AUX HABITANTS
c Vous ne devez pas oublier quil est absolument néicssaire que l'ordre le plus complet règne dans la commune, car la sitvalion est très grave.
<(. Les mesures les plus rigoureuses seront appliquées par Vaulorité militaire allemande aux perturbateurs de l'ordre.
« Si des actes d'hostilité sont commis, et surtout si des coups de feu sont tirés, la commune sera incendiée .
« Toutes personnes suspectes devront être immédiatement signalées à l'autorité allemande, afin d'éviter les conséquences les plus terribles pour la commune ».
Le commandant de la place de Péronne.
On voit que ce colonel allemand, très docile aux théories enseignées par les professeurs bottés de la Kriegsakademie de Berlin, cherchait à provoquer, chez les infortunés habitants des communes envahies, la délation et l'espionnage. Il fut obligé d'ailleurs de quitter Péronne, avec les reîtres de son escorte, le 12 septembre, au soir. Ce jour-là, les autos de l'état-major allemand arrivaient de toutes parts, en quatrième vitesse, et stoppaient fiévreusement devant l'hôtel de ville, tandis que les officiers amenés par ces véhicules, procédaient à divers déménagements hâtifs. Le mardi, 15 septembre, à 6 heures du matin, il restait encore des patrouilles ennemies au faubourg de Bretagne. Mais, vers
10 heures, on apprit que les Français étaient à Barleux,puis à la Chapelette, et qu'ils se dirigeaient vers la rue Saint-Furcy par le faubourg de Paris. A
11 heures et demie, deux dragons de l'avant-garde française apparaissaient sur la place de l'Hôtel-de- Ville, tandis que les derniers cyclistes de Tarrièregarde allemande tiraient, çà et là, des coups de feu. La victoire de la Marne délivrait Péronne après dix-neuf jours d'occupation. Hélas! ce n'était pas fini.
G. Deschamps. 2
LES BOCHES A MOISLAINS, A MAUCOURT, A LIANGOURT-FOSSE, A LAGNY, A HAM
Le chef d'une ambulance allemande installée à Molslains, dans les bâtiments d'une filature appartenant à M. Schwob, a profité de cette occasion pour s'approprier, sans façons ni cérémonies, trois statuettes de Tanagra, provenant de la collection Lécuyer, et acquises dans une vente par M. Billois, qui en fit don au musée de Péronne en 188:^. A Proyart, dans le canton de Chaulnes, le maire, M. Boulenger, a vu, dans sa commune, « pillée indignement » six ou sept diaconesses, vêtues de noir, portant une coiffe blanche et un brassard de la Croix-Rouge, entrer dans les maisons, avec des soldats, et prendre sans façons « tout ce qui leur convenait ».
Dans le canton de Rosières-de-Picardie, à Maucourt, c'est l'assassinat immédiat, le geste aveugle et sourd de la brute meurtrière, organisée, montée comme une machine à tuer. Le 29 août 1914, vers trois heures de laprès-midi, plusieurs habitants de la commune de Maucourt, Jean-Baptiste Hoschedé, cultivateur, et son fils Gaétan, Alcide Seigneurgens, cultivateur, âgé d'environ cinquante-huit ans, Marius
LES BOCHES A MOISLAINS, A MAUCOURT, ETC. 19
Dubois, âgé de soixante-six ans, et Louis Rousselle, âgé de dix-huit ans. sont attablés dans un débit, et prennent le café. C'est à ce moment, que des cyclistes vêtus de gris verdàtre, avant-coureurs des armées du « colonel général » von Kluck, font irruption dans le village. Deux d'entre eux poussent la porte d'entrée du débit. L'un d'eux met son fusil en joue, et vise les inoffensifs consommateurs, en proférant, d'un ton plein de menaces, quelques mots de son inintelligible idiome d'outre-Rhin. Aussitôt, Seigneurgens se lève, et voyant une porte de côté, qui est restée ouverte, essaie de se sauver par cette issue. Le coup part. Une première balle blesse au bras le malheureux Seigneurgens, dont le sang coule. Une nouvelle détonation retentit. La victime, atteinte, cette fois, au flanc, chancelle, parcourt encore une faible distance, s'abat et meurt. Pendant ce temps, le jeune Louis Rousselle, attaqué à coups de pieds par les Boches, avait pu sauter un mur et cherchait à se réfugier dans une grange. Le pauvre enfant est blessé d'un coup de feu. Les Boches, acharnés à sa poursuite, gesticulant et vociférant, organisent une véritable chasse à l'homme. Un coup de sifflet retentit, strident, sinistre, dans le silence lumineux de ce jour d'été tragique. C'est le signal d'une savante manœuvre, où les plus mauvais drôles de la cavalerie prussienne, les uhlans se sont mis courageusement à quinze, sabre au côté, lance à la hanche et revolver au poing, pour vaincre un- petit Français désarmé. La grange est cernée. Les bandits veulent y mettre le feu.
— Donne-nous des allumettes ! commande l'un d'eux à Marins Dubois, qui regarde, muet d'horreur, cette scène atroce.
Dubois fait comprendre qu'il n'a pas d'allumettes, et reste cloué au sol par une sorte de stupeur. C'est alors qu'il voit les Allemands massacrer presque à bout portant son camarade. L'infortuné Louis Rousselle reçut de ces fiers guerriers cinq balles dans la tête. Le père Jean-Baptiste Hoschedé qui put mettre en bière, le soir même, son cadavre avec celui d'Alcide Seigneurgens, a constaté que cette malheureuse victime avait la moitié du crâne emportée par le tir forcené de ses assassins.
