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VRAIS SORCIERS

Le véritable sorcier a du apparaître chez les peuples les plus primitifs. Pour les sauvages, les maladies, la mort naturelle, le tonnerre et les autres phénomènes atmosphériques ne «peuvent être dus qu’à l’action d’êtres mystérieux, de génies. Le malade demande à ces génies de l’épargner. Le chasseur leur demande de diriger sa zagaie ou sa flèche, de façon à atteindre sûrement le gibier, le pêcheur demande aux génies des eaux de faire cesser la tempête; la prière, la conjuration sont créées.

(!) Corre et Laurent, La Suggestion dans Phistoire (Revue Rose, 10 septembre 1893).

Plusieurs de ces sauvages s’abritent sous un même arbre, sous une même roche; le soir, ils s’entretiennent de leurs désirs et de leurs espérances, puis ils s’endorment. Et voici que l’un d’eux a un rêve qui l’étonne : il voit s’approcher de lui un caïman ou une biche blanche, suivant le pays où la scène se passe; et l’être mystérieux, qui lui apparaît, lui apprend que le malade va guérir, que la tempête ne cessera que dans deux jours, mais, que lui pourra faire une bonne chasse; il lancera, d’une main ferme, des flèches, qui atteindront sûrement le gibier.

Le matin, il raconte son rêve à scs camarades, puis il part à la chasse tout joyeux : sa main ne tremble pas quand elle lance la zagaie; n’est-il pas sûr d’atteindre le gibier? Le génie ne le lui a-t-il pas promis? Il revient donc chargé de venaison. Les autres sauvages le regardent avec envie, puis au bout de quelque temps ils remarquent que le malade a guéri ; que la tempête n’a cessé qu’au jour fixé par la prédiction; ils remarquent aussi que plusieurs autres prédictions de leur camarade se sont réalisées, mais ils ont oublié celles qui ne se réalisent pas. Alors le prophète est créé : et, puisqu’il est en si bons termes avec un génie, il devra lui transmettre leurs prières et se livrer aux pratiques que l’être mystérieux lui conseillera pour guérir leurs maladies, favoriser leurs entreprises ou punir leurs ennemis, et le sorcier se trouve enfin créé.

Il n’a plus besoin de chasser ni de pêcher; les autres sauvages lui apportent des dons qui suffisent amplement à sa nourriture. Il consacre tout son temps à soigner un fétiche ou à chercher des plantes destinées à entrer dans quelque recette que l’esprit du fétiche lui a révélée en rêve. Il use d’abord timidement de son pouvoir, mais il ne tarde pas à s’encourager, en présence des succès qu’il croit avoir remportés, et surtout en présence du respect et de la crainte qu’il

inspire aux autres sauvages. Il s’efforce de conserver dans sa mémoire les recettes qui lui ont semblé efficaces, afin de les transmettre à l’un de ses enfants ou à un aidé dévoué qu’il

initiera. Ainsi se trouve établie l’hérédité du pouvoir occulte et la tradition de la sorcellerie.

De génération en génération les secrets se transmettent en se modifiant lentement, suivant les observations plus ou moins exactes faites par chaque nouveau sorcier.

Peu à peu, au fur et à mesure que les populations se civilisent, un culte s’établit et le sorcier se transforme en prêtre ; nous le retrouvons aussi bien dans les temples d’Egypte, dans les sanctuaires d’Eleusis et de Samotlirace, que sous les vieux chênes de la Gaule ou sur les roches sauvages de l’île de Sein.

Mais là il s’est transformé; avec l’expérience des siècles, il a acquis une véritable science ; il a reconnu l’inutilité d’un grand nombre de recettes, qu’il employait autrefois; il laisse cependant ces vieilles pratiques se conserver dans le peuple; il contribue lui-même à répandre de pareilles erreurs, car il cherche à cacher au vulgaire, sous des formes étranges, les connaissances positives qu’il possède.

Arrive une religion nouvelle, qui n’a pas de recettes, elle, mais qui a un rapide succès près des ignorants, grâce à sa simplicité et à sa morale.

Peu à peu les prêtres de l’ancien culte se voient vaincus et poursuivis; ils se dispersent, ils se cachent. La tradition ésotérique, la tradition qui, depuis des siècles est transmise de bouche en bouche, semble avoir complètement disparu. Il ne reste plus entre les mains de prêtres de deuxième et troisième ordre que des fragments de formules, auxquels il ne comprennent rien etqu’ils mélangent, d’une façon étrange, avec les vieilles traditions restées dans le peuple.

Nous sommes revenus en arrière et nous voyons reparaître au moyen-âge cette transmission héréditaire de pratiques bizarres, que chacun accomplit sans comprendre ce qu’il fait. Le plus souvent, à cette époque, la tradition est conservée par la femme : elle sait à quelle heure de la nuit elle doit cueillir la jusquiame, la belladone, la morelle, la mandragore et le perfide aconit.

Régnault

Elle connaît le rite compliqué, suivant lequel elle préparera certaines de ces plantes, pour permettre au jeune page dese débarrasser d’un rival; elle sait aussi préparer pour là grande dame du château le philtre qui doit lui ramener son amant, ou Penvoûtement qui devra frapper son mari. En ces siècles de désespoir, elle a beaucoup à faire : en dehors de ceux qui viennent solliciter des secrets d’amour et de vengeance, elle voit encore de nombreux malheureux, qui lui demandent l’oubli de leurs douleurs, elle les console et, grâce à des tisanes ou des extraits de belladone et de pavot, elle calme leurs souffrances.

