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LES AMULETTES CHEZ L’HOMME FOSSILE

« L’homme fossile, c'est-à-dire l’homme quaternaire, avaitil des amulettes ? » Telle est la question que s’est posée M. Gabriel de Mortillet (d), question à laquelle il a attaché une très grande importance, car « elle est une de celles qui le conduisent à admettre que l'homme primitif n’avait pas idée de la religiosité. »

D’après cet auteur, les objets que les hommes ont percé d’un trou dans l’intention évidente de les suspendre et de les porter, objets qui sont assez fréquents à l’époque magdalénienne ou quatrième époque quaternaire, ne seraient tous que de simples ornements.

C’est ainsi que les coquilles marines, que Ton a trouvées suspendues au cou, aux bras et aux jambes de l’homme de Laugerie-Basse, ne seraient qu’une parure.

Les cailloux troués, sur lesquels se trouvent des gravures, seraient des équivalents de nos camées.

Quant aux dents d’animaux percées, ce sont aussi des éléments de parure : il y aurait peut-être une réserve à faire pour les canines de cervidés, si fréquemment trouées à la racine; cependant il semble évident à M. de Mortillet, que la coiffure, entourée d’une série de ces canines formant franges autour de la tête de l’homme de Menton, n’étaient qu’un ornement.

Si, en prouvant l’existence de croyances au merveilleux et au surnaturel, le fait de la présence d’amulettes à cette

(') G. dk Mortillet, Amulette ( "Dictionnaire anthropologique, Bertillon, 1889).

époque n'allait pas à reneontredes théories deM.de Mortillet, celui-ci aurait peut-être été moins timide dans ses réserves. Nous rencontrons, en effet, souvent, chez différents peuples, des chapelets de coquilles, des dents ou des griffes d’animaux et surtout des dents de loup portées comme amulettes, de telles superstitions, qui, partout où elles se retrouvent, remontent ù la plus haute antiquité, semblent bien se rattacher aux coutumes de l’homme magdalénien.

D’ailleurs, les documents, dont nous avons parlé, ne sont pas les seuls que nous possédions : dans quelques-unes de ses fouilles de la région pyrénéenne, M. Edouard Piette a recueilli un certain nombre de rondelles d’os ornées de gravures et percées d’un trou ; il veut y voir des représentations solaires et des amulettes : « Ce seraient les médailles de l'immaculée Conception de l’époque. »

M. de Mortillet ne veut voir dans ces rondelles que de vulgaires boutons; cette théorie, d’après lui, est « plus simple ». Que cette explication soit plus simple, c'est possible, mais est-elle pl us vraie ?

Comme preuve de l’exactitude de son opinion, l’auteur nous fait remarquer que ces rondelles magdaléniennes disparaissent quand apparaissent les boutons en os et en calcaire de l’époque robenhausienne. Ce serait seulement au moment où se répandaient ces nouveaux boutons que la religiosité et les amulettes auraient été importées d’Orient.

X’est-il pas plus simple et en même temps plus vrai d'admettre que ces nouvelles amulettes ont détrôné les anciennes ?

Par leur nature, les amulettes de l’époque magdalénienne semblent avoir appartenu à des peuplades, .qui vivaient du produit de leur chasse et de leur pêche.

L’invasion, qui, au début de l’époque robenhausienne, est venue d’Orient, a été conduite par des peuplades guerrières et elle ne s’est pas faite sans effusion de sang. Il était naturel que les amulettes se modifient en même temps queles mœurs des peuplades ; c’est alors qu’on a vu apparaître de petites

haches en pierre polie, percées d’un trou de suspension. Ces haches, « parfois en roches fort tendres, souvent à tranchant nullement e I nié, ne sont pas des outils, mais des simulacres d’outils, qui devaient avoir une signification mystique (*). »

On ne pouvait guère attribuer à ces' haches que deux actions : portées par le vivant, elles lui servaient de charmes contre les haches de ses ennemis ; déposées près du mort, elles lui servaient soit à se venger de ses ennemis, soit à guerroyer dans l'autre monde.

Lorsque les envahisseurs eurent vaincu les indigènes, ils s’établirent dans le pays conquis et il y eut une période de paix relative. C'est probablement à cette époque que remontent certaines amulettes affectant la forme de colliers.

Les petits grains de ces colliers, en albâtre ou en stalactite, sont resserrés au point perforé et ont deux expansions latérales à la base : « on les a poliment désignés sous le nom de perles ailées : ce sont probablement de petites représentations phalliques, auxquelles on devait attribuer certaines propriétés particulières». C’étaient peut-être des talismans d’amour; peut-être aussi ces amulettes avaient-elles des propriétés plus générales : nous retrouverons, en effet, cirez les Romains et chez les sauvages d’Amérique des ornements semblables, qu’on portait au cou, pour se protéger de toute espèce de charmes.

De la même époque datent des anneaux de pierre excessivement incommodes, qui, à cause de leur incommodité même, ne peuvent avoir été considérés comme de simples ornements ((i) 2). D’ailleurs quand un de ces anneaux se cassait, on en conservait les morceaux, on les perçait de trous pour les suspendre et on les enterrait a’vec leur propriétaire, quand celui-ci mourait. Ces anneaux étaient donc encore des talismans.

(i) De Mortii.lf.t, Loc. rit.

(2; De Mortillkt, Loc. rit.

La trépanation de l’époque robenhausi'enne, qui été déeouverte par Prunières et étudiée par Broca, a donné des rondelles qui furent considérées comine des amulettes précieuses.

Quelles qu aient été les indications de la trépanation à cette époque, que cette opération ait été pratiquée seulement chez

les hommes atteints de « mal sacré* », ou qu’elle ait été mise en honneur par toute une secte d’initiés, qui croyaient voir, » race à cette fenêtre pratiquée dans leur crâne, leur esprit entrer plus facilement en relation avecles êtres surnaturels ; il est certain qu’on accordait un grand respect aux trépanés, à tout ce qui provenait d’eux et surtout à la rondelle de la trépanation.

A) Race noire occidentale. — D’après Herbert Spencer (*). la magie homicide se pratique souvent au grand jour en Cafrerie ; ainsi, chez les Amazoulous, un chef en ensorcelle toujours un autre avant de le combattre; il le tue toujours en imagination avant de le frapper.

Au fond le roi, ou du moins le grand sorcier, ne croit peutêtre guère à l’efficacité homicide de l’envoûtement qu’on lui fait pratiquer; mais il sait quelle sera l’influence de cette cérémonie sur l’imagination des guerriers crédules : ceux-ci, se croyant assurés d’avance de la victoire, ne penseront pas à reculer devant l’ennemi.

Nous ne devons pas oublier que beaucoup de sorciers de cette race sont plus fripons que dupes : « Il n’y a, disait l’un d’eux à Moffat (missionnaire), que des hommes sages, qui puissent être faiseurs de pluie, car il faut beaucoup de sagesse pour tromper un si grand nombre d’hommes. »

« Vous et moi, ajouta-t-il finement, nous savons ce qu’il en est. »

(•) H. Spencer, Sociologie, 111, p. 459.

Les Nègres inferieurs du Gabon, du Soudan et du Congo ont, soit pour se préserver contre les* maléfices de leurs ennemis, soit pour favoriser leurs .desseins de haine ou d’amour, la plus grande confiance dans différentes sortes d’amulettes, auxquelles ils donnent le nom do gri-gris.

D'après Du Chaillu 0, ces gri-gris sont constitués de morceaux de peau d'animaux rares, de griffes d'oiseaux de proie, de dents de crocodiles ou de léopards, de lambeaux desséchés de chair ou de cervelle d'animaux, des plumes d’oiseaux curieux, des cendres de certaines espèces de bois, des os de serpents, etc.

4 chaque gri-gri est attribuée une vertu spéciale, c’est ainsi qu’on fabrique, avec le cerveau du gorille, des charmes, qui donnent au porteur des succès à la chasse et près des belles.

Au Gabon, tous les nègres, depuis l'Ouganga ou féticheur en chef jusqu'au plus jeune négrillon, tous ont le plus grand respect du tabou, tous ont la crainte du sortilège : Du Chaillu nous raconte qu’un roi, puissant magicien, avait lui-même une peur horrible d’être ensorcelé 0.

La crainte la plus légitime qu’on pourrait avoir en ce beau pays, ce serait d’être accusé de sortilège; là, en effet, toute maladie est considérée comme un ensorcellement, d'où la double nécessité de rechercher le coupable et de venger le * mort. C’est au féticheur qu’incombe cette double mission. Il arrive, toujours bizarrement attifé: il essaie de chasser le démon à coups de tam-tam, à coups de fusil; il découvre sans peine un auteur du méfait, qui est très souvent un esclave, si le malade est de rang modeste : mais, pour un chef, il en faut plusieurs : dix, vingt, trente, qui sont immédiatement sacrifiés.

Quelquefois on n’a pas recours au sorcier : pendant les funérailles, «si on ignore la cause de la mort, qu'elle ne

C) Du Chaillu, Afrique équatoriale , p.*381. (*) Du Chaillu, Afrique équatorial e, p. 21.

paraisse pas naturelle, les deux porteurs de la civière après invocation du fétiche courent de çà et de là, la face convulsée, l’air inspiré et s’arrêtent devant la demeure du coupable. Marcel Monnier nous donne une belle description de cette ceremonie : les porteurs s’arrêtent, cette fois, près de l’enclos sacré, indiquant que les fétiches seuls avaient frappé la morte (l). »

Si le mort est un roi, la cérémonie est beaucoup plus imposante :

Chez les Bakalais, par exemple, « les femmes s’assemblent au clair de la lune, sur l’ordre donné par le roi de consulter l’esprit Ilogo, qui habite la lune. Pendant que l’une après l’autre, les plus excitables s'efforcent d’avoir un accès extatique, les autres chantent en chœur une invocation à l’esprit de lumière :

« Ilogo ! nous t'invoquons ! dis-nous qui a ensorcelé le » roi . »

Pendant ce temps l’une des femmes réussit enfin à tomber en catalepsie, voit le dieu et revenant à elle, peut rassurer la population (*). »

Les* nègres du Gabon ne croient pas seulement à l’envoûtement, c’est-à-dire au sortilège homicide; ils croient également à la lycanthropie. Nous citerons, comme preuve, l’histoire que raconte Du Chaillu, dans son livre « Askongoland » :

« Deux serviteurs d’Akondogo avaient disparu, on fit venir un grand sorcier, qui accusa Akosko, le propre neveu d’Akondogo. Lejeune homme, interrogé, avoua que c’était la vérité et qu’il ne pouvait faire autrement, car, lorsqu’il lui arrivait d’être changé en léopard, il devenait avide de sang. Après chaque meurtre il reprenait la forme humaine. Et il conduisit son oncle dans une partie de la forêt, où l’on retrouva les corps déchirés des deux hommes qu'il avait tués

(i H -) F. Rkgnai i.t, lïerne de / ’Jiijfnnii; me , ncvcniLrp 1891.

dans un accès d’hallucination morbide. Il lut brûlé à petit l'eu. »

Tout le monde peut être accusé de sorcellerie, on ne tient compte ni du sexe, ni de l’âge, ni de la condition, les chefs eux-mèmes doivent ployer sous la commune loi. La peur de la mort et des sortilègesétantextrême, il suffit qu’un homme se croie ensorcelé pour en perdre le boire et le manger, avoir des visions et souvent communiquer sa terreur à tout un village, qui ne peut retrouver le repos qu’en immolant le coupable supposé.

