CHAPITRE II
Rapports de la Sorcellerie avec les principales
religions.
Sommaire : 1° Rapports de la sorcellerie avec le brahmanisme : Période prévédique : mélange de la sorcellerie au cul le. Période védique : pratiques de la sorcellerie interdites aux profanes ; exorcisme. Période héroïque : les prêtres remettent la sorcellerie en honneur pour s’attacher le peuple et lutter contre les Ivchatlryas. Période brahmanique : sorcellerie négligée par les brahmanes. Période de hindouisme sectaire : les brahmes ressuscitent la sorcellerie pour lutter contre les boudhistes. — 2<> Rapports de la sorcellerie avec le boudhisme : Çakya-Mouni, ennemi du surnaturel et des superstitions. L’amour des Hindous pour le merveilleux et les superstitions contribue à amener l’échec du boudhisme dans l’Inde. Au Thibet, fusion du boudhisme avec la sorcellerie : lamaïsme. En Chine, le boudhisme ne lutte avantageusement contre le taoïsme et la religion de Confucius qu’en s’appuyant sur les superstitions locales. Au Cambodge, en Au nam et au Tonkin le boudhisme a fusionné avec la sorcellerie. Au Japon pour lutter contre le sintoïsme, le boudisme a favorisé la sorcellerie. — 3° Rapports de la sorcellerie avec l’islamisme : Mahomet croit à la puissance des sorciers. Koran devenu amulette. L’école arabe a favorisé la sorcellerie. Sorcières arabes, marabouts et mandjebs. — 4° Rapports de la sorcellerie avec le christianisme : Jésus et ses disciples considérés comme sorciers par les païens. Les prêtres du polythéisme considérés comme sorciers par les chrétiens. Formation de la sorcière dans l’Eglise même. La sorcellerie interdite par les conciles. Historique de la sorcellerie chez les peuples chrétiens : procès des sorciers. La sorcellerie dans les temps modernes. Le christianisme emprunte à la sorcellerie certaines de ses pratiques.
Jusqu'ici nous avons pu étudier la croyance aux sortilèges chez chaque peuple suivant sa race. Il nous est impossible
de compléter notre étude en continuant à suivre ce plan. L'étendue des conquêtes romaines, l’apparition du christianisme, la dispersion des juifs, les invasions barbares et musulmanes, les croisades et enfin la facilité chaque jour croissante des communications entre les peuples, telles ont été les principales causes de la confusion des races et des croyances. Les peuples dits civilisés, formés du mélange de races hétérogènes, se sont groupés en noyaux et se sont rattachés aux doctrines de quelques novateurs religieux. On a eu ainsi outre le brahmanisme et le boudhisme, qui existaient antérieurement, le christianisme et l'islamisme.
Une race qui se rattache à une nouvelle religion ne procède pas par déplacement, c'est-à-dire qu’elle ne chasse pas ses vieilles croyances pour faire place aux nouvelles ; non ! Elle se contente d'adapter à sa nouvelle foi son vieux bagage de superstitions en le modifiant suivant les besoins de la ciuse.
Nous sommes donc obligé maintenant d'étudier les modifications imprimées aux vieilles croyances par les principales religions, et de diviser les peuples suivant leurs idées religieuses.
Lorsque les « Arialis » arrivèrent dans l’Inde, ils y trouvèrent établis des noirs qu’ils durent combattre et soumettre.
Ces noirs aborigènes pratiquaient la religion de l’amour charnel et n’avaient d'autres idoles que des images grossières de « Lin g as » (membres virils) ou de « Linga-Yoni » (images symboliques du coït). Ils pratiquaient de nombreuses superstitions dont nous avons retrouvé les traces chez leurs descendants actuels, les Oraons, les Padam, lesKacharis, que nous avons étudiés avec la race noire.-
Les Ariahs apportaient avec eux les éléments d’une religion naturaliste, le culte du feu ( Agni ), du ciel (Indra), de la terre ( Prithivi ), de l’orage ( Roudra ), etc.
Vainqueurs et vaincus commencèrent rapidement à échanger leurs croyances. Les Ariahs primitifs n’avaient pas de prêtres : le chef de la famille offrait lui-même le sacrifice aux dieux. Mais des poètes ambulants, moitié bardes, moitié sorciers, parcouraient le pays et assistaient aux grandes cérémonies religieuses. Ils contribuaient à diffuser les superstitions de chaque district dans les districts voisins et tendaient à amener la fusion des croyances des aborigènes avec les croyances des Ariahs. Peu à peu ces bardes imposèrent leur présence dans les sacrifices: ilss'établirenten lieux fixes et se transformèrent en prêtres.
A cet établissement d’un sacerdoce, qui fixait pour quelque temps la religion dans l’état ou elle se trouvait, vint se joindre, pour entraver la fusion des croyances, la création des castes.