Là haut, au château, on la déteste; là bas, à l'église, on l’exècre; partout dons le hameau on la respecte et on la craint.

Elle est hère du pouvoir qu’on lui attribue; comment ! elle, pauvre femme ! elle peut, de sa faible chaumière, faire trembler le seigneur derrière ses créneaux; elle est assez redoutée du prêtre, pour qu'il n’ose la croiser sur le sentier sans faire le signe de croix; quelquefois même il fait un détour pour l'éviter*. De telles pensées lui donnent de l’orgueil; elle a appris à aimer la liberté, lorsqu’elle rôdait la nuit dans les landes désertes, à la recherche de quelques plantes maléfiques; peut-être une nuit groupera-t-elle dans une de ces clairières, qu’elle seule fréquente habituellement, tous ceux qui désespèrent, tous ceux qu’irrite la tyrannie du châtelain, tous ceux qu'écœure la religion dénaturée, prêchée par le prêtre. Ce seraient là les sabbats qui, d’après Michelet, auraient réellement existé (1).

Mais ces « communions de révojte » devaient être rares. La véritable sorcière était prudente; elle se contentait le plus souvent de préparer ses philtres et ses maléfices, sans attirer autrement l’attention sur elle.

Aussi, comme le font remarquer MM. Corre et Laurent, les

(i) Michelet, Loc . cit., 140-144.

• sorcières cle cette catégorie sont « rarement condamnées par les juges qui les ignorent ou les redoutent. »

Le vrai sorcier se retrouve encore, de nos jours, dans nos campagnes. Le jeune homme quelque peu instruit, qui reçoit des formules étranges ou qui puise ces formules dans un grimoire, hésite d’abord à se livrer à des pratiques qui lui semblent insanes et qu'il ne comprend pas; mais s’il se décide à faire un premier essai, un essai de guérison par exemple, et que, comme il arrive souvent, il réussisse, il prend courage, tente des expériences plus difficiles, et, devant un nouveau succès, jette loin de lui son scepticisme; il reste convaincu de son pouvoir : à partir de ce jour, il a foi en luimême.

Très souvent ce travail préliminaire n'est pas nécessaire : c'est lorsque l’enfant, élevé au milieu d'une famille qui se livre à la pratique de la sorcellerie, voit assez fréquemment des phénomènes occultes se produire devant lui. En pareil cas, il a, dès le premier jour, une foi absolue dans l’efficacité des charmes et n'en réussit que mieux ses premières expériences. Notre véritable sorcier est de bonne foi : il avoue le plus souvent ne pas savoir comment agissent ses recettes, mais il prétend qu’elles agissent; il opère sans se cacher; qu’a-t-il à craindre? Le noble n’est plus là à le guetter du haut de son donjon. Les bûchers sont éteints. Les prêtres voient bien encore, dans ses opérations, quelques diableries et lui conseillent fort de ne plus s’occuper de son art, mais, s’il se contente d’opérer des guérisons, ils le laissent faire ; nous connaissons même un sorcier de troisième ou quatrième ordre qui chante au lutrin le dimanche et .fait fonction de bedeau à l’église de sa paroisse.

Quant au médecin, il n’est guère à craindre; il ne peut poursuivre le sorcier si celui-ci ne prescrit pas de drogues ; et quand même celui-ci en prescrirait, comment le médecin pourrait-il le prouver la plupart du temps? D’ailleurs, aucun de ses clients ne portera plainte contre le sorcier, n’opère-t-il pas toujours gratuitement? Il respecte la vieille tradition

occulte d'après laquelle tout sorcier (qui prend de l’argent perd son pouvoir d’action (1).

Quelquefois l’empirique devient théoricien : il se procure des livres de magnétisme et de magie, il se livre à dçs pratiques de plus en plus compliquées auxquelles il se prépare par la continence et par une alimentation spéciale. Mais souvent, en étendant ses connaissances, il perd de son pouvoir. 11 se met, en effet, à raisonner sur ses anciennes pratiques, il lui vient des doutes sur Futilité de tel ou tel détail, il n’opère plus avec la même foi, ni avec le même succès. De sorcier, il tend à devenir magicien.

Maintenant quel est l’état neurologique de ce genre de sorciers? C’est là une chose assez difficile à déterminer; on s’accorde à les représenter comme « très nerveux », « très impressionnables » ; mais on reconnaît qu’habituellement ils vivent « comme les autres hommes » sans se faire remarquer par aucune excentricité.

Le docteur Gibotteau a pu observer, dans l’un des hôpitaux de Paris, une femme qui se disait fille de sorcière et semblait elle-même plus ou moins sorcière; elle était facilement hypnotisable; mais il faut savoir que cette femme avait été magnétisée, d’abord par un prêtre, ensuite par un empirique qui se disait « ancien secrétaire du baron du Potet » et qui prescrivait à ses malades des « crapauds pilés » et autres ingrédients semblables. Enfin elle avait déjà servi de sujet hypnotique à un médecin (2).

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