COMMENT ON DEVIENT SORCIER
Le plus souvent le pouvoir des sorciers est héréditaire, si Pierre ou Paul est sorcier c'est que son père l’était, et qu'il lui a transmis ses « secrets » et ses « mauvais livres ».
Sans appartenir à une famille de « meiges », une personne pouvait cependant, autrefois, opérer des maléfices, si la sa^efemme qui avait accouché sa mère était sorcière et si a l’éle-
vont au-dessus du feu » immédiatement après sa naissance elle l’avait « consacré à Lucifer et à tous les diables (1). »
Lorsqu’un profane veut connaître l'es arcanes de la sorcellerie, il peut avoir recours à différents procédés, qui varient avec le pays où il se trouve.
Dans VInde, il réussira difficilement, s’il n’a pas pour lui Lliérédité ; toutefois, s’il est jeune, d'un tempérament nerveux, il pourra, sous la direction d’un sorcier déjà initié, tenter l’épreuve. Il devra pratiquer l’ascétisme, prendre des bains de vapeur, absorber des remèdes dans lesquelsentrent des graines, de chanvre, et boire du Sonia , ou liqueur d’Asclepias acida.
Dans certaines parties de l'Amérique, de Y Afrique et de Y Océanie, il devra, pendant son initiation, subir des épreuves cruelles, c’est ainsi qu’il devra se faire insérer des courroies de cuir sous les pectoraux ; se faire suspendre, au-dessus du sol, par ces courroies et, dans cette situation, regarder le soleil en face.
En France, si quelque vieux sorcier ne lui livre pas ses « secrets », notre vulgaire profane devra se mettre en quête de vieux grimoires. Il aura beaucoup de peine à s’en procurer.
Ces livres deviennent rares, en effet, car, d’une part, le prêtre les jette au feu, dès qu’il peut se les procurer, c’est que d’autre part beaucoup de vieux sorciers, jaloux de leur réputation, brûlent leurs grimoires, afin que personne après eux ne puisse se livrer, dans le pays, à la pratique des « sciences maudites ».
Si, possédant un de ces livres, notre jeune apprenti se trouve rebuté, par les formules cabalistiques des talismans, si, de plus, il est un peu naïf, il suivra les vieux rites du moyen-âge. Il évoquera Satan, pour faire un pacte avec lui, et plus tard il voudra aller au sabbat.
Une nuit il sort de sa maison, sous son bras gauche il
(i) Sprexger, Maliens maleficarum, part. II, quest. 1, cap. 13.
porte un coq noir et, dans sa main droite, il tient fortement serrée une baguette de coudrier, bifurquée à l’une de ses extrémités et sur laquelle est gravé le mot « agla ».
Arrivé dans un carrefour isolé, près d'un cimetière ou non loin d’une fosse à fumier, il s’arrête, tremblant ; il trace autour de lui au moyen de sa baguette, un cercle, dont il aura soin de ne pas sortir. L’évocation réussira-t-elle ? Telle est la question que se pose le jeune sorcier. Il aurait été plus sûr du succès, s’il avait pu se procurer un crâne de parricide, une tète de chat, une chauve-souris et un crapaud, qu’il aurait disposés sur les bords de son cercle, au point d’arrivée de chacun des sentiers. Mais comme il lui était impossible de se procurer tous ces ingrédients, il s’est décidé à immoler à Satan l’un de ces coqs, qui, en annonçant le jour par leurs chants, interrompent les sacrifices sataniques et sont, à cause de cela, détestés du prince des ténèbres. Satan daignera-t-il venir chercher le pacte, que le jeune adepte a soigneusement écrit sur du parchemin vierge, avec une plume neuve trempée dans du sang. Et s’il vient, sous quelle forme se présentera-t-il ? sous la forme d'un lévrier? sous la forme d’un gentilhomme ?....
Tout en faisant ces réflexions, le jeune homme commence son évocation, puis il attend impatiemment, pour sacrifier le
coq, que l’horloge du village sonne le douzième coup de minuit.
Ce douzième coup sonne enfin !... Le coq est sacrifié... Le jeune homme n’a rien vu apparaître près du cercle dans lequel il se trouve...; mais... il a entendu un bruit dans le fourré voisin... Ne serait-ce pas le grand lévrier noir, sous la forme duquel se présente presque toujours Satan ?... Oui, ce doit être lui... c’est lui... d’ailleurs il l’a vu traverser la lande... oui, oui, il l’a vu, il en est bien sûr maintenant. Il est vrai que ce lévrier n’a pas pris le pacte, mais ne sait-on pas que maintenant le démon n’a plus besoin d’emporter « la cédule en enfer». II est bon diable, il se contente des promesses orales qu’on peut lui faire; l’intention même lui suffit.
Le jeune sorcier rentre chez lui et se trouve toujours aussi incapable de comprendre son grimoire. Très souvent il commence alors a se servir des formules, sans les comprendre. Quelquefois il pousse la curiosité plus loin, il veut aller au sabbat demander des explications à Satan lui-même.
Ce projet est assez difficile à réaliser; pour aller au sabbat, il faut, en effet, se procurer de la fameuse pommade des sorcières, dans laquelle entrent, avec du gras de cadavre, des extraits de stramoine, de belladone, de jusquiame et de la mandragore arrachée sous un gibet ou dans un cimetière par la dent d’un chien.
