‹ La Somme DévastéeChapitre 13 sur 14 · LES TRAVAUX FORCÉS · texte numérisé non relu

LES TRAVAUX FORCÉS

Mackensen, Paul von Beneckendorff und Hindenburg, venus dans cette officine de dévastation organisée, de dépeuplement prémédité, de meurtre scientifique et d'universel asservissement, pour y apprendre leur métier. Longtemps inconnus du public, môme en Allemagne, ces chefs allemands sont entrés dans une sorte de célébrité sinistre, à la lueur des incendies qu'ils ont allumés, parmi les gémissements des innombrables victimes dont ils ont martyrisé le corps et l'âme.

L'autorité militaire française est en possession d'un document qui montre avec quel soin fut étudiée, jusqu'au plus petit détail, dans les conciliabules de l'état-major et dans les conférences secrètes de la Kriegsakademie de Berlin, l'organisation des travaux forcés en pays envahis. On a tout prévu : la marque distinctive du forçat, le salut et les autres marques de respect qu'il doit à ses gardiens, les précautions à p^endre contre les tentatives d'évasion et pour les manquements à la discipUne germanique, enfin une gradation de châtiments qui va de la bastonnade à la peine de mort. Les affiches relatives à ces travaux forcés étaient si bien préparées que, dans certains villages de la frontière lorraine, elles furent posées dès le 5 août 1914.

Ce règlement fut appliqué à la lettre, hormis toutefois sur un point essentiel. Les organisateurs de cet esclavage avaient prévu, pour les esclaves, un léger salaire, sans proportion avec le travail exigé, mais enfin un salaire. Or, il est avéré, par des témoignages recueillis sous la foi du serment. que, dans la Somme et l'Aisne notamment, les pauvres gens réduits à l'état de forçats par les

officiers allemands, selon les ordres donnés par le grand quartier général, ont travaillé pour le roi de Prusse sans recevoir d'autre rétribution que des insultes et des coups. On peut môme citer un citoyen suisse, âgé de cinquante-trois ans, que « depuis le 5 septembre 1914, les Allemands ont obligé à travailler tous lesjours aux travaux les plus répugnants et à se présenter deux fois par jour à l'appel, sans jamais lui donner un centime' ».

Du reste, nous possédons l'aveu cynique et officiel de cette méthode de guerre, organisée par le haut commandement de l'armée allemande. Le 28 juillet 1915, une affiche decouleurbleue, posée sur les murs par ordre de la kommandantur, notifiait aux habitants des localités envahies ce qui suit :

Toute la récolte (seigle, blé, avoine, orge) est réquisitionné» pour l'armée allemande.

Les cultiFateurs et les propriétaires recevront de l'armée allemande, après la récolte, la part qu'elle jugera suffisante. Ils seront obligés, sans aucune rétribution, à aider à la récolte par ordre de l'administration allemande.

Il est sévèrement interdit de couper et de rentrer les récoltes sans que l'ordre leur en ait été donné ; ils seraient punis d'une amende jusqu'à cent marks ou de prison jusqu'à deux semaines s'ils contrevenaient aux ordres de l'armée allemande.

Conformément à cette méthode et en dépit de l'article 52 de la convention de La Haye, signée par l'Allemagne, et disant que « les prestations en nature seront, autant que possible, payées au comptant, sinon, elles seront constatées par des reçus, et le payement des sommes dues sera effectué le plus tôt possible », les habitants de Bernes, dans

i. Déposition faite devant M. le Consul général de France à Bâle, le 10 février 1916.

LES TRAVAUX yORCÉS 75

l'arrondissement de l'éronne, ont été forcés de travailler sans recevoir ni argent ni nourriture. Ils vivaient de pommes de terre, ramassées dans les champs. Une malheureuse femme de cette commune a vu un de ses enfants mourir sous le coup de l'émotion causée par les menaces de mort et parles gestes terrifiants des ennemis ; son autre fils, Emile, âgé de seize ans, a été Irappé violemment, à coups de bâton, de pieds et de poings. Trois communes du canton de Roisel (Bernes, Vendelles, Hancourt) ont particulièrement souffert des brutalités de l'occupation allemande. Le colonel Gloss, le tyranneau d'Holnon, s'est publiquement vanté de la « punition » infligée aux habitants de Vendelles. On sait cequecela veut dire. Quant à Hancourt, les habitants de cette commune ne suffisant pas à la peine, les Allemands envoyèrent sur place une équipe de cent jeunes gens, détachés du dépôt de prisonniers civils qu'ils avaient concentré à Landrecies. Gela se passait le 13 mars 1915. Ces jeunes gens avaient été enlevés de Saint-Quentin, au nombre d'un millier, le 5 décembre 1914. Plusieurs sont morts de fatigue. L'un d'eux a écrit et signé la déclaration suivante :

A Landrecies, on nous force à trarailler de 6 heures du matia à 4 heures du soir, et quand on se fait porter malade, on vient vous chercher quand même et l'on vous force à travailler ; si l'on se rebelle un peu, on a trois jours de cellule, au pain et à leau.

J'ai vu un camarade, qui avait tenté de s'évader, être frappé et avoir les mains attachées derrière le dos pendant cinq jours de cellule.

Le 13 mars, iOû d'entre nous furent euvoyés travailler à Hancourt, dans la Somme, pour arracher des betteraves : l'on partait le matin à 6 heures, jusqu'à 6 heures du soir, et souvent.

quand on relevait la tête et quand on restait quelques minutes sans travailler, les soldats se précipitaient sur nous et, en criant : « Hof, hof... » nous frappaient avec leur crosse de fusil, ou nous jetaient des betteraves à la figure.

Comme nourriture, nous avions une boule de pain allemand pour trois jours ; du café qui est plutôt, de l'eau sale, le malin : une soupe à midi, faite avec du riz ou du blé ; puis le soir, du café.

11 arrivait souvent (jue nous ne touchions pas de pain, parce que le convoi, disaisnt-ils, était retardé par les Français ; maintenant, quand quelques camarades s'évadaient, nous étions privés de nourriture, pendant deux jours nous n'avions que du café pour toute nourriture.

Il y a eu dix camarades qui se sont évadés ; le lendemain huit ont été repris, ils ont reçu plus de deux cents coups de cravache et privés de pain pendant deux jours, et on les a conduits travailler, les gardiens avec des bâtons, et quand l'un d'eux relevait la tète, ils recevait un coup de bâton. On est obligé d'avoir l'allure militaire, de se mettre au • garde à vous » et de saluer les officiers allemands.

Le 13 mai, nous sommes retournés à Landrecies, où l'on toucha comme nourriture 250 grammes de pain et, à 4 heures, la soupe, avec du riz et un morceau de viande qui sent et que l'on est souvent obligé de jeter, et l'on est forcé de travailler, on va à la forêt où l'on transporte des troncs d'arbre, ou bien l'on charge du coton ou de vieux métaux qu'on transporte en Allemagne.

