‹ La sorcellerie en Béarn et dans le Pays BasqueChapitre 2 sur 15 · TOTIUS CIVITATIS · texte numérisé non relu

TOTIUS CIVITATIS

(2) Au moment de faire imprimer cette conférence, il me paraît utile de formuler des réserves en ce qui concerne Fondeville, « le magicien » ou « le sorcier». Est-ce le docteur médecm ou quelqu'autre Fondeville que la tradition désigne comme tel ? J'aurai l'occasion d'examiner cette question dans une notice sur la famille Fondevillo . accompagnant la publication d'une œuvre du poète, travail que je prépare avec la précieuse et large collaboration de M. Soulice, bibliothécaire do la ville de Pau.

au commencement du XVII'^ siècle , du pays de Labourd ou pays Basque. J'en parlerai tout à l'heure

Pour le Béarn proprement dit, un homme d'esprit et de talent, M. Lespy, qui a fait des travaux considérables sur notre pays et dont le pays attend des travaux plus importants encore, a publié en 1875, dans le Bulletin de la Société des sciences, lettres et arts de Pau, une intéressante étude sous ce titre : « Les sorcières dans le Béarn. »

On lit dans son avant-propos :

« Sans entrer dans aucune des considérations générales qui se rattachent à l'origine de la sorcellerie, à l'excessive diffusion de cette erreur, aux effrois qu'elle causa pendant des siècles, aux terribles représailles qui en furent partout la suite, j'ai seulement le dessein de montrer que cette croyance funeste exista dans le pays où nous sommes et que la sorcellerie y fut , comme ailleurs , cruellement frappée, avec moins d'implacabilité toutefois. Je vais l'indiquer d'après les textes tirés des archives de notre département; je dois la communication de ces pièces à l'obligeance inépuisable de M. Paul Raymond »

M. Raymond était alors archiviste des Basses-Pyrénées ; c'était un savant. Pauvre M. Raymond ! Il n'est plus ! Les amis des études historiques ou archéologiques ont fait en

lui une immense perte

« Au point de vue historique, continue M. Lespy, on n'a pas encore, que je sache, traité de la sorcellerie en Béarn (^). Je signale cette lacune, me bornant à présenter

(1) A ce sujet, M. Lespy a bien voulu donner, on noie, une mention bienveillante à une publication que j'avais faite , l'année précédente, dans le Bulletin de la môme Société, sur les * Pra- (iques de sorcellerie et superstitions populaires du Béarn * , publication que je jup:e convenable de reproduire aux dernières pages, comme supplément à la conférence.

l'analyse de quelques-uns des éléments qui pourront servir à la combler. »

M. Lespy a fait ainsi le résumé des procès et enquêtes qui curent lieu, en Béarn, de 1393 à 1672, publiant des pièces fort curieuses, sans doute, mais que je ne saurais faire connaître ici sans entrer dans des détails trop longs pour cet entretien, détails que je remplacerai par d'autres renseignements (*).

Il y aurait toujours eu, paraît-il, beaucoup plus de sorcières que de sorciers.

D'après l'allemand Sprenger, auteur du Maliens maleficarum (le marteau des sorcières), qui écrivait au XV*" siècle, il fallait dire : « L'hérésie des sorcières et non des sorciers. »

En France, on disait sous Louis XTTT : « Pour un sorcier, dix mille sorcières. »

Je vous demande bien pardon, Mesdames^ de faire ces audacieuses citations qui peuvent être désagréables aux charmantes personnes composant « la plus belle moitié du genre humain «; mais les textes béarnais confirment la justesse de l'observation d'un plus grand nombre de sorcières que de sorciers

Vous m'excuserez, je l'espère, car je me plais à reconnaître et à proclamer que c'est chez vous aussi , Mesdames^, que furent placées les fées, les bonnes fées, ces aimables créations de l'imagination, dont le rôle fut toujours gracieux et bienfaisant.

On ne cesse de rappeler que vous êtes tilles d'Eve et que le démon avait pris soin, au commencement du monde, d'adresser à la femme sa première tentation.

(I) V. cependant plus loin un emprunt de quelques lignes fait à l'étude de M. Lespy.

Mais vous savez bien que l'homme eut son tour! Errare humamim est !

Michelet, dans son li\nre : « La Sorcière », dont je ne voudrais certes pas recommander la lecture à tout le monde, et dans lequel j'ai trouvé pourtant quelques renseignements très-justes, entre autres, nous dit ceci :

« L'unique médecin du peuple, pendant mille ans, fut la sorcière. Les empereurs, les rois, les papes, les plus riches barons, avaient quelques docteurs de Salerne, des Maures, des Juifs, mais la masse de tout état, et Ton peut dire le monde, ne consultait que la saga ou sagùfemme. Si elle ne guérissait, on l'injuriait, on l'appelait sorcière. Mais généralement, par un respect mêlé de crainte, on la nommait Bonne dame ou Belle dame (bella donna), du nom même qu'on donnait aux fées.

« Il lui advint ce qui arrive encore à sa plante favorite, la Belladonne, à d'autres poisons salutaires qu'elle employait et qui furent l'antidote des grands fléaux du Moyen- Age. L'enfant, le passant ignorant maudit ces sombres fleurs avant de les connaître. Elles l'eArayent par leurs couleurs douteuses. Il recule, il s'éloigne. Ce sont là pourtant les Consolantes (Solanées), qui, discrètement administrées, ont guéri si souvent, endormi tant de maux.

« Vous les trouvez aux plus sinistres lieux, isolés, mal famés, aux masures, aux décombres. C'est encore là une ressemblance qu'elles ont avec celle qui les employait. Où aurait-elle vécu, sinon aux landes sauvages, l'infortunée qu'on poursuivit tellement, la maudite, la proscrite, l'empoisonneuse qui guérissait, sauvait? la fiancée du Diable et du Mal incarné, qui a fait tant de bien, au dire du grand médecin de la Renaissance. Quand Paracelse, à Bâle, en 1527, brûla toute la médecine, il déclara ne rien savoir que ce qu'il apprit des sorcières. »

Dans les femmes qui étudient et administrent ainsi les

plantes, les poisons, les remèdes, ne reconnaissez-vous pas les pousoères de Béarn?

Et dans celles qui s'en vont « aux plus sinistres lieux, isolés, mal famés, aux masures, aux décombres » et dans les broussailles, ne reconnaissez-vous pas les brouxes de Béarn ?

Car ici ces deux expressions : pousoères et hrouxes, ont servi à désigner les sorcières.

J'ai déjà parlé de Pierre de Lancre; voici comment il eut à venir dans le pays de Labourd (le pays Basque), pour liiire une enquête sur la sorcellerie. Je le laisse dire à Michelet :

Sorciers et sorcières régnaient en maîtres chez les basques. (( Personne n'eût osé leur fermer sa porte. Un magistrat même, l'assesseur criminel de Bayonne, laissa faire le sabbat chez lui. Le seigneur de Saint-Pé, Urtubi, lut obhgé de faire la fctc dans son château. Mais sa tête en fut ébranlée au point qu'il s'imagina qu'une sorcière lui suçait le sang. La peur lui donnant du courage, avec un autre seigneur, il se rendit à Bordeaux, s'adressa au Parlement, qui obtint du roi que deux de ses membres, MM. d'Espagnet et de Lancre, seraient commis pour juger les sorciers du pays basque. »

C'était en 1609; le pays de Labourd était sous la juridiction de la Cour souveraine de Bordeaux, tandis que le Béarn en était complètement indépendant.

Du mois de mai au mois d'août, cette commission exerça ses pouvoirs absolus chez les basques, interrogeant et examinant cinq cents sorciers ou sorcières et en exécutant soixante ou quatre-vingts.

De Lancre se retira ensuite, convaincu de la réalité des puissances occultes et ayant foi dans les extravagances du sabbat et des sorciers : signe de la faiblesse et de l'ignorance du temps ! C'est alors qu'il écrivit son ouvrage

ayant pour titre : « Tableau de l'inconstance des mauvais anges et démons (*). »

L'abondance et la nature des détails y sont telles, qu'il est prudent de ne pas s'attarder à le parcourir, car j'ai trop à dire par ailleurs.

Je citerai seulement une partie de ce que rapporte Michelet à cet égard :

« Les basques de Bayonne et de Saint-Jean-de-Luz , tctes hasardeuses et excentriques d'une fabuleuse audace, qui s'en allaient en barque aux mers les plus sauvages harponner la baleine, faisaient nombre de veuves. Ils se jetèrent en masse dans les colonies d'Henri IV, l'empire du Canada, laissant leurs femmes à Dieu ou au Diable. Quant aux enfants, ces marins, fort honnêtes et probes, y auraient songé davantage, s'ils en eussent été sûrs. Mais, au retour de leurs absences, ils calculaient, comptaient les mois, et ne trouvaient jamais leur compte.

