DE QUELQUES REMÈDES DE SORCELLERIE RURALE
L’auteur a eu, dans les pages qui précèdent, l’occasion de mentionner quelques moyens thérapeutiques employés par les « gougneurs », « rebouteux » et sorciers des jcainpagnes. Il lui a paru qu’il y aurait quelque curiosité pour le lecteur à publier ceux des remèdes les plus couramment mis en œuvre par les sorciers guérisseurs — vrais ou faux — qui opèrent aux champs. Naturellement, il n’a pas la prétention exagérée d’en donner un compendium sans lacunes, la matière étant trop vaste ; mais il pense, dans les lign^ suivantes, mettre au jour les plus communément utilises, lesquels, selon lui, se rattachent à quatre sources différentes, savoir :
Les petits livres de colportage qui, aujourd’hui rarissimes, ont autrefois, dans le courant du dernier siècle, inondé les hameaux dont les habitants, peu portés à l’étude, achetaient aux colporteurs, dans un but généralement peu louable, les publications de sorcellerie, apportées dans la « balle » du mercanti ambulant qui vendait une marmite de fer avec la même conscience qu’il se chargeait de faire un pèlerinage à tel lieu renommé. Ce genre de commerçant portait toujours avec soi des petits livres qui étaient, dans le format in-24 ou in-32, soit des romans vieillots de Ducray-Duménil [Victor ou reniant de la forêt, Estelle, etc.) soit des opuscules politiques (y Histoire de Jacques Bonhomme, etc.) soigneusement établis dans le sens gouvernemental du
jour, soit enfin des grimoires on soi-disant tels (la Poule noire^ le Dragon rouge^ etc.) qu’achetaient, avec empressement, les paysans désireux de pénétrer dans les arcanes de la sorcellerie, ou, plus simplement, de découvrir un trésor dans leur champ — le tout (est-il besoin de le dire ?) soigneusement visé et estampillé par une commission spéciale, dite du colportage^ qui a, sauf erreur, disparu en 1870. Ces mêmes grimoires n’ont réellement pénétré dans les campagnes qu’au commencement du siècle dernier, mais les villes les connaissaient depuis plusieurs siècles, et, par un mécanisme facile à concevoir, leurs « secrets » avaient dès longtemps fusé dans les plus lointains hameaux.
2^ Les formulettes ou prières spéciales adressées à la Divinité ou bien au saint le plus réputé en pareille matière si elles étaient d’origine religieuse — ou bien supplicatrices du diable ou d’une entité d’essence démoniaque si elles ressortissaient à la Magie noire ou à la folie — deux ordres d’idées reliés par une étroite connexité (on a pu voir plus haut deux « gardes » de troupeaux de même ordre, mais attenant l’une à la Magi' blanche ou divine, et l’autre à la Magie noire ou goétie). On ne sait pas et l’on ne peut trop dire, à l’heure actuelle, d’où tiennent leur origine ces formulettes, dont la plupart sont bizarres, et qui se sont transmises de génération en génération par simple tradition dans les familles de guérisseurs.
3^ Les traditions thérapeutiques des campagnes, qui, très généralement, se rattachent par des liens encore inconnus mais indéniables à l’occultisme des anciens âges. Peut-être faut-il y voir le résultat d’infiltrations successives et répétées, dans le peuple, des connaissances sacrées de l’Antiquité, lesquelles, ainsi qu’il a été expliqué au début de ces pages, se sont répandues peu à peu, à la longue et par la succession des siècles, dans le public des campagnes, si attaché — toujours — à ce qui constitue l’enseignement traditionnel des ancêtres.
4® Enfin, quelques formules, assez rares d’ailleurs, doivent se rattacher, par leur bizarrerie — pour ne pas dire leur incohérence — à la vanité de faux sorciers, très ignares, qui ont voulu, par l’emploi de drogues plus qu’étranges, frapper l’imagination de leur clientèle.