On pourrait multiplier les témoignages, sans épuiser la variété des corvées imposées par la brutalité allemande aux populations de la Picardie martyre. Ici c'est un homme de soixante-cinq ans, qui a reçu des « coups de pieds et de crosse parce qu'il n'accomplissait pas assez vite le travail forcé qu'on lui avait marqué ». Là, ce sont des équipes qui sont requises pour le creusement des tranchées, pour le transport des obus, pour l'enlèvement des bombes non explosées, ou même pour la pose de fils de fer barbelés. Ceux qui refusaient de faire ces corvées étaient emmenés à la kommandantur

LES TRAVAL'5 FORCÉS 77

et de là en Allemagne. A Saint-Quentin, plusieurs centaines de femmes furent enfermées dans une école delà ville, pour confectionner des sacs à terre, destinés aux tranchées allemandes. Plusieurs de ces prisonnières furent ainsi détenues pendant un espace de trois mois. Le règlement de cette ergastule était impitoyable. Défense absolue de sortir. Réveil sonné à 5 heures du matin. Travail toute la journée, sans répit, jusqu'à 7 heures du soir. « Nous travaillions par équipes, a dit l'une d'elles, âgée de vingt-cinq ans. presque toutes nous travaillions même activement, dans la crainte d'être battues. Quelques-unes, qui ne voulaient travailler que tout autant qu'elles seraient nourries convenablement, furent violemment frappées avec un martinet ou à coups de pied. Certaines reçurent un broc d'eau sur la tète, et des coups ensuite. » Les Allemands, toujours méthodiques, traitaient parla douche et par le fouet les révoltes bien naturelles de la jeunesse et de la faiblesse contre cet abominable abus de la force. Comment nourrissaient-ils ces centaines de femmes et de jeunes filles, dans cette école transformée en bagne? Une briquetière de Saint-Quentin, âgée de vingt-six ans, qui fut aussi condamnée par les Boches à ces travaux de confection des sacs à terre, nous le dit avec précision : c Des chouxraves à raidi : des carottes le soir, le tout cuit à l'eau seulement, sans sel, ni beurre, ni graisse, et environ la valeur d'un sou de pain pour toute la journée. Les dimanches, parfois du riz, parfois des pommes de terre, avec un peu de gras de bœuf. »

Plusieurs conseils généraux des départements de France, notamment ceux de l'Allier, du Puy-de-Dôme, des Basses-Pyrénées, de l'Yonne, des Deux-Sèvres ont désigné des délégations qui eurent pour mission de constater, sur place, la situation dans laquelle l'ennemi, par ses destructions systématiques, avait laissé nos territoires reconquis. Il faut, en effet, qu'à l'intérieur de la France, dans les contrées que leur situation géographique et la vaillance de nos défenseurs a préservées des risques de l'invasion, chacun se rende un compte exact des ruines matérielles et morales que l'ennemi en retraite accumula dans les régions dévastées. C'est un devoir de conscience, que daller, parmi ces ruines, tendre une main secourable à nos frères affligés.

Les incendiaires de la collégiale de Saint-Quentin avaient entrepris d'anéantir, chez nous, la vie sociale par le démembrement des communes et par la dislocation des familles, la vie agricole par le sabotage méthodique des outils du laboureur et par la stérilisation du sol, la vie industrielle par la destruction des machines et des usines, la vie commerciale par le pillage des banques. Ils ont

pensé à tout ce qu'ils pouvaient faire de mal, môme à supprimer l'état-civil de nos infortunés compatriotes, même à effacer du sol ravagé les limites delà propriétéindividuelle, en ôtantaux communes leurs archives municipales et leur plan cadastral. Toute cette malfaisance avait été préméditée de longue date, prévue dans le moindre détail, prescrite pas ordre supérieur, au fond de ces bureaux mystérieux du Kœnigsplalz où le grand état-major de Berlin, sous Tœil du Kaiser allemand, roi de Prusse, a élaboré en secret, minutieusement, atrocement le plan qui devait aboutir aux « buts de guerre» que s'étaient proposés les reîtres à lunettes de la cour de Potsdam et les professeurs-chambellans des universités d'outre-Rhin.

Réduire en esclavage la population française et condamner aux travaux forcés toutes les personnes réputées capables de manier un outil ou de soulever un fardeau; briser d'avance toute velléité de résistance en appliquant sans pitié les principes de terrorisme qui sont énoncés dans le Kriegsbrauch im Landskriege, manuel de guerre à l'usage des subordonnés de Guillaume II ; s'acharner sur l'humanité souffrante et torturer la nature elle-même en assassinant par un coup savamment calculé les arbres fruitiers dans les vergers de Picardie ; abolir la vie morale par le déchirement des cœurs ; s'attaquer à l'intelligence française par la destruction scientifique des monuments de notre art national, telle est l'œuvre où le Kaiser allemand, roi de Prusse, a engagé ses responsabilités personnelles en adressant personnellement ses félicitations impériales 'à ses dignes lieutenants, Hindenburg et Ludendorff.

Il faut que la vcTité soit partout proclamée, partout connue, et que la manière dont les Allemands entendent les lois de la guerre et le respectdu droit des gens soîtexposéeà tous les yeux. Déjà les documents abondent. Nous avons les cinq volumes de rapports et de procès-verbaux qu'a publies la Commission d'enquête, sous la présidence de M. Georges Payellc, premier président de la Cour des comptes. Nous avons aussi la Note diplomatique adressée car le gouvernement de la République française aux gouvernements des puissances neutres sur la conduite des autorités allemandes à l'égard des populations des départements français occupés par l'ennemi. Cette note est suivie des documents relatifs à l'enlèvement en masse et à la dispersion des femmes et des jeunes filles de Lille, Roubaix, Tourcoing. C'est là qu'on a pu lire cette lettre admirable et poignante d'une dame de Lille, rappelant ce qui s'est passé au chef-lieu du département du Nord, par ordre du major, commandant d'étapes, von Graewenitz. Ces documents ne sont pas assez connus. Il faut les répandre. Il faut les commenter de vive voix. Communiqués au conseil général d'un département de l'ouest, ils ont motivé, de la part de cette assemblée, une motion affirmant la solidarité de tous les Français , envahis ou non, dans la revendication nécessaire des réparations légitimes et des justes indemnités. Lus dans une mairie de village, au chef-lieu d'une lointaine commune, accueillante pourles réfugiés, ces documents ont donné lieu aux plus touchantes manifestations d'amitié française. Il y aura un mouvement d'unanime protestation et un renouveau d'énergie combative dans toute la nation, lorsque la vérité complète sera connue de

toutes les assemblées départementales et aura pénétré dans toutes les communes de France.

Pour connaître cette vérité, rien ne. vaut la vision directe. On ne peut se faire une idée exacte et totale de ces dévastations, si l'on ne va pas, sur place, en considérer toutes les horreurs. Il faut parcourir les villes et les villages de l'Oise, de l'Aisne, de la Somme que le feld-maréchal Hindenburg, au moment de son recul forcé, a ravagés rageusement par le fer et par le feu. Là-bas, la maison du riche et le logis du pauvre, le château et la chaumière, l'atelier et l'usine, l'église, la mairie, l'école ont subi la même loi de nivellement par la dynamite ou d'écroulement dans les flammes. En voyant les paysages, autrefois florissants et fertiles, où gisent ces débris informes, on mesure toute l'énormité de la barbarie à laquelle nous avons échappé. Il n'y aura jamais trop de témoins pour recueillir les preuves du crime et pour en poursuivre le châtiment. Il n'y aura jamais assez de voix pour proclamer à la face du monde la nécessité des sanctions exigées par le verdict de la conscience universelle et stipulées formellement par le traité de Versailles.

C'est en vain qu'O'Donnell Bennett, correspondant berhnois de la germanophile Tribune de Chicago, télégraphiait à son journal, le 3 avril l'J17, par le poste radiographique de Nauen, mis à sa disposition par les autorités allemandes, afin de démentir des faits prouvés par d'innombrables témoignages, au milieu desquels on n'a que l'embarras d'un pénible choix. La route de Lassigny à Roye traverse la petite commune de Verpillières. Cette malheureuse commune a été le triste théâtre des faits suivants.