Les nègres du Haut-Nil ont plus de confiance dans les esprits que dans les amulettes: ils croient pouvoir, au moyen de certaines pratiques de sorcellerie, dominer ces esprits et même en user conformément à leur nature malveillante, pour nuire à leurs ennemis.

Quelques-uns de ces peuples, les Bongos, par exemple, d’après Schweinfurth, croiraient uniquement à des fantômes malveillants et à la sorcellerie.

Dans les petites monarchies orientales de Karagoué et

d’Ouganda la croyance aux sortilèges est également répan-

due. Speke (4) vit un jour venir à lui un indigène qui lui demanda un sortilège pour tuer son frère.

Dans TOubanga, il y a des sorcières bizarrement attifées, qui conjurent le mauvais œil et guérissent les maladies attribuées ordinairement à des maléfices. L’un des fétiches auxquels elles attachent le plus d’importance et qu’elles conservent avec le plus de soin, c’est le cordon ombilical.

On retrouve de semblables croyances chez les tribus païennes de l’Afrique tropicale : à Kaarta, le lièvre a le mauvais œil ; sous l’influence du regard de ce craintif animai une femme enceinte accouche d’un enfant mort, une autre femme devient stérile, le guerrier le plus brave devient timide comme une gazelle.

(Û Manning Speke, Sources du Nil, p. 485, cité par Letourneau, loc. cit., p. 125.

Chez les Bambaras (1), qui pratiquent l’islamisme, les grigris et les talismans sont fort en honneur, mais ici il faut distinguer deux sortes d’amulettes: les gri-gris «vieux stÿle» préislamiques, parmi lesquels le plus important est le cordon ombilical, que les enfants portent attaché à leur cou ; les gri-gris islamiques écrits qu’on appelle « saphis » Les saphis ne sont autre chose que des versets du Koran écrits par des marabouts. Les lavures de ces gri-gris s’administrent surtout en boisson.

Au Dahomey, la crainte des maléfices est assez vive. Lorsqu’on croit pouvoir attribuer la mort ou la maladie d’un chef à clés pratiques maléfiques, les habitants du village s’assemblent. Le sorcier immole une poule, suivant le rituel qu’on a pu voir suivre en France, en 1898, par les Dahoméens du Champ-de-Mars. Il répand le sang sur la statue en terre de l'idole. A la fin de la cérémonie, hommes et femmes tournent autour de l’idole dans une course échevelée, sous l’œil des prêtres. Souvent quelques hommes et femmes tombent en convulsions ; ce sont les coupables désignés par le dieu. Et souvent, suivant la remarque du docteur F. Régnault, le fait est exact, car la crainte de l’idole doit chez eux favoriser l’attaque hystérique. Ce n’est pas à dire que le nègre qui tombe soit sorcier, mais souvent il a contribué à la préparation du poison qui a amené la mort de la victime.

Assez fréquemment l’accusation de maléfice est rejetée sur « les blancs ». C’est ainsi, qu’à la mort de Glé-Lé, le 30 décembre 1889, on accusa le docteur Bayol d’avoir jeté un sort sur

le roi (“2).

Heureusement ce médecin avait quitté Abomey, avec les autres ambassadeurs, le 27 décembre.

Lorsque les Dahoméens ont été bien persuadés que la résistance armée était inutile contre nous, ils ont eu recours à l’arme des vaincus et des révoltés impuissants, à la magie.

(q Rakkenel, Nouveau voyage au pays des nègres , 1, 311-404. (*) Alexandre d’Aluéca, Au Dahomey ( Tqur du Monde , 1894).

Si

Régnault

C’est ainsi que, en 1Sî)59 le successeur de Bélmnzin, ayant

eu à se plaindre des Français, ne trouva rien de mieux que

de les faire envoûter par un féticheur haoussâ. Ce dernier

fabriqua une pute particulière qu’un autre sorcier devait

enterrer dans le camp des Français, aux endroits où les

blancs passaient de préférence. Le féticheur en sous-ordre prit peur et n’osa aller commettre, son forfait; il vint tout raconter au capitaine. Interrogé par « les blancs » sur Faction qu’aurait dû produire le maléfice, il répondit : « A chacun de vos pas sur la dite pâte, chargée de vous représenter, il devait succéder pour vous un grand malaise, puis, à brève échéance, la mort. »

B. Race noire occidcndale : Tasmaniens. — Chez les Tasmaniens, qui habitaient la terre de Van Diémen et dont la race est éteinte aujourd’hui, « la sorcellerie était encore dans l’enfance: on ne cite qu’une seule pratique de magie en usage parmi ces Mélanésiens, c’était une sorte d’envoûtement. Pour le pratiquer il suffisait de se procurer un objet quelconque ayant appartenu à un ennemi, d’envelopper cet objet de graisse et de l’exposer au feu. La santé du propriétaire delà chose ainsi traitée devait décliner au fur et à mesure de la fusion de la graisse (4) ». Chacun pouvait s'efforcer d’envoûter son ennemi, il n’y avait pas de sorcier en titre.

Papous. — Chez les Papous la croyance aux sortilèges est très fortement implantée, c’est ainsi que, d’après Moncelon (-), en Nouvelle-Calédonie on use et abuse des talismans et des amulettes; il y en a pour vouer un individu à la mort, on les compose avec des herbes, des écorces, des pierres taillées.

(fi Ch. Letourneau, L’évolution réligieuse clans les diverses races humaines, Paris, 1892, ]>. 30.

(*) Moxcelon, Bulletin de la Société cV Anthropologie, 1880.

Australien*. — Pour les Australiens, toute moit non violente est le résultat cTun maléfice; et c’est le devoir strict des parents du défunt de rechercher le sorcier homicide et de venger le mort.

Les moyens de faire cette recherche varient avec les tribus : chez les Monconellie, le plus proche parent placé sur le bord de la tombe demande simplement au défunt le nom de l’homme qui l’a tué.

, Chez les Kurnai, les mains du mort, coupées, desséchées et liées à un cordon d’opossum guident elles-mêmes les recherches; suspendues au cou de l’individu chargé de l’enquête, elles le pincent ou le poussent à l’approche du meurtrier.

Souvent aussi on se sert de ces mains comme d'un pendule indicateur, qui, après interrogation convenable s’agite violemment dans un certain sens pour montrer la direction à suivre (1).

Chez les Xarrinyeri, la façon de procéder est tout autre : la nuit qui suit le décès, le plus proche parent se couche la tète sur le cadavre, dont l’esprit doit lui apprendre en rêve le nom du meurtrier.

11 y a encore un autre moyen de procéder :

Quelques hommes portent le corps du mort sur leurs épaules à travers le campement, « les parents et amis suivent en nommant successivement tel ou tel; aussitôt que le nom de l’assassin est prononcé, le mort donne une secousse à ses porteurs (“2). »

Mis ainsi sur la piste, les parents vont maudire la tribu supposée homicide, mais ils ont le devoir de venger leur proche, c’est même le seul moyen d’apaiser et de se concilier son ombre furieuse.

Il en résulte donc un casus belli : on prend jour pour une rencontre, qui, généralement, est peu sérieuse. En effet, s’il n’y

P) Taplin, ï olklore (Mannevs ofthe Australian Aborigines).

(*) Woods, Native tribes ofsouth Amtvalia p. 37.

a pas d’autre motif d'inimitié entre les deux tribus, quelques javelots sont lancés de part et d'autre;. dès qu’il y a un blessé dans un camp ou dans 1 autre, les vieillards interviennent pour taire cesser la lutte.

D'après Taplin (*), les maléfices auxquels les Australiens reconnaissent la vertu de donner des maladies sont ordinairement composés d'os d'éinon et d’os humains, de chair et de graisse humaines. Dans ces maléfices on doit faire entrer

les cheveux de la victime, car M. DôsiréCharnay(1 2) nous dit; « C'est pour l'Australien une grosse affaire que de livrer une partie de sa chevelure; il croit que tout homme qui possède une mèche de ses cheveux a le pouvoir de le faire mourir; et l’on me cite des cas où la personne qui se croyait envoûtée par ce moyen, a poursuivi pendant des mois son persécuteur imaginaire jusqu’à ce qu’elle l’eût atteint et tué. »

On se défend comme on peut : souvent on agite un bouquet de plumes sur la tète des malades.

Tylor nous dit qu'on sacrifie parfois des jeunes filles pour désarmer la colère des méchants esprits envoyés parles sorciers. L’esprit de la variole serait particulièrement sensible à ce procédé (3).

Un charme peut aussi en neutraliser un autre : ainsi on peut se rendre maître de la vie d’un homme, en fabriquant un charme avec les os d'un animal qu’il a mangé.

Si l'individu qui est menacé par ce maléfice est averti à temps, il se défendra ou bien « il essaiera de se procurer, d’acheter au besoin à son ennemi le charme redouté, et alors il s’en débarrassera en le jetant dans un lac ou dans une rivière (4) »; ou bien il fabrique à son tour un charme défensif. Alors les deux influences se neutralisent et il arrive parfois que les deux adversaires, épouvantés, désarment , échangent leurs engins de mort (5). »

(1) Taplin, Logo citato, p. 18 el 62.