« Les femmes, très-jolies, très-hardies, Imaginatives, passaient le jour, assises aux" cimetières sur les tombes, à jaser du sabbat, en attendant qu'elles y allassent le soir. C'était leur rage et leur furie.

« Nature les fait sorcières : ce sont les filles de la mer et de l'illusion. Elles nagent comme des poissons, jouent dans les flots. Leur maître naturel est le Prince de l'air, roi des vents et des rêves, celui qui gonflait la sibylle et lui soufflait l'avenir.

« Leur juge qui les brûle est pourtant charmé d'elles : « Quand on les voit, dit-il, passer, les cheveux au vent « et sur les épaules, elles vont, dans cette belle chevelure, « si parées et si bien armées, que, le soleil y passant « comme à travers une nuée, l'éclat en est violent et

(1) Paris, Nicolas Buon, 1612, in-4o. La préface est de M. d'Espagnct.

« forme d'ardents éclairs.... De là, la fascination de « leurs yeux, dangereux en amour autant qu'en sortilège. »

Sautons ici quelques passages peu utiles et reprenons plus loin :

« Qiiand les juges arrivèrent, beaucoup de gens se sauvèrent aux montagnes. D'autres hardiment restèrent, di<;ant que c'étaient les juges qui seraient brûlés »

Que voulez-vous. Mesdames et Messieurs? Les juges étaient superstitieux alors et pouvaient avoir peur des sorciers. Aujourd'hui les temps sont changés : la France s'honore de posséder des magistrats éminemment éclairés, et bien que la justice n'ait pas à se montrer aussi rigoureuse que par le passé pour ceux qui se compromettent dans les sciences occultes, c'est à tous les sorciers sans exception à trembler devant les juges !

Mais continuons :

« Les sorcières s'effrayaient si peu, qu'à l'audience elles s'endormaient du sommeil sabbatique, et assuraient au réveil avoir joui, au tribunal même, des béatitudes de Satan. Plusieurs dirent : « Nous ne souffrons que « de ne pouvoir lui témoigner que nous brûlons de souffrir « pour lui. ))

« Celles que l'on interrogeait disaient ne pouvoir parler. Satan obstruait leur gosier et leur montait à la gorge.

« Le plus jeune des commissaires, Lancre, qui écrit cette histoire, était un homme du monde. Les sorcières entrevirent qu'avec un pareil homme il y avait des moyens de salut. La ligue fut rompue. Une mendiante de dixsept ans, la Murgui (Margarita) , qui avait trouvé lucratif de se faire sorcière, et qui, presque enfant, menait et offrait des enfants au Diable , se mit avec sa compagne (une Lisalda de même âge) à dénoncer toutes les autres. Elle dit tout, écrivit tout, avec la vivacité, la violence, l'emphase espagnole, avec cent détails impudiques, vrais

ou faux. Elle effraya, amusa, empauma les juges, les mena comme des idiots. Ils confièrent à cette fille corrompue, légère, enragée, la charge terrible de chercher sur le corps des filles et garçons l'endroit où Satan aurait mis sa marque. Cet endroit se reconnaissait à ce qu'il était insensible et qu'on pouvait impunément y planter des aiguilles. Un chirurgien mart}Tisait les vieilles, elle, les jeunes, qu'on appelait comme témoins, mais qui, si elle les disait marquées, pouvaient être accusées. Chose odieuse, que cette fille effrontée, devenue maîtresse absolue du sort de ces infortunés, allât leur enfonçant l'aiguille et pût à volonté désigner ces corps sanglants à la mort !

« Elle avait pris un tel empire sur Lancre , qu'elle lui fait croire que pendant qu'il dort à Saint-Pé, dans son hôtel^ entouré de ses ser\'iteurs et de son escorte, le Diable est entré Li nuit dans sa chambre , qu'il y a dit la Messe noire ('), que les sorcières ont été jusque sous ses rideaux pour Tempoisonner, mais qu'elles l'ont trouvé bien gai dé de Dieu. La Messe noire a été servie par la dame de Lancinena , à qui Satan a fait l'amour dans la chambre même du juge. On entrevoit le but probvible de ce misérable conte : la mendiante en veut à la dame , qui était jolie, et qui eût pu, sans cette calomnie, prendre aussi quelque ascendant sur le galant commissaire.

« Lancre et son confrère, effrayés, avancèrent, n'osant reculer. Il firent planter leurs potences royales sur les places mêmes où Satan avait tenu le sabbat. Cela effraya , on les sentit forts et armés du bras du roi. Les dénonciations plurent comme grêle. Toutes les femmes , à la queue , vinrent s'accuser l'une l'autre. Puis on fit venir les enfuits, pour leur faire dénoncer les mères. Lancre

(1) COrémoiiio |)ratiquéc dans les sabbats.

juge, dans sa gravité, qu'un témoin de huit ans est bon, suffisant et respectable.

« M. d'Hspagnet ne pouvait donner qu'un moment à cette affaire, devant se rendre bientôt aux Etats de Béarn. Lancre, poussé à son insu par la violence des jeunes révélatrices qui seraient restées en péril si elles n'eussent fait brûler les vieilles, mena le procès au galop, bride abattue. Un nombre suffisant de sorcières furent adjugées au bûcher. Se voyant perdues, elles avaient fini par parler aussi, dénoncer. Qiiand on amena les premières au feu, il y eut une scène horrible. Le bourreau, l'huissier, les sergents, se crurent à leur dernier jour. La foule s'acharna aux charrettes, pour forcer ces malheureuses à rétracter leurs accusations. Des hommes leur mirent le poignard à la gorge ; elles faillirent périr sous les ongles de leurs compagnes furieuses » .

Mais j'ai hâte maintenant de m'éloigner avec vous de ces scènes épouvantables.

Citons un extrait, moins lugubre, d'un ouvrage fort appréciable, et nous quitterons ensuite le pays basque pour entrer avec quelque gaieté dans le pays de Béarn.

M. Cerquand a publié en 1875, ^^^^^ ^^ Bulletin de la Société des sciences , lettres et arts de Pau , un recueil des « Légendes et récits populaires du pays basque » ; il y parle de la sorcellerie et des superstitions et s'exprime ainsi :

« La sorcellerie, dont de Lancre a fait un si effi'oyable tableau au commencement du XVII^" siècle, était chez les basques une importation de l'étranger, du Béarn probablement, oû^ dès la fin du XV"" siècle, elle était poursuivie par les lois. Les termes qui la concernent sont en efiet empruntés aux langues romanes : sort, sortea; sorcier.

sorghina; sorcellerie, sorghinkerîa; maléfice, charma., sabbat, sahaîo ('); etc., etc

« L'isolement où ont vécu jusqu'à ce jour les basques a permis à la sorcellerie, une fois implantée chez eux, de se développer en toute liberté. Elle disparaîtra avec les mauvais chemins. Les sorciers perdent singulièrement de leur considération quand on les voit s'en aller à St-Palais, entre deux gendarmes. Il y a aussi quelques grands gaillards , revenus « des Amériques » , qui dans leurs luttes contre la nécessité, ont pris en eux-mêmes une certaine confiance qu'ils inspirent peu à peu à leurs voisins. Les sorciers se cachent maintenant pour exercer leur petite industrie. Qiioique la discrétion de leurs dupes soit admirable, ils craignent un mot imprudent. Cependant on connaît encore les saludadores , qui guérissent les gens et les bêtes par un simple attouchement, ou quelques gouttes d'eau bénite jetées sur la tête. Cela se réduit à ce que , dans les autres parties de la France, on appelle « le secret ».

« Quant aux relations avec le sabbat , ce ne sont plus, comme dans le reste de la France aussi, que des souvenirs, mais vifs encore. Il y a des gens soupçonnés, on n'en trouve plus qui s'affirment ou qui soient convaincus. »

Voici un conte de sabbat reproduit par AL Cerquand : bien entendu , ce n'est qu'un conte !

« Un bossu est fiancé à une jeune sorcière , qui s'absente tous les samedis , jours consacrés aux entretiens des fiancés. Il découvre son secret et obtient de la suivre au sabbat le samedi suivant. Mais il oubHe le mot d'ordre, et le président, au milieu d'un tapage infernal, ordonne

(1) M. Cerquand reconnaît cependant qu'on trouve le mot : sabbat rendu par akhelan'e , de akher, bouc, ci larrra, terrain en nature de pAturage.

qu'on lui enlève sa bosse et qu'on la fixe au bout d'une pique. L'opération est faite immédiatement, et le lendemain, jour de dimanche, le bossu, droit comme un jonc , se carre sur la place du village. Une si belle cure met en émoi tous les bossus des environs ; ils arrivent à la file et demandent des renseignements. On ne les obtient que moyennant finance. Un richard accepte et est conduit au sabbat. A son tour il oublie le mot d'ordre. La punition n'est pas la même : au lieu d'une bosse, il en a deux ! »

Je ne parlerai pas des bohémiens , qui infestent encore le pays basque et dont le plus grand nombre, quand ils ne font pas de plus mauvaises actions, se livrent, pour de l'argent toujours , aux pratiques de sortilège et disent la bonne aventure.