G. Deschamps. 6

Léger (Raoul), âgé de H'i ans, cultivateur à Verpillières (Somme) a été emprisonné, comme otage, avec un grand nombre de ses concitoyens dans l'église d'Amy, le 30 septembre 1914. Relâché dans la soirée du même jour, il fut arrêté de nouveau, le 8 octobre suivant, sous prétexte qu'il avait une installation téléphonique dans sa ferme. A vrai dire, étant abonné au réseau du département, il possédait un appareil, mais les fils en étaient coupés. Pendant une heure, maintenu devant sa porte avec son berger Maufroy, il vit une trentaine de soldats, s'emparer de sa maison et la piller de fond en comble. Sa femme et ses beaux-parents furent consignés dans la cuisine, avec défense de bouger avant quatre jours. Quant à lui, on le fit comparaître devant un espèce de conseil de guerre que présidait un général. Ce tribunal interrogea quelques soldats et refusa d'écouter l'accusé, qui ne put prononcer un seul mot. La séance levée, on l'emmena, sans lui faire connaître la décision de ses juges, dans léglise d'Amy, où deux soldats, commis à sa garde, le forcèrent à se tenir à genoux pendant toute la nuit. Le lendemain, 9 octobre, à 11 heures du matin, les ennemis enfermèrent dans l'église tout ce qui restait d'hommes dans le village. Douze de ces malheureux étaient marqués dune grande croix bleue sur la joue droite. A midi et demi, on donna le signal du départ, et les prisonniers, en rangs, quatre par quatre, furent acheminés vers Noyon, sous une escorte de gendarmes qui leur donnaient, de temps en tenjps, des coups de plat de sabre. Ce triste cortège arriva, vers 5 heures du soir, aux faubourgs de Noyon, hormis les douze prisonniers marqués d'une croix. Ceux-ci

furent gardés en route, au village d'Avricourt. Pourquoi *? On l'ignore. On sait seulement que deux de ces malheureux, marqués comme des moutons pour la boucherie, furent ramenés à Verpillières. Lun s'appelait Poizeaux, agriculteur, âgé de 47 ans ; l'autre était un vieillard de 78 ans, du nom de Vasset, également agriculteur. Un peloton d'exécution, composé de deux soldats du il^ régiment d'artillerie et de deux du 31« d'infanterie, attendaient ces victimes, désignées, on ne sait pour quelle cause, à la fureur de nos ennemis. Poizeaux fut tué devant le mur de l'église. Vasset fut tué devant le mur de la grange du témoin. M"» Léger, la fermière de Verpillières, a entendu les détonations, et a vu les trous faits par les balles dans le mur de sa propriété... Et ce n'est qu'un des innombrables assassinats dont les détails nous ont été rapportés par des témoins dont la plupart furent des victimes de la brutalité allemande.

Aux approches du printemps de l'JlT. le journal espagnol A. B. C, organe des germanophiles de Madrid, recevait de son correspondant accrédité auprès du Grand Quartier Général allemand, la dépêche suivante, par télégraphie sans fil :

Berlin, 19 mars, 22 heures 30 — en espagnol — Pr 459. — « A. 5. C ., Madrid.

... J'ai été choisi par le Grand Quartier Général pour assister à un événement militaire de la plus haute importance. En effet, pour la première fois depuis que les Allemands ont dressé la muraille inexpugnable qui s'étend depuis la mer jusqu'à la frontière suisse, on passe de la lutte de positions à la guerre de mouvement. Ainsi en a décidé le chef suprême de l'armée allemande, Hindenburg.

Le plan qui s'exécute aujourd'hui était en préparation depuis déjà plusieurs mois. C'est une idée de génie qui l'a inspiré, et cette opération sera considérée comme l'une des plus grandes victoires stratégi(pies de l'Allemagne.

A l'heure où j'écris ces lignes, l'armée allemande se prépare à évacuer certaines parties de son front. Des millions de soldats qui, depuis 3"J mois, menaient une vie de taupes, vont sortir de leurs trous pour combattre en terrain découvert. Le front allemand se retire sur de nombreux kilomètres et l'on ne sait ce qu'il faut admirer le plus, la façon merveilleuse dont le plan est exécuté, ou le courage avec lequel le maréchal

Hiudenburg secondé par le ... du «jénéral Ludendorfî, déûe l'opinion du monde entier. Le fait de céder du terrain à l'ennemi pouvait entraîner certaines conséquences : faire croire que les forces de l'Allemagne étaient épuisées, ranimer le courage de l'ennemi qui pouvait croire qu'il avait lui-même remporté la victoire ; enfin, décourager la nation allemande à la vue de la retraite de ses armées.

Mais on ne tardera pas à s'apercevoir que la véritable victoire est pour les troupes qui ont opéré cette retraite. Elle est similaire à celle qui a entraîné la bataille de Tannenberg et à celle de la Vistule, à la suite de laquelle un royaume entier s'est ajouté k l'Empire. Des généraux qui ont su tirer un tel parti de la retraite, doivent inspirer confiance à leurs soldats, à leur nation, à leurs adversaires eux-mêmes.

Depuis le début de la guerre, l'initiative de la lutte fut... (efltre les mains des Allemands )..., à l'exception des vaines tentatives qui constituèrent l'offensive réalisée par les Français en Champagne en 191.5, et celle de la Somme exécutée en 1916 par les troupes françaises et britanniques.

On annonçait pour la seconde quinzaine de mars un suprême effort de la France et de l'Angleterre sur le front occidental. Les préparatifs faits dans ce but sont gigantesques, le matériel accumulé dépasse tout ce que l'on peut imaginer ; des centaines de canons de tous calibres étaient pointés contre chaque portion du front allemand : sur chaque élément de tranchées, sur chaque élément de positions, que les aviateurs français et anglais étudiaient depuis des mois, des milliers d'obus allaient tomber. L'initiative paraissait donc appartenir aux Alliés et les troupes allemandes allaient se voir dans l'obligation de résister à la terrible avalanche. Au même moment la Russie, l'Italie et l'armée de Sarrail devaient entreprendre de leur côtés des opérations offensives.

Hindenburg et Ludendorff ont réussi à garder l'initiative ; ils sont arrivés à rendre inutiles les travaux formidables accomplis par l'opiniâtreté des troupes ennemies. Les projets de l'ennemi sont brisés d'avance |)ar une entreprise d'une simplicité géniale. Il en résultera un raccourcissement considérable du front. iMais, si l'Allemagne s'est décidée à se retirer et à raccourcir son front, ce n'est pas parce qu'elle manque de.s régiments nécessaires pour le couvrir et le protéger. C'est avec ce front-là que l'Allemagne a réalisé ses grandes offensives contre la Russie, contre la Serbie et contre la Roumanie. U s'agit aujourd'hui de remporter une victoire stratégique sur les armées françaises et an-

plaises réunies qui préparaient depuis..., un effort suprême qui, dans l'opinion de leurs généraux, devait produire un résultat certain et définitif.

En se retirant, les Allemands obligent leurs adversaires aies suivre. Par conséquent, les batteries que l'on avait mises en position et les gigantesques dépôts de munitions que l'on avait accumulés pour un bombardement furieux devront être déplacés et transportés en avant et comme les généraux Nivelle et... (ignorent ?j... quelle sera la ligne définitive entre celle que leurs adversaires abandonnent et celle où ils s'arrêteront, ces batteries et ces dépôts de munitions, ainsi que les parcs d'aviation et tout ce qui constitue la cyclopéenne machinerie guerrière qu ils avaient organisée, tout cela devra être démonté et remonté bien souvent devant chacune des lignes intermédiaires. Les ennemis seront obligés de combattre sans aucun plan préconçu, parce que les études qu'ils ont faites de l'ancien front allemand leur deviennent inutiles et que les cartes qu'ils avaient dressées d'après les observations de leurs aviateurs ne pourront plus les guider dans la lutte qui leur est imposée par l'adversaire. Hindenburg leur a escamoté la cible contre laquelle ils dirigeaient les masses d'infanterie et d'artillerie accumulées depuis un an. En voyant avancer leurs troupes, les peuples français et anglais croiront peut-être a une victoire, mais leurs généraux comprendront que ce sont eux les vaincus. Ils verront combien de milliers d'hommes ils perdront en faisant avancer leurs régiments sur un terrain semé d'obstacles, à travers des terres sur lesquelles se trouvent des positions ou des lignes fortifiées dont ils ignorent absolument remplacement, lorsqu'ils devront avancer dans des terrains convertis en désert, où l'on a fait sauter à la dynamite les chemins, les routes, les ponts et les chemins de fer. Sur leur chemin, ils ne rencontreront pas un seul poteau indicateur ; pas un seul village qui puisse leur servir pour se loger ou s'orienter. Sur tout le terrain abandonné par les Allemands, les voies ont été coupées, pour ijue l'adversaire ne puisse pas s'y cacher ou y établir ses batteries. On a abattu les arbres qui bordaient les routes ; ils ne pourront plus servir à dissimuler la marche des régiments. Ces troupes ne trouveront pas un puits où apaiser leur soif, ni une seule personne à qui demander dans la nuit où elles se trouvent. Les Allemands, en se retirant, feront de cette région ce que l'on api)elle en terme militaire un glacis ; en se retirant, les soldats allemands méthodiquement et conformément à leurs plans, emportent ou détruisent tout ce qui peut être utile à leurs ennemis. Ces destructions s'exécutent uniquement pour obéir à

des nécessités d'ordre militaire. D'ailleurs, les habitants no pourraient rester àl'eadroit qui va devenir le champ de bataille; les laisser dans leurs maisons, ce serait les condamner a mourir sous le feu des canons qui, d'ici peu, vomiront le fer et la mitraille sur les kilomètres de terrain abandonnés par les troupes impériales. Nous sommes persuadés que ces troupes sont forcées d'agir ainsi par des motifs d'ordre militaire qui ont déterminé la retraite. Dans toute cette zone, il ne reste pas une seule ligne télégraphique, une seule voie ferrée. Les poteaux, les fils, ainsi que les rails et les traverses, ont été transportés dans la région où va se trouver désormais l'arrière-garde de l'armée allemande.