(2) Désiré Gharnay, Six mois en Australie ( Tou • du Monde , 1880).

(3) Tylor, Civilisations primitives, I, p. 485.

(*) Taplin, Loc. cit., p. 36.

(8) Woods, Loc. cit., p. 23-26.

L’iricant.ition primitive, constituée par le simple appel du nom de celui qu’on doit envoûter, est souvent usitée :« On tue un ennemi rien qu’en prononçant son nom, pourvu qu’en même temps on brûle un os de mort. »

L’influence du regard est considérable, la croyance «au mauvais œil » est très répandue en Australie, et très souvent l’homme blanc a le mauvais œil. C'est ainsi que les « Kurnai n’osaient pas regarder les blancs : « Ne les regardez pns ou ils vous tueront », disaient-ils (4), »

Andamans. Aborigènes de l'Inde. — Dans un grand nombre de tribus aborigènes de l’Inde, les maladies sont regardées comme l’œuvre des esprits méchants ou des sorciers.

Chez les Oraons, les doubles (c’est-à-dire l’Ame, le fantôme, le périsprit) des' femmes mortes en couches, deviennent des revenants malfaisants, que les sorciers peuvent diriger dans leurs mauvaises actions.

Les Padam sacrifient un porc pour s’attirer la protection d’un esprit plus puissant que celui qui cause la maladie ou pour apaiser l’esprit méchant.

Les Moundas recourent à la magie contre toutes les maladies.

Chez les Kacharis, il y a « une classe d’exorcistes qui cherchent et trouvent souvent l’auteur du maléfice qui a causé la maladie. Alors, ils lui arrachent, à coups de bâton, l’aveu de son crime et l’expulsent du pays (2). »

Chez ces petits peuples, il n’y a pas de sacerdoce sérieux-

Cependant, chez les Oraons, les sorciers commencent à for-

mer une prêtrise héréditaire; quant aux Mampuris, ils « ont des sorcières inspirées, il faut qu’elles soient sujettes à des attaques convulsives, c’est le signe spécial de leur vocation (3). »

C) Fr. son and Howitt, Kamilaroi and Kurnai, p. 248-249 (-’) Dai.ton, Ethnoloyy of Bengale, p. 85.

(') Dai.ton, Ethnologg of Bengale, p. 50.

A Madagascar, les « gri-gris » sont assez en honneur; ils sont préparés par les sorciers qui, pendant des accès extatitiques on cataleptiques , se croient inspiréspar des esprits et rendent leurs oracles.

Chez les Malgaches, les amulettes préparées par les sorciers s’appellent od\j (1).

En Abyssinie, nous retrouvons encore de nombreuses amulettes, D’après Combes et Tamisier (-), les prêtres vendent des morceaux d’arbres foudroyés, qui ont la vertu de guérir les maladies et d’en préserver; ils font aussi commerce de dents de hyène, qui servent d'égide contre les sortilèges.

Le mauvais œil est fort redouté, surtout pendant les repas, c’est pour l’éviter que les femmes se voilent jusqu’aux yeux: qu’on masque d’un rideau, pendant qu’ils mangent, les personnages importants et qu’on recouvre d’une toile leur vase à hydromel. Quand les voyageurs laissent derrière eux quelque harde, on ne doute pas qu’ils n’aient le dessein d’ensorceler la contrée.

Le vampirisme et la lycanthropie sont également redoutés : « Les prêtres abyssins eux-mêmes croient que, par des artifices magiques, on peut, à distance, sucer le sang d’un ennemi; que les sorciers ont le pouvoir de métamorphoser un homme en un animal quelconque (2). »

De même, les forgerons, qui passent tous pour sorciers, peuvent revêtir, s’il leur plaît, une forme animale (3).

Les Tayals avaient des sorcières qui guérissaient du mal donné, « à force de contorsions et de catalepsie », qui ouvraient des tortues et tiraient des augures de l’inspection de leurs intestins (4).

(i) M.-L. Perrier, Superstitions Malgaches, Reçue Rosi, septembre 1893.

(p Combes et Tamisier, Voyage en Abyssinie, III, p. 193-197.

(;l) Herber-Spknckr, Sociologie, p. 144.

p) Marsdkn, Histoire <le Sumatra, vol. II, p. 110-113.

Chez les Malais de Sumatra, certains humilies vivants passaient pour avoir la faculté de se changer en tigres.

A Bornéo, on a vu, dans notre siècle, une vieille sorcière accusée d’avoir fait mourir une jeune femme « en façonnant une image de cire, qu'elle exposait chaque matin devant un feu doux. A mesure que l’effigie s’en allait fondant, la femme Lia, la rivale condamnée, de plus en plus pâle, de plus en plus fiévreuse, languissait et se fondait elle aussi (1). »

Les Peaux-Rouges n'avaient pas de prêtres reconnus, mais ils avaient de nombreux sorciers indépendants, qui pratiquaient l'envoûtement : chez les Illinois, on perçait le cœur de petites figurines de cire, comme on le faisait en Europe au m o ven-âge.

Souvent la mort, surtout celle des grands personnages, était attribuée à la sorcellerie; on consultait alors « l'hommemédecinc»,pour qu’il désigne l’auteur du maléflce(2),qui, une fols connu, était mis à mort, « sans qu’il soit besoin, tant est grand le forfait, de consulter ni juge, ni assemblée (3). »

Dans les grands empires américains, on retrouve de semblables croyances : c’est ainsi que, au Mexique, on attribuait à certains sorciers la faculté de revêtir telle forme animale qui leur plaisait (4).

La même crainte des sortilèges se retrouve chez tous les Indiens sauvages de l'Amérique méridionale et centrale :

Los Luégiens (5) avaient des sorciers-médecins qui pouvaient jongler avec les maladies, les donner aussi bien que les enlever.

(•) La chasse aux têtes, Revue des Deux Mondes, 18G‘>, p. 151, cité par Dp Rochas, « L’Envoûtement », p. 0.

G) Charlevoix, Histoire de la Nouvelle France, p. (.)0.

(;l) Ba.ncr.oft, Native States, I, p. 172.

P) iA - II, p. 797.

(“« De Bofgainvii.lk. Cité par Letourneau (loro citato).

Chez les Indiens de l'ürénoque. les magiciens peuvent tuer un homme, pourvu qu’ils aient en leur possession un peu de ses cheveux ou de ses ongles. (*).

Les nomades des Pampas (1 2) ont aussi de nombreux sorciers ou sorcières.

D’après Dobritschoffer, chez les Abipones, les sorciers auraient eu le pouvoir de se changer, à volonté, en tigres, et par cette seule menace ils terrifiaient et suggestionnaient leurs compagnons, qui entendaient quelquefois des rugissements, voyaient leur peau se tacheter, leurs ongles se transformer en griffes (3).

Chez tous ces peuples, la mort naturelle n’était pas admise ; on appelait les sorciers pour désigner l’auteur des sortilèges homicides dont il fallait tirer vengeance.

Lorsque les Espagnols pénétrèrent en Amérique, ils remarquèrent que, pour se préserver des charmes, les Peaux- Rouges « portaient pendu au col une image de pédérastie, d’un Pédicon et d’un Cynède (4). »

Polynésiens. — Pour les Polynésiens, les maladies pouvaient avoir deux causes : ou bien elles étaient envoyées par les dieux ( Atouas ); ou bien elles étaient le résultat d'un maléfice, qu’on pouvait préparer de la façon suivante : il suffisait de se procurer quelque chose ayant appartenu à la personne à qui on voulait du mal, une mèche de cheveux, un morceau de vêtement, un peu de ses aliments, etc. ; silices objets on récitait certaines formules (karakias), puis on les enterrait (5).

(1) H. Spencer, Loco citato , p. 149.

(2) Dorbigny, L’homme américain , II, p. 23.

(•>) Dobritschoffer, Cité par Tylor, civilisât, priai., I, p. 355.

p) Bodin, Démonomanie, p. 363.

P) Tylor, New-Zealantl and its inhabitants , 89, 167.

Celui qui se croyait envoûté allait consulter le sorcier : ce dernier indiquait parfois la personne qui, par ses pratiques de magie, avait causé tout le mal. « Quand l’accusé était un membre de la famille, sa situation devenait alors critique et souvent on le voyait crier, se lamenter, pleurer, aller même, la corde au cou, se prosterner devant les divinités du moraï (*).

Pour obtenir la guérison, on pratiquait des cérémonies spéciales, on recourait même aux sacrifices, et, si, malgré tout, le malade mourait, on faisait de nouvelles cérémonies pour empêcher l'esprit du défunt de venir se venger : on se hâtait de lui sacrifier des esclaves pour l'apaiser (2).

Les prêtres étaient réputés pouvoir tuer un ennemi, sans avoir recours aux sortilèges habituels, il leur suffisait de provoquer la possession de cet ennemi parles Atouas au moyen d’enchantements. C’estainsi que le Révérend Marsden fut accusé à la Nouvelle-Zélande d’avoir produit une épidémie.

Aux lies de la Société, les prêtres formaient une caste très puissante et très redoutée; ils n’avaient pas besoin de recourir à des pratiques maléfiques pour tuer leurs ennemis : d’après Mœrenhout (3), la seule malédiction des prêtres terrifiait celui qu'elle visait, le faisait dépérir et souvent mourir.

Aux lies Marquises, on trouve des sortilèges spéciaux : voici comment se pratique le « haha », maléfice auquel les habitants de ces îles attribuent la plupart de leurs maladies : « Quelque sorcier aura attrapé de votre salive et il vous aura lié du terrible kalia, en enveloppant cette salive dans un morceau de feuille d’arbre et, la conservant en sa puissance, il tient là votre âme et votre vie enchaînés. »

A ce mal voici le remède : « Ceux qui ont le pouvoir de vous jeter le charme ont aussi le pouvoir de vous l’ôter moyen-

(•) Mœrknhoiît, Voyage aux 'des du Grand Océan, TI, 481. (4) Astrolabe, 108, 28o.

(■') Mœrknhout, Loro ait., p. 314.

uant quelque 'présent. Le sorcier vient donc se coucher près de vous ; il voit ou il entend le génie du mal ou de la maladie, quand il entre en vous ou quand il sort, car il paraît que ces génies se promènent souvent , il l’attrape comme au vol, ou bien il le saisit en vous trottant le bras, et il l’enferme dans une feuille où il peut le détruire. »

Ilijperboréens . — Dans l’est de la région américaine liyperboréenne, chez les Koniagas, les sorciers, qui (chose curieuse à noter en passant) portent le nom de chaman comme en Sibérie, procèdent par incantations, qu’ils accompagnent du bruit d’un tambourin magique.

