SCENE XL
CÉCILE , FREDERIC j GUSTAVE , BAPTISTE
portant une valise; puis DORMEUIL , qui entre un instant après. Ils sont tous dans le fond.
FREDERIC , tenant Gustave par le bras.
Comment, morbleu! qu'est-ce que ça signifie? Tu t'en allais ?
GUSTAVE
Non , mon ami , non certainement,
FREDERIC
Et ces chevaux de poste que j'ai vu attelés ? Je t'en préviens,, je ne te perds pas de vue. .
CÉCILE , à demi-voix.
Gustave! Gustave!
FREDERIC
Qu'entends-je!
DORMEUIL , voulant aller vers elle.
Ma fille!..
FRÉDÉRIC , V arrêtant.
Mais laissez donc, beau père, ça devient au contraire fort intéressant.
GUSTAVE , s' avançant.
Mais , mon ami !
FRÉDÉRIC , le prenant par la main, qu'il garde dans la sienne. Silence ! te dis-je , et écoutez tous.
{Ils s'arrêtent tous dans le fond, en demi-cercle , autour dufau^ teuil de Cécile ; et dans ce moment, Marie et plusieurs parais se montrent aux portes du fond , mais sans oser entrer. CÉCILE.
Il est parti ! . . . Oh ! ce n'est plus là mon rêve ?. . . Il me semblait entendre Frédéric. . . Il me pardonnait , il sentait comme moi que je ne pouvais pas donner deux fois mon cœur ... Et mon père ... Il nous menait à l'autel . . . Gustave était là , et il me semblait entendre une voix qui nous disait...
FRÉDÉRIC , qui ri a pas quitté la main de Gustave, saisit celle de Cécile , et les joint ensemble , en s' écriant :
« Mes chers -enfans, je vous unis ! »
CÉCILE , regardant autour délie.
Mon père!... Frédéric?... Gustave ! près de moi. {Fermant les yeux et éloignant tout le monde de la main. ) Ah ! ne m'éveillez pas !
Non, ma chère Cécile : non , ce n'est point un rêve... J'avais juré à voire père de faire votre bonheur... n'ai-je pas tenu mon serment ? ( A Dormeuil. ) Vous ne m'en vouiez pas, beau-père, d'avoir usurpé vos fonctions*?.. Tous savez que j'ai toujours eu une vocation . . .
GUSTAVE
Ah! mon ami ! comment reconnaître jamais ce généreux sacrifice ? ...
FRÉDÉRIC
Laisse donc ; comme si je ne savais pas ce que c'est qu'un mariage manqué ... Et de cinq ! . . .
DORMEUIL
AlR : Vaudeville de Gusman d'Alfarache.
Malgré nous , un destin tutélaire , Tu le vois, nous protège en secret.
Par de'pit , tu t'éloignais , ma chère , D'un amant que ton cœur adorait î Notre folie à tous est pareille ; Ce bonheur, que l'on désire tant j Pour l'avoir, on se fatigue , on veille , Et souvent le bien vient en dormant.
GUSTAVE
Maint seigneur quelle sort favorise , Et qui brille à nos yeux éblouis , Chaque jour voit croître , avec surnrise, Ses grandeurs, ainsi que ses ennuis.
Las des soins dont son rang l'embarrasse , Un beau soir, malheureux et puissant , Il s'endort et s'éveille sans place....
Quelquefois le bien vient en dormant !
BAPTISTE
Abonnés de l'Opéra-Gomique , Abonnés du sublime Opéra , Abonnés du Club Académique , Abonnés de FOpéra-Buffa , Abonnés des Petites-Affiches , Abonnés aux romans d'à ^présent ; Ah ! combien vous devez être riches , Si vraiment le bien vient en dormant !
FRÉDÉRIC
Dans ses goûts, Madame est un peu vive, Et Monsieur est un grave érudit.
Pour un bal , crac ! Madame s'esquive , Et Monsieur va dormir dans son lit.
Madame revient fraîche et gentille , Et Monsieur voit en se re'veillant , Augmenter ses amis , sa famille , Ah ! vraiment , le bien vient en dormant !
CÉCILE, au Public.
Mon sommeil a fait mon mariage ; JJai déjà le droit de le bénir ; Qu'il m'obtienne encor votre suffrage , Et qu'ici je sois seule à dormir !
Sans crainte de blesser mon oreille , Ah ! Messieurs , applaudissez souvent ; Et si quelque bravo me réveille , Je dirai : Le bien vient en dormant !