Les vainqueurs, qui ne s'étaient pas mésalliés avec les noirs, formèrent la caste des Brahmanes ou prêtres et la caste des Kchattrvas ou guerriers. Les métis, auxquels furent abandonnés le commerce et l’industrie, formèrent la caste des Vaicyas. Quant aux noirs, ils furent employés aux travaux serviles et formèrent la caste des Coudras.
A partir de ce moment la religion des vainqueurs s'imposa de plus en plus et se laissa assez peu influencer par la religion des vaincus.
Les Ariahs avaient-ils apporté avec eux la croyance au pouvoir des sortilèges? ou bien l'avaient-ils empruntée aux noirs aborigènes avant la création des castes? Nous ne savons. Quoi qu'il en soit, nous retrouvons cette croyance dans les livres sacrés du brahmanisme.
C'est le « Rig-Veda », qui exhorte l'épouse à être « aglioracalishus », c’est-à-dire « sans mauvais œil ».
Dans ce même livre sacré on peut voir que les Ariahs se croyaient entourés de méchants esprits, qui prenaient à leur
gré ou sur le commandement de sorciers toutes les formes animales.
Contre les magiciens et les sorciers, l’appui cl’Indra (*).
il fallait invoquer
Quant aux maladies, ellesétaient produites par de méchants esprits introduits indûment dans les organes. Les formules d'exorcisme ne manquent pas pour les chasser :
« De tes yeux, de ton nez, de tes oreilles, de tes lèvres, de ta cervelle, de ta langue, j’enlève la maladie qui attaque la tête.
» De ton col, de tes nerfs, de tes os, de tes jointures, de tes épaules, de tes bras, j’enlève la maladie qui attaque le haut du corps.
» De tes intestins, de ton fondement, de ton ventre, de ton cœur, de tes flancs, de ton foie, de tes chairs, j’enlève' la maladie (2). »
Dans VAtharva-Vedci, on retrouve la sorcellerie mêlée à la médecine dans d’anciennes formules.
De plus le sanscrit nous a conservé une preuve de l’influence que les sorciers avaient sur les maladies. Le mot « yoga » veut dire «magie», «sorcellerie»; « yogin » veut dire à la fois magicien et médicament ; « yogavid », sorcier et apothicaire ;« yôggâ », pratique médicale; « yog », extase.
Et ce qui tendrait à faire croire que ces croyances avaient été importées par les Ariahs, c’est que dans 1' « Avesta », on retrouve, d'après Spiegel, le mot « yookhsti », signifiant « magie » (3).
Nous venons de voir quelles furent les croyances de la période védique.
Dans la période suivante ou « période héroïque ». les Brahmanes et les Kchattryas entrèrent en lutte. Les prêtres
(]) Rig-Veda, Section V, lecture VU, hymne IV, 24, traduction Langlois.
(2) Rig-Veda, Section VIII, lecture VIII, hymne XXI, 1, 2, 3.
(3) Spikgel, Avesta, II, CXIII.
cherchèrent alors un secours contre leurs dangereux -ennemis, les guerriers, en ralliant à leur cause les premiers maîtres de l'Inde à peine soumis. Pour s’attacher ces noirs, ils acceptèrent une grande partie de leurs superstitions et firent entrer dans le Panthéon brahmanique, le Linga, sous le nom de Siva, et, pour ne pas choquer les Ariahs, ils identifièrent ce nouveau dieu avec l’ancienne divinité qui présidait aux orages, le dévastateur Roudra. Le résultat de cette lutte fut le massacre d’un grand nombre de Kchattryas et la suprématie des Brahmes sur tous et en toutes choses, suprématie qui fut consacrée par les lois de Manou.
Pendant un certain temps les prêtres régnèrent en maîtres absolus, ce fut la période du brahmanisme proprement dit.
Les Kchattryas et les Vaiçyas, fatigués du gouvernement théocratique, s’empressèrent, lorsque le Boudlia prêcha sa doctrine, de verser dans la nouvelle religion.
Les Brahmanes, privés de leurs fidèles, furent obligés de se livrer, pour vivre, aux travaux que Manou « leur permet en temps de détresse. »
Poussés par la nécessité, ils modifièrent leurs doctrines. Par des transformations successives, ils firent de la divinisation de la vie et de la génération l’essence même de leur religion. Il y eut alors une véritable renaissance brahmanique ; deux courants se firent jour, deux sectes se trouvèrent créées, celle de Siva, celle de Vichnou. Kt, dès lors, fut inaugurée la période de hindouisme sectaire, dans laquelle •l'Inde se trouve encore aujourd’hui.
Pour résister avantageusement au flot montant du boudhisme, les Brahmes opposèrent à la morale élevée, mais trop austère, que prêchait le fils de Gautama, tout ce qui pouvait flatter les passions ou l’esprit superstitieux des Hindous.