Ils n'appartiennent à aucun pays ; et tandis qu'ils s'écartent de la société , à laquelle ils ont voué la haine, la société les condamne et les méprise !

Il est temps de revenir au Béarn.

J'ai déjà cité l'ouvrage de M. Lespy sur les sorcières du Béarn, tout en regrettant de ne pouvoir lui consacrer assez de temps dans cette conférence , dont la durée est limitée ; j'y puise encore cependant ces courtes indications :

« Les sorcières étaient jugées par des tribunaux d'un ordre inférieur ou par la chambre criminelle du Conseil souverain, qui devint sous Louis XIII, on 1620, le Parlement de Navarre.

« Les tribunaux de second ordre siégeaient à Bougarber, canton de Lescar , à Oloron , à Nabas et à Salies , dans l'arrondissement d'Orthez. »

Mais il me semble que j'ai assez parlé de la sorcellerie

au point de vue judiciaire Je désire varier mon

entretien , car je le sais ,

L'ennui naquit un jour do runiforraite.

Il existe , dans la bibliothèque de la ville de Pau , un très-volumineux manuscrit, in-folio, consacré à Yhisioire de Béani. Ce manuscrit, qui n'a jamais été publié, date du dernier siècle et proviendrait probablement de l'ancienne abbaye de Sordc (^) , si Ton s'en rapporte à une note volante que j'v ai trouvée; il pourrait être, tout aussi bien, l'œuvre de M. Bonnecaze, curé d'Angos ('), dont parle M. Bascle de Lagrèze (').

Il y a là , sur la sorcellerie , des pages aussi curieuses que bien pensées ; vous me permettrez de vous les faire connaître (*) :

« Nous allons entrer, dit l'auteur , dans une matière qui pourra ne pas plaire à tout le monde. Nous prions de considérer qu'un des grands objets do l'histoire est d'abattre, en parcourant les siècles, toutes les vieilles erreurs qu'elle trouve sur son passage et d'en ériger un trophée à la postérité, afm que les ignorants s'éclairent et que les hommes instruits fassent attention à la marche et au progrès de l'esprit humain dans la recherche de

(1) Alors du diocèse de Dax. aujourd'hui canton de Peyrehorade, arrondissement de Dax (Landes).

(2) Alors du diocèse de Lescar , aujourd'hui commune de Navailles- Angos, canton de Thèze, arrondissement de Pau.

(3) « Jean Bonnecaze, né à Pardies , près de Pau, fit paraître chez Vignancour. en 17S| . une Histoire de la chapelle de Pictat. On ne sait aucune particularité de sa vie, si ce n'est qu'il fut curé d'Angos , et qu'il aurait laissé une histoire manuscrite du Béarn quo personne n'a fait connaître. » — Essai sur la langue et la littérature du Béarn, Bordeaux, 1856, page 52.

(4) Pages 84i et suivantes.

la vérité. Il s'agit ici d'anciens préjugés très-funestes , autrefois très-communs dans le Béarn, et dont les peuples et surtout les habitants des campagnes ne sont pas encore tout à fait délivrés. Nous allons raconter les faits qui concernent les missionnaires et ensuite nous chercherons la cause de ces événements »

Ces missionnaires étaient des Barnabites qui venaient d'arriver en Béarn.

« La paroisse de Luc (*) était le quartier de Béarn le plus renommé pour ses sorcières. On disait en proverbe : Las poiisoucns ou las sourcières de Luc. Elles s'exerçaient i\ faire mourir les troupeaux, à gâter les fruits, à entrer de nuit dans les maisons, où elles ôtaient les enfants des berceaux et les mettaient à terre, afin d'inquiéter les mères et les nourrices, remplissant leurs corps de marques noires ou jaunes. Souvent elles se promenaient dans les champs et dans les prairies et se transformaient en différentes espèces d'animaux.

« Les missionnaires, avertis des 'maux qu'elles faisaient, s'avisèrent de prêcher contre elles publiquement. Elles en furent irritées et elles tentèrent, dit-on, de les fliire mourir avec un fil de laiton enchanté. Elles n'y réussirent pas. Ce n'est pas tout : il régnait à Luc une maladie qui avait été inconnue aux anciens médecins et que les modernes ne savaient pas guérir. Ceux qui en étaient atteints faisaient des cris semblables à ceux des chiens qui aboient et qui traînent la voix comme s'ils chantaient. Les missionnaires prirent d'abord ce mal pour une espèce d'épilepsie. On leur persuada que c'étaient des maléfices.

(I) Lucq-dc-Béarn , alors du diocèse d'Oloron , aujourd'hui canton de Monein, arrondissement d'Oloron. — L'abbaye de B.^'nédictins . que Guillaume Sanche , comte do Gascogne, y avait fondée au X" siècle, devint, au XVII»^, la propriété des Barnabites de Lescar.

parce que les sorcières en menaçaient ceux qui les avaient olTensces et que d'ailleurs les personnes affligées de ces maladies n'entraient dans l'église qu'avec une certaine répugnance. Aussitôt qu'on élevait le St-Sacrement, elles frémissaient, grinçaient des dents et troublaient le sacrifice. Il n'est pas inutile de dire que les femmes étaient plus sujettes à ce mal que les hommes. L'unique moyen ou remède qu'on trouva était de porter un agnus au col. On ne dit pas s'il guérissait complètement ou s'il ne faisait que soulager »

Qu'était-ce que cet agnus ? *

C'était une plante ( agiiu^ casîus ) à laquelle les anciens attribuaient une vertu — comment dirai-je , Mesdames et Messieurs? — une vertu calmante.

La vérité est , d'après certains auteurs, qu'elle échauffe au lieu de rafraîchir : il est donc probable que l'agnus dont on parle ici ne soulageait guère

Mais poursuivons :

« L'horreur des spectacles que les aboyeurs donnaient dans l'église en éloignait beaucoup d'autres fidèles, ou bien ils n'entraient qu'avec effroi. Les bons missionnaires en étaient fort affligés et ils priaient Dieu de dissiper un fléau si cruel. Ils avaient apporté d'ItaUe des reliques de St-Charles Borromée, nouvellement canonisé, et ils les appliquaient avec succès sur des malades. Quelques guérisons promptes donnèrent une grande réputation au Père Olgiati (l'un des missionnaires). Il lui venait des malades de tous côtés. On lui en amena un du côté de Navarrenx. C'était un jeune paysan à qui le démon s'était présenté, disait-il, sous la forme d'un grand Monsieur vêtu de rouge. Il l'avait sollicité par de belles promesses de se donner à hii. Le jeune homme avait résisté longtemps. Lnfln il eut l'imprudence de se piquer le petit doigt et de lui donner une goutte de son sang.

Depuis ce temps, le diable raccompagnait partout, la nuit comme le jour. Tantôt il l'excitait à l'adorer, tantôt à dérober et à commettre toutes sortes de crimes. Le Père Olgiati fit sur lui les exorcismes de l'église et le délivra de son ennemi.

« On trouve quantité de faits pareils dans la vie de ces religieux. Il y en a peu qui soient authentiques dans toutes leurs circonstances et encore moins dont on ne puisse donner des raisons naturelles.

c( La maladie à Luc pouvait être effectivement une épilepsie ou quelque chose de semblable à ce qu'on nomme aujourd'hui vapeurs, et qui vient de l'irritation du genre nerveux. Si ceux qui en étaient atteints souffraient de plus fortes agitations à l'église qu'ailleurs , c'est parce qu'on leur avait rempli la tête de contes de sorciers, de lutins, de loups-garous. Ils craignaient ^wWz leur donnât h mal et cette crainte suffisait pour le leur donner. Quand l'imagination cessait d'être échauffée ou qu'elle se tournait vers d'autres objets, le mal disparaissait. C'était bien tait, sans doute, de prier Dieu, et de le remercier lorsqu'on était guéri , car c'est Dieu qui guérit toujours, m?is toujours les guérisons ne sont pas miraculeuses et il n'en faut admettre de telles que quand elles portent l'empreinte d'un agent surnaturel et divin . . . . »

A ce propos, je me permettrai quelques observations personnelles :

Dans la commune de Diusse, ancien siège d'un archiprêtré du diocèse de Lescar (*) , il v a une église paroissiale, dont une partie, la partie du portail, où Y on remarque le style roman, date, selon moi, du W siècle. Au-dessus du portail, qui est composé de plusieurs arcs

(1) Diusso o.st aujourd'hui du canton de Garlin, arrondissement de Pau.

en retraite ornés de sculptures, et dans l'épaisseur même du mur qui est tout en pierre, se trouve pratiqué un cachot voûté, mesurant 3"^ 85 de longueur sur i'^ 25 seulement de largeur.

Ce cachot, qui n'est éclairé que par trois meurtières étroites, a sa porte d'entrée du côté intérieur de l'église, de plein pied avec la tribune , à droite en regardant l'autel.

