieuse dans la sincérité de ses opinions démocratiques, soit peut-être de quelque valeur à ses yeux. Par les principes mêmes auxquels je le vois s'attacher toujours plus énergiquement, et malgré des erreurs de combinaisons que je lui dénonce à lui-même, je le tiens pour un démocrate beaucoup moins aristocrate que nombre de démocrates qui le soupçonnent ou le combattent encore.

Mais voici ce qui est plus important que mou opinion sur le degré que la conscience de tel ou tel publiciste marque, ou ne marque pas, au thermomètre de la démocratie, c'est que le Peuple va avoir enfin un critérium sûr pour distinguer, partout, le démocrate réel du démocrate aristocrate, du démocrate doctrinaire, enûn du pseudo-démocrate.

11 verra facilement quels démocrates veulent qu'il se gouverne, et quels démocrates veulent le gouverner.

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