C’est alors que les adorateurs de Siva commencent à porter, comme talisman, à leur bras gauche, un anneau dans lequel est renfermé le « lingam-yoni», «sorte d’amulette figurant l’accouplement des organes des deux sexes. »
Les sectaires de Vichnou se font graver sur le front le nahman; « c’est une sorte de trident tracé à partir de l'origine du nez; la ligne Verticale du milieu est rouge et représente le flux menstruel; les lignes droites latérales sont d’un blanc cendré et figurent la semence virile (1). »
C’est vers cette époque qu’apparaissent aussi un grand nombre de livres érotiques, aujourd’hui fort répandus dans l’Inde. Les livres font souvent mention de pratiques de sorcellerie.
Dans le Kama-Soutra (~), Vatsyayana nous donne la composition de six poudres, possédant une propriété merveilleuse : « Un homme, qui oint son linga (pénis) avec Lune d’elles, se rend maître de telle femme qu’il veut. «
Et si l’homme qui a usé de ces poudres est un « Don Juan » , il n’a pas à craindre de se trouver épuisé. Il n’a qu’à prendre du lait, auquel il aura ajouté du « poivre Chaba », une pâte composée avec l’asperge rameuse et des « plantes schvadaustra et goudaclii », du miel et du gui, et il pourra satisfaire beaucoup de femmes. Il obtiendrait le même résultat, en prenant une décoction de diverses plantes, « fouettée avec des œufs de moineau. »
Précurseur éloigné de Brown-Séquard, Vatsyayana (me siècle av. J.-C.) conseille aussi au galant, « du lait, dans lequel il aura fait bouillir des testicules de bouc ou de bélier. »
Et si cela ne suffit pas encore à notre Don Juan, Vatsyayana lui indique une préparation très compliquée « qui donne à l’homme le pouvoir de servir un nombre illimité de femmes. »
Les philtres de ce genre sont nombreux, mais on ne doit user que de ceux qui sont «saints», consacrés par l'expérience et approuvés par les Brahmes.
Si un homme, refusé par une jeune fille, ne tient pas à la posséder au moyen de charmes amoureux, mais veut se ven-
(i) Lamairksse, Kama-Soutra, Introduction, XIII.
(*) Kama-Soutra, traduction Lamairessc, p. 108-112.
ger de l’affront qui lui a été fuit, il lui est facile de se satisfaire : il y a une certaine préparation qui, « mélangée à des crottes de singe et jetée sur une jeune fille, comme un sort, l’empêche à tout jamais de se marier. »
Les femmes peuvent renforcer leurs charmes naturels par des procédés magiques :
Si elles s'attachent « à la main un chapelet de grains de jujubier et de coquilles, enchanté de la manière indiquée par l’Atharva-Veda ou par un habile magicien», elles se rendent agréables aux yeux des hommes.
Veulent-elles acquérir un « pouvoir illimité de séduction », qu'elles usent de fards, composés avec le « résidu de la combustion d’os de chameaux, de chouettes, de vautours et de paons. »
Les sortilèges n’ont fait qu'augmenter en nombre chaque jour. Au xve siècle, dans VAnourga Roungci » ou théâtre de l'Amour, le poète Koullianmoul donne parmi ses 130 recettes les moyens de charmer, fasciner, subjuguer les femmes; il préconise aussi des philtres, de l’encens et des vers magiques, pour fasciner les hommes 0.
Les simples malédictions sont considérées comme ayant une grande puissance maléfique, la légende de la vieille divinité védique Sonia, qui est devenue le dieu de la lune, nous en est une preuve. On lui donne pour épouses les vingtsept filles du rislii Dasksha. Les alternatives d’éclat et de pâleur de la lune sont dues à « une maladie de langueur » du dieu Soma, causée parla malédiction de Dasksha, furieux de voir son gendre, trop amoureux de la quatrième de ses filles, Roliini, négliger toutes les autres pour elle ((i) 2).
Comme on le voit, les maléfices des hommes pouvaient atteindre les dieüxeux-mêmes. D’ailleurs, d’après lesindouïstes, les dieux n’ont pas une puissance illimitée: c’est ainsi fine « le grand sacrifice, celui de cent chevaux, accompli
(i) Lamairesse, Iiama-Soutro, Introduction, p. 28.
(-’) L. de Mieeoue, Guide du Musée ( ruimet , Paris, 18‘)], p. il).
selon les rites, rend le sacrificateur capable de disputer à Indra lui-même l’empire du ciel (1). »
Certains Brahmes attribuent également un grand pouvoir ù l’ascétisme; ils admettent, qu’au moyen de macérations excessives le dévot acquiert le pouvoir de subjuger les divinités.
