XXVI
Ici j'ai fait une pause,
En relisant ce qui précède, j'ai éprouvé un effet singulier: quelque chose comme ce que Ton sentirait si, après s'être longtemps escrimé d'estoc et de taille, on reconnaissait que Ton s'est battu1 contre des adversaires imaginaires. — J'ai combattu le vide...
Je me demande, en effet, à quoi bon tant d'arguments et où sont les opposants? Qui est-ce qui nie la Souveraineté de la nation? J'ai beau regarder, je ne trouve personne.
M. de Chambord ne veut pas de Y appel au peuple, c'est vrai ; mais il veut X appel du peuple. Avant ces dernières affaires ses partisans nous avaient déjà dit qu'il tenait pour devise : «Tout pour la France et par la France. »
Sans doute la démocratie se passerait de l'assentiment de M. de Chambord. Cependant je constate avec joie que l'incarnation vivante de la légitimité morte ne se montre déjà pas aussi éloignée qu'on le pourrait présumer d'un hommage au principe du droit moderne. «L'Etat c'est moi,»» disait Louis XIV. Au langage du petit-fils on voit bien que nous avons fait des progrès.
Mais soit! les légitimistes auront, je veux l'admettre, des objections à la Souveraineté effective du Peuple. Qu'importe! ce ne sont plus des adversaires. Laissons dormir les morts.
De ceux-là je passe aux orléanistes. Oh! ici nous naviguons en pleine eau du siècle. On n'entend point, ici, courber la tête devant le fétiche de la légitimité. On est de son temps. On date de la révolution de 89. On a reçu le baptême des droits de l'homme et du citoyen. Toutes nos notabilités, ici, à peu d'exceptions près, ont juré dans les ventes du carbonarisme, et sur de vrais poignards, d'édifier la Souveraineté du Peuple avec les débris des trônes. Il est vrai qu'on s'est fait un roi en 1830, sans même songer à demander l'avis du Peuple. Mais on l'a choisi quoique Bourbon et non parce que : demandez à M. Dupin. Enfin on entend bien, ici, que la nation ne relève que d'elle-même.
D'ailleurs, écoutons leurs orateurs, ouvrons leurs écrits, lisons leurs journaux. Qu'y invoque-t-on à chaque phrase, à chaque mot? — Le pays! la volonté du pays, de ce grand pays, de ce pays sage, éclairé, intelligent, ami de l'ordre et de la paix, qui déteste les factieux, les factions, qui sera toujours plus fort qu'elles, qui a pu, un moment, se laisser surprendre, mais qui saura bien toujours, par ses lumières, par
sa force, par la pression toute puissante de son droit, de ses intérêts et de sa volonté, écraser, anéantir les mauvaises passions.
Tout ce que l'on pense, tout ce que l'on fait, tout ce que l'on veut , de ce côté-ci , c'est toujours d'accord avec la pensée du grand pays. On ne travaille que pour la faire prévaloir, on la sert, voilà tout ; et c'est avec elle et par elle, en dernière analyse, que l'on justifie et que Ton légitime tout ce que Ton a besoin de légitimer et de justifier.
Quand on est si bien d'accord avec la pensée, les intérêts, les lumières et la sagesse d'un grand pays; quand on est le parti même de ce grand pays; quand on en tient d'ailleurs la volonté pour la loi suprême ; quand on n'a pour adversaires que des minorités, des factions, des factieux ; quand on ne fonde l'espoir de les vaincre que sur la sagesse et l'énergie même de ce grand pays, quelle objection aurait-on à laisser cette sagesse et cette volonté se manifester librement, sans intermédiaires, sans agents parasites capables bien souvent de les fausser, et faire elles-mêmes, directement, sans aucune espèce de délégation, leurs affaires?
Certes, l'exercice de la Souveraineté par le grand pays, sage, éclairé, dont la volonté est la seule source légitime du droit national, ne saurait rencontrer ici des adversaires. Le Journal des Débats va acclamer la législation directe.
Je me retourne du côté des bonapartistes (il paraît avéré qu'il y a des bonapartistes). De ce côté encore, je ne trouve pas d'adversaires, loin de là.
D'abord, si nous écoutons leurs organes les plus accrédités, nous les entendons foudroyer le vieux principe légitimiste. Les légitimistes ne sont, pour les bonapartistes, que des factieux. Pourquoi? Parce qu'ils voudraient superposer le droit féodal de leur famille royale au droit de la Souveraineté nationale. Ce sont des hommes d'un autre âge. Jls n'ont rien oublié et rien appris. L'école bonapartiste entend dater de la Révolution et avoir ses racines dans le droit moderne. N'est-ce pas ce que l'on nous répète sur tous les tons?
Mais ne nous arrêtons pas aux menus témoiguages : nous pouvons interroger le chef d'Ecole.