Cet assassinat méthodique n'était que le prélude affreux des carnages par où les Allemands ont fait couler le sang et les larmes sur le paisible territoire de la commune de Maucourt en Picardie. Le lendemain, dimanche, 30 août, ils avaient quitté le village et s'étaient retirés pour cantonner à Chilly. La plupart des habitants avaient fui. La population était réduite à une quinzaine de personnes, parmi lesquelles Jean-Baptiste Hoschedé, Marius Dubois et quelques autres. Profitant de cette accalmie, le père Heschedé s'était levé de bon matin et se dirigeait vers la maison de son fils, afin d'en ouvrir les volets, et de la préserver, par là, d'un nouveau pillage, lorsqu'il fut arrêté brusquement par deux fantassins ennemis, qui, d'une voix gutturale et avec des gestes de menace, lui intimèrent l'ordre de ne pas aller plus loin. Ils se cachèrent, ensuite, l'un debout derrière un poteau télégraphique, l'autre baissé derrière une haie, tous deux la main sur la gâchette de leurs fusils. Le pauvre homme s'enfuit à travers les jardins, et toutefois se blottit à l'abri d'une touffe, très inquiet, et en même temps désireux de savoir ce qui allait se passer.
Ce fut un guet-apens, organisé à la manière
LES BOCHES A MOISLAINS. A MAUGOURT, ETC. 21
allemande. On entendit le galop d'un cheval. Cétait un dragon français, qui venait du côté de Chilly, tenant le milieu de la chaussée, sans défiance. Les deux Allemands le laissèrent approcher à vingtcinq mètres de leur embuscade, et tirèrent ensemble. Terrifié, le vieillard vit rouler dans la poussière cheval et cavalier. Celui-ci réussit à se dégager rapidement du cadavre de la bête. Et blessé, sans ses armes, restées à sa selle, il s'élança sur la route , ne voyant pas les deux Allemands qui se laissèrent dépasser juste assez de temps pour se mettre à sa poursuite sans s'exposer au moindre danger. Le malheureux, perdant son sang à flots, vint s'abattre au seuil d'une maison, comme s'il eût cherché instinctivement, dans son agonie, un suprême refuge. Il n'essaya pas de se relever, et d'ailleurs il n'en eut pas le temps. Ses deux bourreaux s'acharnèrent, avec une incroyable férocité, sur son corps meurtri. A coups de crosse, ils achevèrent sauvagement ce blessé, ils le frappèrent jusqu'à ce qu'il ne donnât plus signe de vie. Ensuite, ayant vidé ses poches et volé notamment son porte-monnaie, ils se sauvèrent, à toutes jambes, vers Chilly, afin de rendre compte à leurs chefs du crime accompli par eux en conformité des directives du grand état-major de Berlin. Les quelques habitants qui étaient restés à Maucourt s'occupèrent alors de rendre les derniers devoirs à l'homme assassiné. On transporta son cadavre dans une grange. On trouva sur lui une lettre que les assassins avaient négligée en volant le porte-monnaie, et indiquant qu'il était porteur d'une somme de cent francs. Il s'appelait Paul Biche. C'était un engagé volontaire. Il repose aujourd'hui au cimetière de Maucourt. Ce n'était là qu'un
commencement. Revenus àMaucourt, le 25 septembre, les Bochescontinuôrentcelte œuvre de déprédation et de mort. Leur commandant interrogea :
— Combien d'habitants dans le village?
— Trois rent cinquante.
— A dix francs par habitant, cela fait trois mille cinq cents francs. Si, dans une heure, vous n'avez pas doruié la somme, on fusillera tout le monde, et les gens porteurs de monnaie seront fusillés.
Il ajouta, d'une voix rauque :
— Le feu sera mis aux quatre coins du village. On emmènera des otages.
Le boulanger Lombard donna quinze cents francs en or, pour le paiement de la rançon exigée. Le surplus fut versé par d'autres personnes. On ne put obtenir un reçu de la somme ainsi extorquée. D'ailleurs, le paiement de cette rançon n'empêcha pas ce commandant de livrer Maucourt aux soldats du 17* régiment d'infanterie prussienne, qui entrèrent dans les maisons, enfonçant les portes à coups de crosse, saccageant, brisant tout ce qui leur tombait sous la main. Ce régiment, venu deMorhange, occupa ensuite Vermandovillers, le M octobre, Lihons et Marchelepot, le 2 novembre 1914. U a subi de lourdes pertes, infligées surtout par la vaillance de nos « diables bleus <).
Un sergent prussien, armé d'une baïonnette en dents de scie, qu'il tenait au poing, comme un glaive, arrêta l'instituteur de Maucourt, et le remit aux mains d'un lieutenant q'.ii, après avoir fait apprêter les fusils d'un peloton d'exécution, força notre malheureux compatriote, avec trois autres habitants de la commune, à marcher devant les troupes allemandes, alors attaquées par un de nos bataillons
LES BOCHES A MOISLAINS, A MAUCOLRT, ETC. 23
de chasseurs alpins. On imagine aisément la joie fie ces infortunés, lorsque la victoire de nos chasseurs les délivra de la brutalité de leurs bourreaux.