On peut trouver, dans le Ramayana, un cas de ce genre; Brahma lui-même, « l’aïeul originel de tous les êtres », s’empresse de faire visite à l’austère Bhagiratha ("2).
Au moyen de certaines pratiques de pénitence {tapa) et de certaines invocations appelées mantras, les Brahmes peuvent aussi obliger les dieux à leur obéir, à frapper de maladie ou à guérir tel ou tel homme.
Mais les hommes qui possèdent le plus grand pouvoirmagique sont ceux qui appartiennent à la caste des « Dwicljas » (hommes deux fois nés) ou ceux qui deviennent « Yoghi.s ».
L’initiation de l’enfant dwidja commence à huit ans : après la célébration d’une fête, on fait commencer à l’enfant des prières, on lui fait faire des exercices tendant û supprimer la respiration; on lui fait répéter mécaniquement des syllabes et des mots mystiques : « Aum-Bhûr, Bhonouah, Svar », etc. ; on lui fait prendredes bains et on lui fait faire des ablutions (3).
Quant au yoglii, il n’a qu’un but, devenir étranger au monde ambiant ; « Si, comme la tortue retire à elle tous ses membres, le solitaire soustrait tous ses sens au monde ambiant, en lui la sagesse est affermie (4) ». Le yoglii doit être indifférent à tout. « Dans nos langues occidentales, dit Letourneau, il n’y a qu’un mot pour désigner cet état de soidisant perfection mystique, c’est l’idiotie (5). »
(i) Williams Monier, Hindouism, p. 40.
p) Ramayana , Traduction Fauché, tome I. p. 35.
(•') Letourneau, Loc. cit., p. 435.
P) Bhagavad-Gita , Traduction Burnouf, p. 35.
p) Letourneau, Loc. cit ., p. 427.
Si nous en croyions les récils de nombreux voyageurs, le Yoglii pourrait facilement se consoler du jugement peu aimable que Letourneau porte sur son compte, car, grâce à ses pratiques mystiques, il acquerrait un pouvoir prodigieux : il pourrait extérioriser sa force nerveuse, pour produire le mouvement d’objets à distance, sans contact, pour ranimer un mourant, pour activer la nutrition d’une graine en germe, au point de la transformer en quelques heures en un arbuste couvert de fleurs et de fruits.
Le brahmanisme, grâce à ses attraits érotiques, grâce à son respect de la famille, grâce enfin au merveilleux qu’il a su exploiter, a reconquis son empire et, depuis le‘xic siècle, il a complètement expulsé les ascètes boudhistes de toute l’Inde, à l’exception de Ceylan. Actuellement toute la puissance occulte, qu’on attribuait aux anciens sorciers, reste acquise à certains prêtres, aux fakirs et aux yoghis.
Si aujourd’hui nous pénétrions dans un temple çivaïte de Bénarès, voici ce que nous pourrions peut-être voir :
Sur un piédestal se trouve une statue richement décorée : c’est un homme à trois têtes et à quatre bras; il est armé d’un trident, d’une massue, d’un disque, il pose une main sur « le linga ». C’est Siva-Trimourti.
Devant ce dieu, un homme est prosterné, égrenant son chapelet : il appelle le dieu par tous ses noms : grand dieu, « Mciha-Deva », dieu terrible, « Bhairavci », « Maha-Kàla ». Que demande-t-il, cet homme ? peut-être de favoriser un sortilège, car Si va est le grand destructeur; peut-être au contraire de le guérir d’un maléfice, car Siva peut aussi guérir tous les maux.
Pénétrons maintenant dans un sanctuaire consacré à Dourgâ, c’est-à-dire à la sakty, à l’épouse noire de Siva. Nous verrons une statue au corps vert, à douze bras armés de toutes sortes d’armes et perçant de son trident un démon. Devant cette idole une femme actionne un moulin à prières, que désire-t-elle ? se faire aimer d’un nouvel amant ou.se venger d’un infidèle ? Nous ne pouvons le savoir, car Dourgâ
peut accorder Tune ou l'autre faveur, si la dévote suit certains rites. Mais, connaissant 1 esprit méchant de la digne épouse de Siva, nous serions probablement plus près de la vérité en pensant à une vengeance ou à la consécration d'un maléfice.
Dirigeons-nous vers un nouveau temple, le choix ne nous manque pas, ne sommes-nous pas à Bénarès, la ville religieuse par excellence ?
Entrons dans l’un des sanctuaires de Vichnou, nous voyons encore des pèlerins en prières, les uns devant Kama. les autres devant Lakshmi.
Le dieu de l'amour est à cheval sur un perroquet et tire de Tare; sa flèche est armée d'une fleur de lotus, en guise de fer.
