‹ La Somme DévastéeChapitre 2 sur 14 · BOULEVARD SAINT-GERMAIN, VI · texte numérisé non relu

BOULEVARD SAINT-GERMAIN, VI

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and R. Liebonne

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LA

La race allemande semble ôtre née pour la déprédation méthodique, pour le carnage organisé, pour le brigandage en bande et pour le pillage à main armée. Du plus loin que nous apercevons les Allemands, dans le recul de Ihistoire, ils nous apparaissent comme des gens avides du bien d'autrui, prompts à s'emparer de ce qui ne leur appartient pas, toujours prêts à se débarrasser des légitimes propriétaires d'un domaine, pour ravager ou saisir les propriétés qui ont tenté leur fureur de rapine et leur appétit de dévastation.

Sur ce caractère originel de la race à laquelle nos soldats victorieux ont infligé une défaite qui la réduit à l'impuissance et la mettra (pour combien de temps ?) hors d'état de nuire, les témoignages sont aussi unanimes que probants. Les fondateurs de l'humanisme européen ont toujours vu dans les Allemands les ennemis-nés de la civilisation. Un historien-soldat, Ammien Marcellin, Grec d'Anlioche.

G. Deschamps. J

qui servit sous les aigles romaines en Italie, en Gaule, en Orient, au quatrième siècle de l'ère chrétienne, et qui, pour son malheur, a connu beaucoup d'Allemands, les considérait comme les pires ennemis de l'empire romain et de la paix latine : Alamannos hostes loti us or bis romani.

Groupés, en effet, par le mouvement des anciennes migrations, aux abords des Vosges et de la Forêt Noire, au grand carrefour des routes naturelles qui suivent les vallées du Rhin et du Danube, ces Barbares étaient en situation de pouvoir inquiéter par leurs incursions incessantes toute l'Europe civiHsée. Trois siècles durant, on les voit courir du Nord au Sud et de l'Est à l'Ouest, toujours en quête d'une proie à saisir, d'un sol à bouleverser, d'une construction à démolir, d'une société à disloquer, d'un bonheur à détruire, d'un crime à commettre. Si les bourgades celtiques, les cités gallo-romaines et môme les acropoles byzantines, postées aux frontières occidentales de l'empire d'Orient, sont étroitement resserrées dans une enceinte de fortifications vite improvisées avec des matériaux empruntés aux débris des monuments antiques, c'est que la terreur, propagée au loin par la menace permanente des invasions tudesques, obligea les populations des plus riantes contrées à prendre les plus rigoureuses précautions de sécurité individuelle et collective. Il n'y a pas d'existence humainement possible dans le voisinage des Allemands, si l'on n'a pas su dompter, par des moyens appropriés aux circonstances, leur instinct d'entreprises violentes et de meurtrière agression. Sur les aCfreuses misères de ces temps reculés, qui semblent maintenant, hélas ! tout près de notre époque tragique, les pierres calcinées.

encore éparses dans les» profondeurs de notre sol, et découvertes par la pioche de nos chercheurs, sont là pour nous renseigner et pour nous avertir, en même temps que les parchemins sauvés d'un effroyable désastre et conservés dans les bibliothèques des savants.

La science, que les Allemands auraient voulu détourner de ses fins idéales et réduire à un rôle humiliant de servante ou de vassale d'une équipe de reltres ardents à la curée et de pédants acharnés à une besogne de mensonge, conformément à la tradition d'une race dont un historien romain a marqué toute la perfidie, natum mendacio genus, la science s'est chargée, çà et là, d'évoquer à nos yeux le tableau des scènes infernales où la civilisation, mal défendue parles faibles successeurs de l'empereur Théodose, a failli sombrer tout entière, comme en un vertigineux cauchemar. Lorsque les textes, tronqués par des lacérations brutales, cessent de nous retracer les annales de la misère publique et de la souffrance particulière en ces années douloureuses, voici que les cendres des villes brûlées nous disent, du fond des tranchées que creusent les archéologues, tout ce qu'on a souffert jadis aux régions dévastées où Reims démoli, Amiens en ruines, Arras en lambeaux, Strasbourg en détresse, Besançon même et Autun attendirent si longtemps la venue des reconstructeurs. De l'enceinte fortifiée d'Autun, il ne reste plus que deux portes monumentales, flanquées de deux tours dont les maçonneries ébréchées attestent l'importance de la cité galloromaine à qui la faveur d'Auguste avait valu le nom ^'Augustodunum. Lorsque les fouilles du Champ de Mars de Besançon refusent de nous livrer des

