‹ La sonate, étude de son évolution technique, historique et expressive en vue de l'interprétation et de l'auditionChapitre 20 sur 74 · LA SONATE ALLEMANDE PRIMITIVE · texte numérisé non relu

LA SONATE ALLEMANDE PRIMITIVE

Johann Kuunau, Johann Mattheson, Georg-Philip Tble- MANN, Christoph Ghaupner, Georg Friedrich Haendel, Johann-Sébaslien Bach. Tels sont les compositeurs qui écrivirent, en A.llemagne, des Sonates et en constituèrent la forme.

Ils furent précédés de Dietrigh Bêcher (i554-i6..), qui écrivit un recueil de Sonates pour violon, ,mais toutes en forme de Suite et sans essai de réexposition d'un dessin initial. Cependant, elles sont constituées seulement en trois mouvements {Allegro, Adagio, Allegro) et elles contribuèrent grandement à l'éducation des compositeurs postérieurs, à l'exemple de Legrenzi pour l'Italie.

KoHNAu (1660- 172 a) fut le prédécesseur immédiat de J.-S. Bach comme Canlor à la « Thomas Sclmle » de Leipzig.

Il fut le premier Allemand qui écrivît des Sonates de chambre pour clavecin seul. Sa première Sonate, en si bémol, datée de 1692, « composée pour le plaisir particulier des amateurs de clavecin », n'est pas encore de coupe ternaire, bien que pourtant elle diffère notablement de l'ancienne Suite. Elle est divisée en quatre parties : Prélude, Fugue, Adagio suivi d'ua court Allegro transitoire ramenant le Prélude, toutes quatre très contrastées. Cette Sonate porte en épigraphe : Soli Deo Gloria !

Mais l'œuvre caractéristique de Kuhnau dans cette transformation de la Suite en Sonate est le recueil appelé Frische Kluvier FrCichte (Les Fruits musicaux du printemps) et composé de sept Sonates, toutes en quatre mouvements parfois coupés de courts Adagio.

Les autres de ses pièces intitulées Sonates sont dans la forme Suite. Le recueil intitulé Biblischen Historien (Sonates siu- des scènes de la Bible) sont de primitifs poèmes symphoniques et n'entrent point dans la forme que nous analysons ici. Mattheso>( (i 681- 1764) composa dans la forme Sonate : 12 Sonates pour deux ou trois flûtes, sans basse continue ; 12 Sonates pour flûte et clavecin, portant en titre der Virtuos, et enfin une intéressante Sonate pour clavecin seul, datant de 1713, et dont la curieuse dédicace « à la personne qui saura la mieux jouer » nous révèle l'originalité de ce bizarre personnage qu'était Mattheson.

Cette composition intermédiaire entre la Sonate-Suite et la forme définitive possède une réexposition complète de ia mélodie initiale. La Sonate entière est en un seul mouvement, fragmenté en trois parties.

Telemann (i 681-1767) a écrit, dans la forme Sonate : i2 Sonates pour violon; 6 Sonates pour deux flûtes ou deux violons, sans basse; 6 Sonates pour clavecin, et 12 Sonates mélodiques pour violon ou flûte avec basse continue. Il y a aussi plusieurs Sonates faisant partie de son « der getraae Musikmeister ».

Gbaupneh (1683-1760) fut élève de Khunau à l'école Saint-Thomas de Leipzig. Il écrivit deux recueils de Sonates ; Monatliche Klavierfriichte datant de 172a, et die vier Jahreszeiten, de 1733.

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Hjendel (i 684-1 769^ a laissé : i2 Sonates pour violon ou Jlûte avec basse chiffrée, parues avant 1740, qui ne sont pas dans la forme Sonate proprement dite. Les 13 Sonates pour hautbois ou viol(A ou Jlûte avec basse continue, qu'il publia ensuite, sont seules dans la vraie forme Sonate.

J.-S. Bach (i685-i75o). Peu des Sonates qu'il écrivit sont 'dans la forme Sonate véritable. 11 se rapproche, comme construction d'ensemble, plutôt de la vieille Sonate italienne établie par Locatelli et Corelli, mais seulement par le nombre et le groupement des divers morceaux de la Sonate et nullement pour le style, car l'écriture en trio est au contraire l'acheminement vers la musique de chambre.

