SCÈNE IL DORMEUIL, CÉCILE
DORMEUIL
Eh bien ! voyons , mon enfant , que veux-tu me dire f
CÉCILE
Ah! mon papa, j'ai bien envie de pleurer.
DORMEUIL
Un jour comme celui-ci, le jour de ton mariage !
CÉCILE
Eh bien ! mon papa , je crois que c'est à cause de cela.
DORMEUIL
Gomment , morbleu ! ce n'est pas là mon intention. AlR : Voilà bien ces lâches mortels.
Te complaire est ma seule loi , Tu fais mon bonheur, ma richesse ; Je voudrais toujours voir pour toi Chacun partager ma tendresse.
Te che'rir seul n'est rien; je veux Qu'au plus vite l'hymen t'engage, Pour qu'à t'aimer nous soyons deux , Et peut-être un jour davantage.
CÉCILE
Oh ! je sais combien vous êtes bon ! , . , Mais , si cela
tous est égal, tenez, je crois que j'aimerais mieux ne pas me marier.
DORMEU1L.
Comment , si cela m'est égal ? Lorsque les bans sont publiés. . . lorsque tout, le monde est invité!. . . Voyons, Cécile, parlons un peu raison. J'ai cinquante mille livres de rente , et n'ai que toi d'enfant ; je ne t'ai jamais rien refusé. . . je ne t'ai contrariée en rien ; mais aussi tu m'avoueras que cette fois. .. à moins que tu n'aies quelque inclination . . quelqu'amour . . .
CÉCILE
Moi, de l'amour! moi ! . . . mon Dieu, dans tout ce que j'ai à vous dire, il n'y a pas un mot d'amour; mais, en revanche , il y a de la haine tant que vous en voudrez.
DORMEUIL
Comment , tu haïrais ce pauvre Frédéric ?
CÉCILE
Eh! non, ce n'est pas lui; je rends justice à ses bonnes qualités, à son mérite.... Mais il est quelqu'un dans le monde que je ne puis souffrir. . que je déteste. . . Et je crois que c'est cette haine-là qui m'empêche d'avoir de l'amour pour un autre. . . Vous savez bien que, d'abord, vous vouliez m'unir à M. Gustave de Mauiéon.
DORMEUIL
Oui , j'avoue que , sous quelques rapports , je l'aurais préféré à Frédéric ; avec autant d'amabiiité , il avait plus de jugement, plus de raison. Ayant autrefois fait la guerre avec honneur , il occupait alors dans la diplomatie une place importante. ... H y a deux ans , il avait l'air de te faire une cour assidue. . . mais, lorsque je t'en ai parlé, à peine si tu as daigné m'écouter. . . et tu as rejeté ma proposition avec un dédain.
CÉCILE
Sans doute , parce que c'était le lendemain du bal ... de ce bal où il avait dansé toute la soirée avec Mi!e. de Fierville , sans daigner seulement nvadresser la parole.. Il est vrai que , de mon côté , je ne l'ai pas regardé , et que j'ai toujours dansé avec Frédéric. . . que je lui ai donné mes gants... mon éventail... que je l'accablais de marques d'amitié. . . car j'étais d'une humeur !. . . C'est depuis ce jour-là qu'il m'a adorée. . . Je vous demande s'il y a de ma faute.... Le lendemain , M Gustave a été encore plus
assidu auprès de sa nouvelle conquête. ... II ne Ta pas quittée d'un seul instant , et j'ai cru voir. . . j'ai vu, j'en suis certaine , qu'il lui serrait la main. Dans ce moment , Frédéric me faisait une déclaration. . . J'avoue que je ne sais pas ce que je lui ai répondu. . . Il m'a assuré depuis, que je lui avais dit que je l'aimais . . . Cela se peut bien ; j étais si en colère! et, depuis ce moment , je n'ai plus revu M. Gustave»
Al a : Qu'il est flatteur d'épouser celle.
Alors, par un destin prospère , Comme époux , un autre s'offrit, De vous je l'acceptai, mon père , Afin que Gustave l'apprit.
Ma destinée était affîreuse, Je pleurais , mais j'étais enfin Contente d'être malheureuse, Pourvu qu'il en eut du chagrin.
DORMEUIL
Que ne le disais-tu donc plutôt ! Maintenant, réfléchis au scandale d'une pareille rupture; un mariage publié, et qui doit se célébrer demain : nous nous ferions des ennemis irréconciliables de toute cette famille de Frédéric qui est puissante dans la province ... Et , d'ailleurs , puisque tu n'aimes pas Gustave. .
CÉCILE
Moi ! non , certainement , je ne l'aime pas.
DORMEUIL
Et puis le temps. l'absence. . . Gustave habite Paris , nous, cette terre au fond de l'Auvergne. . il n'y a pas d'apparence que jamais vous puissiez vous rencontrer.
CÉCILE
Oh ! je l'espère bien ; car sa seule présence me causerait une indignation dont je ne serais pas maîtresse.
DORMEUIL
Rassure-toi ; tu n as rien à craindre.
Air : Femmes voulez-vous éprouver.
Tu triompheras d'un penehant Dont ton cœur eût été victime; Va, crois moi , le plus tendre amant Ne vaut pas l'époux qu'on estime.
Chez l'un , l'amour fuit sans retour, Quand chez l'autre , il se fortifie ; L'amour est le plaisir d'un jour, L'hymen le bonheur de la vie.
En attendant , promets-moi de prendre un peu plus sur toi-même. . . Depuis quelque temps, je te trouve changée. . . Un jour de noce, on a besoin d'être jolie... Et tu n'as j5as dormi cette nuit . . . Mon appartement était près du tien . . . et je t'ai entendu parler tout haut. . . je t'ai entendu marcher. . . Cela ne t'est jamais arrivé, et ce n'est que depuis quelque temps. . . Allons, Cécile , un peu de courage , un peu de fermeté.
CÉCIIE.
Ah ! pourvu que je ne le voie pas. . . je vous promets tout.