monnaies postérieures à l'époque de l'empereur franc Magnence, cela veut dire qu'à partir du quatrième siècle, le fléau des invasions germaniques a vidé le marché prospère où la corjioration des nautoniers du Rhône, de la Saône et du Doubs apportaient leurs cargaisons de bétail, de lainages et de grains. Lorsque les recherches archéologiques nous révèlent, au voisinage de nos marches de l'Est, le bastionnement ou le cîimounage de la villa gallo-romaine, transformée en réduit ou en blockhaus, barricadée précipitamment par une espèce de rempart de fortune, blindée avec des stèles funéraires et des sarcophages sculptés, c'est un signe que les habitants de cette élégante demeure, ornée, comme les maisons de Pompéi, par l'art des peintres et des poètes, ont péri dans une irréparable catastrophe, sous les coups des Barbares d'outre-Rhin, comme ont péri, plus récemment, dans la Somme, à Beaumont-Hamel, à Chaulnes, à Épénancourt, à Albert, à Bazentin, à Roisel, à Matigny, à Péronne. à Rouy-le-Grand et Rouy-le-Petit, à Hombleux, à Voyennes, à Pœuilly, à Ham, à Champien, à Curchy, à Beuvraignes, à Kstouilly, à Nesle. à Tertry, à Driencourt, à Ercheu, à Tincourt-Boucly, et sur tous les autres points du territoire de notre Picardie dévastée, les innombrables victimes des Allemands d'aujourd'hui.

Ne soyons donc pas surpris de les retrouver, hélas ! en 1914, sur les bords de la Somme. Dans le pays d'Amiens, sur le sol fertile de notre Picardie, si profondément française, ils suivent l'instinct héréditaire de leur race et la route naturelle de leurs anciennes invasions. Chez nous, le mot guerre signifie défense {v:efir). Pour eux, la guerre [krieg] est une opération de rapine, de meurtre et de dévastation.

Sans remonter jusqu'au plus lointain passé, souvenons-nous d'un temps où déjà les Allemands étaient à Noyon. C'était en 1557. Ils ravageaient toute la Picardie. Le burgrave Philippe zu Eberstein, vieux mercenaire, était gouverneur de Saint-Quentin, commandant de di.K compagnies de lansquenets et pillard professionnel. Avec lui. dans cette môme ville, destinée à tant de désastres renouvelés de siècle en siècle, un nommé Claus von Hatstatt commandait un régiment d'environ trois mille Boches, toujours prêts à saccager les boutiques des marchands. L'un des plus graves témoins de ces horribles scènes, un Anglais, le comte de Bedford, écrivante sir William Cecil, le 3 septembre 1557, rapporte que les reltres noirs [the SwartzroUers) coutumiers du fait, ont commis les plus effroyables atrocités. « Ils ont, dit-il, fait preuve d'une telle cruauté, que jamais la soif du pillage n'a inspiré autant d'horreurs : la ville, incendiée par eux, est réduite en cendres sur une grande surface... Nombre d'habitants furent brûlés vifs dans les caves... Les f(^mmes et les enfants poussaient de si lamentables cris de détresse, que pas un cœur chrétien n'aurait pu les entendre sans angoisse... « They hâve now sliovced such cruelly, as the like hath not been for greediness ; the town by them was set a-fire, and a greatpiece ofitburnt; divers vcerebrent incellars... Women and chiidren gave suchpitiful cries, t/iat it v:ould grieve any Christian hear t.. . «Accablant témoignage qui, sous la plume d'un honnête homme, dans le vieux langage des précurseurs de Shakespeare, laissait déjà couler, en toute effusion de pitié, ce que le grand poète du Songe d'une nuit d'été devait appeler bientôt « le lait de la tendresse