Lakshmi , épouse de Vichnou, déesse de l’amour, de la beauté et de la fortune, tient dans ses mains une fleur de lotus; à chacune de ses malléoles reste attaché un fragment de la chaîne de virginité, chaîne qui empêchait l’écartement des jambes et qui a été brisée.
Que demande-t-on à Kama et à Lakshmi ? Des succès amoureux, la consécration de philtres, et rien de plus. Les dieux vichnouïstes sont, en effet, plus aimables que leurs confrères sivaïstes, ce ne sont ni des dieux destructeurs, ni des dieux vengeurs.
Dans les grandes cérémonies où on demande le secours de ces dieux, par l’intermédiaire des prêtres, on ne se contente pas de réciter des prières, on apporte de l’huile, du beurre et de l’eau, que le bralime consacre.
En résumé, nous voyons, que les premiers Ariahs avaient très probablement apporté avec eux la croyance aux sortilèges, qu’ils avaient renforcé leurs superstitions en y ajoutant les pratiques desnoirs aborigènes. Les Brahmanes défendaient l’emploi des sortilèges dans les premiers Yédas; ils l’admirent plus tard, pour se concilier les peuplades aborigènes et s’en faire des alliés contre les Kchattryas.
Plus tard, enfin, pour lutter contre le boudhisme, ce sont
— Gales Brahmcs eux- mêmes qui exhument et remettent en honneur toutes les croyances de la sorcellerie, grâce auxquelles un homme peut espérer satisfaire facilement toutes ses passions, surtout sa haine ou son amour.
Mais si les prêtres permettent les sortilèges, ils veulent s’en réserver le monopole : les philtres et les amulettes doivent être saints et consacrés par les prêtres.
C’est en exploitant la croyance aux sortilèges que les Brahmes ont pu tout à la fois s’attirer des fidèles et battre monnaie.
Lorsque au ve siècle avant notre ère, Sidhârta Gaoutama, plus connu sous le nom de Çcikya-Mouni, commença à prêcher sa sublime doctrine, il alla à l’encontre de toutes les idées admises autour lui. Il nia la création du monde et l’existence des dieux. Il affirma la « transmigration », dont l'homme ne peut se délivrer que par la science et la charité, qui lui ouvrent les portes du Nirvana.
Ces doctrines philosophiques auraient eu probablement fort peu de succès en ces temps de grossières superstitions, si la morale prêchée par le Boudha n’avait pas eu une valeur incontestable. Ce fils de roi, qui avait abandonné le trône de Kapilavastou, pour se livrer à la méditation, ne venait-il pas dire : « La loi des castes est inique: il ne faut accepter d’autre supériorité que celle de la vertu et de la science ». Ne prêchait-il pas la charité, l’amour du prochain et Légalité?
Le Boudha fit de nombreux disciples, et parmi ceux-ci beaucoup se firent apôtres et contribuèrent à répandre la nouvelle doctrine.
Quand Gaoutama fut mort, ses disciples les plus fidèles s’empressèrent de se réunir dans les conciles de Râjdgrihya
et de Vaicali afin d’éviter les l’unité de la nouvelle religion.
schismes et de conserver Malgré ces précautions des
schismes se produisirent : deux écoles principales se formèrent; la première, ïlinayana, ou du petit développement, resta fidèle aux dogmes des deux- premiers conciles; la seconde, Mahciyana, ou du grand développement, a beaucoup exagéré les dogmes primitifs et est tombée dans le mysticisme.
En dépit de ces fâcheuses divisions, le boudhisme fit des progrès immenses; il atteignit son apogée dans l'Inde vers le 111e siècle de notre ère.
C’est alors que les Brahmes délaissés purent croire un instant leur cause perdue ; ils continuèrent cependant la lutte avec habileté et ténacité et ils restèrent vainqueurs.
Les causes de la déchéance du boudhisme, dans l’Inde, furent multiples : Çakya-Mouni avait rejeté les dieux et les vieilles superstitions populaires si chères à l'imagination
vive des. Hindous; il avait prêché une morale très belle sans doute, mais difficile à pratiquer, et il avait trop poussé ses disciples à l’ascétisme et au célibat,
Les Brahmes s’empressèrent, nous l’avons vu, de relever toutes les vieilles superstitions et de flatter les passions érotiques des Hindous. Il n’en fallut pas davantage pour faire revenir nombre de boudhistes dans les temples brahmaniques.
De plus, pendant que les classes dirigeantes du boudhisme
voyaient s’éteindre leur race dans l’ascétisme et le célibat,
tout bon brahmaniste se faisait un devoir de «payer la dette des ancêtres » suivant la loi de Manou, c’est-à-dire d’avoir au moins un enfant pour le remplacer.
Joignons à cela que l’esprit de caste, contre lequel allait la doctrine du Boudlia, était resté vivace, et nous’ ne nous étonnerons pas de voir les boudhistes diminuer peu à peu pour disparaître complètement de l’Inde dès le xie siècle.
