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PSEUDO-SORCIERS

Parmi les pseudo-sorciers , nous avons distingué des malades et des escrocs.

(fi Bodin, Loc. cit., p. 328.

(2) Dr A. Gibotteau, Notes sur une série d’expériences relatives à la télépathie ( Annales des sciences psychiques, septembre-décembre 1892)^ oir Observation XYI.

A) Malades. — Les malades appartiennent à la médecine mentale et peuvent prendre place dans différentes catégories d'aliénés.

Voici un homme, qui, tout d’un coup, devient bon et généreux pour ses semblables; il leur prodigue le peu d’argent qu'il possède ; il leur promet la guérison de leurs maux: n'a-t-il pas trouvé la pierre philosophale, n'aurait-il pas des monceaux d’or chez lui, s’il le voulait? Ne connaît-il pas la panacée qui guérit tous les maux? N'est-il pas le plus grand sorcier, le plus grand magicien de la terre ? Et le pauvre homme gaspille sa petite fortune; il ne se garde pas un sou pour le jour prochain où il sera gâteux. C’est un malheureux atteint de paralysie générale progressive qui n’a d’autre ambition que d’être un grand sorcier.

Aujourd’hui, la pierre philosophale a perdu de sa célébrité, et le sorcier, de sa grandeur ; aussi les paralytiques généraux ne portent plus guère leur attention de ce côté ; ils préfèrent se croire inventeurs, millionnaires, monarques. Mais au moment où les peuples tremblaient devant les prétendus adeptes de Satan, plus d’un paralytique général a dû monter sur le bûcher, comme sorcier et « infâme magicien ».

A côté de ce fou qui affirme son pouvoir occulte, sans essayer de le prouver, nous en trouvons un autre qui agit tout différemment. Dans une première période, pendant laquelle il se livre à une sorte de méditation, il se montre triste et rêveur : il réfléchit : depuis quelque temps il se' sent souffrant, il croit qu’em lui en veut, qu’on lui a fait du mal, qu’on lui a jeté un sort. Qui donc l'envoûte ? Il ne le sait pas encore, mais il le saura et il voudra se défendre. S’il n’est pas déjà au courant des pratiques occultes, il s’empresse de feuilleter des grimoires, il court de sorcière en sorcière, de somnambule en somnambule ; partout il recueille des avis qui le confirment dans ses idées, qui précisent son délire. Eh ! oui ! il est atteint de « mal donné », ce sont ses ennemis, des Rose-Croix, des occultistes, des francs-maçons, des satanistes, qui lui envoient des maléfices de toutes parts, de

Home, de Bruges, de Paris, d’Angleterre. Se plaindra-t-il aux tribunaux ? Peut-être, mais on ne tiendra pas compte de scs plaintes.

Alors il se détendra lui-même, au moyen de contre-envoûtements ou de messes de rites divers; il se croira sorcier ou mage puissant; de persécuté il deviendra persécuteur; il aura la prétention d’atteindre et de foudroyer scs ennemis d’un bout de la France à l’autre.

A ses explications étranges, qu’il aura la prétention d’établir sur des raisonnements parfaits, il joindra bientôt du délire mystique, quelquefois aussi du délire érotique. Il prêchera une nouvelle doctrine, une nouvelle religion; il subira une transformation de personnalité . Ce n’est plus Vintras, ce n’est plus Boullan qui opèrent; c’est Elie, c’est Jean - Baptiste réincarnés.

Et cet homme, en dehors de son délire de persécution et de ses idées mystiques, semblera normal : il ira, viendra, réglera ses affaires, comme la plupart des autres hommes; il raisonnera très juste, même dons son délire, seulement alors son point de départ sera faux. Il aboutira peut-être à la démence, mais il pourra vivre « 15 ans, 20 ans et 30 ans, sans présenter un affaiblissement marqué de l'intelligence C1). »

C’est qu’en effet nous sommes ici en présence d’un cas chronique : il est évident que notre malade est atteint de « psychose systématique progressive ».