En résumé, voici en quoi consiste la victoire que cette retraite signifie pour l'Allemagne :

l" Les plans de l'adversaire sont déjoues et les Allemands gardent l'initiative ;

2° Les Allemands conservent leur liberté d'action, puisque l'offensive ennemie est obligée d'avorter ;

3" Four pouvoir eutreprendre des opérations sur les autres fronts secondaires, ou peut-être pour repousser une offensive sur un autre théâtre de la guerre, il ne faudra pas moins de 6 mois aux Français et aux Anglais pour s établir en face des positions définitives allemandes ;

4° L'ennemi sera obligé de combattre sur un terrain qui lui est inconnu et choisi par l'Elat-Major allemand. 11 en résultera pour l'ennemi des perles considérables ;

5° Les .\llemands abandonnent un front stratégiquement mauvais, imposé par la retraite de la .Marne en 1914 et vont occuper un autre front qu'ils ont choisi après mûre réflexion et fortifié suivant les méthodes nouvelles absoloment opposées aux méthodes employées jusqu'ici ;

6» Le front se trouve considérablement raccourci.

J'ai parcouru cette région qui, avant longtemps, deviendra le champ de bataille où se précipiteront furieusement des centaines de milliers d'hommes. Les sillons que la charrue a creusés dans ces terres formeront des ruisseaux de sang, car jamais, depuis que le monde existe, on n'a assisté à un drame semblable à celui qui va se jouer sur cette scène.

Les soldats allemands travaillent tranquillement, certains que l'heure de la victoire finale approche. Ils couvrent la terre de fil de fer barbelé et creusent les tranchées où ils attendront l'avance des troupes ennemies. Les peuples de l'Entente marchant vers linconnu, chanteront des hymnes de joie ;

mais leurs cantiques serout peut-èlrc interrompus brutalement par un nouveau bond du tigre qui se ramasse sur ses pattes pour se jeter avec plus de violence sur sa victime.

Je continuerai à informer l^s lecteurs de l'A. D. C. des événements qui vont se passer.

Antonio Âzpeitua.

La manœuvre militaire de Hindenburg et de Ludendorff étant liée à des manœuvres politiques non moins importantes 1'^. JB. C. de Madrid recevait, quelques jours après, la dépêche suivante :

Berlin, 16 avril. 23 h. 15.

Il se produit en ce moment un rapprochemeul entre le peuple russe et les puissances centrales. La Révolution russe se retourne contre l'Entente et bouleverse tous les projets que celle-ci avait conçus. Dans les milieux socialistes et radicaux, les paroles des socialistes allemands ont trouvé plus d'écho que celles des socialistes français et suédois que l'Entente a pnvoyés à Félersbourg pour y travailler en faveur de la continuation de la guerre. C'est bien le résultat que nous espérions. Chez le peuple russe, épuisé par la guerre, l'homme qui vient parler de la paix devait forcément rencontrer un accueil plus favorable que celui qui vient prêcher la guerre.

L'Entente, ayant vu échouer l'arme qu'elle a employée contre rAllema?ne et qui consistait à accuser celle-ci de s'efforcer de placer lie nouveau un Romanov sur le trône, est en train d'en essayer une autre ; elle cherche à faire croire au peuple russe que les Empires centraux ont en vue le démembrement de sa patrie.

I^a déclaration faite aujourd'hui par les gouveroemeuts allemand et austro-hongrois a pour but de réduire à néant ces affirmations. Elle reproduit les termes de l'offre de paix faite en décembre dernier parle Chancelier. L'Allemagne affirme qu'elle ne désire qu'une chose : obtenir une paix qui la mette à labri de nouveaux complots, et elle déclare que son désir est de vivre dans des relations d'amitié sincère avec le peuple russe. Ces déclarations produisent sur les éléments socialistes et radicaux qui dominent la situation politique russe, un effet qui s'annonce comme excellent. L'Allemagne et l'Autriche savent que le terrain est tout préparé pour que ces déclarations y produisent

leurs fruits. La diplomatie des Empires centraux semble devoir faire tourner à leur propre avantage l'œuvre que l'Entente avait commencée. Nous croyons que la paix séparée avec la Russie n'est pas très éloignée.

Azpeitua.

C'est ainsi que, sous l'impérieuse dictée du maréchal Hindenburg et du général Ludendorff, la télégraphie sans fil transmettait du poste de Nauen à toute la presse des pays neutres l'enthousiaste louange d'une admirable opération qui devait mettre fin à la guerre. Un correspondant du Daily Seirs de Chicago, spécialement attaché au grand quartier général des armées du Kaiser, datait du 19 mars 1917 une interminable dépêche, pour commenter, en des termes dignes du plus grand stratège de l'étatmajor berlinois, l'étonnante manœuvre qui allait modifier, de fond en comble, l'aspect du front occidental. Cet homme, apparemment bien renseigné, admire, en connaissance de cause, et d'un air capable, le grand mouvement stratégique, opéré suivant un plan qui bouleverse tous les systèmes rigides de la guerre de tranchées, et qui entraîne les armées hors des ouvrages fortifiés, en terrain découvert. Mais cet historiographe, plein de zèle, officieux, tombe dans une étrange contradiction, lorsqu'il déclare, de la part de ses inspirateurs en casque à pointe, que les villes de Bapaume.de Péronne, de Roye, de Noyon, évacuées par les Allemands, furent à demi détruites par l'offensive de la Somme, et que l'armée du Kaiser les avait maintenues contre tout assaut. Maladroite façon, et lourdement germanique, de fuir les responsabilités personnellement encourues par Hindenburg, par Ludendorff et par leurs subordonnés, tels que le prince Eitel-Frédéric de Hohen-

zollern et son frère Auguste, dignes rejetons de Guillaume II, le prince et le grand-duc de Hesse, pillards du château de Moyencourt, le général von Fleck, ravageur de Ham, le capitaine Babel, l'officier d'intendance Kum, le major von Uechtritz, le lieutenant Baessler, et tant d'autres, dont les noms, livrés à la vindicte publique par les enquêtes juridiques de nos armées victorieuses, ne sortiront jamais de la mémoire des Français du Nord, du Pas-de-Calais, de l'Aisne, de l'Oise et delà Somme.

A Berlin comme à Chicago, une presse copieusement documentée, abondamment subventionnée, entreprit d'organiser une légende, qui tendait à faire croire aux gogos des deux mondes que les villes de ces départements avaient été transformées en désert par l'artillerie anglo-française, et que l'armée allemande n'abandonnait que des lieux préalablement dévastés. Grossier mensonge ! Impudence énorme ! Cette dévastation méthodique fut l'œuvre préméditée de l'état-major berlinois qui, par une singulière inconscience, dans les mêmes dépêches, se dérobe à ses responsabilités et se vante de ses initiatives.

La grande pensée de cet état-major offrait une ample matière aux doctes professeurs qui, dans les universités et dans les brasseries d'outre-Rhin, employaient à des dissertations stratégiques et tactiques, les interminables loisirs de l'arrière, en attendant une victoire très lente à venir...

— Admirez notre Hindenburgl disaient-ils, par ordre, à des auditoires de vieux messieurs et de dames âgées. Admirez l'illustre vainqueur.