Dès ses débuts, le boudhisme avait eu des missionnaires courageux et il s’était peu à peu étendu au Tliibet, à la Chine, à la Cochinchine et au Japon; actuellement il a environ 400 millions d’adhérents, soit le quart de la population de la terre.
Si cette religion a pu si bien s’étendre hors de son berceau, c’est qu’elle est devenue très malléable et que, dans chaque pays, elle , s'est attirée les populations en acceptant les superstitions locales.
Lorsqu’il pénétra au Thibet le boudhisme rencontra une religion indigène, qu’on a appelée religion « Bon ». C’était un ensemble de croyances chamaniques , dans lesquelles la sorcellerie avait le premier rang. La lutte fut assez vive; après une première période de triomphe (au vnR siècle), suivie d’une déchéance momentanée, les boudhistes de l’école Mahayana s’établirent définitivement au vme siècle. Mais cette école avait dû s’écarter considérablement du boudhisme primitif prêché par Çakya-Mouni ; elle était devenue mystique et elle avait dû englober la religion locale, en faisant dans ses dogmes et ses légendes une large place aux croyances et superstitions populaires.
Les démons et les génies, les dieux et les bodhisatvas ou saints boudhistes, jouèrent un grand rôle; la sorcellerie et l’exorcisme furent fort en honneur.
Lorsque, en 1417, le prêtre Tsen-Khapa eut fait admettre ses réformes et fondé l’institution lamaïque, le clergé thibétain se trouva l’un des mieux organisés du monde, avec son chef temporel et spirituel, le Dalaï-Lama, ses cardinaux ou khampos, ses lamas ou évêques, ses gélongs ou prêtres. Ce novateur raviva, pour se donner plus d’autorité, toutes les vieilles croyances de la sorcellerie, et attribua aux exorcismes et aux talismans, faits par les lamas, une vertu à toute épreuve, comme nous avons pu le voir, en étudiant les Thibétains.
Le boudhisme avait pénétré en Chine dès l'an 225 avant J. -G., mais il ne réussit à s’y établir fermement, que dans les trois premiers siècles de notre ère.
Les premiers missionnaires hindous eurent à lutter contre les adeptes du taoïsme, curieuse religion formée par l'amalgame de superstitions grossières avec les doctrines métaphysiques assez élevées prêchées par Lao-Tseu, au vie siècle
Régnault •
avant notre ère. La magie, l'astrologie, la sorcellerie et les exorcismes étaient fort en honneur dans cette religion.
Ces missionnaires eurent aussi à lutter contre les disciples de Koung-fou-Tseu ( Confucius ). Ce philosophe avait réformé l'ancien culte naturaliste et fétichiste de la Chine et laissé à ses disciples un code de morale basé sur les devoirs et les obligations réciproques des hommes et le respect de l'antiquité.
Les premiers boudhistes avaient voulu prêcher les doctrines de leur maître dans toute leur intégrité; ils avaient essayé de lutter face à face avec leurs adversaires religieux et ils avaient perdu la bataille.
Le boudhisme, qui a réussi à s’établir dans le Céleste Empire, se rattache à l’école Mahayana. Les disciples de cette école, avec la souplesse et l’activité qui leur sont propres, ont su rendre leurs doctrines populaires, en adoptant toutes les superstitions et les légendes indigènes, en ouvrant les portes de leur Panthéon aux divinités locales, et surtout en prêtant le grand éclat de leurs cérémonies au culte des morts, si cher aux Chinois.
De nombreux schismes se sont produits et actuellement il y a dix-huit sectes principales, sans compter les fidèles, qui reconnaissent l’autorité du Dalaï-Lama, de Lhassa.
Ces différentes sectes possèdent des livres sacrés, dans lesquels se trouvent, avec la traduction des «écritures hindoues » accompagnée de nombreux commentaires, des livres de sorcellerie et d’exorcisme.
Le boudhisme a pénétré dans rindo-Chine : là, il a eu des fortunes diverses.
Au Cambodge , il s’est laissé imprégner de brahmanisme : il semble être resté sans influence sur la sorcellerie, qui, nous l'avons vu, est pratiquée surtout par des hommes du peuple dont le prétendu pouvoir est souvent héréditaire.
Dansl’Anftftwetau Tonkin, le boudhisme de l’école H inavana a échoué; celui de l’école Mahayana ne s’est établi qu’en se laissant pénétrer par un certain nombre de doctrines taoïstes et de superstitions locales ; il a favorisé les sorciers.
Dans la Birmanie et le Sicun, l’école Ilinayana règne presque exclusivement, aussi retrouvons-nous là la doctrine de Gaoutama dans sa pureté presque absolue, et constatonsnous la rareté des superstitions.