Nous trouvons des aliénés dont la folie suhit une autre évolution, ce sont des esprits faibles qui se sont laissés tenter par le mystère de « l’occulte »; ils se sont lancés dans des études troublantes, au milieu desquelles ils ont vu sombrer leur raison. Ils croient posséder un pouvoir merveilleux sur la nature entière, et les hallucinations auxquelles ils sont sujets ne sont pas faites pour leur enlever leurs illusions. Le plus souvent ils ne se prétendent pas sorciers,

(•) E. Régis, Manuel pratique de médecine mentale (Paris 1892, p. 247).

ceux-là, ce serait un titre trop humble pour eux; ils se disent sûrs, mages, archontes; ils peuvent écrire des œuvres de talent et de mérite, mais dans lesquelles ils feront nécessaiment place à leurs idées ambitieuses ; ils s’affublent de noms pompeux, ils se revêtent de robes noires, rouges, violettes ou blanches, de mitres et de tiares, de talismans et de bijoux aux formes étranges (1).

Ces malades prennent naturellement place dans la catégorie des phrénasthé-niques : ce sont des dégénérés mystiques.

C’est à cette catégorie que se rattache, semble-t-il, un prétendu sorcier, qui a été longuement étudié, l’an dernier, par le docteur Cullerre (2).

Il ne faudrait peut-être pas confondre avec ces mystiques certains occultistes qui portent des parures bizarres, auxquelles ils attachent une signification symbolique; ce sont là des ornements qui leur servent, soit à titre de « thuilage » pour se faire reconnaître de leurs « frères », soit pour rehausser l’éclat d’une cérémonie et renforcer l’action d’une suggestion.

De toutes les maladies mentales, celle qui groupe autour d'elle le plus de sorciers et surtout de sorcières, c’est sans contredit l’hystérie. Esquissons rapidement la vie de l'une de ces sorcières qui montèrent sur le bûcher : Elle a vingt ans... Après la veillée, pendant laquelle on a beaucoup parlé de sorciers et de sabbats, elle s’endort après avoir fait un signe de croix, pour que ce fameux Satan, dont on parle tant, ne vienne pas la tourmenter. Mais, dort-elle bien ? elle ne sait trop; elle voit distinctement un énorme serpent ramper vers elle; mais non ! ce n'est plus un serpent, c’est un manche à balai, sur lequel elle se trouve à cheval et elle chevauche à travers les airs et elle se trouve au sabbat. Là, Satan

0) Max Nord au, Déyênémscence.

(2) Dr Cullerre, Un vagabond qui se range (Annales mêdico-psychol., septembre, octobre 1895).

s empare d’elle et la possède brutalement : elle souffre dans sa chair, car le membre viril de Satan est rugueux , et le supplice ne cesse que lorsqu’elle a senti couler le sperme infernal, froid comme de la glace. Elle se réveille, le lendemain, toute courbaturée, toute fatiguée par son horrible cauchemar : cela ne fait pas de doute pour elle, elle est bien allée au sabbat. Elle sait qu’il peut lui en coûter la vie de parler de son « équipée infernale », mais c’est plus fort qu’elle, il faut qu'elle se rende intéressante. Le lendemain» trois ou quatre de ses voisines, auxquelles elle a fait des confidences, l’ont imitée, elles sont allées au sabbat, elles aussi, et elles citent les personnes qu’elles y ont vues.

Mais, les inquisiteurs veillent : les personnes ainsi dénoncées sont arrêtées et condamnées.

Quant aux sorcières, on les jette à la « géhenne », on leur fait subir différentes épreuves; on constate, dans les pièces du procès, qu’elles ont la marque de Satan, c’est-à-dire des zones d’anesthésie. « Quelquefois même tout le corps est une seule marque (*). »

On constate qu’elles ont des convulsions, que pendant les supplices elles perdent connaissance, comme si elles étaient mortes, qu’elles ne peuvent faire de révélations complètes parce que Satan essaie de les étouffer, en leur donnant la sensation « d’un navet qui leur monte à la gorge. »

Chaque malheureuse donne de nouveaux détails et cherche à renchérir sur les renseignements rapportés par celles qui l’ont précédée, car chacune tient à se rendre la plus intéressante et contribue à tisser la trame du triste roman satanique qui terrifia le moyen-âge.