S’il peut se procurer une pommade plus ou moins conforme à la formule classique, notre jeune sorcier s’en enduit le corps et s’étend sur son lit.
Au bout de peu de temps, il se sent enlevé dans les airs sur un bouc; il se trouve au milieu de sorcières qui chevauchent dans les airs sur des manches à balai. Il arrive dans une grande lande où il assiste à une cérémonie entièrement conforme aux descriptions qu’on lui a données du sabbat. Il y reconnaît des personnes qui passent pour sorciers dans les communes voisines. Il parle à Satan, qui lui donne des explications plus ou moins bizarres sur les formules du fameux grimoire.
Le lendemain le jeune homme se retrouve dans son lit, fatigué, comme s'il venait de faire une longue course. Il se rappelle alors ce qui s’est passé ; il est allé au sabbat ! et il se considère comme un puissant sorcier. Il lui est toujours impossible, il est vrai, de bien comprendre son grimoire, malgré les explications que lui a données le Grand Bouc, la nuit précédente, mais maintenant il est bien décidé à employer toutes les formules magiques de son petit livre, qu’il les comprenne ou non.
Quelques jours plus tard, il a une querelle avec un voisin; il se rappelle aussitôt son pouvoir, et ne manque pas de menacer le voisin, en termes très vagues, d’une vengeance occul te. Qu'un accident quelconque atteigne ce brave homme, sa
femme, ses enfants, ses bestiaux ou ses récoltes, on ne manquera pas de voir là l’œuvre de notre jeune sorcier. Celui-ci commencera dès lors à être connu; on viendra le chercher pour guérir une jeune fille qu’on croit atteinte de « mal donné »; il ira voir la malade, fera sur elle quelques signes cabalistiques, en prononçant des paroles mystérieuses; il prescrira à la famille des cérémonies étranges, qui devront être accomplies en présence de la malade. La jeune fille guérira, le bruit de cette guérison se répandra à dix lieues à la ronde, et notre jeune homme deviendra l’un des sorciers les plus célèbres du pays.
Comme les autres sorciers, il voudra guérir différentes maladies.
Les personnes qui auront des entorses viendront le trouver; il fera, avec son pied droit, trois fois le signe de croix sur le pied malade, en disant :
a In te , domine , speravi , non confundar in æternum ».
Ou bien encore, en prononçant l'une des formules suivantes. selon le cas : « Ante sperante super et sperante te (*) », pour les femmes.
« Antum sperantum et super sperante tum », pour les hommes.
Il arrêtera le sang qui coule de la blessure de son voisin, en disant : « De latere ejus exivit sanguis etaqua ».
Il guérira les fièvres en prononçant ces paroles : « Atque facilis tlbi febris hoec sit, atque Marice Virginl Christi partus », et en disant ensuite « en secret », le psaume « Exaltabo te , deus meus, rex ».
Aux personnes qui viendront lui demander de guérir leurs verrues, il dira : « Voici une poignée de pois que je vous remets, prenez-la, jetez-la dans votre puits et éloignez-vous aussi rapidement que possible. Si vous n’entendez pas les
(i) Telle est la formule employée par certains guérisseurs qui « estropient la formule classique (?) » : Et te, super ante et super ante te ». Voir D|-Jajllkt, Superstitions ardennai ses {Union Médicale du Nord-Est, 1891, p. 299).
pois tomber dans l'eau, vous verrez vos verrues disparaître très rapidement. »
Cette recette échoue-t-elle, il aura recours à un traitement plus énergique : «Prenez, dira-t-il, un morceau de gras de lard, frottez-en soigneusement toutes vos verrues; après quoi, allez enterrer ce gras de lard dans un lieu bien isolé, où vous soyez sûr que ni chat, ni chien ne viendront le chercher. Au fur et à mesure que le lard, que vous avez enterré, pourrira, vos verrues diminueront et finiront par disparaître. »
Quelques semaines plus tard, le sorcier rencontrera ses malades ; et il pourra peut-être constater leur amélioration, sinon leur guérison complète. Il verra sa réputation augmenter de jour en jour; il aura foi en sa propre puissance et il osera, enfin, se livrer à la pratique de charmes plus compliqués.
A côté de ce sorcier rustique, qui devient assez rare, on trouve un certain nombre d’occultistes de bas étage, qui ont la prétention de comprendre ce qu’ils font, et qui agissent conformément à des théories préalablement admises. Ce sont de « mauvais spirites », qui chargent leurs esprits familiers d’accomplir leurs maléfices.
Ce sont des magnétiseurs et des somnambules, qui « connaissent le secret de se faire aimer et de réussir en toutes choses » ; ce sont, enfin des abbés, qui disent des messes noires, à toutes les intentions possibles.
A quelque catégorie qu’appartienne le sorcier, il pourra, pour la perte de ses ennemis, ou le plus grand bien de ses amis, recourir à la fascination, aux ligatures, à l’incubat, au succubat, à la lycanthropie, à l’envoûtement et aussi à toutes les pratiques qui combattent ces maléfices.