SCENE V
CxUSTAYE, FREDERIC.
FREDERIC
Ce cher Gustave! quel bonheur de le retrouver! Je n'ai point oublié qu'au régiment tu étais mon guide, mon mentor. . car j'étais un peu mauvais sujet , et je n'ai jamais fait grand chose. Toi , c'est différent. . tu as toujours valu mieux que moi , j'en conviens. . C'est toi qui payais mes délies et qui m'as sauvé je ne sais combien de coups d'épées. . sans compter ceux que tu as reçus pour moi . . et ceux-là , vois-tu bien , ils sont là . . ça ne s'oublie pas . . Mais, dis-moi un peu, depuis que nous ne nous sommes vus , il me semble que ta sagesse a pris une teinte bien rembrunie.
GUSTAVE
Ma foi, mon cher, je crois que je deviens philosophe , je m'ennuie. . et si ce n'était pas payer tes services d'ingratitude... je te dirais que tout à l'heure, j'ai été presque fâché lorsque tu as arrêté mes chevaux . . . Oui , mon ami , j'étais amoureux , j'ai été trahi ; ça va te faire rire , moi ça me désole. J'ignore ce que la perfide est devenue, je ne m'en suis point informé. J'avais réalisé quelques fonds , envoyé ma démission de secrétaire d'ambassade, et je quittais la France lorsque je t'ai rencontré.
AlR : Vaudeville du Petit Courrier.
Par dépit nous fuir sans retour, Ah ! certes , la folie est grande ; Conçoit-on , je te le demande , Un Français qui se meurt d'amou r; Un guerrier constant qui se flatte De fixer de jeunes beautés; Enfin, un amant diplomate Qui croit à la foi des traités.
GUSTAVE , souriant.
Tu as raison , je suis un extravagant ; mais il ne s'agit pas ici de mes chagrins , parlons plutôt de ton bonheur ; c'est le moyen de me les faire oublier. Il paraît que tu es dans une situation ...
FREDERIC
Superbe, mon ami, et surtout bien extraordinaire. . Je me marie... et ce n'est pas sans peine. . Tu sais combien j'ai manqué de mariages , je n'ai jamais pu en conclure un seul.
GUSTAVE
Oui } tu jouais de malheur : des duels , des rivaux. .
FRÉDÉRIC
Et le chapitre des informations . . il y a des parens curieux qui veulent tout savoir. . . C'était cela qui me faisait toujours du tort.. Mais enfin , je suis tombé sur un beau père raisonnable. Il pense qu'il faut que la jeunesse fasse des folies, ce qui est aussi mon système ... et c'est ce soir que nous signons le contrat. Une fille unique . . . cinquante mille livres de rente... et je l'aime!. . comme je les aimais toutes ... car, franchement, je n'ai jamais eu de préférence marquée pour personne : c'est encore une des considérations qui ont déterminé le beau père.
Air des Maris ont tort.
Oui , depuis qu'existe le moude , Chacun dispute à tout propos Et sur la brune et sur la blonde , Sur le Champagne et le Bordeaux.
A quoi bon toutes ces querelles , Je n'ai jamais d'avis certains , Et j'adore toutes les belles , Comme je bois de tous les vins.
GUSTAVE
Ma foi , mon cher , tu es heureux , et je te félicite de ton mariage.
FRÉDÉRIC
Oh! il n'est pas encore fait ... et il y a Lien des choses à dire . . . Tu sais que quelquefois je joue ?
GUSTAVE
Quelquefois ! c'est-à-dire toujours.
FRÉDÉRIC
Oui, par habitude , car je n'aime pas le jeu. . L'hiver dernier, j'ai eu un bonheur admirable ... près de soixante mille francs que j'ai gagnés. C'est dans ce moment-là que je me suis présenté au beau-père, qui m'a accepté ; mais j'étais si content de me marier, que j'ai joué encore par passetemps ... car c'est toujours ma ressource quand j'ai de ia joie ou du chagrin.
GUSTAVE
Eh bien?
FRÉDÉRIC
Eh bien ! tu ne devines pas ? (En riant) J'ai tout perdu , et il ne me reste rien : ça n'est pas pour moi , ça m'est égal . . . je connais ces positions-là... Mais c'est le beau-père, un brave homme qui m'avait accepté plus pour moi-même que pour ma fortune... une jeune personne charmante, qui m'adore... oui , qui m'adore, c'est le mot, tu sais que làdessus je ne m'en fais pas accroire ... et des présens de noce ... une corbeille superbe qui arrive aujourd'hui, et que je ne sais trop comment payer... Voilà , je te l'avoue, ce qui me fait trembler pour mon cinquième mariage.
GUSTAVE
Comment, morbleu! ne suis-je pas là? Et si une vingtaine de mille francs peuvent d'abord te suffire. .
FREDERIC j le serrant dans ses hras.
AlR de Préville et Taconnet.
Mon ami , mon dieu tntélaire.
GUSTAVE
Ton bien jadis n'e'tait-il pas le mien , Lorsqu'avec moi tu partageais en frère ?
FREDERIC
Oui , de ce tems je me souvien ,
De ce tems -là je me souvien.
Nous apportions, toi , ce me semble , Cre'dit , fortune , esprit sage et range' ; Moi , les défauts et les dettes que j'ai ; Puis, sans façon, nous mettions tout ensemble ; Voilà comment j'ai toujours partage'.
GUSTAVE
Et quelle est la future?
FREDERIC
Mais j'ai idée que tu Tas connue à Paris , quand elle y habitait. . C'est la fille d'un riche négociant, monsieur Dormeuil.
Comment , Cécile Dormeuil ?
FREDERIC
Oui, Cécile... c'est elle-même,
GUSTAVE
En effet , je me rappelle l'avoir vue quelquefois. ( Tirant son porte-feuille. ) Tiens, voilà toute ta somme.
FREDERIC
J'espère que cela ne te gêne pas. . . Eh bien ! qu'as-tu donc?
GUSTAVE
Rien, mon ami, rien du tout, je te jure. . Mais je fais réflexion que la famille de ton beau père est très-nombreuse, . . que lu as sans doute beaucoup de parens à loger.
FREDERIC
Eh bien ! qo'importe ? n'es-tu pas mon ami ? ça vaut bien un cousin. D'ailleurs il me faut un témoin , et je compte sur toi . . Et puis , tu ne t'imagines pas comme ma femme ,
comme mon beau-père . . . comme tout ce monde-là m'aime . . Présenté par moi, tu vas voir quel accueil on va te faire. . . Ils seront enchantés de te voir... il n'y a pas jusqu'aux domestiques. . . Marie. . . holà ! quelqu'un : c'est que je suis le maître ici , il faut bien qu'on obéisse.,. Marie !