Ah ! Messieurs les Français, vous allez être traités comme de simples Russes ! Vous ne vous attendiez

pas à celle-là, n'est-ce pas ? La grande offensive projetée par l'Entente dans le secteur de la Somme vient d'être bouleversée par la retraite allemande. Les amoncellements d'hommes et de matériel que l'Entente avait constitués pour frapper un grand coup contre les positions allemandes, tout cela ne sert plus à rien. Vive notre Hindenburg ! Désormais l'Entente frappera dans le vide. 11 lui faudra transporter toute sa machine de guerre jusqu'aux nouvelles lignes que lui imposera Hindenburg, et que l'ennemi ne connaît pas. Oh î ces nouvelles lignes ! C'est une merveille. Les positions de notre Hindenburg possèdent tous les réseaux possibles de retranchements. Elles sont hérissées par d'innombrables enchevêtrement^ de fil de fer barbelé. On y a planté des pieux de bois pointu et des épines de fer aiguisé. Elles sont couvertes par des milliers de batteries. Tous les avantages sont du côté allemand. L'ennemi devra, chaque jour, à toute heure, affronter les dangers inconnus d'un sol dévasté, sur lequel il devra frayer sa route, pas à pas, de piège en piège et de traquenard en traquenard, jusqu'au jour où il viendra buter contre d'inexpugnables retranchements, sous une pluie de fer et de feu. vomie de tous côtés par nos mitrailleuses, par nos minnenirerfer, par nos pompes à liquide enflammé, sans compter le bombardement aérien de nos avions et de nos dirigeables. La méthode stratégique de notre Hindenburg est infaillible. N'est-ce pas ainsi qu'il se retira devant Tannenberg, entraînant les Russes vers une catastrophe conçue par lui, préparée par lui dans l'ensemble et dans le détail ? Cette méthode fut reprise, lorsqu'il procéda scientifiquement à l'évacuation de la Pologne, pour

attaquer les Russes à Gorlitz ? N'est-ce pas ainsi qu'il a procédé, lorsqu'il a laissé les Roumains envahir les Garpathes et pénétrer en Transylvanie ? De quel geste il les refoula ensuite à travers les montagnes, dans cette campagne foudroyante qui devait aboutir à la conquête de la Roumanie ! Cependant, il ne faut pas s'attendre, cette fois, à des résultats aussi rapides. C'est un ennemi différent. Ce sont des circonstances plus difficiles. Les nouvelles du front occidental font connaître que notre Hindenburg entreprend non seulement une révolution stratégique, mais encore une révolution tactique. Les nouvelles tranchées contre lesquelles il attire l'ennemi ont été construites sur des plans inconnus jusqu'ici. Ces nouvelles positions possèdent tous les avantages nécessaires aux opérations offensives et défensives. La révolution opérée par Hindenburg dans les méthodes de la guerre moderne étonnera le monde. C'est quelque chose de génial. C'est un nouveau miracle de la science allemande. Ainsi discouraient, à Berlin, dans les universités et dans les brasseries, en déchiffrant des grimoires ou en vidant des chopes, les plus illustres pédants de l'Allemagne belliqueuse. La popularité du maréchal Hindenburg croissait en proportion des ravages exercés par ses ordres sur les territoires, sur les villes, sur les populations du Nord, du Pas-de-Calais, de l'Aisne, de l'Oise et de la Somme. Le correspondant germanophile du Daily Sens de Chicago avait raison sur un point. C'était quelque chose d'inouï dans l'histoire du monde. L'Allemagne trouvait le moyen d'inventer du nouveau en fait de brutalité, de férocité, de dévastations, d'incendies et de carnages. Elle se surpassait elle-même dans l'art de

propager le deuil et la désolation, de faire couler le sang et les larmes sur la terre stérilisée et sous le ciel assombri.

En vérité, cette terre parle et se plaint. Ecoutons ce qu'elle dit. Lisons, comme à livre ouvert, la tragédie qui est inscrite ici, sur ce sol labouré par tant de batailles.

Terre française, souvent piétinée, hélas ! envahie, souillée, pendant des années horribles, par les hordes que l'empire germanique aime à soudoyer pour dévaster notre pays de France, la Picardie a vu apparaître, en des jours d'épreuve et d'épouvante, aux coins de ses bois verdoyants, aux détours sinueux de ses routes faciles, aux environs de ses cités industrieuses, sur les bords de ses rivières claires, toutes sortes de figures sinistres, de cos turrtes effrayants et de bandes redoutables : compagnies de routiers, recrutés par les racoleurs du Kaiser Charles-Quint chez les plus farouches Maugrabins de l'Espagne africaine ou parmi les plus enragés cadets du Brandebourg ou de la Poméranie, et s'avançant en masses sombres, au son de leurs fifres aigus, au roulement sourd de leurs énormes tambours de guerre; reîtres noirs du comte de Schauemburg, pistoliers à cheval, arquebusiers du duc Erich de Brunswick ; lansquenets barbus de Konrad von Bemelberg et de Hilmar von Mimchausen ; escadrons et bataillons, piétons et cavaliers mercenaires, loués ou vendus par les landgraves de Hesse, marchands d'hommes, au roi Philippe II, menés par cet exécrable prince à la conquête de Paris, yiach Paris, et forcés de s'arrêter à Saint- Quentin ; trabans armés de hallebardes saxonnes, plastronnes d'acier, harnachés de buffle, casqués

de fer, empanachés de plumes de héron, gens de sac et de corde, d'incendie et de rapine, que l'on vit renouveler en Picardie ce qu'avaient fait les bourreaux de la Belgique héroïque et martyre, misé à feu et à sang par les sinistres précurseurs d'un Bartfeld, d'un Below, d'un Boehn, d'un Bûlow, d'un von Eisa, d'un Ernest de Saxe, d'un Frédéric de Prusse, d'un Gottberg, d'un von Hausen, d'un Oscar von Ilohenzollern, d'un Jenrich, d'un Kolewe, d'un Langermann, dun Manteuffel, d'un Meister, d'un Pinckhoff, d'un Pritzehvitz, d'un Sixt von Armin, d'un Albert de Wurtemberg et de tous leurs complices, connus ou inconnus'.

Laissons-les parler eux-mêmes. EnregistronsTaveu allemand des crimes allemands.

Voici comment le correspondant du Tageblatt auprès du grand quartier général des armées allemandes décrivait cette œuvre de dévastation à la fois méthodique et enthousiaste :

« Le plan général de la retraite fut quelque chose de merveilleux : chaque détachement savait exactement où il devait se rendre. A chaque colonne on avait indiqué la route qu'elle devait suivre. Et, malgré celle immense circulation d'hommes, de bêles et de voitures, il ne se jjroduisit aucun embarras, aucun engorgement nulle part, chacun arrivant à l'heure prévue. Des messagers circulaient de colonne en colonne, pour faire savoir aux divers commandements à quelles heures ils devaient partir.

1. Les noms de ces Allemands figurent dans la liste des personnes accusées par la Belpique d'avoir commis des actes contraires aux lois et coutumes de la guerre, à livrer par l'Allemagne en exécution des articles 2i8 à 230 du traité de Versailles et du protocole du 28 juin 1919.

En môme temps d'énormes camions automobiles distribuaient aux détachements de pionniers d'immenses quantités d'explosifs.

»... Des détachements de sapeurs-mineurs restèrent dans les villes et les villages jusqu'à la dernière minute, pour y achever les destructions.