Il ne faudrait cependant pas croire que « l'école du petit développement» soit absolument ennemie des amulettes, car. à Cevlan, le seul point de l’Inde, où elle conserve son influence, on voit les pèlerins boudhistes emporter avec eux et considérer comme de précieuses amulettes, des morceaux d’écorce du célèbre Ficus-Religiosa. D’après la tradi- . tion, cet arbre planté à Ceylan, vers le milieu du me siècle, provient du Ficus, à l'ombre duquel s'asseyait habituellement le Boudha. Rliys David nous dit qu’on trouve aussi d’autres « arbres sacrés », d’autres « amulettes », des « charmes et des reliques Ç). »
Lorsque, au ive siècle, après avoir conquis la Corée, le boudhisme du Nord, c’est-à-dire de l'école Mahayana, envahit, le Japon, il se trouva en présence de la religion Sïn-Tô, qui, aujourd’hui encore, est considérée comme religion d'Etat.
Le caractère spécial du Sïn-Tô, c'est la haine de la sorcellerie et de l’idolâtrie, haine poussée à tel point, qu'il est interdit de faire des images des dieux.
Le boudhisme reçut dans son Panthéon les divinités sin-
toïstes et s’empressa de les représenter, comme ses autres dieux, par des images. Il fît entrer également dans ses légendes les vieilles superstitions locales, etdevint ainsi facilement populaire.
De nombreux schismes se produisirent peu à peu ; d’autre part, certaines écoles sectaires de la Chine envoyèrent des missionnaires au Japon, si bien qu’aujourd’hui le boudhisme japonais compte 12 sectes principales subdivisées en 36 soussectes.
Malgré cette division, le boudhisme a recruté de nombreux
p) Ulivs David, Buclhism , p. 39.
adhérents dans l’empire du Mikado, mais il n’a jamais pu. vaincre complètement la vieille religion Sïn-Tô, à laquelle la famille royale et les princes restent'toujours attachés.
Nous voyons donc que l’invasion houdhiste a favorisé les croyances superstitieuses.
Nous avons vu d’autre part, lorsque nous avons étudié la croyance aux sortilèges chez les Japonais, que les prêtres sin-toïstes, loin de rester fidèles à l’esprit de leur religion et de combattre les superstitions, prennent souvent plaisir à se faire passer pour sorciers et à user de charmes.
La sorcellerie est donc encouragée par le boudhisme, interdite par le Sïn-Tô, mais pratiquée cependant par les prêtres de cette dernière religion.
En résumé, après cette courte étude du boudhisme, nous pouvons dire :
Les doctrines primitives de Çakya-Mouni repoussaient les superstitions ; cela a même été l’une des causes de la déchéance du boudhisme dans l’Inde.
Partout où elle a établi son influence, l’école Mahavana a pris pied en favorisant la sorcellerie et les autres superstitions.
L’école Hinayana a conservé presque pure la doctrine du maître, elle a généralement refusé d’admettre les superstitions locales et elle a souvent échoué à cause de cette rigidité.
L’influence du boudhisme sur la croyance aux sortilèges a donc varié avec les écoles, l’une l’a propagée, l’autre Ta combattue.
Quoique, au point de vue chronologique, cette religion doive prendre place après le christianisme, nous étudierons dès maintenant l’islamisme dans ses rapports avec la sorcellerie, afin de pouvoir rechercher ensuite d’une façon complète et
sans interruption, depuis les origines jusqu’à nos jours, les rapports de la religion du Christ avec la sorcellerie.
Mahomet est convaincu de l’existence des sorciers : ce sont les démons qui enseignent aux hommes la magie 0) et les méchants sorciers tiennent leur pouvoir d'un pacte qu’ils ont passé avec le roi des ténèbres, Kblis.
Chez les Arabes, chez les Bédouins, chez les tribus païennes de l’Afrique tropicale, partout, les disciples de Mahomet ont trouvé des sorciers et des amulettes. Nulle part le Koran n’a détrôné les gri-gri préislamiques, il est devenu lui-même gri-gri, comme nous l’avons vu chez les Bambaras et les Bédouins.
« Des petits exemplaires du Koran, des versets de ce livre ou même simplement certains des noms donnés à Dieu, même les noms des Sept Dormants et de leur chien servent d’amulettes (2). »
Parmi ces amulettes, les unes protègent à la guerre, les autres conjurent les sorts et surtout le mauvais-œil.
On trouve aussi des « papiers à boire », « c’est-à-dire des amulettes que l’on boit après les avoir fait dissoudre dans Peau. D’autres papiers sont des papiers d’amour ou de consentement, qui fortifient la fidélité amoureuse (3). »
Ces amulettes ne sauraient être trop nombreuses; c’est qu’en effet chaque homme. est exposé à des sorts multiples : c’est le lien ou ligature d’aiguillette qui fait le désespoir des amoureux, c’est la zizanie ou inimitié « que certains caractères magiques sèment entre amis », c’est la possession du diable qui fait passer un démon dans le corps.