Tous les Esquimaux portent des amulettes, habituellement faites en peau. Certains de ces talismans donneraient à leurs porteurs la faculté de prendre à volonté la forme de l’animal de la peau duquel ils ont été tirés.

Une sorte de gri-gri toute spéciale aux Esquimaux porte le nom de tulipak ; elle équivaut au double de l’animal qui Ta fourni. Si Ton a, par exemple, le tulipak d’un ours, c’està-dire une image d’ours taillée dans la bête, « il suffît de charger cette image d’aller mettre à mort un ennemi, pour qu’un ours en chair et en os exécute Tordre donné (1). »

Tous ces talismans, pour être efficaces, doivent être fabriqués par des sorciers.

Les Kamtchadales n’avaient pas encore de sorciers professionnels, mais toutes leurs femmes pratiquaient la sorcellerie et « étaient habiles à faire des consultations et à guérir des malades (2). »

Chez les autres Esquimaux on trouve des sorciers vulgaires et des sorciers en titre nommés angekok. Ces derniers ont dû se soumettre à une longue initiation, pendant laquelle ils ont dû vivre isolés dans la retraite, jeûner, avoir des visions et des convulsions .

(P Rink, Taies and traditions of Eskimos, c i t v par Letourneau, lor. rit., p. 244 .

(-) St::i.ler, Hist. du Kamtchatka , t. II, p. 172..

Au Groenland il n’y a pas de .ces longues initiations : le sorcier novice invoquait le grand esprit « Torngarsuk » on Tornasouk, qui finissait par lui apparaître et mettre à sa disposition un esprit gardien (, torngarh ou tornak), dont l’assistance faisait vraiment de lui un angekok, espèce de prêtre « qui pourchassait et exterminait les sorciers non initiés exerçant illégalement le métier (1). »

Mongoles. — Chez les Mongoles nomades de l'Asie septentrionale (les Kalmouks, les Vogouls, lesKirghises, lesOstiak, etc.), les sorciers, qui portent le nom de « chamans », basent leurs pratiques magiques sur leur croyance aux « doubles ». Pour eux tout objet a un « double », impalpable, invisible, lluidique, qui peut se dégager lorsqu'on détruitl’objet et peut continuer à agir comme cet objet. Si, par exemple, ils brûlent un poignard, après lui avoir fait subir une consécration magique, ils pensent que le double fluidique de ce poignard se dégagera, pourra être dirigé, par leur volonté, contre un de leurs ennemis, pour le tuer.

Ici, comme chez les Esquimaux, l’ours joue un grand rôle dans les superstitions. Il faut se garder de parler à l’ours tant qu'il est vivant. Mais lorsqu’il est tué, les Sibériens honorent son cadavre : ils pendent sa tête à un arbre et pratiquent une sorte d envoûtement contre leurs ennemis, les Russes, en disant : « Qui t’a enlevé la vie? — Les Russes. — Qui t’a coupé la tête, qui t’a ôté la peau ? — La hache d’un Russe ». Ils espèrent détourner sur les étrangers la vengeance de l'esprit, car Pâme de l’ours va grossir la foule des démons (-).

Au Thihet , on retrouve les superstitions mongoles, mais là elles sont tombées entre les mains du clergé le mieux organisé du monde, lequel les a mises en ordre, les a recouvertes d’un vernis boudhique et en a fait, en grande partie, le fond de cette religion qu’on appelle le lamaïsme.

(• Craxtz, History of Groenland, l. p. 210.

(2) André Lefèvre, Chamanisme (Dirtionnnire (V Anthropologie, Bertillon).

La sorcellerie et les talismans sont fort en honneur. Les lamas font des conjurations thérapeutiques (1). Lesamulettes sont d'un usage général : à Lhassa, la ville sainte, il se fait un grand commerce de petits papiers sur lesquels sont écrites des prières (“2j. Les bijoux et les objets ayant appartenu h des ancêtres se portent, cousus dans les vêtements, comme talismans.

Parmi les amulettes les plus précieuses on remarque les griffes d’ours. On attache aussi beaucoup d’importance aux chapelets, aux gri-gri s, aux traces qu’un lama vénéré a imprimées avec ses doigts, enduits de safran, sur une feuille de papier. Enfin, dans certains cas, on a recours à de grands exorcismes.

Ces superstitions, et. en particulier, cette crainte et ce respect de tout ce qui a été en contact avec le moindre prêtre, sont les causes principales du prestige du Grand Lama.

Siniques: Japonais. — Au Japon on retrouve la croyance à la plupart des sortilèges; toutefois il nous a été impossible de découvrir aucune trace de lycanthropie : les Japonais croient bien que les impies sont transformés en renards, mais cette transformation ne se produit qu’après la mort, c’est là de la métempsychose et non de la sorcellerie.

Les prêtres sinloïstcs (3) se font volontiers sorciers; ils ont souvent recours aux charmes et aux conjurations, surtout pour séduire les femmes ou pour guérir de crises de possession les nonnes des couvents. Celles-ci ont une tenue peu exemplaire : elles sont d’abord jalouses les unes des autres pour des raisons de tribadisme et de saphisme que nous n'avons pas à détailler ici ; de plus, quelques-unes d'entre elles parviennent quelquefois à faire pénétrer des galants dans le couvent; cela donne lieu à plusieurs ennuis, d'abord à des

(i) Turnkr, Ambassade au Thibet , I, 104.

(*) Ykrkschagin, Souvenirs , etc., 185, cité par Letourneau, Ion. rit.

(;|) Kaempfer, 11, passim , cité par Letourneau, lor. cit.

grossesses qu’elles ne peinent pas toujours’ faire disparaître, ensuite à des scènes de jalousie dans lesquelles nombre de nonnes trouvent l’occasion de laisser éclater leur hystérie. Immédiatement on crie à la possession, c’est très facile; la présence des mauvais esprits explique et les convulsions et la grossesse.

En Chine , c’est aux nouvelles mariées et aux maris fidèles

que s’attaquent certains esprits incubes ou succubes; aujourd’hui, on se contente de les mettre en fuite en frappant surun gong. Si on a recours aux sorciers, on le fait en cachette, car le code édicte des peines contre la sorcellerie.

Il n’en a pas toujours été ainsi : pendant longtemps les magiciens évocateurs ont ôté fonctionnaires du gouverne-

ment.

Le taoïsme populaire, religion animiste et spiritiste, tend à revenir de plus en plus aux croyances premières et à favoriser la magie, surtout depuis qu’il a été modifié par Yin-He (*).

Lorsque M. de Rochas fit une enquête sur Lhistorique de l’envoûtement, le Père Léon-Marie Guérin, sous-procureur de la Grande-Chartreuse, dit que « durant les trois années (1864-1807) qu’il avait passées en Chine, à Kouaï-Thao, province de Canton, il avait souvent entendu de vieux chrétiens lui parler de procédés consistant à faire mourir des personnes à distance, au moyen de figurines de terre de très petites dimensions (représentant ordinairement des porcs) que l’on dispose sur des tombes ou dans des maisons après que les figurines ont reçu une sorte de bénédiction de la part des bonzes (2). »

Cambodgiens . — Au Cambodge, il y a deux sortes de sor- • ciers, les uns possèdent leur pouvoir par hérédité, les autres l’acquièrent par initiation. Les uns et les autres sont égale-

(') Letourneau, Loc. cit.

(*) De Rochas, L’ Envoûtement, Paris, 1893, p. 6.

ment craints; tout le monde, grands et petits, croit à leur puissance.

« Pour les Cambodgiens, les maladies sont des possessions ' que les sorciers peuvent faire cesser, mais qu’ils peuvent aussi faire naître, soit en jetant un sort soit en faisant absorber un « thuam » magique.

» L'ennemi du sorcier devient un « smel », c’est-à-dire un loup-garou. Le smel quitte sa maison affolé, il s’enfuit dans les forêts, grimpeaux arbres, se cache dans les fourrés : il est suivi parles tigres qui ne l’approchentpas et qui attendent le septième jour, que le poil lui pousse sur le corps, pour l’emmener au fond des bois avec eux, où il vivra de sa chasse, comme eux.

» Dès qu’une personne est devenue smel, il faut s’élancer à sa poursuite, armé d’un « rec » ou fléau à porter, l’atteindre avant le septième jour et la frapper sur la tête violemment, en récitant certains « snè » magiques. Alors on peut ramener à la maison le smel, car il est guéri ou sur le point de l’être (1). »

Le sorcier peut commander aux « Ma-Qui » c’est-à-dire aux maudits, aux mauvais esprits ; il peut guérir d’une possession, aussi bien qu’il peut en affliger. Aussi quand un possédé ne peut être délivré au moyen de prières et de sacrifices ordinaires, il appelle le sorcier. Celui-ci vient pratiquer un exorcisme : il arrive, coiffé d’un bonnet pointu, les cheveux épars sur les épaules, le visage peint, les sourcils allongés et relevés vers les tempes, les lèvres cerclées de lignes blanches et noires. Il prononce des paroles inintelligibles « gutturales et brèves » qui « deviennent bientôt saccadées, entrecoupées de hoquets nerveux. Les gestes sont désordonnés. »

Il prend quelques feuilles de papier, « y trace nerveusement des inscriptions cabalistiques, puis les jette au feu ou les dévore avec frénésie ». Il se livre à une exaltation de plus en

(') X.. ., Sorcellerie chez les Cambodgiens (Reçue Encyclopédique , 15 avril 1895).

plus grande : il se précipite en courant dans la maison et, poussant de grands cris, « il danse une sarabande échevelée, autour du malade immobile, silencieux, religieusement recueilli. »

Pendant ce temps des serviteurs frappent à coups redoublés sur des gongs, des tam-tam, des cymbales, et à cette cacophonie viennent se joindre les cris sauvages que poussent les assistants entraînés par l’exaltation du sorcier.

« Enfin, épuisé, brisé, congestionné, le sorcier se raidit et tombe privé de sens (1). »

On s’empresse autour de lui et on le relève. La cérémonie est terminée, l’esprit malin a dû s’enfuir.