N'est-ce pas là un de ces in pace dont parlent quelques auteurs, pour les sorciers ou possédés du démon que l'on emmurait au moyen-âge ?

Oui certainement, et je puis vous affirmer qu'il est hideux à voir, avec la chaîne de fer encore scellée au mur et munie du cadenas avec lequel on attachait le pied du prisonnier (^).

A ce triste spectacle, on songe doublement aux immenses progrès que la médecine a faits depuis lors et l'on déplore doublement aussi l'ignorance du passé.

Loin de moi la pensée de constester les traditions de l'Evangile ! Dieu me garde de commettre une hérésie ! Mais ne croyez-vous pas, Mesdames et Messieurs, qu'il y aurait eu jadis moins d'exorcismes , s'il y avait eu partout de savants docteurs , tels , par exemple , que ceux qui prodiguent aujourd'hui leurs soins précieux dans la ville de Pau ?

Continuons la lecture du manuscrit :

« On ne peut nier qu'il n'3- ait eu dans tous les temps, des hommes qui ont fait des choses au-dessus des forces connues de la nature, et que Dieu n'ait permis

(1) J'ai trouvé deux cachots à peu près semblables dans l'église Sl-Pierre-du-Mas, à Airc-sur-rAdour (Landes) , aux cntri*es de la crypte. L'un de ces cachots conserve également la chaîne de fer.

quelquefois aux démons d'exercer leur empire sur certaines personnes, afin de les éprouver ou de les punir; mais la religion défend, autant que la politique, de donner trop d'étendue à cette maxime et d'en taire l'application à des faits particuliers, quelque extraordinaires qu'ils soient, si l'on ne voit clairement qu'ils sont hors de la sphère de ce que nous appelons ordre naturel. Or, on a tant d'exemples de faux devins , magiciens , sorciers et autres, qu'il y a tout lieu de penser que, dans ce temps où l'on les craignait le plus , ils étaient aussi rares qu'ils le sont maintenant.

(( Un auteur moderne, M. l'abbé Carlier , prieur des d'Andreli (histoire du duché de Valois), a fait des recherches curieuses sur l'origine du sabbat. Nous allons en donner un extrait abrégé, pour achever de détruire toutes les fausses opinions qui pourraient rester encore dans le Béarn sur la sorcellerie :

« Les sabbats commencèrent à se répandre sous les règnes de Charles Mil et de Louis XIL Certains spectacles, fort grossiers, mais qui alors plaisaient beaucoup, y donnèrent occasion. On les nommait diableries, parce que les acteurs se déguisaient en diables, tels qu'ils se les figuraient, et prétendaient représenter leurs actions.

« Une fausse piété avait inventé les diableries. Elles étaient de deux sortes : les petites et les grandes. Les premières n'avaient que deux acteurs; ils portaient des cornes et des griffes, branlaient des torches allumées et hurlaient en diverses manières. Les secondes étaient de quatre acteurs, bien plus défigurés et plus bruyants. C'est du vacarme qu'ils fliisaient qu'est venu le proverbe : « Faire le diable-à-quatre »

Ce proverbe est encore usité de nos jours, à propos de toute personne remuante et tapageuse.

Tout le monde se rappelle l'illustre « diable-à-quatre » béarnais, désigné dans une chanson bien connue :

Ce diable-n-quatre Eut le triple talent De boire , de battre Et d'être vert-salant.

C'était « Lou noiisîe Hernie »,

Le seul roi dont le pauvre ait gardé la mémoire.

« Ces sortes d'amusements , qui avaient commencé à la Cour et dans la capitale , passèrent dans les autres villes et de là dans les campagnes »

Pourquoi donc de mauvais exemples partent-ils d'en haut ?

« On les nomma Sabbats , parce que les paysans en jouissaient le samedi , afin de pouvoir se reposer le dimanche. Comme ils ne s'y livraient que la nuit, leurs assemblées se tenaient en plein air pendant l'été, et l'hiver ils les faisaient dans les granges. Bientôt elles dégénérèrent en Hcence et il s'y commit des infamies »

Certains bals masqués (\c carnaval ne sont-ils pas, en quelque sorte, de nos jours, une imitation des diableries ou sabbats d'autrefois ?

On y fait le diable à plus de quatre!

« Les sorciers ou sabbatiers composèrent des poisons dont ils se servaient pour nuire plus ou moins, selon qu'ils jugeaient à propos. Cela faisait croire qu'ils tenaient du diable le pouvoir de faire du mal aux hommes. Ils méritaient, à titre de malfaiteurs, d'être punis par la justice. Tous n'étaient pas également coupables ; il v avait des trompeurs et des trompés. Quelques-uns étaient menés au sabbat par surprise, quelques autres croyaient y être

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allés au moyen de certaines drogues qu'on leur faisait prendre et qui les faisaient rêver fortement aux choses dont on leur avait parlé pendant le jour. La persuasion qu'ils étaient sorciers leur restait quelquefois toute la vie »

A propos de sabbat , je dois vous parler d'un conte populaire : « Arcencam dcBournos ou Ion coiintc de las hrouxes. » Il a été mis en vers béarnais fort spirituels, mais familiers, — trop familiers même, — par un de nos compatriotes, M. Alexis Peyret, qui, chose à remarquer, a tait cette composition en Amérique , où elle a été également imprimée (*).

On a dit que, comme le latin, le béarnais

dans ses mots brave l'honnêteté ; Mais l'auditoire qui m'honore de sa présence

veut être respectô.

Je ne rapporterai donc que quelques extraits du conte :

Auprès de Pau , delà la plane , Aquiu nou y-ha ni roument ni milhè, Mes arré mcy que touye et brane Tau plasé de l'auUiè ; Habetz-bous , quauque top, espiat, delà la lane , Lous terres broustassutz oun y-ha mantu clouchè ? Aquiu , qu'ey Saubanhou, pèys de loups et d'oumbratye, Puixs, a coustat, Serres-Castèt ;

Mey lou bilatye, Qui-b bouy parla , n'ey pas aquct , Qu'ey Bournos Tiratz-pe lou berrct.

D'Arcencam de Bournos la moulhè qu'ère bère ; / (I) Countes biarnès. Concepcion del Uruguay, 1870.

Toutu qu'habè crante ans, mey n'at hauren pas dit , Si n'habèn bist sa hilhe qui-ère .

Autaa plaa qu'ère , sourcière , Et nou manquabe pas d'esprit.

Autour de mieye noeyt , Las hemncs que sourtin deu Iheyt , Tout dous , seus ha nade prière ; Que Ihebèn deu larè la gran peyre moulière;

L'untami qu'ère aquiu débat , L'uiitami deus sourciès, ruulami deu sabat. Dab a<juet ban en l'air, coum you bau sus la terre , Mey biste qu'eslambrec dab lou pet de tounerre , Mey biste que lou ploumb en sourtint deu mousquet. Las hemnes s'unten u chiquct Débat lous bras et las csclières ,

Et que partin tout dret ,

Catsus la chemineye.

Arcencam qu'ey Ihebat ,

Et nou pas sens embeye ;

Autalèu habilhat ,

Autalèu s'ey untat.

Qu'unie après sas baquetes,

Arrouyctes ,

Qu'unte tabee soun toumbaroii

Et que parteix coura u bèt hoil.

Per la bertut de l'untami magique .

Au miey d'u bosc Arcencara arnbat.

Qu'enten grane musicjue :

Quiue musique î Lou sabat !

Afjuiu las brouxes que dansabcn

Lous sourciès que pinnaben , Lous demouns que culhebetaben , Coum las troèytes hens u baniu .

Quoand l'ha quasi secal Testiu ;

Et pendent qui lous us hramahen , Lous autes (juo tutaben, Et d'autcs que pintabcn , D'autes que houleyabcn ,

Débat lous cbssouk, ù Tcscu.

Lou diable qu'ère aquiu, dab sa mcy bère pelhc ,

Houyc coum u ciirbou ; Lou plumet de hasaa penut darrù l'aurelhc , Et las cornes scu cap , coum yamcy nou-n y-babou ;

Et puixs qu'arrouscgabe De coude , au mens , doutzc pams quoand marcbabc ; Lou peu , la barbe usclat/ pcr lou hoec de l'ibèr ; Au bede, qui n'hauré counegut Lucifer! (\)

Comme quelques auditeurs, à qui l'idiome béarnais n'est pas connu , n'ont pas pu saisir le sens de ce récit , je me fais un plaisir d'en donner une traduction française, en me dispensant du mot à mot :

« Auprès de Pau , au-delà de la plaine (du Pont-Long), où il nV a ni froment ni millet, mais seulement de l'ajonc et de la fougère pour le plaisir du berger, avezvous quelquefois regardé les coteaux boisés que surmontent de nombreux clochers? Là est Sauvagnon, à côté

Serres-Castet , et puis Bournos Arcencam, de Bour-

nos, a femme et fille fort belles. Une nuit, il s'aperçoit qu'elles se frottent d'un onguent mystérieux et qu'ensuite elles s'élancent hors de la maison par l'ouverture de la cheminée. Il veut partir lui aussi pour les retrouver. Il fait usage du même onguent sur diverses parties de son corps, en passe également sur ses vaches et son tombereau

(I) Dans l'extrait ci-dessus, j'ai cliaiii^é i'ortiinurapho du texte, pour suivre les règles do la Grammaire béarnaise de \L Lespy.

et s'envole, aussitôt après, avec son attelage. Il arrive au milieu d'un bois. Quelle musique effrénée ! C'est le sabbat! Les sorcières dansaient, les sorciers gambadaient, les démons sautaient, comme poissons dans un canal presque desséché; et pendant que les uns bramaient, les autres sonnaient du cor; d'autres pintaient ou folâtraient sous les arbres. Le Diable était là, couvert de son plus beau vêtement, rouge comme un charbon ; la plume de coq lui pend derrière l'oreille ; sur sa tète se dressent des cornes comme on n'en vit jamais ; il traîne une queue de douze empans de longueur ; il a les cheveux et la barbe

brûlés et roussis par le feu de l'enfer Qui n'aurait reconnu

le diable ! »

Mais cela n'est qu'un conte fantaisiste.