Dans le canton de Roye, au cours des combats des 24 et '25 septembre 1914. les habitants de la commune de Liancourt-Fosse furent aussi obligés de servir de boucliers vivants aux troupes du Kaiser. Un officier allemand disait à l'un d'eux. M. Edouard Roquancourt, entrepreneur de maçonnerie, âgé de soixante et un ans :
— Tu vas aller dire à tes bons Français qu'ils s'arrêtent de tirer, sinon, tu seras fusillé.
L'honorable témoin, victime de ces grossiers sévices, fut arrêté le 6 octobre 1914. Déporté, dans le grand-duché de Mecklembourg-Schwerin. au camp de Parchim, il y resta prisonnier pendant quatre mois et demi.
Mêmes scènes, ou peu s'en faut, à Verpillières, à Lagny, où le général von Koscielsky, commandant la 42» brigade de cavalerie royale de Prusse, fit fusiller quatre personnes, dont le maire et le curé.
Ham vit arriver les Boches dans la journée du samedi, 29 août 1914. M. Etévé, adjoint, qui assuma les innombrables responsabilités de l'administration de la ville, en l'absence du maire, M. Gronier, emprisonné par l'ennemi, a déclaré très franchement :« Nous n'avons pas eu trop à nous plaindre d'eux avant le 14 octobre, date à laquelle ils ont organisé l'occupation après la bataille de la Marne. » Mais l'honorable adjoint ajoute qu'alors x ils ont donné libre cours à leur instinct de destruction, cassant les meubles, coupant les draps et causant des dommages sans aucune utilité pour eux-mêmes. Les réquisitions sont devenues continuelles : les
maisons elles magasins ont été vidés peu à peu... Un jour, on est venu soi-disant emprunter, pour le chef de la kommandantur. une très belle table, appartenant à l'hôtel de ville, et qui avait été estimée cinq mille francs ; elle ne nous a jamais été rendue ».
M. Pierre Sergent, employé de commerce à la quincaillerie Henri Gronier, déposant devant la commission d'enquête, le 3 avril 1917, a déclaré que, parmi les officiers allemands qui faisaient main basse, dans les magasins de Ham. sur toutes sortes de marchandises, sans rien payer et sans laisser le moindre bon de réquisition, les soldats allemands eux-mêmes désignaient nommément le grand-duc de Hesse. On retrouvera peut-être chez Ernest-Louis, dans la résidence grand-ducale de Darmstadt , un certain nombre d'objets, ainsi confisqués chez nos honnêtes gens de Picardie.
C'est le 17 novembre 1914, qu'eut lieu la première levée des habitants de Ham. Tous les hommes de di.x-huit à quarante-sept ans, convoqués sur la place de l'Hôtel-de-Ville, furent appelés par classes. Ceux qui pouvaient faire valoir des cas d'exemption du service militaire reçurent l'ordre de sortir des rangs et furent examinés par des médecins. Ce jour-là, cent cinquante habitants de Ham furent emmenés, en déportation, vers des parages inconnus.
Un autre jour, vers la fin d'octobre de la même année, M. Gronier, maire de Ham, travaillait dans son cabinet, à l'hôtel de ville, lorsque deux officiers vinrent le prévenir qu'on le demandait à la kommandantur. S'y étant rendu aussitôt, il y trouva M. Caurette, notaire, conseiller municipal et suppléant du juge de paix, qui venait d'être arrêté
LES BOQflES A MOISI.AINS, A MAUCOURT, ETC. 25
sans savoir pourquoi. Le maire essaya de réconforter M. Caurette en lui disant que le commandant, alors absent, ne manquerait pas de lui rendre la liberté. Mais un des officiers présents dit au maire :
— J'ai l'ordre de vous arrêter, vous aussi.
En effet, à 3 heures de l'après-midi, des gendarmes vinrent le chercher. Il fut transféré d'abord à Saint-Quentin, où il resta huit ou dix jours enfermé à l'hôtel de ville. On le déporta ensuite dans la Prusse rhénane, à Crefeld, et ensuite au fameux camp de Holzminden, où se trouvaient plusieurs milliers de Belges et de Français. Après cinq mois de captivité, il fut renvoyé en France, en passant par les casemates de Rastadt, pleines de rats. Il n'a jamais pu obtenir le moindre renseignement sur les causes de son arrestation. Ses geôliers restaient bouche cousue devant ses questions réitérées. Autant eût valu interroger un mur.
L'auteur de ces lignes a pu recueillir sur place, à la mairie de Ham, en 1917, le témoignage d'un malheureux père, à qui ses trois jeunes filles, âgées respectivement de vingt-six ans, vingt ans, dix-huit ans, furent enlevées par ordre des autorités allemandes. L'infortuné faisait peine à voir. lime conta comment, dans la matinée du 10 février 1917, elles ont reçu l'ordre de se rendre sur l'esplanade du Château. Elles y trouvèrent un rassemblement de plus de cinq cents personnes de tout âge entre quinze et soixante ans, convoquées sous prétexte d'une vérification d'identité. Lorsque l'appel eut été fait par la voix gutturale d'un feldwebel, ces personnes restèrent là, piétinant dans la neige, sous un ciel sombre, sans pouvoir prendre la
moindre nourriture. C'est à peine si quelques mères de famille purent s'approcher de leurs enfants, avant la douloureuse séparation. Ces malheureuses mères, ayant accompagné leurs filles pour tenter une suprême démarche auprès de la kommandantur, furent brutalement repoussées par les officiers et sous-officiers préposés par le kaiser Guillaume II de Hohenzollern à cette opération renouvelée des anciens usages de Ninive et de Babylone. Un document public, produit à la tribune du Sénat français, a fait connaître un mot significatif d'un rittmestre qui, après avoir repéré une jeune fille d'environ seize ans, a dit : « Celle-là est pour moi. » Cet abominable propos n'a jamais été démenti. Quel était ce rittmestre ? Etait-ce un subordonné de von Langen, de von Zeppelin, du major Yierordt, de Rosenthal ? On voudrait, à tout le moins, une protestation de ces divers personnages, qui occupèrent successivement la kommandantur de Ham, avant l'arrivée du général von Fleck, commandant le XVII» corps de l'armée allemande, auteur principal des pillages de Ham et du chàteaii do Moyencourt.