Les Cambodgiens ont une grande confiance dans les philtres d'amour, « et leurs médecins vendent fort cher une huile incolore dont les jeunes gens enduisent leurs lèvres dans l’espoir de séduire les jeunes filles, grâce au pouvoir magique de ce liquide (2). »

D’ailleurs, nombreuses sont les plantes auxquelles on attribue chez ces peuples des propriétés qui semblent d’abord étranges : nous ne devons pas nous en étonner, car dans la la flore du Cambodge on retrouve les plus toxiques des végétaux.

Aussi les intoxications interviennent-elles assez souvent dans la sorcellerie cambodgienne.

C’est ainsi que «les malfaiteurs ( an-irom ) emploient des essences soporifiques, qu’ils brûlent pendant la nuit et dont ils dirigent, avec des tubes en bambou, la fumée dans les chambres occupées par les personnes qu’ils veulent dévaliser ». Ils peuvent ensuite pénétrer près de leurs victimes endormies, leur ravir tous leurs biens, meme les bijoux qu’ils portent sur eux . Les dévalisés ne se réveillent que le lendemain, avec des douleurs de tête très violentes et des nausées qui durent deux ou trois jours.

(i) Paulü’ENJOY, La médecine et la magie en Indo-Chine (Revue scientifique, 2U juin 1896) .

(*) Paul d’Knjoy, Loc. cit.

C’est également grâce à un produit végétal que certains sorciers, que l’on appelle (tJiay-phap), semblent, pour établir leur prestige, charmer les serpents; il s'enduisent la main d'une certaine essence, dont M. d’Enjoy n’a pas pu obtenir le secret, mais qu'il peut reconnaître à son odeur « particulièment fade et désagréable » et dès lors ils peuvent manier impunément les reptiles les plus dangereux. « Ces reptiles semblent hébétés. »

4° Annamites. — Les Annamites croient, eux aussi, à l’influence des sorciers sur les « Ma-Qui » et pratiquent quelquefois le même exorcisme que les Cambodgiens.

Mais souvent il ont recours, et cela depuis un temps immémorial, à une autre pratique fort intéressante que rapporte le docteur Michaut, d’Haïpliong. Le sorcier se place derrière le pavillon des oreilles deux baguettes de bois odorant, qu’il fait allumer. Ces baguettes brûlent très lentement, en formant deux charbons brillants. Le sorcier ordonne au sujet qui vient le consulter, de s’asseoir en face de lui, de fixer ses regards sur les baguettes en combustion, puis il lui tient un long discours accompagné de grands gestes en agitant la tête très vite et dans tous les sens. « Le sujet ne tarde pas à s’endormir, s’il est hypnotisable Ç). »

A) Scytiques : Finnois. — Chez les Finnois, d’après les traductions du « Kalévala », due à Léouzon-le-Duc, on occoiv dait une grande importance à la sorcellerie. Les talismans portaient le nom de « sampos », et le héros mythique Ilmarinen nous dit qu’il peut forger un sampo merveilleux « avec la pointe des plumes d’un cygne, le lait d’une vache stérile,

un grain d’orge, la fine laine d’une brebis féconde (2).

(q Reçue (le V Hypnotisme et de la Psychologie physiologique, octobre 1893. O Kalévala, lluno X, traduction Léouzon-Le-Duc, p. 83.

Les paroles et les incantations portaient le nom de « runes », les paroles étaient considérées comme ayant une substance matérielle. C'est sans doute au moyen de ces incantations puissantes, que les habitants de la Livonie croyaient pouvoir pratiquer la lvcantliropie, qu’IIérodote nous signale comme fréquente en ce pays.

Actuellement les Finnois russes, soi-disant convertis au christianisme, ont conservé quelques-unes des traditions d,e leurs ancêtres : ils sont toujours en quête de charmes magiques.

Quant aux autres peuples qui se rattachent à la branche scytique, tels que les Magyars et les Circassiens, nous ne pouvons en parler : nous n’avons trouvé aucun document précis sur leurs superstitions.

B) Persiques. — Cliam passe pour avoir été un grand sorcier, il initia à sa science son fils Misraïm, qui, d’après la plupart des démonologues, ne fut autre que Zoroastre. D’après Delrio Q) ce serait Cliam lui-même que les Perses appellent Zoroastre.

Mais il ne nous est pas nécessaire de nous appuyer sur des opinions d’une valeur aussi douteuse que celles-là, pour nous convaincre de la crainte que les Perses avaient des sortilèges. Il était tout naturel chez un peuple où la religion dualiste par excellence, le Mazdéisme, était en honneur, que des hommes préférassent, pour la satisfaction de leurs passions, l’alliance d’Ahriman à celle d’ürmuzd. Dès lors ce fut une lutte ouverte entre les prêtres du dieu de justice, les mages, et les sorciers, alliés du méchant Ahriman.

Comme les prêtres avaient une grande influence dans la direction des peuples, ils devaient s'empresser d’atteindre dans la législation leurs ennemis, les sorciers. C’est ce qui arriva : Plutarque nous apprend, en effet, dans la Vie d'Ar-

(') Martin Dkliuo, Controoarses et recherches mayiques, traduction André du Chesne, I’aris 1011, p. 20.

Régnault

taxercôs, que, chez les Perses, les gens accusés de vénéflces avaient la tète écrasée entre deux pierres.

Les Iraniens de l’Inde, qui ont conservé le culte du l'eu jusqu’à nos jours et qu’on appelle les Guèbres, n’ont pas perdu ces traditions : ils ont les sorciers en horreur.

Les clans et les tribus du Caucase qui se rattachent aux Iraniens sont mal connus. On sait cependant que les Caucasiens barbares croient aux sortilèges et ont des sorciers et des sorcières « lesquelles, à la suite d'accès cataleptiques, disent avoir communiqué avec les ombres des morts (*). »

C) Araniens : Berbères. — Chez les Touaregs on retrouve encore actuellement la crainte des sorciers et la crovance

aux « doubles », croyance qu’ils semblent avoir empruntées à l'ancienne Egypte..

Les Egyptiens admettaient chez l'homme l’existence d’un « double » qu’ils appelèrent d’abord Ka, plus tard Baï et enfin Khon. C’était ce Ka invisible qui donnait sa forme au corps visible et faisait de ce corps sa demeure. Après la mort, si le cadavre se putréfiait et perdait sa forme, le Ka errait malheureux, n’ayant plus de demeure; mais, si le cadavre pouvait être soustrait aux causes de putréfaction, le Ka continuait à venir l’habiter de temps à autre. C’est là une des raisons pour lesquelles ils embaumaient et conservaient si soigneusement les cadavres.

Le cadavre était-il perdu ou putréfié, ce n’était pas une raison pour que le Ka lut nécessairement malheureux ; s’il trouvait une statue dont la forme rappelât aussi parfaitement que possible le corps qu'il avait quitté, il était heureux de venir résider dans cette statue. De là naquit l'habitude de faire reproduire en statuaire, aussi exactement que possible, les traits des parents qui avaient disparu noyés dans le Nil ou brûlés dans un incendie. On prit aussi l'habitude de placer près des momies, ou plus souvent sur leur sarco-

Kiapiioth, Histoire uni’jjrsAU, volumo XL\ , |>. 144.

pliage, des effigies funéraires , que le Ka pourrait habiter le jour où, malgré rembaumement, son corps viendrait à se déformer.

Le Ka ne quittait pas son corps seulement après la mort, il le quittait aussi pendant le sommeil. On pouvait alors l’évoquer, le fixer pour quelques instants dans une statuette représentant son corps : là on pouvait lui faire subir une foule de tourments, tourments dont il reportait les tracessur son corps physique.

Mais ce n'est pas tout : les hommes ne sont pas seuls à avoir des doubles; ici, comme chez les Mongoles actuels, tout objet a un « double », qu’on peut libérer en brûlant l’objet. Il était ainsi facile d'envoyer à ses parents morts des doubles de gigots, des doubles de gâteaux. Mais il était aussi facile d’atteindre un vivant au moyen du double d’un stylet. C'était là un nouveau mode d’envoûtement.

Toute maladie était censée due à un esprit, ou plutôt à un « double » possesseur et tout médecin devait joindre à son ordonnance une conjuration magique, comme celle-ci qu'on peut lire sur le Papyrus de Leyde : « O démon qui loges dans le ventre d'un tel, fils d'une telle; ô toi dont le père est nommé « celui qui abat les têtes », dont le nom est « Mort », dont le nom est « Mâle de la mort », dont le nom est « Maudit pour l’éternité », fuis ! »

Les sorciers étaient poursuivis en Egypte, comme ils l’ont été depuis lors au moyen-âge; c’est ainsi que M. Chabas dit avoir découvert dans le Papyrus Harris, qu’il a déchiffré, le procès d’un berger égyptien condamné à mort pour sortilège (*).

Les Egyptiens ne pratiquaient pas la magie seulement pour se venger, ils la pratiquaient aussi pour se faire aimer. Les prêtres de Memphis possédaient une lame d’airain, chargée d’images lascives, qui, enterrée devant le seuil de la maison d’une femme, rendait cette femme amoureuse de celui pour qui cette cérémonie' magique avait été faite.

(i) Jules Hois, Le Satanisme et la Magie, p. 311, Paris

D'après Hérodote, les concubines d’Amasis (roi d’Egypte, 570 a .)20 avant J. -G.), furieuses de ce que leur amant les négligeait trop pour d’autres maîtresses, lui avaient « noué 1 aiguillette », c’est-ù-diie qu’elles avaient fait faire une opération magique qui empêchait le roi d’entrer en érection en présence de ses autres maîtresses.

Pour combattre les sortilèges, les amulettes ne manquèrent pas. Nous avons pu en voir quelques-unes au musée Guimet G). Les plus remarquables sont les Oudja, parmi lesquels nous notons un œil symbolique, qui se pendait au poignet par une cordelette, et une bague sur laquelle se trouve également un œil symbolique. Ces deux amulettes étaient destinées à protéger du mauvais œil. Nous remarquons aussi une belle collection d’amulettes en pierre représentant des scarabées.

A côté de ces amulettes primitives se trouvent des pierres gnostiques ou abraxas et des pierres isiaques représentant des personnages et des animaux divers.