On compte de lui : 6 Sonates pour orgue (en trio) écrites dans la forme de Suite ou de Concert, mais dont la 5®, en ut, en trois morceaux, est très nettement dans la forme Sonate primitive avec réexposition du thème, et un Largo en forme de Lied, en trois sections.

Cette œuvre fut écrite pour îe clavecin à deux claviers et pédalier. .

Les 3 Sonates en trio pour Jïûte et clavecin offrent aussi, surtout la première en si, la construction ternaire avec réexposition.

Les 3 Sonates pour viole de gambe sont de même style, mais une introduction importante précède deux d'entre elles.

Les 6 Sonates pour biolon et clavecin offrent un groupement de morceaux tout à fait semblables à ceux des Sonates de Corelli. Elles sont coupées en quatre ou cinq pièces, disposées ainsi, le plus souvent : 1" Adagio; 2" Allegro; 3" Andante ; 4" Presto. Les Allegro et Presto présentent le plus souvent la coupe ternaire avec réexposition. L'écriture est en trio, avec de riches et beaux canons, souvent, dans les pièces lentes, tels Y Andante de la 2" Sonate, ou bien l'admirable Lied du Largo de la 5" Sonate, en /a, dont la mélodie, si expressive, du violon, est tout enveloppée d'harmonieux et calmes dessins en'imitation au clavecin.

LA SONATE DITHÉMATIQUE Karl Philipp Emmanuel Bach, Johann îleinrich Rolle,

LA SONATE PRÉ-BEETHOVENlENiNE 67

Johann Georg Leopold Mozart, Georg Besda, Johann Christian Bach, Johann Wilhelm Haessler, Pietro Domenico Parâdisi, dit Paradies.

Karl Philipp Emmanuel Bach (17 14-1788) est le troisième fils de Jean-Sébastien. Nourri dès l'enfance de haute et saine musique, il présente en son style la sûreté et la solidité qui semblent inhérentes à ceux de son nom, mais il ne chercha point à imiter la manière de Jean-Sébastien. Il adopta le style galant, qui avait jusqu'ici contribué à la décadence de la Sonate et dont son génie allait lui faire tirer parti, pour donner un nouvel essor à cette forme.

En effet, avec les derniers compositeurs italiens que nous avons cités, la Sonate en arrivait peu à peu à se confondre avec le Concerto ; Ph.-E. Bach, par l'emploi d'un second élément mélodique, apparaissant (nous l'avons dit en étudiant la transformation de la forme de la Sonate) lors de l'exposition et se réexposant à nouveau dans la troisième partie du morceau, va donner une vie nouvelle à la Sonate, qui n'a cessé depuis lors de s'agrandir progressivement.

En plus de cette seconde idée adjointe au thème initial, Ph.-E. Bach apporte aussi plus de liberté et de vivante fantaisie dans la partie médiane, qui ne reste plus aussi formulaire que par le passé et fait pressentir le vrai développement.

Tout ce que Ph,-E. Bach apporte à la Sonaîe servira plus tard à Beethoven. Son écriture est vivante et hardie ; le style galant lui apporte une légèreté que ne connaissaient pas les Sonates en style fagué. Mais le fils de Jean-Sébastien Bach était trop soutenu par une solide éducation contrapuntique pour que l'application du style nouveau l'empêchât de se servir adroitement d'appuis mélodiques fugitifs ; ce qui rend son écriture plus intéressante que celle de Mozart en bien des endroits.

La mélodie de Ph.-E. Bach n'émane point du souffle chaud et puissant de son père, encore que certains Andanle de Sonates semblent les derniers échos de quelque Sinjonia à 3 voix. Mais c'est dans le rythme et l'harmonie que le spécial tempérament de l'auteur se révèle. Le rythme alerte, imprévu, capricieux jusqu'à l'étrangelé, ne le cède en rien à l'harmo-

nie audacieuse, ne reculant devant aucune enharmonie, aucun assemblage de lointaines tonalités.

C'est bien là un précurseur, dans toute l'acception du mot. 11 annonce celui qui va venir et défriche ses sentiers, mais il n'a pas en lui (malgré la réelle personnalité de son caractère qui le détermine très nettement et ne permet pas de le confondre avec personne), le soufïle vivifiant qui transfigure la matière commune à tous, l'illumine et l'embrase à un tel point qu'elle apparaît comme sa personnelle création.