A ce propos, un fait est à remarquer : c’est que la grande majorité des remèdes utilisés par la sorcellerie rurale est d’origine végétale (1), cela se comprend sans peine pour qui réfléchit que la chimie est une science essentiellement moderne, dont les produits ne sont, au moins pour la plupart, entrés que de nos jours dans la pharmacopée usuelle, et que la Tradition, surtout dans les campagnes, ne pouvait les indiquer — basée qu’elle est généralement sur les simples ou, très accessoirement et très exceptionnellement, sur quelques corps inorganiques connus — et mal connus — dans les temps antérieurs. De plus, les plantes étaient, plus que n’importe quel corps, à la portée des guérisseurs de village.
Quoi qu’il en soit, il va être donné, au cours de ces dernières pages, les plus répandus des moyens thérapeutiques, dans ces différents ordres d’idées, qu’utilisa jadis et qu’utilise encore de nos jours la sorcellerie des champs.
Mais à cet égard, quelques observations préalables sont nécessaires.
Le rassemblement de tous ces moyens dans un corps d’ouvrage ne présente rien de particulier : ce fut un simple travail de récolement de formules diverses dans les vieux auteurs spéciaux où l’on peut les retrouver, et de coordination de quantité de remèdes dont la tradition circule dans les campagnes. Partout où cela m’a été possible, j’ai cité la source. Là où le lecteur ne trouvera aucune indication spéciale, il ne doit y voir que ce qu’on appelle « remèdes des champs » ou « remèdes de bonne
(1) Une curieuse analogie se remarque actuellement avec la médication médiumnique : la thérapeutique spirite est presque entièrement basée ^ur les propriétés occultes des plantes.
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femme» dont l’origine se retrouve très généralement dans la médecine occulte, car bien des bribes de cette thérapeutique mystérieuse sont tombées dans les populations rurales par l’intermédiaire des sorciers guérisseurs ou des (( gougneurs » héritiers de vieux secrets.
L’originalité de ce travail consiste donc non à avoir rassemblé toutes ces formules disparates, mais en ceci que j’ai essayé, pour la première fois, de les rapprocher de celles de la pharmacopée contemporaine, en identifiant les éléments cités avec les ingrédients actuels. Et je prie le lecteur de croire que ce travail me fut particulièrement ingrat.
En effet, s’il est des composés chimiques ou des plantes dont, sous leurs noms vulgaires, il est relativement aisé de rétablir l’identité scientifique à notre époque, par contre, il en est d’autres dont l’établissement d’identité fut des plus ardus, par suite de l’état de corruption où leurs noms nous ont été transmis par les anciens auteurs qui les ont recueillis.
Je n’en citerai qu’un exemple pris non parmi les plus difTicultueux, mais parmi les plus clairs quant à la filiation des noms, pour montrer au lecteur la nature particulière du travail que je me suis imposé :
Il est un terme que l’on rencontre assez fréquemment dans les formules des vieux remèdes magiques : c’est celui à'ornoglosse. Qu’est-ce que Vornoglosse dont aucun lexique ne cite le nom ? Les contextes où apparaît ce mot montrent qu’il s’agit d’une plante. D’autre part, nous savons que la médecine philosophale de jadis employait assez volontiers des mots grecs dans sa nomenclature. Nous nous' trouvons donc en présence d’un terme grec dénaturé : orno-glosse. Le second facteur de ce mot est intact et signifie langue ; mais langue de quoi ? Il est besoin de quelque pénétration d’esprit pour com-^ prendre que le premier terme orno est la corruption, par synalèphe, de ornitho ; il faut donc lire ornithoglosse.
c’est-à-dire langue d'oiseau. Mais le campagnard, lui, ne se sert pas de ces termes pseudo-scientifiques ; il a conservé le langage courant de ses pères. Il s’agit donc de savoir quel terme, dans la botanique rurale peut correspondre à l’ornithoglosse de la médecine philosophale. Nous en trouvons deux : la langue-de-moineau et la langue-de-passereau., qui, identifiés à leur tour, se trouvent correspondre à la stellaire passerine et à la renoiiéedes-oiseaux. Arrivée à ce point, la recherche n’est plus qu’un jeu : la stellaire passerine est un des multiples noms du mouron-des-petits-oiseaux et s’identifie d’ellemême avec la Stellaria media de Willdenow ; et la renouée-des-oiseaux correspond à merveille au Polygonum aoiculare de Linnée.