humaine ». L'inhumanité naturelle des Allemands s'obstinait, en plein renouveau de l'humanisme, à perpétuer l'horreur d'un sombre cauchemar. Le gentleman anglais, le gentilhomme français ne pouvaient que répugner aux faits et gestes de ces Barbares d'outre-Rhin qui, trois siècles avant la venue de leur Nietzsche, se croyaient déjà des surhommes. Un des plus affreux ravageurs des rives de la Somme, ce Claus von Hatstatt, dont nous avons inscrit plus haut le nom, trop oublié des historiens français, a révélé, dans un manuscrit que possède aujourd'hui la bibliothèque de l'université de BAle, les noms des aventuriers sinistres dont il fut le compagnon de rapine. C'étaient des hobereaux de lignée ancienne, tels que le chef des cavaliers à 'grands manteaux, le fanatique luthérien, Ernst, duc de Brunswick, ses deux frères et son cousin, le duc Erich, enragé, celui-là, contre les protestants, personnage particulièrement habile à extorquer de grosses sommes aux prisonniers qu'il faisait ramasser par ses chevau-légersetmettre aux fers afin de mieux les rançonner lui-même. C'était aussi Gunther le Belliqueux, landgrave de Schwarzburg, docteur de l'université d'Erfurt. chef des rittmestres dun corps d'arquebusiers à cheval, que les racoleurs du kaiser Charles-Quint avaient recrutés en Saxe. C'étaient enfin d'autres seigneurs de moindre importance, mais non moins féroces, tels que le borgne Georg von Holl, qui avait perdu un œil, cinq ans auparavant, dans sa première campagne de Picardie, au siège de la place deThérouanne, prise parles Impériaux et démolie de fond en comble : ce Teuton était un type de coquin fieffé, toujours à vendre, se battant pour qui le payait, appartenant toujours

au dernier et au plus fort enchérisseur, retirant de son lucratif métier des monceaux de doublons et de rixdales qu'il entassait dans les casemates de son burg d'Himraelreich, près de Minden en Westphalie, où il mourut d'apoplexie en l'an 1570, pensionné jusqu'à la fin par les ducs de Brunswick et par l'électeur de Saxe, dont il connaissait tous les secrets. Parmi les autres Allemands qui, trois cent cinquante-sept ans avant les « colonels généraux » von Kluck et von Bulow, ont ravagé les rives de la Somme, on distinguait encore le Bavarois Konrad von Bemelberg, chef d'une troupe de lansquenets. Il y avait aussi le colonel souabe von Schwendi, désigné pour mener ses bandes par escalade à l'assaut des villes bombardées, battues en brèche furieusement par le tir des gros canons de siège, descouleuvrinesetdesfauconneaux. Celui-là, comme les autres, reconnaît, non sans vantardise, dans un manuscrit conservé aux archives de l'État belge, et que les Boches d'aujourdhui, toujours complices des Boches d'autrefois, auraient bien voulu pouvoir déchirer, comme un simple chiffon de papier, les vols et les meurtres dont ses soldats se sont rendus coupables. L'auteur allemand d'une relation, écrite sous la dictée des bénéficiaires de ce grand pillage, imprimée en 1357, par Jean Weygel, à Nuremberg, atteste les atrocités commises par les Boches, dans le pays où l'un des plus graves témoins de ces scènes d'invasion fut maître Gérard Cauvin, bourgeois de Noyon, notaire apostolique, procureur fiscal du comté, scribe en cour d'Eglise, secrétaire de l'évèché, promoteur du chapitre cathédral, père du célèbre Jean Calvin.

a L'incendie de Noyon est complètement terminé».

disait le général en chef de l'armée d'invasion dans une lettre datée de llam, le "20 octobre 45o7. Le même incendiaire écrivait, le 6 novembre de la même année : « Pour Chauny, il n'y a pas moyen de l'occuper; aussi le ferai-je sauter et brûler. » Et, le 18 novembre suivant, ce précurseur d"Hindenburg et de Ludendorff disait : « La dévastation s'est bien faite. » On voit que la méthode n'est pas nouvelle, et n'a rien, hélas ! qui ait pu surprendre les malheureux habitants de la Somme dévastée. Elle fait partie des plus anciennes traditions de la race germanique. Les Boches nont jamais cessé d'obéir au mot d'ordre que le prince Frédéric-Charles de Prusse donnait à ses troupes, en 4870, dans une proclamation que les Français ne doivent pas oublier : « Soldats allemands! Marchons, pour partager cette terre impie! Le monde ne peut rester en paix tant qu'il existera un peuple français... Qu'on le divise en petites parties, ils se déchireront entre eux. Mais l'Europe sera tranquille pour des siècles. » Tel est le programme inauguré en des temps très anciens par les premières invasions germaniques, repris par l'invasion de 1536, par l'invasion de looT, par l'invasion de 1636, par l'invasion de 1792, par l'invasion de 1814 et de 181o, par l'invasion de l'Année terrible, continué enfin, avec de formidables moyens de dévastation et de carnage, par les envahisseurs de 1914, en route, une fois de plus, pour « la guerre fraîche et joyeuse », fnscher, froldicher Kî^ieg . . .