Il y a une véritable épidémie de sorcières, «nos conciergeries en regorgent, ditDelrio, et le diable est si bon maître, que nous ne pouvons en envoyer un si grand nombre au feu que de leurs cendres il n’en renaisse de nouveau d’autres (2). »

(>) De Lancre, De l’ Inconstance des démons.

(2) Martin Dei.rio, Loco cit., p. 859.

Ne retrouvons-nous pas là tous les stigmates mentaux et somatiques de la grande névrose ? La nature de ces rêves et de ces cauchemars, ce coït douloureux avec sensation de sperme froid, cet esprit d'imitation, ce désir de se donner en spectacle, ces plaques d’anesthésie, ces crises convulsives, suivies de léthargies, le caractère épidémique de ces crises, ne sont-ce pas là tous les symptômes que nous retrouvons journellement chez les hystériques?

Actuellement encore, la plupart des prétendus sorciers se rattachent à l’hystérie. Nous avons vu, dans notre historique, que chez presque tous les peuples les sorciers présentent des phénomènes de léthargie, de catalepsie ou de somnambulisme; c’est même là le signe de leur vocation, et les aspirants sorciers, qui ne présentent pas encore ces phénomènes, suivent un régime bien propre à développer la névrose (prières, extases, jeunes, absorption de toxiques).

Nous avons vu d’ailleurs quel rôle important ont dû jouer le rêve, l’hallucination, le nervosisme, dans les origines de la sorcellerie. Un grand nombre des empiriques, que nous classons parmi les vrais sorciers, parce qu’ils possèdent des connaissances réelles, pourraient aussi prendre place, à juste titre, parmi les hystériques.

Il semble que la plupart des pratiques de la sorcellerie soient inséparables de certains troubles nerveux ; ces pratiques sont souvent, comme le dit avec raison Papus, « des conséquences directes d’un dérangement cérébral, soit momentané, soit permanent », mais elles sont aussi quelquefois des causes occasionnelles de ce dérangement cérébral.

Toutefois, nous devons continuer à faire une grande différence entre ces nerveux, qui se livrent à la pratique de l’occultisme et ces malades, qui n’ont que la prétention de s'y livrer.

Nous venons d’avoir l’occasion de suivre, en septembre, cette année, le commencement de la transformation d’une hystérique en sorcière. Angèle B... ne s’était vantée jusqu’ici que d’avoir le don d’extra-lucidité, don qu’elle aurait cons-

taté par des phénomènes de télépathie. Un jour, un membre de sa famille se brûle assez grièvement; une voisine propose d'aller chercher un sorcier pourcharmerla brûlure; Angèle B... a aussitôt une inspiration : ne pourrait-elle pas charmer la brûlure aussi bien qu’un sorcier? Elle prend de l’huile, la jette sur la brûlure et la charme. Au bout d’un certain nombre de jours le malade est guéri, et cette nouvelle se répand dans tout le quartier. Bientôt un certain nombre de malades viennent trouver la nouvelle sorcière pour lui demander, qui, la guérison d'une plaie, qui, la guérison d’un petit bouton, etc. Actuellement la malade se sent inspirée de plus en plus, elle se sent poussée à essayer de guérir toutes ‘sortes de maladies, et cela par charité, sans vouloir accepter aucun salaire.

Angèle B... n’est encore que simple guérisseuse ; mais qu’une de ses ennemies tombe malade, et on ne manquera pas d’accuser la toute-puissante sorcière d’avoir « donné du mal » à cette femme.

Si notre hystérique suit sa vocation, elle deviendra médium guérisseur , somnambule, peut-être aussi envoûteuse. Tout cela dépendra du milieu dans lequel elle continuera à évoluer.