On a trouvé dans les fouilles de Sibour, une amulette fort intéressante, c’est un bijou ayant la forme d’un poing serré, le pouce passé entre les doigts (2). 11 est bon de se rappeler ici quelle importance on a accordée au moyen-âge et dans les temps modernes au poing ainsi fermé, qui était considéré comme un préservatif contre tout sortilège, et surtout contre la fascination.

Nous ne devons pas nous étonner de trouver en Egypte un si grand nombre de pratiques de sorcellerie, ne sommesnous pas dans la patrie dé l’occultisme? N’est-ce pas en Egypte que Moïse et Aaron s’initièrent à la thaumaturgie?

D) Sémites : Hébreux.— Chez lesHébreux nous ne trouvons plusdesorciers,ou plu tôt no us trouvons lasorcellerieparfaitement organisée, sous forme de sacerdoce héréditaire. « Les lévites succédèrent sûrement aux sorciers; la Cible distin-

(') Musée Guimet, galerie Boissière, première salle, rotonde B, 1896. p) Abbé Migne, Encyclopédie thèoloyique, t. XLV111, article « Amulette».

gue encore le prêtre sacrificateur, celui qui donne les sorts par Y Ourimlommim et VEphod, du devin possédé, de l'irrégulier des bandes plus ou moins prophétiques des assemblées mystiques s’excitant jusqu’au délire (-1). »

C’est le cas de nous rappeler cette pensée de Letourneau (2) que « du sorcier au prêtre, il y a peu de distance, l’un est un franc-tireur de la superstition, tandis que l’autre tire dans l'armée régulière. »

Seulement ici l’armée régulière n’a pas admis la concurrence des francs-tireurs, le Deutéronome est formel à. ce sujet : « Il ne se trouvera parmi nous personne qui fasse passer par le feu son fils ou sa fille, qui professe la divination ou qui fasse des prédictions, ni sorcière , ni personne qui consulte les esprits familiers ou qui soit magicien ou nécromancien (3). »

Dans l’Exode se trouve indiquée la sanction de cette loi, la peine de mort :

Maleficos non parieris vivere (4).

Le mot « maleficos », par lequel le traducteur a cru rendre le mot hébreu « chasaph » ou « mechasaph » est un peu vague. Le terme hébreu est beaucoup plus précis, il signifie proprement : «Tout homme ou femme qui ensorcèle par les yeux, tue et blesse de son regard, donne et apporte des maladies aux personnes, les empoisonne, les fait mourir par des charmes. »

Malgré cette législation sévère, les Hébreux semblent bien s’être quelquefois livrés à la pratique de la sorcellerie ; c’est ainsi que nous voyons 500 ans ans avant J. -C., Ezechiel f5) leur reprocher d’avoir mangé les chairs de leur sacrifice auprès du sang qu’ils ont répandu et d’avoir tenu près d’eux

(>) Ch. Bkllangé, Judaïsme , cité par Letourneau, loc. cit ., p. 372

(2j Letourneau,- Loc. cit., p. 220.

p) Deutéronome XVIII, 4-16.

p) Exode , XXII, v. 18.

f:’) Ezechiel, XXXI II, 25-26., Hibl. de \ ence.

leur épée dans cet abominable festin ». Ce passage est resté assez obscur pour beaucoup d’interprètes, si bien que Pluche a cru bon d’ajouter en note à une édition de la Bible qu’il s’agit là de superstitions magiques (*). Nous verrons plus tard quel grand rôle jouent en effet le sang et l’épée dans la pratique de la sorcellerie, et nous comprendrons alors facilement que les Hébreux faisaient des évocations, probablement dans un but maléfique.

Si la pratique de la sorcellerie était interdite aux profanes, c'était pour en laisser le monopole aux prêtres : l'histoire du serpent d’airain et du bâton changé en serpent. L’histoire d’Elysée frappant d’aveuglement les soldats du roi de Syrie, Benhadad, sont là pour nous prouver qu'il existait une sorcellerie orthodoxe.

Après la destruction de Jérusalem, les Hébreux se répandirent par toute la terre; ils se livrèrent alors à la pratique de la sorcellerie, qui leur permettait de pénétrer près des grands et de se rendre influents. Ils eurent dans le Talmud un grimoire, auquel ils firent des additions de jour en jour ; ils y apprirent comment « des rabbins ont le pouvoir de tuer et de ressusciter, de métamorphoser une femme en âne; comment ils devraient fabriquer des talismans et des parchemins fétiches pour guérir telle ou telle maladie (2). »

Mais les pratiques qui eurent le plus de vogue furent celles que les Hébreux tirèrent de la Kabale. A en croire les juifs, Raziel, l’ange des mystères, enseigna lui-même, par ordre de Jéhovah, la Kabale à Adam, lorsque celui-ci fut chassé du paradis terrestre. Depuis lors, .cette science se serait perdue, puis aurait été révélée de nouveau à Moïse sur le mont Sinaï.

Si, laissant de côté ces origines fabuleuses, nous nous en rapportons aux documents étudiés par Frank (3), nous

(') Gougenot des Mousseux, Le? hauts phénomènes de la magie , Paris,

(J) Soukowski, Judaïsme, 170-212.

(a) Frank, La Kabale.

voyons que cette fameuse Kabale est née chez les juifs deux siècles avant notre ère.

Cette prétendue science comprend deux parties, l’une, théorique, dans laquelle on trouve un système philosophique assez intéressant, mais dont nous n'avons pas à nous occuper ici; l’autre, pratique, dans laquelle on apprend l’art de composer des « kameoth » ou amulettes, d’exorciser et de guérir les malades par la vertu de certaines formules.

Pour comprendre quelque peu comment se constituent ces formules, il est bon de savoir comment les kabalistes interprétaient la Bible :

D'après eux, l’Ecriture Sainte avait un sens caché, qu’on pouvait découvrir au moyen de trois opérations spéciales, qui consistaient :

La première, ou « themurnh » (permutation), à « changer la valeur d’un mot en remplaçant la première lettre par la dernière ou réciproquement. »

La seconde, ou « notarikon » (signe), à « envisager chaque lettre isolée, le mot étant considéré comme une sentence, ou en prenant la première et la dernière de chaque mot d’un verset, pour en former un nouveau, qui en révèle le sens mystique. »

La troisième, ou « gematria » (altération de géométria), à chercher le sens d’un mot, en substituant aux lettres, dont il est formé, les nombres qu’il représente dans la numération hébraïque. »

Les formules kabalistiques étaient écrites en caractères hébraïques, le plus souvent de telle façon qu’elles ne pussent être lues qu’au moyen des opérations précédentes.

Les rares théologiens du moyen-âge, qui connaissaient l’hébreu, ne purent arriver à déchiffrer les formules des amulettes, parce qu’ils n’appliquèrent pas les principes de la Kabale. Dès lors, ils n’hésitèrent pas à attribuer ù ces signes, qu’ils ne comprenaient point, un pouvoir merveilleux et une origine satanique.

Les kabalistes admettent aussi Inexistence d’êtres d'une

nature spéciale, qui peuvent aider les hommes dans leurs travaux, dans leurs recherchés, dans leurs vengeances; c’est ainsi que les fleuves seraient peuplés de nymphes et d’ondins; la terre de gnomes; le feu de salamandres; l’air de sylphes.

Grâce à certaines formules kabalistiques, l’homme pourrait s’attirer la protection de quelques-uns de ces êtres.

Ces doctrines, importées par les Hébreux, ont une grande influence sur le développement de la sorcellerie, surtout au moyen-âge.

Ghaldèens , Assyriens. — D’après Maspero (*), le sorcier chaldéen pratiquait l’envoûtement : il déchaînait par ses imprécations les esprits de l’abîme, il pouvait commander en particulier à des incubes et à des succubes, qui allaient tourmenter les personnes par lui désignées. Il y avait aussi des esprits qu’il pouvait diriger et qui empêchaient les femmes d’être fécondes.

Tout malade était tenu pour ensorcelé et « ne pouvait être guéri que par une conjuration faisant échec à celle qui avait causé la maladie ». On appelait des prêtres chaldéens, des médecins, des théosophes. Tous ces magiciens devaient conjur'er le mal et procurer le bien par des enchantements, des purifications, des sacrifices.

Dans le livre chaldéen des Mauvais Esprits. « on trouve beaucoup d’exorcismes, d’invocations, d’incantations, de formules préservatrices. On y trouve également le moyen de faire des gri-gris, des amulettes avec des bandes d’étoffe, des fétiches en bois, en pierre, en terre cuite (“2). »

Les Assyriens connaissaient différentes espèces de maléfices, qui sont énumérées dans le sixième verset des incantations déprécatoires de la tablette du palais royal de Ninive, tablette qui a été reproduite par M. Lenormand, dans son livre intitulé : Magie des Chaldéens. •

(1) Maspero, Histoire ancienne des peuples â1 Orient, 137, 112.

(2) Letourneau, Lo<\ rit., p.*382.

a Celui qui forge V image, celui qui enchante, la face malfaisante, Væil malfaisant, la langue malfaisante, la lèvre malfaisante, la 'parole malfaisante;

Esprit du ciel ! conjure-le!

Esprit de la terre ! conjure-le! »

Phéniciens. — Les Phéniciens qui avaient fondé Carthage, avaient emporté avec eux et conservé précieusement la croyance à Faction des sortilèges. Aussi, dans l'admirable restauration de Carthage, qu'il nous a donnée sous le titre de Salambô, Flaubert n’oublie pas de nous décrire ces pratiques superstitieuses. 11 nous montre les mercenaires quittant la ville; « on leur jetait des parfums, des Heurs et des pièces d’argent. On leur donnait des amulettes contre les maladies; mais on avait craché dessus trois fois, pour attirer la mort, ou enfermé dedans des poils de chacals, qui rendent le cœur lâche. On invoquait tout haut la faveur de Melkarth et tout bas, sa malédiction (*).

Arabes. — 11 reste encore aujourd’hui, en dehors des israélites, qui ont été dispersés sur toute la surface du globe, une branche sémitique vivace, nous voulons parler des Arabes et en particulier des Bédouins.

Chez les tribus arabes préislamiques, il y avait des sorciers, dont le nom kohin rappelle bien le mot hébreu cohen.

L’influence du Koran n'a pas été suffisante pour faire disparaitre la pratique des maléfices. C'est ainsi que chez les Bédouins la sorcellerie est pratiquée par des personnes de tout âgeetde tout sexe. Mais, pour devenir un sorcier important, il faut s’isoler dans une caverne et y jeûner quarante jours.