»... Partout où il fut possible de le faire, on brûla les maisons plusieurs jours avant l'évacuation. On fit sauter à la dynamite les murailles que le feu n'avait pas démolies... Les épais brouillards du matin et les brumes de l'après-midi permirent de brûler les villages sans avoir besoin de se cacher. »

C'est une espèce d'hymne sombre en l'honneur de l'Allemagne incendiaire et dévastatrice :

«... Pendant la nuit, des villages entiers disparaissent... Les portes et les fenêtres furent arrachées des maisons avant que celles-ci ne fussent rasées du sol... Chaque nuit, des convois d'artillerie se déroulaient en longues chaînes, suivis d'interminables files de soldats silencieux, en uniformes gris. Lorsque le dernier canon avait passé, une forte explosion retentissait; routes et ponts disparaissaient... Quelques petits détachements, armés de mitrailleuses, demeurèrent en arrière, donnant à l'ennemi l'illusion que la guerre de tranchées continuait. Les Anglais se hiissèrent prendre à ce piège : souvent l'artillerie lourde anglaise bombarda ce qui n'était plus qu'un espace désert. A dix ou quinze kilomètres en arrière, dans leurs nouvelles positions, les Allemands riaient sous cape, enlisant les communiqués anglais où il était question de l'explosion de dépôts allemands de munitions, causée par l'infaillibilité du tir de l'artillerie anglaise. Us comprenaient qu'un autre village venait d'être rasé.

qu'un autre pont avait sauté, et que les habiles sapeurs allemands accomplissaient leur œuvre. »

Un autre historiographe des hauts faits du Kaiser, d'Hindenburg et de Ludendorff, le romancier viennois Karl Rosner, glorifie cette prouesse en termes enthousiastes, dans le IjokalAnzeiger du 20 mars 1917 :

« Des bois il ne reste plus que les souches. Les puits ont été détruits. Devant nos positions s'étend une zone qui est le véritable domaine de la mort. » Un soldat allemand décrit ainsi le repli sur la route de Rony à Saint-Quentin : « Lorsque nous nous sommes repliés, j'ai constaté que tous les villages par lesquels nous sommes passés étaient détruits parle feu. L'incendie durait encore. Tout a été fait par ordre; un soldat allemand ne fait rien sans ordre... J'estime, personnellement, que cela est indigne d'un sol(fat. » Un autre nous dit que « tout le terrain est nivelé ; les arbres, buissons et maisons sont incendiés. Et, au besoin, on fait sauter tout. Le plan Hin- (lenburg réussira-t-il ? » Et le témoin ajoute, non sans mélancolie : a Le Français n'est pas le Russe. Tout ce que nous démolissons se chiffre par milliers. C'est une éternelle infamie pour IWUemagne. »

Octobre 1917.

Nous sortons d'Amiens par le faubourg Saint- Pierre, et nous suivons la route nationale qui, par Albert et Bapaume, se dirige vers Cambrai. Cette route, en ligne droite, comme tirée au cordeau, traverse les tourbières de Querrieu, en longeant des bonneteries, des briqueteries, franchit la vallée crayeuse de THallue, rivièrétte qui, après un cours de seize kilomètres, alimenté par une série de petits étangs et de fraîches fontaines, se perd dans la Somme en aval de Corbie. Un village de cinq cents âmes, construit autour du pont de l'Hallue, se nomme Pont-Noyelles et rappelle des souvenirs de 1870, les journées des 23 et 24 décembre de l'Année terrible, où la I'"^ armée allemande, sous les ordres de Manteuffel, attaqua notre armée du Nord, commandée par Faidherbe. L'ennemi est revenu à Pont-Noyelles, dès le 30 août 1914. On sait ce qu'il y a fait, dès sa première entrée en pays envahi.

La route se rapproche de la vallée de l'Ancre, et débouche au chef-lieu du canton d'Albert, dans l'arrondissement de Péronne.

G. Deschamps. 7

Albert était, avant la nouvelle invasion des Barbares d"outrc-Rhin, une florissante cité que faisaient vivre les ressources d'une agriculture prospère, d'une industrie active et d'un commerce rémunérateur. On conçoit trop aisément ce que sont devenues les filatures d'Albert, ses forges, ses aciéries, ses fonderies de fer, ses manufactures de limes et de râpes, ses fabriques de machines-outils pour le travail des métaux, ses manufactures de vannerie et de boissellerie, ses exploitations agricoles.

Sous la pluie d'automne, qui ruisselle sur les ruines, court en torrents, dégouline par les caniveaux et s'amasse, au fond des ornières, en flaques boueuses qui giclent sous les roues des camions automobiles, l'aspect de cette cité-squelette est lugubre. Je vois une grande église de brique rose. C'est le sanctuaire de Notre-Dame de Brébières, un lieu de pèlerinage qui attire, depuis plusieurs siècles, d'innombrables multitudes de fidèles. Au sommet du clocher, voici la statue en cuivre martelé, qui jadis brillait au soleil et dominait de son étincellement toute l'étendue de la contrée picarde à plus de dix lieues à la ronde. Cette statué se penche, comme en détresse... Tout le canton d'Albert est ravagé. Les champs, autour des ruines de Contalmaison, de Bazentin, de Thiepval, sont bouleversés comme s'ils avaient été secoués par une éruption volcanique. Les entonnoirs, multipliés par l'éclatement des obus énormes, donnent au sol un aspect crevassé, tourmenté, comme tordu par la rafale de fer et de feu, qui, sabattant en trombe sur ce pays naguère fertile, l'a frappé de stérilité.

Sur le territoire d'Ovillers-la-Boisselle, dont les trois cents habitants ne retrouveraient pas une

seule de leurs maisons debout, on nous montre, à gauche de la roule de Bapaume, un vaste cratère, creusé par l'explosion d'un fourneau de mine, au moment où les troupes britanniques ont prononcé leur offensive du 2 juillet 1916, entre l'Ancre et la Somme.

Les puissantes contre-attaques de l'ennemi ont déchaîné sur les communes voisines de la route d'Albert à Bapaume un tel bombardement que, de la plupart des communes, il ne reste pas pierre sur pierre. Pozières a disparu. De cette localité d'environ trois cents habitants, on ne reconnaît la place qu'à une interruption dans la ligne des peupliers qui bordaient la route, et qui eux-mêmes ne sont plus que des souches desséchées.

Un peu plus loin, une autre interruption béante dans l'étendue des terres dévastées marque l'emplacement d'un moulin à vent qui dominait le plateau à l'endroit où la route redescend vers Bapaume. Dès le mois d'août 1916, Courcelette, commune agricole et industrielle, n'était déjà plus qu'un amas de ruines informes. L'importante sucrerie de MM. Bulté, Gonse et C'« n'a laissé sur place qu'un inextricable fouillis de ferrailles rouillées.

Entre Courcelette et Martinpuich, il n'y a plus rien qu'une vaste solitude où quelques arbres morts dressent, çà et là, leur silhouette déchiquetée par les obus. C'est que de nombreux et violents combats ont été soutenus, dans cette zone, notamment parlesNéo-Zélandais et parles Canadiens-Français, contre les Allemands formidablement retranchés, barricadés dans les villages, parmi des postes de mitrailleuses, avec des canons de tous calibres, derrière les complications défensives d'un réseau de

fil de fer barbelé. Attaques et contre-attaques ont, pour ainsi dire, pulvérisé les maisons, broyé le terrain, par un martèlement qui dura des mois, des années.

Rappelant ces journées terribles, un officier de larmée britannique, le capitaine Lanctot, Canadien- Français, s'exprime ainsi dans une lettre digne de mémoire :

« Avant la guerre, Courcelette était un modeste village de France, maisons de pierres grises, toits de tuiles rouges, groupé au creux d'un vallon, au milieu de verdures en fleurs. Aujourd'hui, c'est une ruine irreconnaissable ; sous les rafales de fer et d'acier, les maisons se sont écroulées, les murs ont été pulvérisés, les pommiers abattus et dispersés en débris. Rien n'est resté debout. Le sol lui-même, fouillé par d'innombrables obus, a perdu son ancienne forme. Percé, bosselé, il se présente aux regards étonnés, comme un paysage lunaire... Là, dans le travail et la paix, ont vécu des hommes, des femmes, des enfants, et le soleil était joyeux dans les branches. Soudain est venue la guerre allemande, injuste et brutale, qui les a chassés, la guerre boche, qui vole, qui viole et qui mutile... Maintenant là dorment ensevelis des hommes au souvenir tenace, venus d'outre-mer au secours de la mère ancienne, des hommes plus grands que la mort et plus forts que la barbarie germanique, soldats qui combattaient avec des armes anglaises, mais avec du sang français, et qui tombèrent victorieux, aimant leur patrie jusqu'à lui donner leur vie, défendant ses Ubertés politiques et sa civilisation, et délivrant du joug infâme un coin de terre ancestrale et française. A ces hommes soyons recon-

naissants de leur cDurage et de leur dévouement. De ces hommes soyons fiers pour leur patriotisme et leur gloire. A nos héros dressons des statues dans nos cœurs et dans nos villes, car ce sont des fils de notre race, les Canadiens-Français I »