Je vous dois maintenant une histoire, — une histoire

authentique comme un acte de notaire :

Par une froide soirée du mois de décembre 1855, un officier ministériel, qui m'est bien connu, mais que je ne suis pas autorisé à désigner autrement, venait de faire une fatigante tournée , dans l'exercice de ses fonctions , et regagnait, à pied, sa résidence au chef-lieu de canton, dans l'arrondissement de Pau, lorsque, vers onze heures et demie, traversant un village voisin, il se trouva devant une auberge encore éclairée. Il y entra pour se reposer un instant et y rencontra, debout près d'une grande table et comme sur le point de se retirer, une société nombreuse, à laquelle il ne parut nullement étranger. Son arrivée décida tout le monde à rester encore et Ton se mit à causer.

Tout à coup, l'un des assistants lève et étend les bras, puis, les agitant avec frénésie , pousse un formidable mugissement :

— Brrrrrrrrrrrr !

— Qu'as-tu ? lui dit l'officier ministériel.

— Rien ! fit cet individu, qui se calma, pendant que les autres, saisis de frayeur, se poussaient mystérieusement le coude.

Mais quelques minutes après, même jeu :

— Brrrrrrrrrrrr !

— Qu'as-tu donc ? répéta Tofflicier ministériel.

— Vous voulez le savoir, vous ? Eh bien ! je vais vous le dire, et tant pis pour mes camarades, s'ils ont peur ! L'heure du sabbat approche, je dois m'y rendre, et en ce moment même le diable m'y appelle ! Je suis sorcier !

— Farceur, va! répliqua en riant le fonctionnaire.

— Voulez-vous venir avec moi ? Il n'est que temps de se préparer

— Ne le suivez pas , Monsieur ! Ne le suivez pas ! firent les assistants. Il en a entraîné d'autres, maintes fois!

— Partons ! dit l'officier ministériel, que cette aventure réjouissait autant qu'elle épouvantait les autres.

— Nous devons pour cela nous déshabiller, reprit le sorcier.

— Entendu ! Passons dans un autre appartement , pour ce petit travail; et ensuite,... en route pour le sabbat!

Sur ce, le sorcier et son futur compagnon sortirent, laissant les camarades cloués, pour ainsi dire, sur place.

Quand ils eurent pénétré dans une chambre écartée, où ils se trouvèrent seuls :

— Vous n'avez donc pas peur, vous? interrogea le sorcier. J'ai fait peur à beaucoup d'autres cependant! Brrrrrrrrrrrrrrr 1 Vite ! vite ! A bas les habits !

— A bas les habits ! répéta l'ofticier ministériel. Tous deux se mirent à ôter chapeau, cravate, paletot,

gilet et tout le reste, sauf, de la part de l'officier

ministériel, le blanc appareil avec lequel on va dormir,

le sorcier, lui, n'hésitant pas à se montrer dans le costume d'Adam.... avant le péché originel.

— Suivez-moi! s'écrie le sorcier. Brrrrrrrrrrrrrrr ! ! ! Brrrrrrrrrrrrrrr ! ! !

Et regardant la cheminée, il étend les bras et fait mine de prendre son essor

— Me voilà! Me voilà! répond le compagnon de

voyage, qui s'élance sur son guide et le saisit

vigoureusement.

— Qiie faites-vous ! Ah ! Monsieur ! Lâchez-moi !

— Au sabbat! au sabbat! Les rôles changent maintenant ! C'est moi qui vais t'y porter !

Et enlevant le « sorcier », qui avait déjà perdu toute son audace, l'officier ministériel ouvre une porte donnant sur la cour de l'auberge, se dirige vers une loge à porcs située dans un coin et y enferme l'impudent mystificateur !

Cela fait, il s'empresse d'aller revêtir ses habits; après quoi, il se rend au milieu des gens qu'il avait quittés quelques instants auparavant.

— Je suis revenu ! dit-il en riant.

— Et l'autre ? . . . le sorcier ?

— Oh! lui, c'est différent... Il est encore au sabbat.

Mais suivez-moi , vous le verrez N'ayez plus aucune

crainte,, que diable!

Et bon gré, mal gré, il conduisit tout le monde dans la chambre où s'était opéré le prétendu départ pour l'assemblée satanique, et fit contempler les vêtements du camarade, étalés encore sur une chaise, ce qui occasionna un effroi nouveau.

Alors seulement, il raconta ce qu'il avait fait. Chacun se rassura enfin et voulut aller, de suite, chercher le « sorcier » dans l'endroit où il passait le temps du sabbat.

Celui qui s'était si souvent vanté de ses pouvoirs

magiques fut trouve transi de froid et de peur, à côté de deux animaux immondes qui grognaient

Tout honteux de sa mésaventure , il promit de ne plus tromper personne , et, par conséquent , de ne plus se faire passer pour sorcier.

Cette histoire, Mesdames et Messieurs, m'a paru mériter d'être racontée, parce que je la tiens de l'officier ministériel qui en est le héros.

Je reprends maintenant hi lecture du manuscrit :

« Comme il ne fallait qu'un signe de croix pour dissiper un sabbat tout entier, parce que ceux qui le tenaient se croyaient découverts, de même un prétendu sorcier en avait horreur et souvent il en ressentait un grand mal. C'est ainsi que nous croyons qu'on peut expliquer un fait qui nous est certifié :

« Deux jeunes gens étant à la chasse du côté de Bedous (') , rencontrèrent une vieille femme qui passait pour sorcière. L'un d'eux, qui était de l'endroit et qui la connaissait bien, fit à dessein, un grand signe de croix. Aussitôt la femme tomba à la renverse, se vautra par terre et s'agita plus d'un quart d'heure comme si elle avait une attaque d'épilepsie. C'était au moins une forte convulsion. Revenue de cet état, elle se mit à pleurer, en disant au jeune homme : « Ah! Monsieur, « pourquoi me tourmentez-vous ? » Il allait recommencer , mais son compagnon l'arrêta au moment où la femme était prête à retomber.

« Plusieurs Parlements du royaume sévirent contre les sorciers : ils les condamnaient au feu.

« Ce fut dans la Normandie et dans le Béarn qu'on les traita avec le plus de rigueur. Mais vers l'an 1670,

(i) Canton d'Âccous, arrondissement d'Oloron.

le Conseil du Roi rendit un arrêt qui défendait au Parlement de Pau de connaître des affaires qui concernaient les sorciers. Dès lors, le fanatisme que les supplices paraissaient avoir entretenu, diminua sensiblement, et il se serait, à la longue, tout à fait éteint, s'il n'était resté dans le Béarn des nourrices et des vieilles femmes qui font peur aux enfants par des contes ridicules.

« Il y a des hommes que l'indigence ou la cupidité porte à invoquer les démons dans l'espérance de trouver des trésors enchantés; il y a de prétendus nécromants qui trompent le peuple en lui persuadant qu'ils ont le pouvoir de rompre les charmes , d'écarter les orages et de garantir de la grêle les vignes et les champs ...»

Oui, ces gens-là se trouvent encore; mais leur prestige a singulièrement diminué.

J'en donnerai facilement la preuve en citant un fait qui ne date que de quinze jours :

Une femme de la campagne se présente un matin dans un magasin de la ville de Pau où l'on vend du tabac, et se fait servir pour un franc de cette marchandise ; en même temps, elle s'informe de la route à suivre pour aller dans telle commune des environs qu'elle désigne , et ce renseignement lui est donné à souhait.

Le soir, elle revient et demande si Ton ne pourrait pas reprendre le tabac acheté par elle, tabac qu'elle pose sur le comptoir, en faisant remarquer que le paquet est intact.

Le marchand, qui, en ce moment, a quelque loisir, veut causer :

— Mais, ma bonne femme, je ne comprends pas le motif qui vous fait rapporter cette marchandise , à mçins qu'il ne s'agisse d'un cadeau que vous auriez projeté et qui vous aurait été refusé.