Tous ces maléfices sont les œuvres de méchants sorciers, surtout de ceux qui ont fait un pacte avec Eblis, suivant le rite que nous avons étudié en parlant des Bédouins.
Ces croyances semblent d’abord en contradiction avec les
(fi Koran , Sourate II, 90.
(*) Dozy, Histoire de V Islamisme, p. 511. (3) Maykux, Bédouins , III, p. 132.
doctrines fatalistes des musulmans; mais ceux-ci s’en tirent en disant que les maléfices d’une part, les amulettes d’autre part, n’agissent que s’ils ne sont pas contraires au destin.
Cette explication est très facile pour les sorciers : si un maléfice ou un gri-gri n’agit pas, on ne doit pas pour cela mettre en doute le pouvoir de l’enchanteur, c’est qu’il devait en être autrement qu’on le désirait, « c’était écrit ».
Ces croyances ne furent pas sans influence sur la sorcellerie du moyen-âge ; grâce, en effet, aux invasions musulmanes, aux croisades et à l'influence que prit à un certain moment l’Ecole Arabe (j1), les pratiques de la sorcellerie musulmane pénétrèrent dans une grande partie de l’Europe, mais principalement dans la presqu’île ibérique et en France.
Au xive siècle, les procédés d’envoûtement étaient presque aussi perfectionnés (?) que de nos jours; voici un passage de l’historien Ibn Kadoun, qui nous donne â ce sujet des détails très précis :
« Nous avons vu de nos propres yeux, un de ces individus fabriquer l’image d’une personne qu’il voulait ensorceler.- Ces images se composent de choses dont les qualités ont un certain rapport avec les intentions et les projets de l’opérateur et qui représentent symboliquement et, dans le but d’unir et de désunir, les noms et les qualités de celui qui doit être sa victime. Le magicien prononce ensuite quelques paroles sur l’image qu’il vient de poser devant lui et qui offre la représentation réelle ou symbolique de la personne qu’il veut ensorceler ; puis il souffle et lance, hors de sa bouche, une portion de salive, qui s’y était amassée, et fait vibrer en même temps les organes qui servent â énoncer les lettres de cette formule malfaisante; alors il tend, au-dessus de cette image symbolique, une corde, qu’il a apprêtée pour cet objet, et y met un nœud pour signifier qu’il agit avec résolution et persistance, qu’il fait un pacte avec le démon, qui
(i) pr Proust, L’Ecole Arabe et la croyance aux sortilèges (Rente de V Hypnotisme, juillet 1893).
était son associé dans l'opération, au moment où il crachait, et pour montrer qu’il agit avec l'intention bien arrêtée de consolider le charme. A ces procédés et à ces paroles malfaisantes est attaché un mauvais esprit, qui, enveloppé de salive, sort de la bouche de l'opérateur.
» Plusieurs mauvais esprits en descendent alors et le résultat est que le magicien fait tomber sur sa victime le mal qu’il lui souhaite (4). »
De nos jours, lorsqu’un musulman se croit frappé de tels maléfices, il s'adresse à une sorcière arabe ou à un marabout.
La sorcière dit à son client qu’elle lui fera savoir s’il est réellement ensorcelé, et qu’elle le guérira. Pour cela, elle lui fait fixer un cercle noir, qu’elle s’est tracé dans la paume de la main avec un charbon. C’est une véritable séance de braidisme; aussi, quand le malade est hypnotisable, il ne tarde pas à s’endormir, et, à son réveil, il peut se trouver guéri .
Chez le marabout, la cérémonie est un peu différente, mais, au fond, le procédé est le même. Sur une table, recouverte d’une nappe blanche, le saint musulman place une carafe pleine d'eau, à travers laquelle il fera fixer à son client une bougie allumée. C’est dans cette eau que le malheureux maléficié doit voir apparaître celui qui lui a jeté le sort; le plus souvent, il entre en hypnose superficielle et ne tarde pas à avoir une hallucination dans laquelle il croit apercevoir celui de ses ennemis qu'il avait déjà pu soupçonner.
Le marabout lui affirme alors qu’il va guérir et il lui donne quelque amulette.
Au Caire, les sorciers, qu’on appelle mancljeb, emploient des procédés analogues; ils font fixer au patient un point noir marqué au milieu d’une assiette blanche. C’est encore là de l'hypnotisme.
En résumé, nous voyons que la religion de Mahomet a
P) Ibn Kadoun, cité par Do Rochas, L’ E nr où terne n t, p . 9-10.
admis, dès l’origine,
l'existence des maléfices et qu’elle a
contribué à rextension de la croyance aux sortilèges.