Elle pourra, à l’exemple de célèbres névrosées, se croire inspirée par un être mystérieux, archange ou démon.

C’est ainsi qu’Asmodée aurait inspiré la grande-prêtresse du Luciférisme, jusqu’au jour où le mysticisme aurait ramené celle-ci dans le giron de l’Eglise catholique.

C’est l'Antéchrist, qui inspire sa future bisaïeule, Mllc Sopliia V..., plus connue des occultistes sous le nom de Sopliia Sapho.

Voici ce que peuvent voir les rares personnes admises à consulter, pour leurs maladies ou pour tout autre raison, l’interprète de l’Antéchrist : « Nue jusqu’à la ceinture, un serpent enroulé en collier autour du cou, endormie par son père, elle entre dans une crise formidable. Le magnétiseur prend une baguette de fer, et, de sa pointe, feint d’écrire, sur

la poitrine de Sophie, la question des assistants. Peu d’instants après, les mots apparaissent sur la peau ». Les assistants croient voir la queue du serpent « répéter, dans le dos, les inscriptions qui sont sur la poitrine (4). »

Cette apparition, en lettres visibles sur la poitrine du sujet,, de caractères tracés quelque temps avant, avec une pointe, contribue à nous éclairer sur l’état de Sopliia Sapho. N’ayonsnous pas observé fréquemment ce phénomène de dermographisme chez bon nombre de névropathes, et, en particulier, chez des hystériques ?

A côté de tous ces aliénés doivent prendre place des sorciers qui avaient des connaissances réelles, mais qui, à certains moments, avaient des hallucinations et déliraient, sous l’influence de substances toxiques, absorbées au cours de leurs opérations magiques. A cette catégorie se rattache une vieille sorcière qui déclara à ses juges que rien ne pourrait l’empêcher d’aller au sabbat, si on voulait bien lui rendre certaine pommade qu’on lui avait prise. Elle eut le bonheur de se trouver en présence de juges courageux, qui ne craignirent pas de lui faire remettre cette fameuse drogue, afin de voir ce qu'il adviendrait.

Après qu’elle se fut oint tout le corps de sa pommade, la sorcière fut attachée solidement sur un lit. Elle ne tarda pas à perdre connaissance; elle resta endormie près d’un jour et demi : les piqûres et les brûlures ne pouvaient la faire sortir de sa léthargie. Lorsque, enfin, on parvint à la réveiller, elle se plaignit amèrement qu’on l’arrachât à ses plaisirs; elle affirma être allée au sabbat et dit, qu'au moment oû on l'avait rappelée, elle « était dans les bras d’un jeune homme vigoureux ».

La pommade de cette vieille devait contenir, comme l’ont démontré Gassendi et d’autres expérimentateurs, des solanées et d’autres substances toxiques.

L'intoxication alcoolique peut être quelquefois le point de

(') forges Montorgueii., Le Luciférisme ( Gironde , G août 1895).

départ du délire d’un pseudo-sorcier : dans ruuto-observation d’un malade, publiée par M. le docteur Régis, un alcoolique raconte son délire : il a vu le diable lui apparaître, il a signé un pacte avec lui; moyennantqu’il appartienne complètement à Satan, celui-ci lui concède de grands pouvoirs. Bientôt ce maître devient exigeant, il oblige sa victime à écrire un livre pour faire l’apologie du mal (1).

Actuellement, les sorciers ne sont plus persécutés, mais ils ne sont plus guère en honneur; il n’y a donc rien d’étonnant si le rôle de sorcier ne tente que rarement les hystériques; mais tandis que cette catégorie de pseudo-sorciers disparaît, une autre catégorie se multiplie, nous voulons parler des charlatans et des escrocs, qui ne voient dans la sorcellerie qu’un moyen facile d’exploiter avantageusement et sans danger appréciable cette mine d’or qui s'appelle la crédulité populaire.

