Rapporta et procès-verbaux d'enquête, lorae II, page
fief deFrédéric-Frantz, grand-duc de Mecklembourg- Schwerin '. A la date du 19 février 1915, une soixantaine de personnes des villages de la Woëvre étaient déjà mortes au camp d'Amberg, chez le roi de Bavière. A cette même date, au camp de Cassel, organisé dans la province prussienne de Hesse, plusieurs habitants de l'Aisne, enlevés de leurs villages, ont vu la concentration de « deux à trois mille prisonniers civils » entassés sous des tentes et couchés sur la paille. Il pleuvait. Chaque matin, ces malheureux se réveillaient « trempés ». Là aussi, « tout le monde toussait ». Même régime, ou peu s'en faut, pour les Français enfermés à Altengrabow, près de Magdebourg, dans la Saxe prussienne, et aussi à Zwickau, à Chemnitz, à Erfurt, à Langensalza, à Mersebourg, à Grafen'wôhr, à Quedlinbourg, à Salzwedel, dans les Etats de Frédéric- Auguste, roi de Saxe, qui, de tous les princes souverains d'Allemagne, est peut-être celui qui a mis le plus de kilomètres carrés à la disposition des geôliers du Kaiser. Chez ce prince ont été déportés les habitants d'Ytres, conimune située à dix-sept kilomètres de Péronne et ceux de Prémont, commune de l'arrondissement de Saint-Quentin. C'est aussi sur les bagnes de la Saxe qu'ont été dirigés les habitants de Sinceny (Aisne) et ceux de Coucyla- Ville, et ceux de La Fère. C'est le duc d'Anhalt,
1. A Gûslrow ont souffert plusieurs habitants d'Auluois-sous- Laou et de Flavy-le-Martei, commune de rarrondisseraent de Saml-UuenUu. A Farchim, où fuient déportés les habitants de Craonne, deux prisonniers qui demandaieut à manger ont été tués à coups de crosse. Le lils d uu de ces deux prisonniers, ayant essayé de protéger son père, fut mis pendant huit jours ail poteau, de midi à deux heures, attaché par le cou, par les pieds et par les mains.
Frédéric II, qui se chargea d'interner dans son domaine, au camp de Zerbst, les villageois de Leury. Trois de ces villageois, trois jeunes garçons dont le plus âgé n'a pas plus de dix-huit ans, ont dit à la commission d'enquête : « Nous avons été beaucoup battus... » Les vieux n'étaient pas moins maltraités au camp de Zerbst.
Le traitement ainsi organisé dans les divers royaumes ou duchés de l'empire germanique, s'achevait d'ordinaire chez le grand-duc Frédéric de Bade, dans les casemates de Rastadt. Cette forteresse, dont la sinistre renommée s'associe tragiquement au souvenir des plénipotentiaires français du congrès de 1799, massacrés par ordre d'un kaiser autrichien, a laissé de lugubres images dans la mémoire des Français, des Françaises qui, pendant ces dures années d'épreuve, 1914, 1915, 1916. 1917, 1918, ont connu toutes les horreurs de la déportation et de la captivité en Allemagne. Les femmes de Beaumont-Hamel, notamment, furent enfermées dans les casemates du grand-duc de Bade, pendant quatre jours « sans pouvoir se coucher, à cause de la vermine qu'on voyait courir »... et qui « grouillait ». Les déportés de Suzy et de Nampcel y furent emprisonnés pendant huit jours, au milieu des pneumonies contractées dans l'humidité de cette geôle infecte.
« C'est là que nous avons été le plus mal », a dit, en parlant de Rastadt, M-^e Delattre, cultivatrice à Beaumont-Hamel. Môme témoignage chez tous ceux, chez toutes celles qui ont partagé cette captivité. La monotone et poignante doléance de ces vieillards, de ces femmes, de ces enfants a profondément ému le cœur des magistrats enquêteurs qui l'ont entendue
et recueillie. Un témoin digne de foi, qui a signé sa déclaration après avoir juré de dire la vérité, affirme « qu'il a eu sous les yeux un spectacle lamentable, celui de trois ou quatre cents jeunes gens, arrêtés dans le nord de la France et qui étaient comme des loups affamés. Ils se tuaient presque pour attraper un petit morceau de pain, lorsque d'autres prisonniers, plus fortunés qu'eux, pouvaient leur en donner ». Gela se passait à Rastadt. Deux enfants, Charles Hainzelin (dix-sept ans) et Georges Munier (treize ans) ont dit : « Nous avons fait deux séjours à Rastadt... Nous avons été extrêmement mal. Nous étions dans la vermine, et on lâchait des chiens pour nous obliger à nous rassembler. »
Il faut que la voix de ces humbles gens de France, vieillards, femmes, enfants, arrachés violemment de la terre natale, réduits en esclavage, entraînés de force au fond de l'Allemagne, livrés, comme un bétail, à la dent joyeuse des dogues d'un grand-duc, s'élève au-dessus des trônes de ces majestés et de ces altesses d'outre-Rhin, afin que la plainte des captifs nous donne toute la mesure de la servilité des hauts et puissants seigneurs de l'empire germanique, vassaux qui furent assez domestiqués pour devenir des gardes-chiourme au service et aux gages du Kaiser. La déportation de nos compatriotes de la Picardie martyre a duré jusqu'à la veille du jour où Hindenburg, désormais incapable de se maintenir en des positions menacées par l'évidente supériorité de nos forces militaires, se résigna au recul forcé qui a libéré Roye, Noyon, Lassigny, Péronne et tout le pays d'alentour. Le 17 février 1917, les Allemands, avant de détruire par des explosions de mines et de bombes,
G. Dbschamps, 5
l'hôtel de ville et l'église Saint-Pierre, à Roye, ont procédé à l'enlèvement en masse ,des habitants de seize à soixante ans. Cent quatre-vingt-deux personnes ont été soumises à cette déportation qui a causé le désespoir de toutes les familles. L'évacuation des jeunes filles a donné particulièrement lieu aux scènes les plus douloureuses. Le 13 mars, vingttrois personnes, notamment plusieurs maires des localités voisines du chef-lieu de canton, quittèrent ainsi, de force, leurs foyers dévastés. Dans l'arrondissement de Péronne, le canton de Roisel fut particulièrement éprouvé par ce système de dépopulation méthodique et féroce.