PÈRONNE EN 1914.

C'est dans la soirée du 25 août 1914, que les habitants de Péronne virent arriver, une fois de plus, les Allemands, précédés par l'exode d'une population que terrorisait un système de cruautés méthodiquement organisées, sous la haute inspiration du Kaiser, selon les directives du grand état-major de Berlin.

Un des guerriers du « colonel général » von Kluck, le fusilier Fahlenstein, du 34» régiment (II* corps de l'armée allemande) a inscrit sur son carnet de campagne le récit des massacres commis par ses camarades, ce même jour, dans l'arrondissement de Péronne, aux environs de Moislains. Voici le texte et la traduction de ce document, qui nous peint, en traits saisissants, une indicible scène d'horreur, l'achèvement des blessés français sur le champ de bataille :

Du lagen sie haufenweise 8 bis 10 Verwundete und Tote immer aufeinander. Die nun noch gelien konnten wurden gefangen und mitgenommen. Die schwerverœundeten, die einen Kopfschuss oder Lungenschuss u. s. w. hatten, und nicht mehr aufkonri' ten, bekamen demi noch eine Kiigel zu dass ihr

Leben ei7i Ende hatte. Das isi uns ja auch befohlen worden.

On refuserait d'admettre la réalité ou même la possibilité d'un pareil crime, si l'on n'avait sous les yeux ce témoignage authentique, dont voici la traduction :

« Il y avait là huit à dix blessés ou morts, entassés les uns sur les autres. Ceux qui pouvaient encore marcher furent faits prisonniers et emmenés. Les grands blessés, ceux qui étaient atteints à la tête, aux poumons, etc., et ne pouvaient plus se relever, furent achevés d'une balle : cesl l'ordre qui nous a été donné. »

On sait que. sur toute la ligne de l'immense front de bataille, en ces heures terribles, un ordre bar- /bare fut transmis de brigade en brigade, à travers toute l'armée allemande, avec une sorte d'automatisme féroce et meurtrier. Le général Stenger, commandant la o8« brigade (H2o et US» régiments d'infanterie), dans le XIV« corps de l'armée allemande, a signé, le 26 août 19J4, Tordre de massacrer les prisonniers et d'achever les blessés. Cet ordre était ainsi conçu :

a) A partir d'aujourd'hui, il ne sera plus fait de prisonniers.

Tous les prisonniers, blessés ou non, doivent être abattus.

b) Tous les prisonniers, les blessés, armés ou non, seront massacrés. Même les hommes capturés en grandes unités seront massacrés.

Tandis que cet ordre était mis à exécution par les subordonnés de Stenger, notamment parle lieutenant Laule, du 112», parles capitaines Schroeder, Curtius, Mayer, par le commandant Muller, du

PÉROXNE EN 1914 11

même régiment, un autre général allemand, dont nous ignorons encore le nom, et qui commanda la 3« division d'infanterie (34» fusiliers et 2» régiment de grenadiers) dans le II» corps de l'armée allemande, massacrait dix-sept prisonniers français près de Moislains (Somme) après avoir indiqué ses directives à sa troupe, dans les termes suivants : « Pillage et incendie du village. Toute la horde française doit crever. »