— D'un cadeau, oui! mais d'un cadeau que je n'ai

pas offert, parce que je n'ai pas été satisfaite dans mes désirs Je reviens du village d'A

— Je devine ! Vous alliez consulter Je sorcier !

— Oui, Monsieur; et je lui portais, en même temps que le tabac, un magnifique quartier d'agneau.... Le quartier d'agneau, j'ai dû le lui abandonner, parce que je l'avais livré, en arrivant, à sa ménagère; mars le tabac, que je tenais à lui remettre à lui-même, je n'ai pas jugé utile de le lui présenter... ; et c'est pour cela que je le rapporte.

— Vous n'avez donc pas été contente de lui ? fit le marchand, en riant du désappointement de cette naïve cliente.

— Non, Monsieur; il n'a même pas pu m'écouter, tant il était pris de vin !

Pris de vin est joli, n'est-ce pas ? Oui, très-joli, même comme calembour

Le grimoire va bien avec quelqu'un qui est pris devin !

Naguère quelques conscrits allaient consulter pour savoir quel numéro ils auraient au tirage au sort. C'est surtout dans cette circonstance qu'ils craignaient de se voir frappés d'un mauvais sort.

Nos jeunes gens maintenant ne se préoccupent plus du numéro

Ils savent qu'ils doivent tous être soldats, et tous sont disposés plus que jamais à servir avec amour leur patrie et à la défendre héroïquement à toute heure du danger !

Mais finissons la lecture du manuscrit qui nous occupe :

« On ne saurait dire combien les magiciens sont dangereux, surtout quand ils ont quelque autorité, comme les magistrats des villages, personnages fort importants et qui ne sont pas fâchés qu'on croie qu'ils savent Hre dans le grimoire. Leur ignorante gravité est aussi propre à en imposer que l'impudence d'un jeune aventurier sorti de

quelque coin de Gascogne et qui parut dans le Béarn vers Tan 1663.

« On le nommait le Hugue ou le Htigou. Il se vantait d'avoir la propriété de connaître les sorcières en soufflant sur les veux des personnes. On lui amenait celles qui étaient suspectes. Il les jugeait, suivant son caprice, avec une effronterie étonnante, et, sur son témoignage, on était diffamé ou mis entre les mains de la justice. On ne sait ce qu'il devint. Il disparut après avoir fait beaucoup de mal, et au moment où ses impostures commençaient à se découvrir. Il aurait, sans doute, été puni comme il le méritait. »

Je m'empresse de rapprocher de ce dernier fait un extrait du « Commentaire sur la coutume de Soûle » par M. de Bêla, extrait que je dois à une communication du bienveillant M. Soulice, bibliothécaire de la ville de Pau. J'ai d'ailleurs épuisé les renseignements du manuscrit de y Histoire du Béarn :

« L'an 1670, le nommé Jean-Jacques Dubaqué, de proche Pau, âgé de 15 à 16 ans, s'érigea en cognoisseur des sorciers, tellement que le Parlement de Pau condamna deux ou trois femmes à estre pendues ou bruslées et en effect elles furent exécutées sur l'accusation de ce garçon- En suitte des commissaires de Pau feurent en force paroisses avec ce garçon pour procéder à la recognoissance des sorciers; en sorte que le tiers de Béarn feust enveloppé en ceste accusation et elle s'espendit par tout le voisinage d'une telle manière que soit tant en Chalosse, Dax, Bayonne, Basse-Kavarre, qu'en Soûle, ceste affaire esclata beaucoup et il y eust quantité de gens, soit vieux que jeunes, qui confessèrent estre sorciers. Et d'autres le niaient. Et comme ces choses faisoient grand désordre, le roy en ayant esté adverti, il envoya quérir ce garçon, lequel ayant esté examiné, il feust jugé un fourbe, si

bien qu'il feust condamné aux galères perpétuelles, par arrest du conseil donné à Paris en l'an 1671^ avec inhibition audit Parlement de Pau de continuer leurs procédures commencées; et on ouvrit les portes des prisons du château de Pau à plus de cinquante accusés de sortilège, comme on fit dans tout le reste du Béarn, dont les prisons estoient pleines de cestc sorte de gens ; on en fit autant partout ailleurs, et mesmement au pays de Soûle où aussi le mal feust grand ; mais soudain que cest arrest feust donné, on cessa de parler de ces affaires et on congédia les prisonniers qui estoient au château de Mauléon. »

J'ai dit des sorciers et sabbatiers h peu près tout ce

qu'il m'était possible d'en dire convenablement,

négligeant à dessein de vous parler de trop de détails tirés des contes de sorcellerie de toutes les contrées et de vous faire assister, autrement que par le conte d' « Arcencam de Bournos » , à des scènes diaboliques que personne au monde n'a jamais vues que dans une imagination troublée ou poétique.

Si je n'avais à circonscrire mon sujet aux limites du Béarn et du pays basque, je rappellerais les vers entraînants de : « La ronde du sabbat », cette ballade mystérieuse et bizarre que Victor Hugo composait en 1825 , sous les belles et généreuses inspirations de sa jeunesse (•); je présenterais aussi quelques extraits — oh!

Les mains cherchent les mains Soudain la ronde immense,

Comme un ouragan sombre, en tournoyant commence. A l'œil qui n'en pourrait embrasser le contour, Chaque hideux convive apparaît à son tour ; On croirait voir l'enfer tourner dans les ténèbres Son zodiaque affreux, plein de signes funèbres.

Victor Hugo, Odes et ballades. — La ronde du sabbat.

quelques extraits seulement, car tout ici ne serait pas bon à lire (*), — d'une œuvre fantastiquement pittoresque : « Albertus ou l'âme et le péché », écrite en 183 1, par un autre brillant poëte, très-jeune alors, Théophile Gautier.

Ce sont là des mentions que je ne puis faire qu'à la volée

Je dois maintenant reproduire une légende de Béarn se rapportant aux farfadets ; elle date du XIV*^ siècle et est, par conséquent^ curieuse à connaître.

On sait que les farfadets sont des démons familiers, des esprits follets , des lutins (*), que les personnes simples croient entendre ou voir pendant la nuit et qui, d'après elles, rendent généralement de bons offices, soit, quelquefois, en se montrant sous des figures d'animaux, soit, le plus souvent, en restant invisibles.

Eh bien ! voici la légende d'Orthon, le farfadet béarnais du XIV' siècle ; elle est tirée des « Légendes et traditions populaires de la France », pubUées par le comte Araédée

Moi qui ne suis pas prude et qui n'ai pas de gaze Ni de feuille de vigne à coller à ma phrase, Je ne passerai rien. — Les dames qui liront Cette histoire morale auront do l'indulgence Pour quelques chauds détails. — Les plus sages, je pense, Les verront sans rougir et les autres crieront. D'ailleurs, et j'en préviens les mères de familles, Ce que j'écris n'est pas pour les petites filles Dont on coupe le pain en tartines. — Mes vers Sont des vers de jeuno homme et non un cathéchisme. Je ne les chûtre pas, — dans leur décent cynisme Us s'en vont droit ou de travers.

Théophile ,Gautier. Poésies complètes, — Alhertus ou l'Ame et le péché (Stance .XCVIÏI).

(2) V, \\\i\ " Pratiques de sorcellerie et superstitions populaires dtt Béarn ». l'article Trufaudèc.

de Beaufort, qui l'a lui-même empruntée à Froissart, le naïf chroniqueur de cette époque :

« Orthcz, qui n'est plus qu'une petite ville sans importance, était au moyen-âge le siège d'une cour brillante, la résidence des comtes de Foix. Le XIV*" siècle a vu l'apogée de sa gloire : Gaston III en était alors le suzerain. Surnommé Phœbus, soit à cause de sa beauté, soit à cause du soleil qu'il plaça dans son écusson, Gaston ne resta pas au-dessous de cet emblème glorieux. L'illustration des armes, celle des richesses et l'habileté politique si nécessaire pour se maintenir au fliîte d'une haute position, tout concourut à le placer à la tête de ces grands vassaux de la couronne, féodales grandeurs qui devaient s'abaisser sous la main puissante de Richelieu et de Mazarin. Plus d'une fois les intérêts de la France entière se concentrèrent autour de lui dans cette petite cour. Pendant que les ambassadeurs des puissances voisines venaient s'y disputer son appui, les savants, les troubadours et les jongleurs accouraient y briguer les faveurs et les encouragements de cette main quasi-royale. On aurait en vain cherché ailleurs, même à la cour du roi de France, un modèle plus accompli de cette chevalerie qui brillait d'un lustre si éclatant, alors qu'il allait s'éclipser.

« Les chants du gai-savoir, les nobles déduits de la chasse trouvaient auprès de Gaston un amateur aussi éclairé que magnifique. La chasse était alors une passion, une affaire sérieuse, qui exigeait des études approfondies. Plus un seigneur était puissant et riche, plus il y déployait de luxe. Gaston y excellait, et il en a laissé le traité le plus complet du temps.