Ainsi s'exprime le capitaine Lanctot, rendant compte de la prise de Gourcelettc par les Canadiens-Français du lieutenant-colonel Tremblay, ayant sous ses ordres les capitaines Languedoc, Beausset, Lefebvre, Chaballe, Dansereau, les majors Renaud et Fillatrault. les lieutenants Lavoie, Falardeau, Routier, Greffard, Lecompte. Les noms de ces vaillants officiers, venus de la province de Québec et des bords lointains du Saint-Laurent, suffisent à indiquer la parenté qui unit les descendants des vieux laboureurs de la Nouvelle-France à nos provinces françaises. Honneur à ces braves, qui sont les dignes frères d'armes des combattants de l'armée française 1

Sur cette route historique d'Albert à Bapaume, quelques gisements de charpentes effondrées indiquent sous le ciel bas, dans le désert noyé de pluie, l'emplacement des villages anéantis. Je vois un tank chaviré, qui embourbe dans la glèbe limoneuse à sous-sol de craie sa carcasse désarticulée. Les arbres morts sont tordus, crispés. Aux environs d'Authuile, de Grandcourt, de Miraumont, de Guedecourt, de Longueval et de la plupart des localités du canton de Combles, on voit des croix de bois, indiquant çà et là, dans cette désolation totale, la place où reposent les soldats canadiens, tombés au champ d'honneur. Une borne tronquée jalonne encore, isolément, cette route autrefois accoutumée au va-et-vient d'un roulage sans cesse activé par

l'industrie et par le commerce de la Picardie laborieuse et de l'Artois travailleur. On lit sur cette borne, située aux confins de la Somme et du Pasde-Calais, on lit ces mots: Arras, 26 kilomètres...

C'étaient des cités pleines de gens et d'affaires, commodément établies dans un bon pays, sur des voies favorables à toutes les sortes d'honnête négoce et d'heureux trafic. Maintenant, du haut de la butte crayeuse de Warlencourt, on n'aperçoit qu'une perspective de solitudes mornes, s'étendant à perte de vue vers des lointains qui s'efîacent dans la brume et dans la fumée : vaste champ de bataille, dont cette butte est un des observatoires, et où le regard peut suivre d'échelon en échelon, comme sur une carte stratégique en relief, les étapes de l'avance victorieuse qui détermina, en 1917, l'évacuation de Bapaume par les Allemands.

La route de Bapaume à Péronne traverse un champ de bataille jalonné par des noms rendus célèbres par les communiqués de la grande guerre, notamment par les opérations qui ont marqué les mémorables journées de juillet, d'août et de septembre 1916. A cette époque, les noms de Sailly- Saillisel, de Montauban, de Maurepas, de Bouchavesnes, de Cléry furent signalés à l'attention publique par les succès de nos troupes, notamment de notre VI» armée, commandée par le général FayoUe. Sur tout le front de la Somme, au nord et au sud de la rivière, l'armée française, en liaison avec l'armée britannique, repoussait l'ennemi. Qui ne se souvient des exploits historiques et légendaires, alors accomplis au bois d'Anderlu, au bois Reinette, à la ferme de l'Hôpital, au village de Rancourt, par des régiments d'élite que commandaient

les colonels Abbat et Chardenet, tombés tous deux, le même jour, au champ d'honneur?., . Hélas! cette vaste plaine déserte n'est plus peuplée que par les croix de bois qui se dressent, innombrables, jusqu'au bout de l'horizon, dans cette solitude où la tristesse d'un deuil inconsolé se mêle à des visions d'immortelle gloire. Est-il besoin de dire en quels sentiments de piété patriotique et en quel esprit de commémoration recueillie nous avons traversé ce cimetière plein de rayons et d'ombres ? Austère et doux pèlerinage, quil faudra refaire, plus tard, en s'arrêtant devant toutes les tombes éparses sur cette terre dévastée, aGn d'apercevoir en images vivantes un tableau d'héroïsme que nos historiens et nos poètes, non moins que nos peintres, auront le devoir de fixer et d'immortaliser, pour l'honneur de la France et pour l'émerveillement de la plus lointaine postérité.

Toute cette région, au moment de notre passage, fait partie de la zone des armées britanniques. Chemin faisant, nous croisons des uniformes khaki, des faces rasées de soldats anglais, calmes et graves. Un régiment passe, revenant des tranchées. Les hommes, dans cette solitude, sont aussi impeccablement corrects que s'ils déQlaient sur la chaussée de Regent-Street ou de Piccadilly. La cadence des tambours, mêlée à la vive musique des fifres, rythme l'allure solide et sérieuse de ces braves soldats, qu'une ruée de l'ennemi a pu surprendre, mais qui, selon la noble parole de leur illustre chef, sir Douglas Haig. se feraient tuer jusqu'au dernier, plutôt que de renoncer à une lutte où ils combattent fraternellement, côte à côte, avec leurs camarades français.

Des hauteurs du mont Saint-Quentin, où nos ancêtres, voilà plus de quatre siècles, ont déjà vu camper d'autres Boches qui ont fini par s'en aller, nous dominons un champ do bataille où les troupes françaises, notamment le 20« corps d'armée et le 4"' corps colonial, ont pu, dans les onze premiers jours du mois de juillet 1916, percer les lignes ennemies, enlever aux Allemands 80 kilomètres carrés d'organisations de tous genres : tranchées, villagesfortifiés, carrières pareilles à des forteresses, bois transformés en réduits, plus de quatre-vingts canons, une centaine de mitrailleuses, plus de douze mille prisonniers, dont deux cent trente-cinq officiers. Au delà du cours sinueux de la Somme, dont l'eau miroite doucement dans le paysage voilé de brume et rayé de pluie, voici, en face du faubourg de Sainte-Radégonde, l'importante position de Biaches, enlevée, le 10 juillet 1916, par notre 164» régiment d'infanterie ; le château de la Maisonnette, Flaucourt, où le capitaine Dubuisson et le lieutenant Cervoni, avec une vingtaine d'hommes du 23» colonial, capturèrent, le 3 juillet, cent trente Allemands.

L'adjoint au maire de Péronne nous retrace, en termes sobres et véridiques, les souffrances endurées au cours de plusieurs occupations successives, par la noble cité qui a mérité de porter dans ses armoiries la croix de la Légion d'honneur. C'est en vain que les Allemands ont essayé d'efîacer le souvenir d'un glorieux passé, en emportant la statue de Marie Fouret, qui fut l'héroïne du siège fameux de 1536. Ce souvenir, pénible pour l'orgueil germanique, a sans doute surexcité contre Péronne la haine d'un ennemi qui a la mémoire tenace. La fureur allemande s'est acharnée sur l'hôtel de ville

de Péronne, beau monument de la Renaissance et du XVIII» siècle, sauvagement ravagé. Apparemment fiers de leur besogne, les incendiaires et les démolisseurs, avant de s'en aller, accrochèrent aux murailles effondrées un large panneau de bois, portant cette inscription en caractères énormes : Nicht aergern, nur wundern (Ne pas se fâcher, admirer seulement!)

Sortant de Péronne par le faubourg de Bretagne, nous traversons Doingt-Flamicourt, grosse commune, qui comptait, avant la guerre, plus de douze cents habitants, et où la population a été victime de vexations constatées par les procès-verbaux de la Commission d'enquête que présida M. Payelle, premier président de la Cour des Comptes. Nous entrons dansle canton de Ham parle territoire des communes d'Athies et d'Ennemain. A Falvy, destruction complète. Pargny est un peu moins démoli : douze habitants, sur deux cent seize, avaient pu y revenir, à la date du 20 juin 1917. Nous traversons la Somme et le canal entre Morchain et Béthencourt, complètement détruits. Nous passons à Mesnil-Saint-Nicaise, dont les habitants furent rançonnés, et nous arrivons à Nesle par le faubourg Saint-Nicolas.