Dans cette même ville de Ham, ainsi vouée, par ordre suprême du Kaiser, aux plus cruels traitements, les Boches enlevèrent encore, le 13 mars 1917, au moment de la retraite de Hindenburg et de Ludendorff, quatre-vingts personnes — soixante hommes et vingt femmes, — parmi lesquelles se trouvaient quatre malades de l'hospice. Un témoin de ces scènes barbares en a fait ainsi la description : « J'ai assisté aux enlèvements d'habitants. C'était navrant ! Ma femme, âgé de cinquante-quatre ans, a été l'une des victimes de cette horrible
LES BOCHES A MOISLAINS, A MAlCOURT, ETC. 27
mesure. Elle n'est pas encore revenue; je n'ai jamais reçu de ses nouvelles, et j'ignore même où elle est. Elle avaitexhibé aux Allemands un certificat médical, établissant l'état précaire de sa santé : il n'en a été nullement tenu compte. J'ai alors demandé à partir avec elle, mais je n'ai pu l'obtenir. »
L'cnlrée des Allemands à Roye, le dimanche, 30 août 1914, a été suivie d'un pillage général et marquée par plusieurs incendies où furent brûlées notamment la fabrique de sucre et l'habitation de ,M. Labruyère, au faubourg Saint-Gilles. M. Ernest Mandron, adjoint au maire, dont la sucrerie, située rue de Paris, fut également livrée aux flammes, a été arrêté trois fois, emmené dans les lignes allemandes, menacé de mort. Le D-- Tréfort fut déporté.
L'emploi systématique des pompes à pétrole et des bombes incendiaires a ravagé Roye à diverses reprises.
« Pendant l'hiver de 1914-191.5, a déclaré M. Leblan, greffier de la justice de paix, nous avons constaté quatre-vingt-quinze incendies, parmi lesquels celui de l'hospice... w Dans quatre cents maisons, environ, tout a été pillé. Les boiseries et planches ont été arrachées et brûlées. Il ne reste que des murs, endommagés par de grandes balafres. Pendant tout le temps de l'occupation, les Allemands ont organisé la destruction systématique et progressive de toutes les industries. Avant de partir, ils ont rendu inutilisables tous les fours des boulangeries, détruit
le service d'alimentation de la ville en coupant les conduites d'eau, scié les arbres fruitiers dans les jardins, désarticulé le matériel agricole. Je me suis rendu compte de ces faits, par une enquête sur place, au mois d'avril d917, en compagnie du capitaine Flach, du service de la justice militaire de notre 3» armée. Il n'est pas inutile de noter, en passant, que les corps de troupes de l'armée allemande qui ont dévasté cette région appartenaient principalement au IX« corps de réserve. C'étaient les So», 49e, 52", 76% 86e, 89e régiments d'infanterie, les grenadiers de Mecklembourg-Strélitz, le régiment d'infanterie n» 63 du Schleswig-Holstein. On y a vu aussi le 2e régiment des uhlans de la garde prussienne.
L'église Saint-Pierre de Roye, qui était classée parmi nos monuments historiques, n'avait reçu, par les obus, que des dégâts réparables. Vers le 15 décembre 1914, les Allemands en ont fait sauter, avec des explosifs, le clocher et la toiture, pour rien, pour le plaisir.
A Méricourt-sur-Somme, dans le canton de Bray, le 29 août 1914, ils arrivèrent en trombe, bousculant tout sur leur passage, ivres de pillage et de violence, faisant sortir des caves les femmes et les jeunes filles, afin de renouveler lâchement les exploits des reitres et des lansquenets allemands dont les Boches d'aujourd'hui sont les dignes continuateurs. Bêtes à face humaine, ils attaquèrent, dans la nuit du dimanche, 30 août, à Lahoussoye, dans le canton de Corbie, sur la route d'Albert à Gorbie, une dame de quatre-vingts ans. Celle-ci leur opposa d'ailleurs une victorieuse résistance, soutenue par l'intervention de son filleul, M. René Renard, âgé de soixante-cinq ans, que ces brutes ont assassiné.