Notre 308« d'infanterie a particulièrement souffert de ces atrocités Un soldat de ce régiment, Jules Armagnac, âgé de trente ans, appartenant à la 23e compagnie (capitaine Avril de Lenclos), gisait dans l'herbe, blessé d'un éclat d'obus à l'épaule droite, perdant son sang par sa plaie et aussi par la bouche, lorsqu'il entendit venir les tirailleurs allemands. Ceux-ci criaient de toutes leurs forces : Franzose, Kapoiit ! Aussitôt, ils tirèrent sur lui et sur d'autres blessés qui se trouvaient tout près de là. 11 fut atteint d'une balle qui lui traversa le flanc gauche. Echappé par miracle à ce carnage, il a vu un de ses camarades, le caporal Delpech, blessé à la main, recevoir, à bout portant, un coup de fusil qui l'acheva. Dans la soirée du 29 août, près de Proyart, à une vingtaine de kilomètres de Péronne, un jeune soldat de notre 60° régiment d'infanterie (27" brigade, 14" division, 7° corps d'armée), nommé Paulin Calamel, âgé de ving et un ans. était étendu à terre, blessé à la jambe gauche d'un éclat d'obus. Entendant venir les Allemands, il eut l'idée de faire le mort. Bien lui en prit. Car il put voir distinctement, à quatre mètres de l'endroit où il gisait, deux soldats de l'armée du Kaiser achever, à coups de crosse sur la tempe, un blessé français. Ce

meurtre aussi lùchc qu'atroce fut commis vers

10 heures du soir, sous les étoiles d'une nuit claire. Le blessé n'avait point d'armes, et criait vainement pour apitoyer ses ignobles bourreaux. Quelques jours après, sur la routo de Mametz à Fricourt (Somme), le major César, commandant le 114« régiment d'infanterie allemande, fit fusiller, sous ses yeux, un prisonnier français. Ce malheureux, après la troisième salve, n'étant encore que blessé, montrait à l'ofGcier boche, pour l'attendrir, une photographie de sa femme et de ses trois enfants. L'Allemand ne voulut rien voir ni comprendre ni sentir.

11 hurla l'ordre d'achever sa victime par un quatrième feu de peloton!...

Ainsi environnée par les horreurs d'une guerre que la méthode allemande avait exaspérée jusqu'à en faire un cauchemar infernal, la malheureuse cité de Péronne, souvent exposée, hélas! aux brutalités germaniques, se trouvant sur la route des grandes invasions, pouvait s'attendre, cette fois plus que jamais, aux pires catastrophes. L'entrée de l'ennemi dans Péronne fut retardée, le plus longtemps possible, par le dévouement des chasseurs alpins, merveilleux soldats, toujours prêts au suprême sacrifice, sans cesse placés à l'avant-garde pendant les attaques, à l'arrière-garde pendant les retraites. La retraite des forces franco-britanniques, ébranlées par le choc de Charleroi, suivait son cours, un instant arrêté et relardé par l'heureuse affaire de Guise, où le X« corps allemand et la garde prussienne cédèrent devant une vigoureuse contre-offensive, victorieusement menée par le général Lanrezac, dont le mouvement hardi et prudent eut des répercussions profondes sur les événements pré-

curseurs de la victoire delà Marne. Gomme d'habitude, les Allemands, munis d'artillerie lourde, pourvus de projectiles de gros calibre, annoncèrent leur approche en bombardant Péronne, ville ouverte. Un obus énorme éclata dans le 'faubourg de Bretagne, tuant une jeune femme, blessant son plus jeune frère et sa petite sœur, ainsi que leur mère, tandis qu'au milieu de cette scène d'épouvante, une autre sœur de la première victime mourait de saisissement.

Dans l'après-midi du 28 aoiit.on vit des cavaliers de notre 32« régiment de dragons traverser Péronne au trot de leurs chevaux fatigués. Il n'y avait point d'artillerie pour protéger la ville menacée. Nos dragons furent obligés de se replier devant des forces qui étaient supérieures non seulement par un nombre sans cesse accru, mais aussi par un armement formidable. L'ennemi occupait le bois de Rocogne, à lest de la ville, à l'entrée du faubourg de Bretagne, et tentait, selon sacoutume, une manœuvre enveloppante (toujours la manœuvre de Sedan), afin d'encercler nos troupes en retraite vers les ponts de la Somme. C'est grâce à l'effort suprême et au sacrifice héroïque des chasseurs alpins, que cette retraite ne fut pas coupée. Il y aurait grand intérêt à rappeler ce qu'ont fait les alpins à Péronne, opposant à l'ennemi, pendant ces journées tragiques, leur vaillance, accablée, hélas ! par la puissance matérielle de Tennemi. Si dans cet endroit, comme sur d'autres points du front de bataille, ils furent décimés par l'écrasante supériorité du nombre et du matériel, du moins ils ont sauvé l'honneur, ils ont inscrit des titres nouveaux sur une des plus belles pages du Livre d'Or de la