« Mais ces nobles plaisirs ne lui faisaient point oubHer de régler avec une admirable sagesse l'administration de ses Etats. C'est peut-être le seul exemple d'un haut et puissant seigneur de cette époque qui n'ait pas tout sacrifié

à la passion de la guerre. Aussi sa réputation était immense, et les populations de Béarn le bénissaient. Un tel personnage devait être entouré de cette auréole de merveilleux qui ne manque jamais aux héros du moyen-âge. Il était trop aimé des troubadours et des jongleurs pour qu'on ne célébrât pas sa gloire avec l'exagération mythique de quelque merveilleuse légende. Froissard, le crédule et naïf chroniqueur, nous en a conservé le plus précieux document. Ces: en 1388 qu'il visita la Cour brillante d'Orthez. Curieux et questionneur, il se passionna pour les récits des vaillants chevaliers qu'il y rencontra. Là, un écuyer lui apprit que le sire comte savait tout ce qui se passait avant personne , et que celte science lui devait venir par aucune voie de nécromancie : puis, comme le chroniqueur lui demanda avec instance des détails, l'écuyer le tira à part en un anglet de la chapelle du châtel d'Orther. et cornmença ainsi :

« Il peut y avoir environ vingt ans qu'il régnait en ce pays un baron qui s'appelait de son nom Raymond. II était seigneur de Coarraze (*). A cette époque dont je vous parle , le sire de Coarraze avait un procès à Avignon devant le Pape, contre un clerc de Catalogne, au sujet des dîmes de l'Eglise de Coarraze. Ces dîmes valaient bien cent florins de revenu par an, et le clerc disait qu'il y avait droit. Or, comme il était bien appuyé dans le clergé, il montra et prouva son droit, et le Pape Urbain V, séant en consistoire général, condamna le chevalier à payer. Lorsque le clerc eut levé les bulles du Pape, il chevaucha à grandes journées vers le Béarn pour

(i) Commune située près de Nay, arrondissement de Pau. dans laquelle se trouvait un superbe c"h;Moau, où Henri IV passa sa jeunesse, jusqu'au jour où Antoine de Bourbon, son père, le conduisit à l^aris, au collège de Navarre.

venir prendre possession de son dîmage. Mais la décision du Pape avait grandement irrité le sire de Coarraze; il s'avança vers le clerc et lui dit :

« — Or çà, maître Pierre ou maître Martin, suivant son nom, pensez-vous que par vos lettres je doive perdre mon héritage ? Ne soyez pas assez hardi pour toucher à ce qui m'appartient; car si vous le faites, c'est votre vie que vous y laisserez. Allez ailleurs obtenir bénéfice, car vous n'aurez rien de mon héritage ; et une fois pour toutes, je vous le défends.

« Le chevaher était cruel, le clerc eut peur et n'osa poursuivre. Il se décida donc à retourner à Avignon. Mais avant de partir il voulut protester contre cette violence. Il vint trouver le sire de Coarraze et lui parla ainsi :

« — Sire, c'est votre force et non le droit qui m'enlève les biens de mon église; vous méfliites grandement en conscience : je ne suis pas aussi puissant que vous ici, mais sachez que je vous enverrai tel champion que vous redouterez plus que moi.

« Raymond ne tint aucun compte de ses menaces.

« — Va, lui dit-il, fais ce que tu pourras, je ne te crains pas plus mort que vif. Tes paroles ne me feront rien abandonner de mon héritage.

« Le clerc partit donc : retourna-t-il en Catalogne ou en Avignon ? Point ne le sais-je ; toujours est-il qu'il n'oubUa pas ses menaces. Trois mois après, alors que le chevalier y pensait le moins, des messagers invisibles vinrent le trouver. Ils commencèrent à heurter et à bouleverser tout ce qu'il y avait dans le château, de telle façon qu'on eût dit qu'ils allaient l'abattre. La porte de la chambre de Monseigneur en était tout ébranlée, et la dame qui se couchait se mourait de frayeur. Quant au chevalier , il entendait bien tout ce tapage , mais il ne disait mot, car il ne voulait pas montrer un cœur

susceptible de faiblesse; d'ailleurs il était assez brave pour attendre l'issue de toutes sortes d'aventures. Ce tapage dura toute la nuit. Au matin, les ser\'iteurs du château se réunirent et vinrent trouver le baron qui était encore couché.

« — Monseigneur, lui dirent-ils, n'avez-vous rien ouï cette nuit comme nous ?

« Le sire de Coarraze fit l'étonné.

« — Et qu'avez-vous ouï ? leur répondit-il.

« Alors les serviteurs lui racontèrent comment on avait bouleversé le château et cassé toute la vaisselle de la cuisuine. Le chevalier se mit à rire , en disant qu'ils l'avaient songé, et que ce n'avait été que vent.

« — Mon Dieu ! dit la dame à demi-voix, je l'ai bien entendu.

« La nuit suivante , le même vacarme se renouvela , mais cette fois plus violent encore ; les portes et les fenêtres tremblaient sous les coups, les chaises dansaient dans la chambre. Le chevalier n'}^ put tenir, il se leva sur son séant.

« — Or çà, s'écria-t-il , qu'est-ce qui heurte ainsi à ma chambre à cette heure ?

« — C'est moi, lui fut-il répondu, c'est moi.

« — Qui t'envoie ? reprit le seigneur.

« — Le clerc de Catalogne, à qui tu fais grand tort, car tu lui ravis les droits de son bénéfice. Aussi ne te laisserai-je en paix que quand tu lui auras rendu justice et qu'il sera content.

« — Et comment te nomme-t-on, toi, si bon messager ?

« — On me nomme Orthon.

« Eh bien, Orthon, le service d'un clerc ne te vaut rien, il te donnera trop de peine. Abandonne-le, je te prie, pour me servir, je t'en saurai gré.

« Cette proposition tenta Orthon ; le courage du chevalier lui plut.

« Le veux-tu ? lui dit-il.

« — Oui, et pourvu que tu ne fasses mal à personne céans, je m'attacherai à toi, et nous serons bien d'accord.

« — Sois tranquille, je n'ai d'autre puissance que celle de t'empecher de dormir, toi et les autres.

« — Eh bien donc, laisse ce méchant clerc, et viens me servir.

« Lors Orthon s'éprit tellement du seigneur de Coarraze, qu'il Ip visitait souvent pendant la nuit, et quand il le trouvait endormi, il soulevait son oreiller et heurtait de grands coups aux portes et aux fenêtres. Le chevalier avait beau dire :

« — Orthon, laisse-moi dormir, je t'en prie.

« — Je n'en ferai rien, reprenait l'autre, avant de t'avoir conté des nouvelles.

« Cependant la femme du sire de Coarraze avait une telle frayeur, que les cheveux lui dressaient sur la tête et qu'elle s'enfonçait bien avant sous sa couverture. Une fois réveillé, le châtelain demandait au messager quelles nouvelles il avait à lui dire et de quel pays il venait. Celui-ci répondait :

« — Je viens d'Angleterre, ou d'Allemagne, ou de Hongrie ; j'en suis parti hier, et telles et telles choses y sont advenues.

« Ainsi le sire de Coarraze savait à merveille tout ce qui se passait de par le monde. Cela dura cinq ans. Mais comme le comte de Foix s'émerveillait de ce que le sire de Coarraze était toujours si bien informé, le chevalier, après beaucoup d'instances, lui parla de son gentil messager.

« — Sire de Coarraze, dit le comte, je voudrais bien en avoir un semblable ; il ne vous coûte rien, et vous savez véritablement tout ce qu'il advient de par le monde.

Vous plairait-il, messire, me communiquer les nouvelles d'Orthon ?

« — Monseigneur, répondit le chevalier, ainsi ferai-je pour l'amour de vous.

« Donc, toutes les fois qu'Orthon avait apporté des nouvelles, Raymond en écrivait au comte de Foix. Un jour, celui-ci lui demanda s'il n'avait jamais vu son messager.

« — Par ma foi, monseigneur, je n'y ai jamais pensé.

« — Eh bien, à votre place, point n'y aurais manqué ; je l'aurais prié de se montrer à moi. Veuillez vous mettre en peine, et me direz de quelle forme et de quelle façon il est. Vous m'avez dit qu'il parle le gascon comme vous et moi.

« — C'est vérité, répondit le sire, et puique vous me le conseillez, je me mettrai en peine de le voir.

« Quelques jours après, arrive Orthon, lequel, selon sa coutume, se met à secouer l'oreiller du sire de Coarraze qui fort dormait ; quant à sa femme, elle y était accoutumée et n'en avait plus peur.

« — Qui est là ? dit le chevaUer en se réveillant.

« — C'est moi, Orthon.

« — Et d'où viens-tu ?

« — Je viens de Prague en Bohême; l'Empereur est mort.

« — Et quand est-il mort?