ensuite, d'un coup de fusil en plein cœur. Avinés et furieux, ils enfonçaient à coups de crosse les portes des maisons et des étables, conduits par leurs officiers, qui leur donnaient l'exemple de l'ivrognerie et du pillage. Ce fut une effroyable nuit de saturnales boches, où lanimal germanique, démuselé, déchaîné, retrouva sans effort et comme d'un mouvement naturel, ses hérédités souvent constatées par nos meilleurs historiens, trop peu écoutés, hélas ! de la foule facilement oublieuse, ou même des hommes d'État, souvent distraits par des sophismes que cultivent soigneusement, sous des prétextes scientifiques, nos ennemis d'hier, d'aujourd'hui et de demain, nos ennemis de toujours, nos ennemis mortels. A Pont-Noyalle, ce fut une orgie d'officiers et de sous-officiers, dans la maison d'un malade, M. Edmond Adnet, propriétaire, qui a raconté comme suit les sévices dont il fut victime:
« Etant atteint de paraplégie, je suis infirme et puis à peine marcher. Le 30 août 1914, des Allemands sont venus frapper à ma porte cochère, et au moment où j'allais l'ouvrir, ils l'ont brisée. Un officier, entrant alors à cheval, m'a renversé, puis descendant de sa monture, est allé directement, sans s'occuper de moi, à la porte de ma cave, qu'il a fait fracturer par ses hommes. Tout mon vin fin et mon Champagne ont été bus ou emportés. J'en avais sept ou huit cents bouteilles. Un certain nombre d'Allemands se sont attablés chez moi et se sont livrés à une véritable orgie. Gomme je me refusais à boire avec eux mon Champagne, un sousofficier me coiffa de son casque. J'enlevai ce casque, et le jetai à l'autre bout de la pièce. L'Allemand,
furieux, alla le ramasser et me l'enfonça de nouveau sur la tôle avec violence. Je dus alors me résigner et conserver cette coiffure, au milieu des rires de la bande. Ma maison a été saccagée : tous les objets d'alimentation, l'argenterie et mes chevaux ont été enlevés. J'ai surpris un Allemand qui, ayant pénétré dans ma chambre, était en train de briser un coffret dans lequel se trouvaient mes bijoux de famille. A mon arrivée, le voleur a pris la fuite en emportant les bijoux d'une valeur totale de quinze à dix-huit cents francs. Après le départ des Allemands, j'ai trouvé une patte d'épaulette qui porte le n° 36. »
Tels étaient les divertissements du 36<> régiment d'infanterie de l'armée allemande, à Pont-Noyelle. Pendant ce temps, à Framerville, dans le canton de Chaulnes, d'autres Boches, également disciples de Bernhardi, de Treitschke, de Fichte, de Nietzsche, de Schlielïen et du baron von der Goltz pacha, mettaient le feu aux granges, activaient les brasiers avec les « pastilles incendiaires » inventées récemment par les chimistes de Leipzig, et dansaient des danses de cannibales, au son d'un piano mécanique, pour célébrer ce triomphe de la Kullur d'outre-Rhin. L'abbé Buquet, curé de Framerville, et M"»» Josse, propriétaire dans la même commune, ont été les témoins de ces bacchanales tudesques.
A Querrieu, dans le canton de Villers-Bocage, un vieillard de soixante-seize ans, M. Grignon, passant sur la route, fut assassiné à coups de sabre, pour rien, pour le plaisir, par les guerriers du Kaiser. Sa veuve demande justice. Le régiment auquel appartenaient ses assassins est le 27» d'infanterie de réserve de l'armée allemande.
A Proyart, les uhlans, faisant irruption, par le jardin, dans la maison de M. Boulanger, âgé de soixante-quatorze ans. tuèrent à coups de fusil ce vieillard, presque aveugle. Dans la même localité, M»» Sachy a vu les Allemands charger sur des camions automobiles le mobilier de M. "Wable. Ils mirent ensuite le feu à la maison déménagée, jetant dans le brasier « quelque chose qui crépitait ». Autour de Tincendie, ils dansaient au son d'un phonographe.
En passant à Longueval, dans le canton de Combles, les soldats du « colonel général » von Klûck volèrent quinze cents francs à M"« Cochois.
Et ainsi de suite. Ils s'exerçaient, chemin faisant, et comme pour attendre plus patiemment la sarabande finale, le pillage en grand, l'énorme bombance et la colossale ripaille par où ils devaient finir la guerre, — à Paris !
Ce:
Rendons-nous compte, historiquement, decequ'est ce vieux pays français, qu'ils pillaient ainsi, rançonnaient, ravageaient, une fois de plus, et, en quelque sorte, afin de n'en point perdre l'habitude. C'est un pays qui, depuis des siècles, fait son office de garde-frontière. C'est notre Picardie martyre.
Martyr veut dire témoin. Le pays que les Allemands ont dévasté sur les bords de la Somme est un des premiers témoins de notre nationalité. Les Français de Picardie appartiennent a l'élite des plus anciens Français de France.
Notre Picardie est une terre de labour, d'industrie et de négoce. Elle étend jusqu'aux estuaires de la Manche et du Pas-de-Calais ses plaines fertiles et ses collines doucement ondulées, ses champs, ses moissons, ses herbages, ses plantations de betteraves, de chanvre ou de lin, que traverse un réseau de roules droites et de canaux rectilignes, ses bois clairsemés, ses jardins, ses hortillonnages ou cultures maraîchères, ses villes et ses villages, dominés çà et là par les hauts clochers des paroisses anciennes, par les donjons des vieux châteaux ou
G. Deschaups. 3
par les cheminées neuves des sucreries., des laiteries et des filatures.
