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LA SOUPE AUX ECUS

Ceci se passa, il y a un peu plus de vingt ans, dans

un hameau des Basses-Pyrénées, que je ne désignerai que par la première et les trois dernières lettres, L bée.

La famille dont je vais parler existant encore, il est convenable de taire les noms.

C'était par une froide soirée d'hiver, à une heure avancée.

Dans une grande habitation rustique, quelques personnes se trouvaient encore réunies autour de la cheminée de la cuisine, où flambait un bon feu. Non loin d'elles, reposait sur un lit un homme d'un certain âge, le maître de la maison, qui était malade et qu'elles veillaient tout en causant.

La conversation roulait sur les soins à donner à celui-ci : le traitement qu'il suivait n'était pas heureux; il fallait le changer; tel autre serait préférable, etc., etc. De fil en aiguille, on arriva à s'interroger sur les avantages de diverses recettes magiques.

En ce moment, on entendit frapper à la porte.

— Entrez! fit-on, sans savoir qui pouvait être là à pareille heure.

La porte s'ouvrit et laissa entrer un gros gaillard qui portait le costume des bergers de nos montagnes.

Il s'excusa d'avoir osé s'introduire, disant qu'il s'était égaré, dans l'obscurité de la nuit, et que la vue d'une lumière dans cette maison l'avait décidé i\ venir y demander l'hospitalité.

— On ne vous connaît pas, répliqua sèchement une femme qui n'était autre que la maîtresse de la maison; nous ne pouvons donc pas vous recevoir.

— Laissez-moi au moins me chaufl'er un peu. Brrr î il fait froid dehors !

Et sans attendre la permission, l'intrus s'assit sur un banc, placé au coin de l'âtre et ôta ses sabots

Ce sans-façon causa une telle surprise que personne n'osa protester.

— Je suis berger, ajouta Tinconnu, et je vais rejoindre un de mes camarades de la montagne, qui se trouve en station d'hiver, avec mon troupeau, dans un village voisin. Ne faites pas attention à moi ; puisque ce doit être votre plaisir, je sortirai bien vite.

Nos gens, rassurés par ces paroles, reprirent peu à peu leur conversation sur les remèdes magiques.

— Quelqu'un est malade ici? demanda l'étranger.

— Le maître de la maison, lui fut-il répondu.

— Quelle maladie a-t-il ?

Commençant déjà à faire connaissance, on le lui expliqua.

— Ah ! Je pourrais vous être utile dans ce cas, fit-il •

nous, bergers, nous possédons bien des secrets.

— Parlez ! Parlez !

— Je ne vous expliquerai pas ma recette, mais je veux vous la préparer, pour vous récompenser de m' avoir laissé quelques instants chez vous. Donnez-moi un pot et une lumière.

On s'empressa de le ser\'ir.

Le pot d'une main, la chandelle de l'autre, il demanda qu'on le conduisit au jardin.

Tout le monde Ty accompagna.

Il y cueillit diverses herbes, à droite et à gauche, et revint à la cuisine :

— Confiez-moi maintenant deux écus appartenant au malade.

A ces mots...., on se regarda....

— Deux écus ! Et pourquoi ?

— Pour les faire bouillir dans le pot, avec les herbes

— Allons donc !

— Ah ! vous ne voulez pas que le maître c[uérisse ? Je m'en vais.

— Restez! s'écria le malade. Ma femme, prends deux écus dans le fond du tiroir de l'armoire et remets-les !

Aussitôt dit, aussitôt fait.

— Maintenant, poursuivit l'inconnu, allumez du feu dans une autre chambre; j'y resterai seul pendant la nuit pour préparer ma recette.

Nouvelles observations de la part des gens de la maison.

— Il y a des difficultés? Eh bien! guérissez le maître vous-mêmes, si vous pouvez. Je m'en vais!

— Restez! Restez ! s'écria de nouveau le malade. Ma femme, fais tout ce qu'il f^uidra!

Quelques instants après, Ij montagnard s'enfermait seul dans la chambre qu'on venait de disposer pour lui.

Au lever du soleil, il revint à la cuisine et annonça que la potion était prête, mais qu'il fallait surtout qu'elle restât entièrement cachée jusqu'à midi.

— A cette heure-là seulement, ajouta-t-il, allez chercher le pot pour faire usage du contenu

Sur ce, il prit congé de ses hôtes et s'éloigna , heureux de la nuit de repos qu'il venr.it de passer dans un bon lit et se disant que sa recette vaudrait bien les dix francs qu'on lui avait remis pour les faire bouillir et qu'il s'était borné à glisser dans sa poche.

Cependant la matinée devait paraître d'une longueur désolante pour les personnes qui attendaient la soupe aux écus. Huit heures, neuf heures, dix heures sonnent tour à tour à la pendule de la cuisine, mais à quels intervalles !

— Deux heures encore! se dit enfin la femme du

malade. Il faut encore laisser sonner onze heures, laisser sonner midi! C'est trop long! Je n'y tiens plus!

Elle passe dans la chambre, va droit au pot et enlève le couvercle

O déception ! Il n'y a qu'un morceau de papier.

Elle appelle, elle crie

Les gens de la maison arrivent

Et alors, les cris augmentant, les habitants du voisinage accourent de tous côtés pour savoir ce que c'est.

Le morceau de papier passe de main en main.

— Il y a de l'écriture, fait tout à coup quelqu'un.

Aussitôt, ceux qui savent lire déchiffrent les vers suivants, qui s'y trouvent tracés, au crayon, dans la langue béarnaise :

« X.... (ici le nom du malade), de L hee,

« Que minyera u car de i^alhe ou bien de hee ; 0 Que s'y pouyra troula herbes qui-u heran bee. « Ai^rès qu'anira bebe u bou cop a l'arriu. « Yo2c que m'e?i f.... plaa, que sie mourt ou biu! »

(X. de L....bée, — Mangera une charretée de paille ou bien de foin ; — Il pourra y trouver des herbes qui lui feront du bien. — Ensuite il ira boire un bon coup au ruisseau. — Moi je m'en f.... bien, qu'il soit mort ou vivant!)

— Ce berger a volé! s'écrie la femme X.... Il faut l'arrêter!

On se divise par groupes et l'on se met à battre la campagne, mais en vain ; le montagnard avait le pied plus léger que la conscience !

La famille X... a reçu ainsi une bonne leçon; elle se garde bien, depuis lors, de prendre au sérieux les sottes pratiques de sorcellerie.

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