Ph.-E. Bach fut un original inconscient; il ne comprit sans doute pas toute la portée de ses innovations, car on ne voit pas chez lui d'épanouissement progressif. Dans ses dernières Sonates (celles contenues dans les recueils pour les connaisseurs et amateurs), on ne retrouve pas l'emploi de la nouvelle forme dont les Sonates écrites au milieu de sa carrière (1743-1766) tirent toute leur originalité et leur valeur.

IK a laissé 70 Sonates pour le clavecin ; elles sont en trois morceaux, enchaînés les uns aux autres, sauf dans les premières Sonates. On trouve, dans les dernières, une ou deux Sonates en rfcux morceaux. Elles se repartissent ainsi :

i " 6 Sonates, dites prussiennes, à cause de leur dédicace au roi Frédéric II. Elles furent composées en i7Aoet imprimées à Nuremberg en 174'J. De forme ternaire, elles sont encore monothématiques, car ce n'est que très rarement qu'apparaît une velléité de seconde idée, et encore n'esl-elle que bien peu caractérisée.

2" 6 Sonates, dites wurtemhergeoises , toujours en raison de la dédicace, cette fois à Charles-Eugène, duc de Wurtemberg et de Teck. Leur composition date de 1743, pendant un séjour que Ph.-E. Bach fit aux eaux de Teplitz; elles furent imprimées aussi à Nuremberg, en 1745. Ce sont les plus remarquables des Sonates de Philipp-Emmanuel. La seconde en L\t>,la cinquième en m\^ et la sixième en si sont les plus achevées de toutes. Ph.-E. Bach écrivit encore 6 Sonates. données comme exemples dans son Traité de Clavecin (Berlin, 1758). Deux Sonates en ré et en ré furent publiées dans la liaccolta de Breitkopf en 1767 et 1758.

6 Sonates avec les reprises variées furent gravées en 1769.

LA. SONATE PRE-BEETHOVÉNIENNE bg

Elles sont dédiées à la princesse Amélie de Prusse. La publication de Sonates avec les reprises variées nous montre que déjà, à cette époque, les virtuoses deven.iient néfastes à la musique. Il était d'usage, dans les Doubles de certaines danses de la Suite, d'indiquer seulement la reprise par un signe conventionnel ; l'exécutant, en rejouant une seconde fois, ornait d'agréments variés par sa fantaisie le texte ainsi doublé. Tant qu'il n'y eut, comme interprètes, que des compositeurs ou tout au moins des artistes parfaitement au courant de la composition musicale, leur « fantaisie » resta toujours de bon goût ; mais avec le style galant l'exécution devint plus facile, les virtuoses se multiplièrent; et, avec eux, des fautes de goût telles, que la mélodie exposée dans la première reprise en arrivait à n'être plus reconnaissable sous les fioritures et variations de toutes sortes dont on l'accablait à la redite. C'est ce que Pb.-E. Bach veut éviter pour ses Sonates ; il dit, dans leur préface, que les exécutants ne jouent souvent pas les notes telles « qu'elles sont écrites, même dans la prima voila, et que si la faculté d'interpréter à leur fantaisie la seconda volta leur est laissée, ils introduisent des changements qui altèrent gravement le style et le caractère de la miisique ». Que dirait Ph.-E. Bach s'il lisait une des étranges falsifications que llans de Bulow n'a pas craint de publier sous le litre de Sonates de Ph.-E. Bach; ou s'il entendait exécuter, en nos modernes concerts, sur nos modernes pianos, par un de nos modernes virtuoses, l'extraordinaire Janlaisie dont le même Bulow travestit la Fantaisie chromatique et Fugue de J.-S. Bach, et oti se déploie le plus grand luxe d'octaves, arpèges évoluant pour « occuper » l'étendue du clavier, etc., qu'il soit possible de disirer... ou plutôt de ne pas désirer si l'on est musicien !

Ph.-E. Bach publia encore en 1761 et 1762 : i2 Sonates; en 1766, 6 Sonates Jaciles ; en 1770, 6 Sonates « pour les iames » (all'uso délie donne) ; en 1785 i Sonate, enfin de 1779 à 1787 les œuvres comprises sous le titre général Clavier Sonalen fur Kenner und Liebhaber (Sonates pour les connaisseurs et les amateurs).

Avant d'en arriver aux prédécesseurs immédiats de Beethoven, on trouve encore quelques compositeurs de Sonates,

mais s'il ne faut pas les ignorer au point de vue de l'histoire, leur connaissance ne fait que mieux ressortir la supériorité que Ph.-E. Bach avait sur eux.