Défrichée d'abord par les métayers des innombrables abbayes qui furent ses premières colonies agricoles, la Picardie a inscrit sur son sol et dans sa mémoire le souvenir des paysans chrétiens dont la figure, taillée dans la pierre par le ciseau des imagiers d'autrefois, se dessine, cà cl là. parmi les symboles des travaux et des jours, aux voussures de la cathédrale d'Amiens. Il n'est point de pays en France où la popularité des grandes communautés religieuses de l'époque mérovingienne soit attestée plus fréquemment par les noms des localités champêtres que l'on rencontre en chemin. Les congrégations de l'ordre de Saint-Benoit, dirigées par la régie de leur admirable fondateur et conduites par la crosse de leurs énergiques abbés, peuplèrent de travailleurs en roque et scapulaire de bure blanche les clairières ouvertes par la cognée du bûcheron à la charrue du laboureur. La conquête pacifique du sol par la culture, la découverte des sentiers frayés par les bêles sauvages, l'ouverture des routes humaines à travers les halliers des forêts primitives, le peuplement du désert par la construction des villages autour des baptistères et des églises, les brandes changées en jachères, les herbes folles cédant la place au froment, à l'orge, au seigle, à toutes les plantes nourricières de l'tiomme, la paix rendue aux campagnes, rassurées par le tintement quotidien de l'angelus, la sécurité restituée au foyer des familles par une tutelle morale et par une direction spirituelle qui étaient à peu près les seules autorités dune époque anarchique, tels furent les principaux bienfaits de ces moines
d'Occident qu'une règle latine, inspirée du génie pratique de l'ancienne Rome, vouait tour à tour à des travaux manuels et à des labeurs studieux, harmonieusement alternés par le rythme de la vie bénédictine.
Continuateurs des traditions classiques et civilisatrices de l'antiquité, pourvus d'un outillage adapté, dans cette région fertile, à la pratique des arts et métiers, possesseurs d'une collection de manuscrits précieux où les meilleurs calligraphes avaient enluminé d'or et de pourpre le texte des Géorgiques de Virgile, les disciples de saint Benoit, éclairés par les rayons de la grande lumière qui venait des hauteurs ensoleillées du mont Cassin, volontairement soumis à une discipline à la fois sévère et libératrice, ont rapporté en des régions que l'invasion des Barbares avaient déjà dépeuplées, dévastées et démoralisées, les trois vertus divines sans lesquelles l'humanité, souvent meurtrie et dolente, ne pourrait pas vivre; c'est-à-dire la foi, qui oppose aux prétentions de la force brutale l'invincible affirmation et les inébranlables certitudes de la justice et du droit ; l'espérance qui donne aux pauvres gens accablés de misères la force de bâtir un nouvel édifice sur les ruines de leur bonheur ; la charité enfin, qui nous console efficacement du spectacle des incendies et des carnages par la douceur de nous aimer les uns les autres et de nous prêter mutuellement l'aide que se doivent les enfants d'une patrie douloureusement éprouvée.
L'approche de ces missionnaires de l'Evangile. qui étaient, en môme temps, des semeurs et des pasteurs, mil en fuite les loups et les brigands qui infestaient le pays forestier et charbonnier, à plu-
sieurs lieues à la ronde. Et de tous côtés la Picardie, délivrée de la hantise dun terrible cauchemar, voyait renaître la vie, la paix et la joie dans ses paroisses protégées par une puissance que nul seigneur ou prince n'eût osé contester. L'église abbatiale de Saint-Pierre, à Corbie, atteste aujourd'hui encore l'importance de la célèbre abbaye qui fut fondée par sainte Bathilde, reine des Francs, et qui devint, au cours des siècles, la métropole spirituelle de toute la Picardie. L'abbé de cette communauté bénédictine avait le privilège de correspondre directement avec le Saint-Siège apostolique, et gouvernait une grande république religieuse où l'on trouvait, dans les cadres d'une constitution vraiment démocratique, une merveilleuse variété d'aptitudes et de caractères, de vertus et de talents. Artisans et artistes, maîtres d'œuvres et professeurs de belles-lettres, savants et humanistes, musiciens et poètes, tailleurs de pierre et sculpteurs de bois, architectes et maçons, enlumineurs de parchemin et peintresen miniature semblaient s'être donné rendezvous dans cette maison accueillante et dans cette société chrétienne, afin d'y réaliser l'idéal de la perfection morale et de la vie heureuse en donnant toutes les heures de leur existence terrestre aux tâches régulières d'un travail sagement distribué, fraternellement partagé. Les historiens d'aujourd'hui, dégagés des erreurs et des préjugés d'hier, commencent à connaître et ont entrepris de nous dire tout ce qu'ont lait ces bons ouvriers d'autrefois, ces hommes de volonté droite, d'esprit juste et de cœur généreux qui, renonçant à tout égoïsme, faisant abnégation des biens temporels et des jouissances du monde, furent les continuateurs anonymes de la
civilisation latine, et nous ont transnnis d'âge en âge le flambeau sacré des lettres, des arts et des sciences. Très éloignées de l'ascétisme volontiers inactif des moines et caloyers d'Orient, les missions essaimées du mont Gassin ne ressemblaient pas aux colonies mystiques du mont Alhos. Tandis que làbas l'anachorète et l'ermite usaient en macérations contemplatives, exaspérées jusqu'à une sorte de paroxysme visionnaire par la répétition machinale des mêmes gestes et des mêmes formules, une àme affaiblie, un corps fatigué, chez nous au contraire, le renoncement au siècle et à ses pompes se conciliait avec le travail qui fertilise la glèbe et fortifie les âmes. Par nos moines d'Occident, les riverains de la Somme, sujets de Childebert ou de Clotaire, contemporains de Brunehaut ou de Frédégonde, pauvres paysans, qui auraient pu rester affolés de terreur ou engourdis d'oisiveté parmi les scandales d'un siècle déréglé, ignorant de l'ordre et de la loi, furent initiés aux bienfaits de la règle stable qui assure le pain quotidien en multipliant les fruits de l'honnête labeur.