Pendant ce noviciat, il no faut manger, chaque jour, que trois dattes et trois amandes, faire à l’esprit des ténèbres un

F) Gustavo Fiaubrrt, Salambô , p. 24.

certain nombre d’invocations. On a contracté ainsi avec Kblis le pacte de la confraternité (roubath-el-koûah), et l’on partage son pouvoir.

Les femmes ont, paraît-il, plus d’empire que les hommes sur le démon. Les uns et les autres sont « habiles à lancer des sorts, qui sont inévitables, pourvu qu'ils ne contrarient pas le destin (1). »

E) Européens : Slaves. — Nous ne savons pas quelles étaient les croyances des Slaves sur la sorcellerie, mais nouspouvons affirmer que ces croyances existaient. Dans l’ancien slave, en effet, nous trouvons le mot « vrciéi » qu’on a traduit en latin par medicus, et qui vient de « vruhati » (murmurer); si nous rapprochons de ces données ce fait que dans le serbe « vraè » signifie à la fois incantation et médecin, nous pourrons admettre que les Slaves avaient des sorciers à la fois incantateurs et guérisseurs.

Teutons. — Chez les Teutons, certaines « runes » tout-puissantes ressuscitaient les pendus, d’autres inspiraient l’amour aux jeunes filles (2). Chez ce peuple, les sorciers en titre étaient rares, c’est qu’en effet, tout homme pouvait se livrer pour son propre compte à la pratique des incantations, c’est ainsi que les guerriers germains consultaient eux-mêmes les sorts, au moyen de petites branches marquées (3).

Au moment des invasions barbares, il se fit une réaction contre les sorciers qui lançaient des maléfices; c’était en parlant d’eux que le roi des Goths, Athalaric, disait : « C’est une impiété estre doux envers ceux que la loi de Dieu condamne. »

Les sorciers germains durent fuir ou se cacher devant la marée montante du christianisme ; leurs dernières retraites furent la Suède et la Norvège.

(i) Ma yeux, Bédouins , p. 131.

{-) Eddas (Chant de Sigurdfrida), traduction Pugot.

p) Tacite, Gennania X.

Au xne siècle on voit encore les sorcières célébrées sous le nom de <c galdrakina », dans les « Sagas », et la sorcellerie considérée comme un don du ciel, « un attribut d’Odin » (*).

Celtes. — Les Celtes avaient une prêtrise bien organisée: les Druides en Gaule, les Brehens en Irlande étaient assez puissants pour supprimer les sorciers non orthodoxes. Jaloux de leur science religieuse, qu'ils se transmettaient uniquement par la tradition et qu’ils mettaient vingt ans à acquérir, ces prêtres voulurent se conserver le monopole du merveilleux. Ils ne laissèrent pratiquer la sorcellerie que par des prêtres en sous-ordre, les Ovales , qui leur étaient entièrement soumis.

Les Celtes pensaient que « les maladies et la mort même sur le champ de bataille, émanaient directement des dieux; et l’on s’efforcait d’esquiver ces funestes caprices des puissances occultes, en leur offrant, en cas de maladie ou de péril guerrier, une vie pour une autre, à titre de troc (2) ».Les malades faisaient donc sacrifier des esclaves, les guerriers faisaient vœu d’en immoler.

Quoique les dieux semblassent ainsi maîtres absolus de la vie de chaque homme, il fallait cependant compter avec le pouvoir occulte des prêtres; car, avec la magie, « science qui s’appuyait sur les forces des êtres matériels divinisés», ils pouvaient dominer les dieux du Panthéon celtique (3). Ils pouvaient donc amener la mort ou la maladie d’un homme que les dieux n’avaient pas condamné, ou, au contraire, guérir une maladie envoyée par les dieux.

Pans presque tous leurs charmes ils faisaient entrer la plante sacrée, le gui, qu’ils avaient coupé sur des chênes avec une faucille d’or, en suivant un rite déterminé.

Les Druidesses, qui sont restées populaires sous le nom

(>) De Résie, Histoire et traité des sciences occultes , t. II, p. 331. p) Tacite, Germania X.

(:>) D’Aubois de Jubainville, Cycle mythologique irlandais, 243-214.

de Fées, n’étaient pas moins puissantes que la plupart des prêtres gaulois: c'est ainsi que les ’Gnliieènes de Pile de Sein passaient pour prendre telles formes qu’elles voulaient (1).

Grecs. — En Grèce la pratique de l’occultisme remonte à la plus haute antiquité: les temples d’Eleusis etde Samotlirace, fondés par les premiers Pelasges, avaient leurs mystères et leurs initiés. Les « Epoptes », aussi bien que les habitués des mystères des Cabires, passaient pourposséder une puissance surnaturelle. Mais les uns et les autres sont restés muets sur la pratique de leur science magique. La peine de mort était là d’ailleurs pour assurer la discrétion des initiés.

Cependant, çà et là, les poètes et les historiens nous ont donné un aperçu du pouvoir attribué aux artisans du surnaturel.

Le « bon Homère» nous apprend que les Grecs avaient foi aux incantations: les fils d’Antolycus arrêtent le sang de la blessure d'Ulysse au moyen de P « épaoïde ».

La lycanthropie était également admise : Circé transforme les compagnons d’Ulysse en « pourceaux de neuf ans », en les frappant d’une baguel te, après leur avoir fait prendre un breuvage magique. Plus tard, elle leur rend leur forme humaine, en les frottant d'un baume (2).

Les charmes d’amour n’étaient point inconnus des anciens Grecs. « L’interprète de Pindare(?) nous dit que les femmes, qu’il appelle pharmakidès, attachaient l’oiseau lunya à une roue et chantaient tout autour certains charmes, pour faire revenir les amoureux qui étaient absents (3). »

Platon (4) est beaucoup plus explicite au sujet des sortilèges. Dans le livre II des Lois, il conseille à ceux qui se ma-

p) Pomponius Mêla, De situ orbis, III, cap. VI.

(-) Odyssée X.

(;t) Deuxième dialogue d’Erastus (Bibliothèque diabolique Bourneville, p. 46g).

(*) Platon, Lois, livres II et IX.

rient de prendra garde à ces charmes ou ligatures qui troublent la paix des ménages. Dans le livre IX, il ajoute : il y a une espèce de maléfices qui « grâce à certains prestiges d’enchantements et de ce qu’on nomme ligature, persuadent à ceux qui ont l’intention de faire du mal aux autres qu’ils peuvent e'n faire par là, et à ceux-ci qu'en usant de ces sortes de maléfices, on leur nuit réellement. Il est très difficile de savoir exactement ce qu'il y a de vrai en cela, et quand on le saurait il ne serait pas plus aisé de convaincre les autres. Il est même inutile d’essayer de prouver à certains esprits fortement prévenus, qu’ils n’ont pas à s’inquiéter de petites figures de cire, qu’on aurait mises soit à leur porte, soit dans les carrefours ou sur le tombeau de leurs ancêtres, et de les engager à en faire mépris, parce qu'ils ont une foi confuse à la vertu de ces maléfices

» Celui qui se sert de charmes, d'enchantements et de tout autre maléfice de cette nature, pour nuire par de tels prestiges, s’il est devin ou versé dans l’art d’observer les prodiges, qu'il meure.

» Si, n’ayant aucune connaissance de ces arts, il est convaincu d’avoir usé de maléfices, le tribunal décidera ce qu’il doit souffrir dans sa personne ou dans ses biens. »

Ces lois, que Platon conseillait ne furent pas appliquées par les Athéniens ; ceux-ci avaient les sorciers tellement en horreur, qu’ils les condamnaient à mort, sans garder à leur égard les formes employées dans le jugement des autres citoyens.

Cependant, certains charmes furent tolérés; c’est ainsi que les lutteurs de Grèce se pendaient souvent au col « certains billets heureux et favorables, pour les faire triompher de leurs ennemis et pour empêcher qu’eux-mêmes ne fussent vaincus par charmes ou caractères magiques (1). »

Théocrite f2), au ni0 siècle avant notre ère, nous présente

(ij Martin Delrio, Loc. cit., p. 77.

(*) Théocritk, Idylle , II.

une amante délaissée, qui recourt aux enchantements pour punir l’infidèle.

Plutarque semble admettre le pouvoir du mauvais œil : il nous inconte, en eliet, qu Luclides s’ensorcela par ses propres yeux, en se regardant dans une source et qu'il se « fondit en maladie blême (1). »

Diodore de Sicile nous raconte que les Telcliines de Rhodes se changeaient en telles formes qu’elles voulaient.

Strabon cite également des cas de lycanthropie.

Parmi les sorcières connues des Grecs, les plus réputées étaient celles de Thessalie: elles savaient tuer comme elles savaient guérir, elles étaient habiles à composer des char-

mes de haine ou d’amour.

Il était possible de se préserver des sortilèges. C'est Mercure qui indique à Ulysse la plante nommée « moly », pour le garantir des enchantements de Circé (“2). C’est Périclès, qui, d'après Plutarque, montre à ses amis un préservatif, que des femmes lui avaient mis au cou.

Les malheureux, qui se croyaient maléficiés, avaient quelquefois recours aux initiés des mystères. Ceux-ci traitaient leurs malades dans des établissements spéciaux appelés manteions (3), ils prétendaient détourner au moyen de formules magiques et de charmes l’influence malfaisante attribuée aux sortilèges.

Plus souvent les maléficiés s'adressaient aux sorciers de bas étage ou aux prêtres d'Esculape, les Asclépiades. Ceux-ci pratiquaient des incantations, soumettaient le malade à des jeûnes, à des exorcismes et à des ablutions faites avec le sang d’une victime ou avec l’eau lustrale. Ils prescrivaient aussi au malade des distractions.

Pendant longtemps (jusqu’à Hippocrate et même beaucoup plus tard) la médecine et la sorcellerie furent intimement

(q Plutarque, Symposiacyies ou Propos de table, 1. Y, cap. A', cité par Delrio, loco cit., p. 365.

(■-) Odyssée , Livre X.

(;|) Dechambre, Article « Sorcellerie », Dictionnaire.

confondues, ù tel point que le mot « uavyavov » (manganon) signifiait indifféremment philtre magique ou médicament.

Latins. — 11 reste, dans la littérature latine, de nombreux vestiges de la croyance aux maléfices.