B) Charlatans . — Cette catégorie présente des aspects différents, suivant les milieux où on l’étudie.

Au village, nous trouvons un vieux paysan madré, qui ne parle des choses les plus simples qu’à demi-mot, qui laisse entendre à qui veut l’écouter qu’il «en sait long» sur bien des choses. Il peut guérir les hommes et les animaux, il peut retrouver les objets perdus ou volés, il sait prédire l’avenir, etc. Quand on le consulte pour un malade il a soin d’employer des termes très vagues qui ne sauraient compromettre sa réputation, quelle que soit l’issue de la maladie. Souvent il donne aux paysans des explications qui leur plaisent parce qu’ils croient les comprendre : « ce n’est pas bien grave, il a les nerfs croisés sur l’estomac » ou bien encore : « il a les sangs tournés, ce ne sera rien si la bile ne se mêle pas au sang. »

Le malade guérit-il : Vive le sorcier ! S'il meurt, c'est que

(i) L)r Régis, Les Aliénés peints par eux-mêmes.

la bile a dû se mêler au sang, n’est-ce pas ce qu’avait prédit le guérisseur? alors on crie encore : « Vive le sorcier ! »

Très souvent aussi notre thaumaturge découvre que son malade est victime d’un maléfice : « Je vais vous butter cela, dit-il, et je travaillerai comme il faut l’homme qui vous en veut; je le ferai sécher sur pied; seulement ce sera long et cela vous coûtera un peu d’argent ». Le sorcier ne se montre pas trop exigeant d’abord, il demande seulement cinq ou six francs « pour acheter des drogues », puis « un poulet de l’année, bien gras », pour faire ses charmes. Il emporte sa poule chez lui et la mange en famille, sans la détériorer par aucune pratique magique; la magie ! mais il n’y croit pas, ce n’est qu’un prétexte pour duper les naïfs.

Il revient souvent chez son malade soit seul, soit accompagné de toute sa famille; il arrive toujours au moment des repas, de façon à se faire héberger par son client : « Les affaires sont en bonne voie, seulement il lui faut encore une tête de veau et un cœur de bœuf, puis un peu d’argent, 25 ou 30 francs pour acheter des drogues ». Et cette comédie dure pendant six mois, un an et même davantage jusqu’à ce que le client soit ruiné ou fatigué de ces duperies répétées. Ainsi, dans un procès qui s’est déroulé devant, le tribunal correctionnel de Valognes, on apprit que le sorcier de Brix avait escroqué à Tune de ses victimes, Halley, de Moitiers-en-Bauptois, près de deux mille francs.

Dans les cjrandesbourgades et les petites villes nous voyons s’installer sur la place, le jour de la foire, une voiture bariolée de couleurs voyantes. Les badauds font cercle, ils voientplacer sur le devant de la voiture, d’un côté, le buste de Gall, de l’autre, un tableau représentant un homme habillé de rouge, qui de sa main gauche tient une baguette magique et étend sa main droite vers une jeune femme qu’il semble avoir endormie à distance.

Deux femmes entrent en scène, une jeune et une vieille habituellement.

La vieille fait le boniment : « Mesdames et Messieurs, vous

avez l’honneur de posséder aujourd’hui, dans votre cité, la plus illustre somnambule du monde fentier; cette jeune personne a ôté étudiée par les plus grandes célébrités médicales; elle possède de nombreuses médailles et de nombreux diplômes », et la vieille exhibe d’énormes médailles dorées et de grands diplômes encadrés ; puis elle continue, en prenant une cassette pleine de pièces dorées, qu’elle remue à pleines mains ; « Ne croyez pas que ce soit pour gagner de l'argent que nous venons ici, non ! voyez, ce n’est pas l’or qui nous manque! d’ailleurs différentes Sociétés savantes et différents princes ont voulu s’attacher Madame Lucia ; elle a toujours refusé.