La règle de saint Benoit fut, pendant de longues années, la seule constitution politique et sociale d'une époque où la fantaisie individuelle et le caprice du moment remplaçaient dans les faits et gestes des puissants du jour la notion du devoir, et où la mollesse des gouvernés n'avait d'égale que la brutalité des gouvernants. Tel était l'attrait de cette règle, que les vocations s'éveillèrent de toutes parts, et que l'on vit des milliers de personnes, attirées vers la profession monastique par la nostalgie de la régularité, solliciter comme une faveur l'autorisation d'entrer dans la grande république spi-
rituelle que fondaient les disciples de celui qui fut surnommé le patriarche des moines d'Occident. Un monde nouveau se révélait à ceux qui avaient le bonheur d'être admis dans ces confréries où le novice était un apprenti. C'était une incessante occasion d'émerveillement et de progrès. L'expérience des aînés révélait aux plus jeunes les secrets des arts et des métiers. On vivait dans une sorte d"extase inventive et pratique, au milieu des fleurs du printemps, des feuillages de l'été, des fruits de l'automne, et l'on abrégeait par le charme des belles études les veillées des longs hivers. On ne s'ennuyait jamais, parce qu'on travaillait toujours. Heures délicieuses, saluées dès l'aurore par le carillon des cloches matinales, heures dédiées par l'agréable alternance des travaux du corps et des exercices de l'esprit, à la conquête de la terre par la culture, à la conquête du ciel par la prière, vous avez coulé doucement, pendant des siècles de violence et de rapine, pour la joie parfaite des bénédictins de Picardie et des provinces voisines. Saint- Pierre de Corbie, Saint-Eloi de Noyon, Saint-Riquier, Saint-Corneille de Compiègne, étaient des asiles privilégiés, ainsi que Saint-Lucien de Beauvais et Saint-Médard de Soissons. On y prépara en silence les cadres imposés plus tard à la barbarie germanique par la civilisation hellénique, latine, chrétienne, humaine dont nous avons reçu les bienfaits, conservé la tradition et propagé l'influence.
L'Eglise a mis 'au rang des saints le plus illustre des abbés de Corbie, Adélard. C'était un humaniste et même un académicien. A l'Académie instituée par l'empereur Charlemagne, il siégeait sous le nom d'Augustin, tandis que ses illustres confrères, AI-
cuin et Angilbert, prenaient, dans ces doctes assises, pour marquer leur amour des lettres antiques, les noms d'Homère et d'Horatius Flaccus. La cité de Corbie doit consacrer un monument coramémoratif au grand abbé Adélard, conseiller de Charlemagne, comte palatin, tuteur du jeune Pépin, qui fut roi d'Italie, inissus dominicus, grand personnage, administrateur et organisateur, qui fonda les premières institutions ouvrières de la Picardie. C'est lui qui, en ouvrant, dans son abbaye, des ateliers à plusieurs cordonniers, selliers, foulons, forgerons, orfèvres, armuriers, maçons, charpentiers, parcheminiers, fit naître le bourg industriel qui, depuis ce temps, s'est développé autour de léglise abbatiale de Saint-Pierre de Corbie, tandis que, dans le pays d'alentour, les trois églises de l'abbaye bénédictine de Saint-Riquier, bâties par le poète Angilbert, attiraient de plusieurs lieues à la ronde tous ceux qui voulaient s'adonner au travail manuel ou aux occupations de l'esprit. En ces temps lointains, obscurs, où l'intelligence humaine était menacée de tous côtés par l'obsession de la barbarie, ces grandes maisons, actives et recueillies, furent, en ce coin d'ancienne France, les conservatoires des lettres, des arts, de toutes les reliques de la gaie science, transmises d'âge en âge par la tradition d'Athènes et de l'.ome. La bibliothèque de Corbie devint une illustre école de calligraphes, de scribes et d'imagiers, habiles à enluminer des psautiers et des évangéliaires pour les prélats et pour les princes. C'est l'école de Corbie, ce sont les écoles de Reims et de Metz qui ont appris aux Allemands de Saint-Gall et de Ratisbonne l'art d'orner les manuscrits avec des
miniatures coloriées d'or, d'azur, de pourpre et de sinople.
N'esl-il point naturel qu'en de telles conditions historiques, géographiques et morales, les historiens de notre poésie nationale aient trouvé justement sur le vieux sol de nos marches de Picardie la première chanson où notre langage, encore incertain, ait paru se dégager des formes latines? Oh ! c'est bien peu de chose, une simple fleurette, éclose entre les murs d'un couvent longtemps ignoré. Comment s'appelait le moine qui, dans l'abbaye de Saint-Amand, en Picardie, célébra les vertu%. de sainte Eulalie, vierge et martyre, laquelle a souffert sous le règne de Dioclétien, et dont la fête est fixée par le calendrier de l'Eglise au 12 février de chaque année"?
Buona pulcella fut Eulalia :
Bel avret corps, liellezour anima.
