L'ENFANT PLEUREUR
Dans nos villages, chacun le sait, Téglise est fort éloignée de certaines habitations; néanmoins, lorsqu'un baptême va avoir lieu, on s'y rend généralement à pied, en faisant porter le nouveau-né par une femme prudente et sérieuse, c'est-à-dire comprenant bien que pendant le trajet elle doit éviter surtout de regarder en arrière, attendu que si elle tournait une seule fois la tête, sous un prétexte quelconque, l'enfant pleurerait d'une manière désolante pendant toute sa première année.
La femme s'observe d'abord sérieusement ; mais en chemin elle a des distractions si nombreuses qu'elle peut bien finir par s'oublier....
Ah! malheur! Elle s'est surprise renouvelant ce mouvement qui perdit la femme de Loth, de souvenir biblique. Qu'arrivera-t-il, mon Dieu?
On rentre à la maison aussitôt après le baptême.
L'enfant pleure....
— C'est, sans doute, parce qu'il veut têter, dit un assistant.
— Il y a peut-être une autre cause, risque un second. La faute commise est avouée....
Vite ! Vite ! La recette pour arrêter le mal 1
On place l'enfant au milieu de la litière de la loge à porcs, sur un râteau à neuf pointes, et après l'y avoir
laissé pleurer quelques secondes, on l'en retire en lui disant :
« Matjnadin, que lou tentadou « Ha rendut taa gran j)louradou, « Lèxe , Uxe touns gemitèris « En aquet hems, dah sas misèris ; « Puixs, bien arride en toun oustau, « O^m te desiren sens nai rnau.
« T'i/ holin j;/«a apoupera, « Et plaa yiimpa^ plaa caressa, « Plaa hahilha, plaa passeya.
« Si has arré mey a demanda, « Que Val holin tout accourda.
« Amie, nous plouries rney ,
« Car, a j^arti de hoey,
€ Arré nou-t manquera. »
(Petit enfant que le tentateur — A rendu si grand pleureur, — Laisse, laisse tes plaintes — Dans ce fumier, avec ses misères;
— Puis, viens rire en ton habitation, — Où l'on te désire sans aucun mal. — On \cut t'y bien allaiter, — Bien bercer, bien caresser, — Bien liabillcr, bien promener. — Si tu as autre chose à demander, — On veut tout t'accorder. — Ami, ne pleure plus,
— Car à partir d'aujourd'hui — Rien ne te manquera.)
Ensuite, on présente Tenfant \ la mère, qui lui donne le sein.
Les personnes que les pleurs avaient effrayées se rassurent alors, car l'cnfiint s'est tu comme par enchantement.
THUFANDÈC.
Ce mot béarnais qui signifie moqueur, servait jadis à une désignation particulière dont aujourd'hui on a perdu le souvenir.
On appelait Trufandcc cet esprit-follet, ce démon familier
auquel, dans diverses contrées, on donne le nom de Farfadet (*).
Tout en constatant avec plaisir que dans notre pays on ne s'en préoccupe plus, je crois devoir lui consacrer ici quelques lignes.
Trufandéc n'était pas précisément méchant^ scion l'opinion répandue, mais il aimait à s'amuser aux dépens des uns et des autres, particulièrement des femmes et des filles.
Voici un des divers cas dans lesquels il se plaisait à intervenir.
Il n'y avait guère autrefois, dans nos campagnes, que les familles très-aisées qui achetassent leur pain chez les boulangers. Dans la plupart des habitations rurales, les ménagères faisaient elles-mêmes, chaque samedi, le pain de la semaine ; elles le pétrissaient chez elles, pendant la nuit, puis elles allaient le faire cuire dans un four commun.
Le vendredi soir, en se couchant, elles avaient peur de s'endormir d'un profond sommeil et de ne pouvoir pas entendre le mitron, lorsqu'il viendrait, de la part du fournier, donner le signal pour pétrir. Il leur arrivait parfois, à la suite d'un rêve et croyant avoir reconnu le cri du réveil, de sauter à terre et de faire le travail bien plus tôt qu'il ne l'aurait fallu : la pâte alors levait trop vite et se gâtait.
Les femmes accusaient Trufandéc de causer ces accidents en jouant le rôle de mitron.
Pour s'assurer de n'être pas ses victimes, au moment
(I) V. plus haut, p. iO, la légcndo d'Urlhon, le farfadet béarnais du \IV« siècle.
de se mettre au lit, elles ajoutaient ces mots à leur prière du soir :
« A la boutz solde de Paa-Coque, n Mouu Diu, hètz~me bous desbelha.
• rt Que Trufandèc que-s biengue esbrigalha « Lo%(, naz sus ma porte, si ey toque. »
(A la voix seule de Paa-Coque, — Mon Dieu, réveillez-moi. — Que Trufandèc vienne s'écraser — Le nez sur ma porte, s'il y touche )
Elles se couchaient ensuite avec la confiance que Paa- Coqiic seul viendrait les réveiller. {Paa-Coqiic, qui signifie en français Pain-Gâteau, était le nom généralement donné au mitron.)
Réveillées par celui-ci, elles allaient au pétrin et ne commençaient leur ouvrage qu'après avoir tracé une croix avec la main sur la fu'ine, en prononçant ces paroles :
« Trufandèc, taa yran traydou, € Uoutes cops i'arridous de you « En biene-ï/i ha presti lou paa.
« Nou-m tourneras rney attrapa, € Car Paa-Coque qu'èy counegut, « Aqueste noeyt quoand ey biengut; « Et mete au hour you qu'anirey , « Hore yuste, ni rne7is ni rney.
« A u noura de Diu que bau presti , « Abantz hourna pouyrey drourai. «
{Trufandèc, si grand trompeur, — Autrefois tu te ris de moi — En vouant me faire pétrir \o pain. — 'lu ne m'attraperas plus, — Car Paa-Coque j'ai reconnu, — Cette nuit , quand il est venu. — Mettre au four j'irai, — Heure exacte, ni jjIus ni moins, — Au nom de Dieu je vais prtrir, — A\aiit de mettre au four je pourrai dormir.)
Après ce défi à Triifaudèc, la ménagère était convaincue que tout irait pour le mieux quant ;\ la réussite du pain.
Cette pratique a complètement disparu, Trufandèc ne vivant plus dans aucune imagination. La femme qui au-
jourd'hui, avant de pétrir, tr.uc une croix sur la farine, ne songe plus aux sortilèges ; clic entend faire simplement un acte de piété.