A Nesle, M. le sénateur Cauvin, conseiller général du canton de Boves, nous accueille et nous renseigne. Les Allemands ont occupé Nesle depuis le 29 août 1914 jusqu'au mois de mars 1917. Us y ont commis les pires violences, attestées notamment par une déposition reçue par M. Busqué, commissaire spécial de la police des chemins de fer à Amiens, et transmise à la commission denquôte. Après avoir interdit d'abord, très strictement, l'exode de la population, ils procédèrent à des ex-

pulsions partielles., sous prétexte qu'ils avaient trop de bouches à nourrir. C'est ainsi que, le 25 avril 1915, ils évacuèrent de Nesle une cinquantaine de femmes, toutes mères de famille, qui ne savaient plus comment pourvoira la subsistance ni à l'entretien de leurs enfants, et qu'ils laissèrent errer en lamentables convois sur les routes désertes. Ils incendièrent l'usine à gaz. Ils mirent le feu également à la fabrique de produits chimiques, à la malterie Tabary-Lefebvre. Les officiers qui logeaient chez le D' Braillon firent couper par leurs ordonnances, dans le jardin du docteur, quatre-vingt-dix poiriers et autant de pieds de vigne. Telle fut leur façon de prendre congé de leur hôte, sans compter le reste. L'exemple venait de haut. A Nesle, le général Hahn, commandant la 3o« division, fit enlever par des camions automobiles et transporter en Allemagne le mobilier de la maison qu'il habitait. C'est apparemment la manière germanique de laisser sa carte de visite et de prendre congé d'un hôte. La manière française est tout autre, si l'on en croit le témoignage des Allemands eux-mêmes, puisque Gœthe raconte, en ses Mémoires, qu'un gentilhomme français, M. de Thorenc, lieutenant du roi de France, logé, à Francfort, chez l'habitant, défendait à ses plantons de fixer des cartes au mur avec des épingles, afin d'éviter tout dommage.

Nous repartons dans la direction de Ham, à travers une brousse désolée. Rien n'est plus triste que ces pâturages sans troupeaux, ces labours sans laboureurs, ce pays sans paysans. Que d'efforts il faudra coordonner pour défricher ces champs incultes et reboiser ces sites dénudés !...

Notre émouvant voyage touche à sa fin. La nuit

tombe sur la grande route de Roye, sur ce sol limoneux et riche du Santerre où, depuis plus de vingt siècles, le soc de la charrue creuse profondément le sillon propice aux semailles. Sur cette terre fertile et régulièrement cultivée, il y avait des villages heureux, avec de jolis noms, bien français. Et maintenant, après la rafale de mort, personne ici n'a perdu l'espérance du renouveau ni la certitude des renaissances.

Avril 1918.

Visite à Amiens, avec des officiers de l'armée britannique. Les événements du 21 mars ont ramené les Boches sur la route d'Albert, que l'envahisseur a repris. Amiens est sous le bombardement. Il a fallu procéder à l'évacuation des habitants. Rien de plus saisissant que la vue de cette cité déserte, de ces habitations sans habitants, de ces rues vides, de ces places sans passants, de ces jardins sans promeneurs, un vaste silence pèse comme un linceul sur les maisons fermées, abandonnées. De temps en temps, l'éclatement d'un obus rompt brusquement ce silence et secoue la morne atonie de cette ville dépeuplée, qui semble morte. Au-dessus des toits, qui n'abritent plus personne, la cathédrale élève magnifiquement ses tours, qui semblent braver les récidives d'une barbarie toujours prête à un recommencement de vandalisme. Jamais le chef-d'œuvre de Robert de Luzarches ne m'a paru plus digne d'admiration et de respect. J'ai vu cette cathédrale souvent, au cours de la guerre. C'est maintenant qu'elle m'apparaltdans toute sa beauté menacée, superbement hautaine, opposant aux risques mul-

tipliés par un ennemi féroce la magnificence de son immortel défi. Pour la préserver, on a cuirassé d'une armature de sacs à terre les sculptures précieuses de sa façade. Ainsi défendue contre les obus sacrilèges, elle n'a reçu que des blessures légères. La Picardie n'aura pas à déplorer, comme la Champagne, l'irréparable mutilation de sa basilique métropolitaine.

Après une halte à Bertangles, au château du marquis de Clermont-Tonnerre, où se trouve le quartier général du corps australien, halte sur les hauteurs de Lahoussoye, pour voir Corbie, dans le fond d'une vallée déserte où flotte la brume d'un printemps voilé. Corbie est déserte. Pas un seul habitant n'a pu rester, tant le bombardement est intense.

— Les obus toxiques pleuvent souvent dans ces parages, me dit avec un flegme admirable, le colonel Veling, officier français, en mission au quartier général britannique.

Et sans se soucier davantage de ce que peuvent faire, à nos dépens, les batteries ennemies, masquées par les replis d'une terre dévastée, bouleversée, mon vaillant compagnon m'explique les opérations qui, en dégageant Villers-Bretonneux, ont obligé les Boches à s'arrêter dans leur avance sur Amiens.

Octobre 1918.

Montdidier n'existe plus. A la place de l'aimable et industrieuse cité où vécut paisiblement Jacques Parmentier, inventeur de la pomme de terre, il n'y a plus que des débris épars, un amoncellement de décombres informes. L'inoffensive gloire de l'homme débonnaire qui dota l'humanité d'un tubercule

nourrissant et peu coûteux, n'a pas trouvé grâce devant les Boches. La statue de Jacques Parmentier a disparu de son piédestal. Les envahisseurs l'ont emportée, pour en faire de la mitraille.

De l'église du Saint-Sépulcre, dont les fonts baptismaux étaient un chef-d'œuvre de l'art sculptural de la Renaissance française, il ne reste plus rien que des pierrailles effondrées, émiettées, presque réduites en poussière. L''église Saint-Pierre, qui contenait le tombeau de Raoul le Vaillant, comte de Crépy et de Montdidier, est à peu près anéantie. Pour reconstruire cette cité, il faudrait entreprendre dabord un long et difficile travail de déblaiement. Peut-être vaudra-t-il mieux la rebâtir à côté des ruines, et refaire une ville entièrement neuve.

Personne dans cette solitude, excepté un soldat territorial, qui va et vient, comme en quête d'un objet perdu, parmi l'amas de gravats qui fut une rue passante et commerçante. A une question amicale, il répond, d'une voix que la douleur n'a pas encore brisée.

— Je suis de Chaulnes. Je cherche la maison de ma sœur, qui avait un petit magasin de mercerie à Montdidier,

— Où est maintenant votre sœur ?

— Je ne sais pas. Dailleurs, j'aime presque mieux ne pas le savoir.

— Et pourquoi?

— Parce que, si je le savais, je serais obligé de lui dire que nos parents sont morts, tués par les Boches.

Et voilà ce qu'ont fait de notre Picardie martyre.

de ces villes tranquilles et ouvrières, de ces villages agricoles, de ces populations paisibles, de ces humbles gens de métier, qui avaient mérité de vivre en sécurité, à l'abri des invasions, des incendies et des carnages, les exécuteurs des basses œuvres de S. M. Guillaume II, empereur allemand, roi de Prusse.

Le Kaiser maudit rejoint dans lexécration universelle, au bande l'humanité civilisée, ses ancêtres qui sont venus, dans ce même pays de France, donner le détestable exemple des crimes monstrueux qu'il a commis. De ces crimes, nous avons un aveu signé de sa main, dans la lettre de félicitations qu'il adressa, de son cabinet, et sous le sceau de ses armes, à Hindenburg et à Ludendorflf, pour remercier ses deux lieutenants d'avoir dévasté, par son ordre, notre Picardie française et particulièrement les rives de la Somme.

De cet aveu, confié à des complices de marque, par l'auteur principal des atrocités dont la France est encore blessée et meurtrie, il faut se souvenir sans cesse pour ne point se lasser de réclamer les réparations nécessaires et les justes indemnités.

Page 1