On ne sait rien de ce moine chanteur : sinon qu'il fut contemporain de Charles le Chauve, de Louis le Bègue, de Charles le Gros, de Louis le Jeune, de Hobert le Fort, de Baudouin dit Bras de Fer, et qu'au moment même où ces grands personnages, volontiers querelleurs, guerroyaient ensemble, botte à botte, ou les uns contre les autres, estoc contre estoc, cet homme inconnu, heureux sans doute parmi les fleurs parlumées de son cloître et les éblouissantes visions de ses vitraux, goûtait la joie profonde et pure de calligraphier, sur un vélin de missel, la louange d'une jeune fille infiniment bonne et douce et vaillante, qui fut malheureuse à cause des vertus. C'était le temps où, malgré le tumulte des guerres, les maîtres et les
ouvriers des ateliers de Saint-Riquier et de Saint- Wandrille ciselaient des images d'ivoire, selon les modèles inventés par les artistes italiens et byzantins. Les clercs de Saint-Corneille, à Gompiègnc, possédaient une copieuse collection de manuscrits.
La France, en ce temps-là, était déjà si riche, si florissante, qu'elle tentait la convoitise rapace des Allemands. Leur chef, Ludwig, surnommé le Germanique, prétendant à l'empire, envahit, malgré les clauses formelles du traité de Verdun et des serments de Strasbourg, nos provinces de l'Est, et s'avança jusque dans la forêt d'Attigny. Il fut repoussé. Mais les incursions des bandes d'outre-Rhin, accourues du fond de la Saxe, de la Thuringe, de la Bavière et de la Souabe, devaient recommencer, au cours de notre histoire et de l'histoire d'Allemagne, à des intervalles presque réguliers.
L'attaque brusquée de 1914, l'effraction de nos frontières, l'invasion et la dévastation de nos provinces de l'Est et du Nord sont les effets actuels d'un mouvement de migration à main armée, qui, de temps immémorial, pousse les tribus riveraines de l'Elbe, de l'Oder ou du Mein, à la conquête des terres fertiles qui avoisinent la Meuse, la Seine, la Somme, l'Aisne et l'Oise. Pendant longtemps nos marches de Lorraine et d'Alsace furent protégées par les organisations défensives que l'empire romain, averti par le massacre des légions de Varus, avait opposées aux convoitises rapaces des compatriotes d'Arminius, chef barbare des Ghérusques de la forêt Hercynienne. Instruit par une cruelle expérience, le consul Tiberius Drusus, que les Romains ont décoré du titre de Germanicus, à cause de ses victoires sur les ennemis de la civilisation,
indiqua, sur les deux rives du Rhin, les emplacements où l'on peut retrouver encore la trace des tranchées creusées par les légionnaires de Rome pouropposeraux mouvements offensifs desSouabes, des Marcomans et des Vandales un obstacle infranchissable. C'est qu'au delà de Cologne, colonie romaine, poste militaire établi par les légions qui ont fait la relève des soldats de Germanicus. s'étendait, au delà des limites du latinisme civilisateur. une vaste terra incorjnila, le pays des Bructères, des Chauques, des Triboques, dos Hernies, des Goths. des Wisigoths et des Ostrogoths, la ténébreuse Germanie, collection de peuplades barbares et turbulentes. Ces peuplades, le grand historien Tacite, peintre des Mœurs des Germains, les a définies d'un mot : Germanos ad praedam... Gens de proie, contre lesquels la civilisation en péril est obligée périodiquement de défendre les propriétés, les personnes, les traditions menacées sans cesse par les perpétuels ennemis de rhumanité libre. Ces Allemands (.4ZZman7î),« hommes de toute provenance», ravageurs et pillards, attirés chez nous, sans cesse, par lappàt dun ciel plus indulgent et d'un sol plus fertile, ont pu, faisant alterner leurs échecs avec leurs succès, déborder jusque dans la vallée du Rhône, incendier, au cours de leurs étapes, les villes et les villages, détruire Besançon de fond en comble, brûler plus de quarante cités, assiéger Autun et Sens. En même temps, ils envahissaient l'Alsace et menaçaient la Champagne. C'est alors qu'un neveu de Constantin le Grand, un jeune homme de vingt-cinq ans, Flavius Claudius Julianus — celui que nous appelons Julien, et qui fut un Parisien épris du charme de notre cité naissante.
— nommé au commandement de la préfecture des Gaules, avec le titre de césar, connu jusqu'alors comme un étudiant assidu aux écoles d'Athènes et particulièrement docile à l'enseignement des philosophes néo-platoniciens, se révéla tout ensemble homme de guerre et homme d'Etat, montrant, par un mémorable exemple, qu'un esprit supérieur, nourri aux lettres anciennes, volontairement soumis aux disciplines générales des élites pensantes et des intelligences directrices, peut se hausser, sans trop de peine, au niveau des plus difficiles devoirs. Héritier de rhellénisme, Julien avait appris la stratégie et la tactique dans les livres de Xénophon, d'Elien et d'ApoUodore, auteurs aujourd'hui trop négligés. Ses maîtres ne l'ont pas trompé, puisque, du camp d'entraînement de Vienne, sur les bords du Rhône, il passa presque directement au front des Vosges, ne s'arrétant à son quartier général de Reims que pour concentrer ses troupes et marcher de là, résolument, sur Strasbourg, afin de chasser les Allemands d'Alsace. D'avance, à plus de treize siècles de distance, le jeune vainqueur de Chnodomer et d'Agénarich, le défenseur des Gaules, le libérateur de l'Alsace semblait deviner cette pensée du maréchal de Turenne : « Il faut s'opiniastrer de demeurer en Alsace... N'oubliez pas que la Champagne est plus ouverte que la Picardie... Tant qu'il reste un soldat de l'empire germanique en Alsace, un homme de guerre français n'a pas le droit de se reposer. »