Ce seul exemple suffira pour montrer la complication de recherches qu’ont amenée certains mots, et, par suite, la difficulté d’un tel travail.
Pour les composés chimiques, en général peu connus à la campagne sous des noms vulgaires (sauf pour quelques-uns d’entre eux très répandus de tous temps), je me suis heurté à des appellations souvent étranges que je n’ai pu ramener à leur synonyme actuel qu’en passant par la nomenclature alchimique du Moyen Age, très vague et très confuse.
Dans ces deux ordres d’idées, pour faciliter les recherches, j’ai donné après chaque terme, entre crochets, quelques-uns des plus répandus parmi les noms vulgaires, marquant enfin en caractères plus gras le nom scientifique actuel. Quand il me paraissait y avoir doute entre deux noms, je les mentionnais tous deux mais toujours en employant le caractère gras pour indiquer celui qui me semblait devoir être, pour certains motifs, préféré. Enfin, quand il y avait doute absolu, j’établissais, dans une note, les motifs sur lesquels se basait mon doute.
Est-ce à dire qu’en procédant de la sorte, je n’ai commis aucune erreur ? Il y aurait, de ma part, quelque ou-
treciiidance à l’aflirmer. Je me bornerai donc à dire que j’ai apporté la plus grande conscience à ce travail de restitution qui n’a d’autre prétention que d’ouvrir une voie où, je pense, d’autres me suivront qui corrigeront nies erreurs possibles — peut-être même fatales dans l’inauguration de telles recherches.
Enfin, il est quelques termes, en très petite quantité d’ailleurs, que je n’ai pu identifier avec les noms de la science contemporaine, tels la pierre multicolore des nids de huppe, le raisin-de-chine^ et quelques autres ; je me suis borné, quand le cas se présentait, à les faire suivre d’un signe interrogatif, plutôt que d’en donner une interprétation qui aurait trop de chances d’être erronée.
De même pour les formules magiques qui se rencontrent dans la plupart des « oraisons » et des remèdes verbaux, dont j’ai essayé de dégager le texte original à travers la corruption des mots latins, grecs ou hébraïques, provenant pour la plupart de vestiges de prières rituelles du christianisme ou de termes de Kabbale juive dénaturés et souvent méconnaissables.
J’y suis arrivé parfois par simple pénétration, et d’autres fois par la comparaison entre eux de mêmes textes inégalement dénaturés. C’est par ce procédé, par exemple, qu’il m’a été possible d’éclaircir ce texte de VEfichiridion : — Stnigoles fainsqiie lecutate^ te decutinem dolorum persona — qui, comparé à celui d’une édition plus ancienne et ^ moins corrompue : — Stragiles falcesque dentate dentiam, doloriim per sanate — m’a permis de rétablir le texte primitif : Fragiles fossasque déniés et dentinm dolorem persanate. Malheureusement, le nombre est très grand des textes tellement défigurés pour avoir passé dans la bouche d’ignorants sorciers ou sous la plume de copistes barbares que, loin de pouvoir en reconstituer le sens original, on se trouve dans la plus absolue impossibilité de définir la langue d’où ils proviennent. Dans ce cas, j’ai respecté le texte qui m’ap-
paraissait, laissant à de plus habiles que moi le soin d’en découvrir et la forme singulière et le sens.
Tel qu’il est, cependant, et malgré toutes ses imperfections, je pense que le résultat de ce travail ne manquera pas d’intérêt pour le chercheur et le curieux, et que peutêtre — au moins dans les recettes, si défigurées qu’elles soient, provenant originairement de la médecine occulte — la thérapeutique actuelle pourra faire quelques trouvailles... Virgile ne se vantait-il pas d’avoir ramassé des perles dans le fumier d’Ennius — margaritas de stercore Ennii ?