L'œil sur le monde, en face de l'histoire, à Sainte-Hélène, Napoléon a formulé sa doctrine. Nous avons son Mémorial. Le Mémorial, quanta la doctrine, s'est résumé en deux mots.
Chacun connaît la fameuse prophétie de l'Empereur : « Bans «cinquante ans l'Europe sera Républicaine... ou Cosaque.»» Républicaine, c'est le triomphe du droit, le cours du siècle, la marche de l'histoire moderne. C'est la lumière, l'idée. Cosaque, c'est l'ombre, c'est le repoussoir. Ce serait, en effet, la chute en barbarie. — Voilà la doctrine du chef de l'Ecole.
La souveraineté du Peuple, du Peuple européen, du Peuple universel, tel est donc le principe de Vidée napoléonienne, comme on a dit, et par conséquent des bonapartistes, — à moins que ceux-ci ne renient le Maître. Ils s'en gardent bien, et leur lutte de tous les jours contre les factieux légitimistes montre qu'ils restent fidèles.
Les légitimistes sont en révolte latente contre le droit moderne, contre le Souverain, contre le Peuple. Si leur révolte latente devenait flagrante, M. Louis Bonaparte, élu du 10 décembre, nous a dit plus d'une fois, en des discours publics, que son gouvernement, fort de la volonté du Peuple, etc. , saurait les mettre à la raison.
Sur quoi d'ailleurs M. Louis Bonaparte appuyait -il ses prétentions à Strasbourg et à Boulogne? D'un gouvernement d'usurpation, il en appelait au Peuple. Du pays légal, il en appelait au pays vivant et total. 11 revendiquait les quatre millions de suffrages donnés par le Peuple à son oncle et déclarait d'avance se soumettre à ce que voudrait à nouveau le Peuple.
A Boulogne et à Strasbourg, M. Louis Bonaparte tentait donc la délivrance de la souveraineté du Peuple enchaînée par Louis-Philippe; pas autre chose ! C'éiait une de ces aventures renouvelées des paladins de l'Arioste : un chevalier monté ou non sur quelque hippogriffe vient livrer combat au geôlier de la princesse captive. L'insuccès ne change rien à l'intention, ne fait rien à l'affaire. M. Louis Bonaparte est bien des nôtres.
Mais, me dira-t-on, nous ne sommes plus ni à Strasbourg ni à Boulogne, ni même à Ham. Nous sommes à l'Elysée. — Très bien ! il n'y a rien de changé. — J'ouvre le dernier et tout récent Message de M. Louis-Napoléou, président de la Képubique française ; je passe plusieurs feuillets pour en trouver la fin, c'est ce que je cherche. Je lis :
« Les conseils généraux ont en grand nombre émis le vœu
de la révision de la Constitution. Ce vœu ne s'adresse qu'au pouvoir législatif. Quant à moi, élu du Peuple, ne relevant que de lui, je me conformerai toujours à ses volontés légalement exprimées.
« L'incertitude de l'avenir fait naître, je le sais, bien des appréhensions en réveillant bien des espérances. Sachons tous faire à la patrie le sacrifice de ces espérances, et ne nous occupons que de ses intérêts. Si dans cette session vous votez la révision de la Constitution, une constituante viendra refaire nos lois fondamentales et régler le sort du pouvoir exécutif. Si vous ne la votez pas, le peuple, en 1852, manifestera solennellement l'expression de sa volonté nouvelle. Mais, quelles que puissent être les solutions de l'avenir, entendons-nous, afin que ce ne soit jamais la passion, la surprise ou la violence qui décident du sort d'une grande nation ; inspirons au peuple l'amour du repos, en mettant le calme dans nos délibérations; inspirons-lui la religion du droit, en ne nous en écartant jamais nous-mêmes ; et alors, croyez-le, le progrès des mœurs politiques compensera le danger d'institutions créées dans des jours de défiances et d'incertitudes.
« Ce qui me préoccupe surtout, soyez-en persuadés, ce n'est pas de savoir qui gouvernera la France en 1852, c'est d'employer le temps dont je dispose de manière à ce que la transition, quelle qu'elle soit, se fasse sans agitation et sans trouble.
« Le but le plus noble et le plus digne d'une âme élevée n'est point de rechercher, quand on est au pouvoir, par quels expédients on s'y perpétuera, mais de veiller sans cesse aux moyens de consolider, à l'avantage de tous, les principes d'autorité et de morale, qui défient les passions des hommes et l'instabilité des lois.
« Je vous ai loyalement ouvert mon cœur : vous répondrez à ma franchise par votre confiance, à mes bonnes intentions par votre concours, et Dieu fera le reste.
• Recevez, messieurs, l'assurance de ma haute estime.