Johann Heinrich Rolle (1718-1785) écrivit aussi des Sonates en trois mouvements. Elles n'offrent guère d'intérêt musical. La forme en est peu définie.

Johann Georg Leopold Mozart (i7r9-r788), le père du célèbre Wolfgang, écrivit 3 Sonates, importantes en ce sens qu'on y trouve nettement l'entrée de la seconde idée, souvent soulignée même par un changement de mouvement et de mesure.

Georg Benda (1732-1795), écrivit quelques Sonates de forme ternaire. Si sa célébrité dépassait en Allemagne celle de J.-S. Bach, il s'en fallait que son talent égalât même celui des fils du génial Gantor.

Johann Christian Bach (i 735-1782), le « Bach de Londres », fit plusieurs recueils de Sonates pour clavecin où il emploie la forme ternaire, mais ees idées sont loin d'atteindre à l'originalité de celles de son frère Philipp-Emmanuel.

Rolle, Benda, Jean-Christian Bach nous apparaissent ici comme d'honnêtes ouvriers d'art, sachant correctement écrire, mais dont la musique est toute formulaire. Ils se laissent aller à ce qui était la nouvelle mode de l'époque. Leurs Sonates ne sont que prétexte à traits instrumentaux. La mélodie n'a plus d'émotion, le rythme est appauvri, l'ensemble est froid, contraint, sans vie. En vain Rolle, par exemple, recourt-il aux modulations enharmoniques hardies dont Ph.-E. Bach fait usage. Les modulations sont belles, certainement (V. le milieu de ÏAdagio de sa Sonate en Mib), mais elles font si peu corps avec le reste, elles correspondent si peu à un élan réel de l'auteur qu'elles ne produisent aucun effet expressif. Ce sont des Jormules, c'est tout. La mode était alors aux traits et à l'enharmonie, comme elle est maintenant aux « frottements » et aux successions d'accords de neuvième I Mais la mode est passée, et les productions n'ayant dû qu'à leur conformité avec les « nouvelles » formules leur vogue éphémère sont passées avec elle.

En écoutant égrener les notes inutiles et nombreuses de ces morceaux vides, on en vient à se demander quel mobile pou-

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vait pousser à écrire ainsi de la musique sans aucun besoin. Ceux qui les écrivaient étaient gens de métier, sans doute, et s'appelaient musiciens, mais ils ne peuvent être rangés parmi les artistes dont la flamme créatrice anima la matière des sons.

Ph.-E. Bach s'élevait bien contre cette tendance néfaste où la >'irtuosité entraînait exécutants et compositeurs lorsqu'il disait, dans son Essai sur la vraie manière de toucher le Clavecin : « Il semble que la musique est appelée principalece ment à toucher ie cœur, et le claveciniste ne peut, selon <' moi, y parvenir, s'il ne songe qu'à faire du bruit. »

Nous avons laissé pour la fin de cette période de la Sonate dithématique primitive Haessler (1747-1833). C'est un compositeur intéressant pour l'écriture pianistique. Sa mélodie garde de la fraîcheur et certaines de ses pièces finales font penser à Mozart. Il laissa environ 4o Sonates de forme variable. On y rencontre des pièces dans la forme Suite ainsi que le vrai lied, ou des pièces ternaires de forme Sonate. Voici la nomenclature de ses Sonates avec leur date de publication : 6 Sonates avec une Fantaisie (1776); G Sonates (1776); 6 Sonates faciles (1780); 18 Sonates Jaciles en trois livres (1786 a 1788).

Quant à Paradisi (1710-1792), né à Naples et vivant à Londres où il change l'orthographe de son nom (Paradies), il écrivit i2 Sonates pour clavecin parues en 1754. C'est là que, pour la première fois en des Sonates de clavecin, apparaît le trop célèbre système d'accompagnement dont nous avons déjà parlé, connu sous le nom de basse d'A.lberti. Pour ce qui est du reste de son écriture, elle participe à la fois de Ph.-E. Bach et de D. Scarlatli. La forme ternaire n'est point constante dans ses Sonates qui sont en deux mouvements seulement.

Et maintenant que nous avons traversé celte plaine morne dos contemporains de Ph.-E. Bach, où nous avons vu s'élaler le succès éphémère de la formule d'un jour, venons trouver abri et réconfort près de ceux qui vont suivre. Ceux-là offriront à notre admiration vallées verdoyantes et pics glorieux.

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