» Cette somnambule a voulu se consacrer au soulagement des malheureux; elle a voulu que tous, pauvres comme riches, puissent bénéficier des dons merveilleux que la nature lui a prodigués. C’est donc par amour de l’humanité que nous venons au milieu de vous... Arrière ! les enfants ! c’est pour les grandes personnes que je parle... Venez tous consulter Madame Lucia, elle vous donnera de bons conseils, quel que soit votre cas; consultez-là pour vos mariages, vos procès, votre commerce ; elle vous guérira du mal donné, et vous donnera les moyens de réussir en toutes choses. »

Après avoir prononcé ce petit discours, elle fait asseoir Mme Lucia devant elle, lui fait des passes et lui bande les yeux, puis avec une longue baguette, elle désigne une femme dans la foule : — Quelle est cette personne ? — Une dame, répond la somnambule. — Que tient-elle à la main? — Un panier. — Et cette personne ? — C’est un monsieur, — Quelle est la couleur de son chapeau ? — Noire, etc., etc.

« Vous voyez tous, Messieurs et Mesdames, avec quelle exactitude répond la somnambule ; venez tous la consulter et vous serez satisfaits ».

Mmc Lucia et son barnum rentrent dans leur voiture et la foule commence à se disperser; deux ou trois jeunes paysans*, quatre ou cinq jeunes filles restent là, hésitants; l’un d’eux, plus courageux, monte le premier dans la voiture.

les autres suivent. On les fait passer un à un; on leur fait voir dans des miroirs «leur bonne amie », on leur donne le « secret de se faire aimer », le moyen de faire mourir lentement un rival. Et, « pour ne pas humilier ces braves gens, en leur donnant une consultation gratuite », on leur demande, pour chaque consultation ou chaque secret, cinq francs.

Dans les grandes villes, comme Paris, Bordeaux, Lyon, on retrouve cette même espèce de sorcière, mais là, elle ne fait pas de boniments sur la place publique et ne voyage pas.

Elle fonde un « salon de consultation »; elle inscrit sur sa porte son nom, avec au-dessous la mention « somnambule ».

Pour la publicité, elle a recours aux journaux et aussi aux prospectus, qu'elle fait discrètement glisser dans les boites à lettre des particuliers, ou qu’elle fait distribuer soit dans la rue, soit même dans les théâtres, en même temps que les programmes, comme nous Pavons vu faire à Bordeaux.

Ce prospectus nous apprend que Mmc C... est une «vraie somnambule de naissance, ayant servi de sujet dans P un des hôpitaux de Paris », qu’elle est « célèbre et unique devineresse pour les lignes de la main et de la physionomie »; quelle « est seule à pouvoir donner un talisman réel ».

En grandes lettres nous voyons inscrits ces mots : « Travail secret». ce qu’on pourrait traduire par cette autre formule moins cafarde : « La somnambule pratiqué à volonté les envoûtements d'amour ou de haine, lie l’aiguillette et se livre à la pratique de tous les maléfices. »

Pour « se faire connaître du monde entier », elle va quelquefois jusqu’à «offrir des consultations gratuites», tel joui-, à telle heure, « pour les enfants, que l’on croira atteints du mal donné. »

Quelques-unes de ces somnambules sont de bonne foi, ce sont des hystériques qui s’illusionnent sur leur pouvoir, et à ce titre, elles pourraient rentrer dans la catégorie des malades: d'a utres possèdent certai nés connaissances, qui ne son t

point vulgaires; mais presque toujours les unes et les autres ont près d’elles soit une vieille mégère', soit un magnétiseur, soit même quelquefois (rarement, nous l’espérons, mais, enfin cela existe, nous en avons vu des cas), un médecin, qui exploite à la fois et la somnambule et le client Lorsque de tels charlatans voient tomber entre leurs mains des personnes crédules, ils essayent de les duper le plus possible ; n’avons-nous pas vu, dans notre Observation 111, une somnambule de Bordeaux demander six cents francs pour un double envoûtement qu’elle avait eu soin de proposer elle-même à sa cliente ?

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