LE BOULANGER DE FLERS
Fiers est le chef-lieu d'une petite commune du canton de Combles, à vingt kilomètres de Péronne, à sept kilomètres de Bapaume. On y comptait un peu plus de trois cents âmes, et parmi les familles de la localité, il n'en était pas de plus estimée que celle de M. Charles Delmotte, boulanger. C'était « un très brave homme* ». Ses compatriotes libérés du joug allemand sont unanimes à faire son éloge. Il avait fourni de ses deniers une somme de deux
1. Témoignage de M. Carpentier (Alphonse), cultivateur à Fiers, qui a déposé sous serment, le 28 août 1915, à Moyenneville (Somme) devant la Commission d'enquête. Le témoin a été lui-même expulsé de sa commune, comme « bouche inutile» parce qu'étant malade il fut juge incapable de travailler pour les Allemands. (Jeux-ci l'envoyèrent à bapaume, entre deu» argousins en le séparant violemment de sa femme et de ses deux fils, âges l'un de dix-sept ans, l'autre de quatorze ans. Comme M°° Carpentier voulaitau moins acconipagnersoii mari unboutde chemin sur la roule de Bapaume, elle en fut empêchée par les baionuettes allemandes... « C'est tout de même un peu fort, a dit le témoin, d'être traité de bouche inutile par ceux qui vous ont dépouillé de tout votre bien. » V. Rapports et procèsverbaux d'enquête de la Commission instituée en vue de constater les actes commis par l'ennemi en violation du droit des gens, tome V, page 103.
raille francs, pour la contribution de deux mille cinq cents francs, dont la commune avait été frappée. Sur réquisition des autorités allemandes, il fit du pain pour la troupe pendant le premier mois de l'occupation. Comme la farine manquait, il était obligé d'aller en chercher, à ses frais, à Bapaume, où les Allemands, ayant pris possession du moulin, lui vendaient eux-mêmes cette farine, à la place des minotiers ! Nétant point rémunéré de son travail, autrement qu'en bons de réquisition qui n'étaient jamais acquittés, il réclama son dû, en déclarant « ne plus vouloir faire le pain pour eux sans être payé de la farine qu'il était obligé d'acheter ». C'est alors que les Allemands résolurent de se débarrasser de cette créance en supprimant le créancier. Ils trouvèrent sans peine, dans les cours professés à leur Kriegsakademie et dans le manuel de guerre élaboré par le grand état-major de Berlin, la méthode à suivre et le prétexte à inventer pour fusiller un honnête homme et un bon Français de plus. Ils allèrent trouver le maire, et lui demandèrent perfidement s'il y avait des chasseurs dans sa commune. Ayant recueilli ainsi des renseignements sur Delmotte qui, en effet, allait volontiers, entre deux fournées, tirer quelques perdreaux dans les bois d'alentour, ils firent une perquisition chez lui, ne trouvèrent point de fusil. Mais, sans défiance, il leur remit une boîte contenant quelques cartouches, plus deux chargeurs, l'un français, l'autre allemand, et des éclats d'obus que son jeune fils avait ramassés dans les champs. C'était plus qu'il n'en fallait pour le perdre. Ils l'enfermèrent immédiatement dans sa cave. Et, quelques heures après, l'infortuné boulanger était fusillé