C’est Virgile, qui nous parle d’un envoûtement par la figurine de cire :

Limus ut liic. durescit, et hæc ut cærea liquescit U no oeclem igni; sic nostro Daphnis amore (1).

C’est Ovide, qui, nous parlant de Médée, nous apprend qu’elle piquait, au foie, des images de cire, avec des aiguilles, pour tourmenter les personnes que ces images étaient censées représenter :

Devovet absentes, simulacraque cærea fingit Ut miserum tennis in jecu urget acus (”2 *).

Horace décrit une autre sorte d’envoûtement, dans lequel on avait employé deux statuettes, une de laine et une de cire : la première semblait vouloir châtier la seconde, qui restait dans une attitude suppliante, comme prête à mourir d’une façon misérable :

Lanea et effigies erat, alteracerea : major Lanea, quæ pœnis compesceret inferiorem ;

Cerea suppliciter stabat servilibus ut quæ Jam peritura modis

Cet auteur parle aussi de divers autres maléfices que préparait Canidie, la nuit, dans les cimetières (4).

Très souvent les sorciers remplacèrent ces vieilles pratiques par l’emploi de poisons violents qu’ils mélangèrent habilement dans leurs philtres. C'est ainsi qu’après avoir absorbé

(1) Virgile, Eyloyne V, v. 80-81.

(2) Ovide, In heroidum Epist., 6, Hypsipile, v. 91-02.

p) Horace, Lib. I, Sat. 8, y. 30-34.

P) Horace, Epode, V.

un de ces philtres, Caligula devint fou, au lieu de redevenir, comme il l'avait espéré, un vaillant adorateur de Vénus.

D’ailleurs, au moment de la décadence, grand fut le nombre de dames romaines, qui vinrent chercher, chez la sorcière, un moyen facile de se débarrasser de leurs maris.

Aussi voyait-'on souvent aux environs de Rome, la nuit, au clair de la lune, des affranchis cueillir des plantes vénéneuses, après avoir rendu hommage a Diane, à la triple Hécate, la déesse des enchantements.

Les philtres étaient composés d’aphrodisiaques qu’on prenait assez souvent en dehors du règne végétal ; les principaux ingrédients employés étaient l’hippomane (?), le rémora et d’autres espèces de poissons.

Lorsque le fameux initié des mystères, Apulée, fut accusé • de s’être fait aimer par magie, de la riche veuve de Carthage, Pudentilla, on lui reprocha d'avoir employé un philtre dont les principaux éléments étaient des poissons, des huîtres, des pattes d’écrevisses... Ne nous suffît-il pis d’ajouter des épices à cette énumération pour constituer un menu analogue à ceux qu’apprécient encore si bien les vieux galants, dix-huit siècles après Apulée ?

Les envoûtements vulgaires ne furent pas les seuls maléfices auxquels crurent les Romains.

La Jycanthropie et les autres espèces de métamorphoses ne pouvaient être inconnues des compatriotes d’Ovide. L'Ane d’Apulée est d’ailleurs resté célèbre et grand fut le nombre de ceux qui ajoutèrent foi à son histoire.

Le maléfice, qui prit au moyen-âge le nom de « ligature de l'aiguillette », était déjà connu. L’un des bergers de Virgile conseille de pratiquer ce sortilège en faisant trois noeuds à trois rubans :

Necte tribus nodis ternos, Amarilli, colores;

Xecte Amarilli modo : et Veneris, die, vincula necto (1).

(i) Virgile, Erjloyue VIII.

Pétrone raconte que Néron avait été ainsi « lié» par ses concubines.

On aurait pu également « lier », c'est à dire empêcher l’accouchement : Apulée parle d’une certaine sorcière, laquelle « voulant du mal à la femme de son amoureux, qui lui avait dit quelque injure, lui boucha la matrice par ses sorts et la fit languir en perpétuelle grossesse, de sorte que la pauvre misérable, ainsi que tous en faisaient le compte, porta le fais et la charge de son fruit l’espace de huit ans, comme si elle eût dû enfanter un éléphant (1). »

Dans beaucoup de ces opérations, les sorciers étaient censés avoir recours à des êtres surnaturels, les uns bienfaisants ou Lemures, les autres malfaisants ou Larves.

Souvent aussi on attribuait une grande puissance aux formules, aux incantations elles-mêmes. Ce pouvoir des noms était dû, d’après les stoïciens et d’après Origène, à ce que ces noms n’étaient pas arbitraires mais venaient de la nature. Aussi devait-on suivre exactement le rituel magique : Tullus Hostilius était mort, disait-on, pour avoir oublié un mot dans la formule destinée à faire descendre le feu du ciel.

Les sorciers adaptaient leurs sortilèges à cette croyance : Après la mort de Germanicus, « on trouva, nous dit Pline, divers charmes sous terre et dans les murs de la maison : c’étaient des ossements humains, le nom de Germanicus gravé sur des tables de plomb, des cendres d’objets à demi brûlés et souillés de sang, et divers autres maléfices propres à dévouer les âmes aux divinités infernales. »

Nous voyons ici quelle importance prenait l’astrologie dans la composition des sortilèges : le nom de Germanicus est gravé sur une lame de plomb, c’est-à-dire sur le métal consacré à Saturne, la planète des noires destinées.

Les connaissances astrologiques, comme les autres sciences occultes, avaient été introduites à Rome par les Orientaux,

(ij Apulée, cité par Delrio, Controverses et recherches magiques, traduction du Chesne, Paris 1011, p. 392.

Régnault

en particulier par les Egyptiens et les Clialdéens, et le nom de ces derniers était devenu synonyme de sorcier.

Pour préserver leurs enfants de tout, maléfice, les Romains leur faisaient porter, attaché au cou, un petit phallus (*), qui pouvait être fait de différentes substances, mais qui possédait une vertu beaucoup plus grande comme amulette, lorsqu'il était fait avec de l’ambre.

Ils avaient aussi d'autres préservatifs : ils se crachaient sur la poitrine ou se lavaient les mains avec de l'urine.

L'urine possédait d’ailleurs une vertu à toute épreuve contre les sorciers : au moment des persécutions contre les chrétiens, sainte Luce fut arrosée d’urine par ses juges, qui la croyaient sorcière et craignaient qu’elle ne s’échappât.

L’habitude, qui nous vient des Romains, de briser de parti pris la coque des œufs que nous avons mangés, n’est pas sans rapport avec de semblables pratiques superstitieuses : « Il n’est personne, en effet, nous dit Pline, qui ne redoute des imprécations accompagnées de perforations, de là l'usage de briser les coquilles des œufs et des escargots que l'on vient de manger, ou de les percer avec la cuillère. »

Les malades qui se croyaient victimes de maléfices se soumettaient à divers traitements, dans lesquels l’eau, le sel et le soufre entraient souvent :

Trois fois par feu, trois fois par eau coulante.

Trois fois par soulplire, à la senteur poignante

L'homme vieillard par sa main fut purgé (-).

Quant à ceux qui avaient été transformés en animaux, il leur suffisait soit de se baigner en « eau coulante », soit de manger certaines herbes magiques pour redevenir hommes. D'après Apulée, pour perdre la forme d’âne, il faut prendre

(h Pline, Cap. 111, Lib. XXXVII.

(q Ovide, « En Médée », traduit par Wiei* : Responce aux arguments de Thomas Erastus contre les sorciers.

des roses fraîches ou de l’anis et des feuilles de laurier-rose avec de l'eau de fontaine.

Quelquefois des incantations, des « carmina », avaient le même effet.

Le sorcier était tellement craint que, de tout temps, les Romains édictèrent des peines contre lui :

La Loi des Douze Tables défendait la pratique des enchantements et Pline nous raconte que les sorciers qui enfreignaient cette loi étaient jugés par le peuple, assemblé sur la convocation des édiles (Q.

Plus tard, on cessa de réunir le peuple; ces sortes de procès furent soumis aux édiles (s).

Quelquefois le Sénat lui-même prononçait le jugement, comme cela eut lieu lorsque Pison et Plaucine furent accusés d’avoir causé la mort de Germanicus au moyen de sor-

tilèges.

Dans des cas exceptionnels l'affaire était portée devant l'empereur, c’est ainsi qu’Apollonius de Thyane fut déféré devant Domitien.

Dans tous les cas, les sorciers étaient amenés pieds et poings liés et surtout complètement rasés, car leur force résidait dans leur barbe et leurs cheveux.

Malgré l’application de lois sévères, les sorciers ne firent que se multiplier, surtout lorsque Rome fut envahie par les Orientaux. On les craignait bien ces étrangers, mais cependant on avait besoin d’eux, on avait confiance en eux :

« Chaldeis sed major erit fiducie (■<). »

D'ailleurs, ils en imposaient par leur audace, ils ne doutaient de rien : on les vit essayer la puissance de leurs maléfices sur les juges eux-mêmes, en plein tribunal. C’est ainsi que Claude fit condamner à mort un chevalier romain. « pour avoir porté sur lui un œuf de coq, les autres disent

(fi Pline, Hist. nat ., lib. XV1I1, cap. 6.

(a) Tite-Live, Decnd, III, lib. 8.

p) Juvénàl, Satire IV, 559.

un œuf de serpent, pensant par ce moyen enchanter ses juges et par faveur gagner sa cause (1). »

Le code théodosien avait fulminé contre les « auteurs de maléfices et d’enchantements (“2). »

Constance publia un arrêt, punissant de la peine capitale ceux qui avaient recours à quelque enchantement, « même pour guérison de maladie (V »

Les sorciers se cachèrent davantage, ils parurent plus mystérieux et n’en eurent que plus d’attrait pour le bon public.

D'ailleurs les malheureux, que visaient ces décrets, auraient pu disparaître à tout jamais sans que pour cela les connaissances occultes soient perdues. Ce qu’on poursuivait, c’était la sorcellerie libre, la sorcellerie illégale; quant à la sorcellerie officielle, représentée par les prêtres, elle était respectée et comblée d’honneur. Et plus tard, lorsque le christianisme, de persécuté est devenu persécuteur, nous voyons les prêtres du polythéisme romain replonger dans la foule des vulgaires sorciers.

(i) Pline, Loco rit., lib. XXIX, c. 3.

(a) Code théodosien, lib. IX, tit. XVI, 3.

(3) Amien Marcellin.

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