« — Avant-hier.

« — Combien y a-t-il d'ici à Prague ?

« — Il y a soixante journées.

« — Et tu es déjà revenu?

« — Oui vraiment; je vais plus vite que le vent.

« — Tu as donc des ailes ?

« — Ncnni point.

« — Et comment donc peux-tu aller si vite?

« — Vous n*avez que faire de le savoir.

« — Il est vrai, mais je te verrais volontiers pour savoir de quelle forme tu es.

« — Qiie vous importe, pourvu que je vous dise des nouvelles véritables ?

« — C'est que, Orthon, je t'aimerais mieux si je t'avais vu.

« — Puisque vous avez ce désir, la première chose que vous verrez demain matin en quittant votre lit, ce sera moi.

« — Il suffît. Or çà, je te donne congé pour cette nuit.

(( Le lendemain matin, voilà le sire qui se lève. La dame avait une telle frayeur qu'elle fit la malade, disant qu'elle ne se lèverait point ce jour-là. Et comme son seigneur insistait :

« — Vraiment, dit-elle, je verrais Orthon ; et je ne veux ni le voir, ni le rencontrer, s'il plaît à Dieu.

« — Eh bien, dit le chevalier, je veux le voir, moi.

« Et aussitôt il sauta résolument hors de son Ht et s'assit sur le bord ; il croyait se trouver face à face avec Orthon, mais il ne vit rien. Il courut ouvrir les fenêtres pour y voir plus clair, mais il n'aperçut rien qui pût lui faire dire :

« — Voici Orthon.

« Le jour se passe, la nuit vient. A peine est-il couché, voici Orthon qui se met à causer avec lui comme à l'ordinaire.

« — Va, lui dit le chevalier, tu n'es qu'un trompeur; tu te devais hier montrer à moi, et tu n'en as rien fait.

« — Mais si, je me suis montré.

« — Mais non.

« — Comment ? n'avez-vous rien vu quand vous avez sauté hors de votre lit ?

« Le sire de Coarraze réfléchit un instant.

« — Ma foi, dit-il, comme je pensais à toi, j'ai aperçu

sur le pavé deux longs fétus qui tournoyaient et jouaient ensemble.

« — C'était moi, dit l'esprit ; j'avais pris cette forme.

« — Cela ne me suffit point ; prends une forme à laquelle je puisse clairement te reconnaître.

« — Vous ferez tant, reprit Orthon, que vous me perdrez et que je me lasserai de vous ; car vous êtes trop exigeant.

« — Tu ne te lasseras point de moi, car si je te vois une seule fois, cela me suffira.

« — Eh bien, vous me verrez demain. Prenez bien garde à la première chose que vous apercevrez en sortant de votre chambre, ce sera moi.

« — C'est bien, dit le sire, va-t'en donc, car je veux dormir.

« Le lendemain, à l'heure de tierce, le sire de Coarraze se lève et s'apprête comme il convient à son rang. Il sort de sa chambre et vient dans une galerie qui avait vue sur le milieu de la cour du château. Il jette les yeux autour de lui, et la première chose qui frappe ses regards, c'est une énorme truie, la plus grande qu'on eût jamais vue; elle était si maigre, qu'elle ne montrait que les os et la peau; son museau était aigu et affamé. Le sire de Coarraze ne vit point volontiers cet affreux animal; il appela ses gens.

« — Or, tôt, leur dit-il, faites sortir les chiens; je veux que cette truie soit pillée.

« Les valets obéirent et lâchèrent les chiens sur la truie. Elle poussa un grand cri, jeta un long regard sur le sire de Coarraze et s'évanouit comme une fumée, sans qu'on pût savoir ce qu'elle était devenue. Comme le sire rentrait tout pensif dans sa chambre, il vint à se souvenir d'Orthon.

« — Las! dit-il, je crois que j'ai vu mon messager;

combien je me repcns d'avoir lancé mes chiens sur lui ! Ce sera un grand hasard si je le revois ; car il m'a dit que dès que je l'irriterais il ne reviendrait plus.

« Ce fut la vérité : Orthon ne revint plus, et le sire de Coarraze mourut l'année suivante. On dit que le gentil messager est passé au service du comte de Foix, car on ne fait rien ici ou ailleurs qu'il n'en soit trèsbien informé, même quand on s'en défie le plus. Et c'est la ferme croyance de presque tous les habitants du Béarn.

a Ainsi parla .l'écuyer, et Froissart ne manqua pas de bien mettre en mémoire un com^ aussi merveilleux. »

On voit bien que le récit fait à ce chroniqueur, n'est qu'une oeuvre curieuse de l'imagination des chevaliers du moyen-âge

Après les farfadets, Mesdames et Messieurs, il ne faut pas oublier les loups-garous.

Vous savez que les loups-garous sont des sorciers, transformés en loups pour commettre plus facilement certains méfaits.

Dans le livre du conseiller de Lancre, déjà cité (^), il est parlé de Marguerite Poirier, petite fille de treize ans, qui dépose, comme témoin, contre Jean Grenier, jeune loup-garou. Elle déclare qu'un jour qu'elle gardait ses moutons dans la prairie, Grenier se jeta sur elle et l'eût mangée si elle ne se fût défendue avec un bâton dont elle lui asséna un coup sur l'échiné

Mais comme les loups sont devenus très-rares, on voit des sorciers transformés en chiens, en chats, etc. Veuillez écouter ce fiiit, qui est un exemple de la métamorphose — imaginaire — d'un sorcier en chat.

(1) « Tableau de rinconstancc ilcs démons, » \\\ . IV, p. 237.

Historique ! je connais les personnes :

Dans une commune de l'arrondissement de Pau, deux pauvres gens, le mari et la femme, se trouvaient seuls, un soir, il y a trois ou quatre ans, dans la cuisine de leur maison rustique^ assis au coin du feu, et s'entretenant tristement des misères qu'ils éprouvaient depuis plusieurs mois. Un magicien, qu'ils avaient consulté sur leur situation, venait de leur affirmer qu^ un sort leur avait été jeté par un individu, du nom de Marty, qui pénétrait parfois chez eux, sous telle ou telle forme que le diable lui faisait prendre.

Tout à coup un chat montre sa tête sous la porte et pousse un long miaulement :

— C'est Marty ! s'écrie la femme épouvantée.

Le mari saute sur un fusil chargé qui était accroché au mur, et^ s'en étant saisi, court précipitamment vers la porte, qu'il ouvre avec fracas ! . . . .

Le chat a pris la fuite; mais notre homme l'aperçoit encore au moment où il franchit un fossé longeant le chemin, à une courte distance de l'habitation.

Un coup de feu est aussitôt tiré.... Le chat tombe dans le fossé, où il disparaît

— Je l'ai bien touché, au moins, cette fois, dit le mari à la femme.

Et pâle d'émotion, il revient s'asseoir

La nuit fut terrible pour les deux : les réflexions les plus sombres traversèrent bientôt leur esprit et les empêchèrent d'aller dormir Marty était-il mort ?....

ou seulement blessé ?

Le lendemain, au point du jour, ils sortent pour

prendre, avec autant de prudence que possible, des nouvelles de Marty

Ils arrivent à Tendroit où le chat avait été frappé et jettent un regard inquiet dans le fossé

— Minou! s'écrie la femme. Minou! ! C'est notre Minou que tu as tué 1 ! !

C'était leur propre chat, en <iffet, qui gisait là, taché de sang et sans vie

En le reconnaissant, ils eurent une excellente occasion de reconnaître également leur dangereuse bêtise !

Il y aurait d'autres anecdotes à raconter, mais je dois borner mon entretien, déjà bien long.

Je finis donc. Mesdames et Messieurs :

J'ai essayé de démontrer combien ont été terribles, souvent, ridicules et fâcheuses, toujours, certaines erreurs du passé, dont quelques-unes, vous le voyez, ne sont pas encore tout à fait abandonnées.

Les progrès de l'enseignement populaire, que nous avons eu, tous, le plaisir de constater depuis déjà plusieurs années, et que l'on remarquera de plus en plus, grâce à la propagation constante de l'instruction publique, feront disparaître peu à peu, nous pouvons l'espérer, les vestiges de l'ignorance du vieux temps.

Le plus arriéré des habitants de nos campagnes, qui voit aujourd'hui :

Les paratonnerres conjurer les dangers de la foudre.

Les ballons montés voyager dans les airs,

Les trains de chemin de fer courir au moyen de la vapeur,

Et les fils télégraphiques établir des communications instantanées entre les diverses parties du monde,

Finira par comprendre ce que peut la science vraie, la science obtenue par l'étude des choses naturelles, et sera heureusement porté à ne plus rien croire de ce qui touche à la science magique de la sorcellerie.

Et maintenant, Mesdames et Messieurs, permettez-moi de vous déclarer que je consens volontiers à ce que vous vous disiez en vous retirant : — Pour faire une conférence comme celle que nous venons d'entendre, il ne faut certainement pas être sorcier!

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