prouesse française. Ensuite, tout se passa, par ordre d'Alexander von Kluck, conformément aux principes du « manuel de guerre », élaboré dans les bureaux du grand état-major allemand et enseigné par les professeurs de la Kviegsakademie à tous les officiers du Kaiser. Ce fut d'abord une ruée méthodique de forcenés et de furieux, se précipitant à travers la ville, proférant à plein gosier, d'une voix gutturale, les cris prévus par le règlement, et tirant des coups de fusil dans les fenêtres, afin de provoquer des ripostes et de trouver ainsi un prétexte pour des représailles sanglantes. Un pauvre épileptique, mendiant de son état, qui traversait la place du Marché-aux-Herbes, tomba foudroyé par cette fusillade. Puis, lavant-garde allemande, ayant arboré, sur la façade de Ihôtel de ville, le drapeau de l'empire germanique, procéda, par ordre supérieur, à quelques opérations incendiaires. On vit une équipe spéciale arroser de pétrole, avec des pompes automobiles, l'hôtel de la sous-préfecture, et lancer des grenades, pour activer le feu, sur les murs et sur les toits. La flamme se communiqua aux maisons voisines, et la place de la sous-préfecture ne fut bientôt plus qu'un vaste brasier.

La kommandantur fit également brûler, à grand renfort de produits chimiques, plusieurs immeubles de la rue Saint-Furcy, de la rue Crinon, de la rue Mollerue. Plus loin, la sucrerie Dropsy et G'», au faubourg Saint-Denis, la maison Cardon et la maison Roussel, marquées pour des représailles, sous des prétextes divers, subirent le même sort. C'est ainsi qu'une trentaine de maisons furent anéanties dans une seule soirée. En même temps, les Allemands se ruaient sur les boutiques fermées, enfonçaient les

devantures à coups de crosse, s'emparaient de tout ce qui leur tombait sous la main, déménageaient les mobiliers.

Le lendemain, samedi, 29 août 1914, ils exigèrent qu'une commission administrative, composée d'otages, se mit au travail, afin de pourvoir aux premières réquisitions. En même temps, la kommandantur réclamait, comme otages supplémentaires, M. Tabary, ancien banquier, M. Dinot, brasseur, M. Ponchart, rentier, M. Laine, coiffeur.

Pendant les jours suivants, le pillage continua. Le magasin de M. Devillers, horloger-bijoutier, reçut la visite des pillards, qui firent main basse sur les objets précieux que possédait cet honorable commerçant.

Le lundi, 7 septembre 1914, le colonel allemand, chef de la kommandantur, ayant exigé de nouveaux otages, la commission administrative fit afficher l'avis suivant :

HABITANTS DE PEKONNE

« De nouveaux otages ont été exigés par l'autorité militaire allemande.

« MM. Drapier, H. Greisch, Potel et l'abbé Victor se sont offerts comme otages.

« Ils répondent, sur leur vie, du calme de la population.

« Nous invitons instamment nos concitoyens à s'abstenir, comme ils Vont fait jusqu'ici, de toute manifestation et de tout acte qui pourrait être inter-

prêté comme vu acte d'hostilité entraînant les plus

terribles conséquences. »

Les Administrateurs.

Vu :

Le commandant de place.

On pouvait tout craindre de ce commandant de place. Dressé par les atroces disciplines qui ont façonné d'avance au meurtre, à l'incendie, à la dévastation les plus hauts chefs de l'armée allemande, un Deimling, par exemple, ravageur de Raon-l'Etape et d'Allarmont, un Rupprecht, prince héritier de Bavière, responsable des carnages de Nomény, de Deuxville, de Gerbéviller, de Cambrai, un von der Marwitz, fusiileur des habitants de Visé, en Belgique, et de Laventie, dans notre département du Pas-de-Calais, le colonel allemand, commandant de la place de Péronne, était un disciple obscur de ces maîtres illustres. D'autant plus zélé qu'il était moins notoire, et qu'il avait à faire ses preuves pour obtenir de l'avancement, ce terroriste, voulant étendre sa tyrannie à toutes les communes des environs de Péronne, fit poser sur les façades, des mairies cette affiche menaçante :

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