‹ La SorcièreChapitre 2 sur 25 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

LA MORT DES DIEUX

Certains auteurs nous assurent que, peu de temps avant la victoire du christianisme, une voix mystérieuse courait sur les rives de la mer Egée, disant : « Le grand Pan est mort. »

L’antique dieu universel do la Nature était fini. Grande joie. On se figurait que, la Nature étant morte, morte était la tentation. Troublée si longtemps de l’orage, lame humaine va donc reposer.

S’agissait-il simplement de la fin de l’ancien culte, de sa défaite, de l’éclipse des vieilles formes religieuses? Point du tout. En consultant les premiers monuments chrétiens, on trouve à chaque ' ligne l’espoir que la Nature va disparaître, la vie s’éteindre, qu’enfin on touche à la fin du monde. C’en est fait des dieux de la vie, qui en ont si longtemps prolongé l’illusion. Tout tombe, s’écroule,

s’abîme. Le Tout devient le néant : « Le grand Pan est mort ! »

Ce n était pas une nouvelle que les dieux dussent mourir. Nombre de cultes anciens sont fondés précisément sur l’idée de la mort des dieux. Osiris meurt, Adonis meurt, il est vrai, pour ressusciter. Eschyle, sur le théâtre même, dans ces drames qu’on ne jouait que pour les fêtes des dieux, leur dénonce expressément, par la voix de Prométhée, qu’un jour ils doivent mourir. Mais comment? vaincus, et soumis aux Titans, aux puissances antiques de la Nature.

Ici, c’est bien autre chose. Les premiers chrétiens, dans l’ensemble et dans le détail, dans le passé, dans l’avenir, maudissent la Nature ellemême. Ils la condamnent tout entière, jusqu’à voir le mal incarné, le démon dans une fleur *. Viennent donc, plus tôt que plus tard, les anges qui jadis abîmèrent les villes de la mer Morte. Qu’ils emportent, plient comme un voile la vaine figure du monde, qu’ils délivrent enfin les saints de cette longue tentation.

L’Évangile dit : « Le jour approche. » Les Pères disent : <* Tout à l’heure. » L’écroulement de l’Empire et l’invasion des Barbares donnent espoir à saint Augustin qu’il ne subsistera de cité bientôt que la cité de Dieu.

Qu’il est pourtant dur à mourir, ce monde, et

» Conf. de S'. Cypricn, ap. Muratori, Script, il., I. 293, 553.

A. Main y, Mtrgir, 433.

LA SIO HT DES DIEUX. 87

obstiné à vivre ! Il demande, comme Ézéchias, un répit, un tour de cadran. Eh bien, so’it, jusqua l’an Mille. Mais après, pas un jour de plus.

Est-il bien sûr, comme on l’a tant répété, que les anciens dieux fussent finis, eux -mêmes ennuyés, las de vivre ! qu’ils aient , de découragement, donné presque leur démission? que le christianisme n’ait eu qu’à souffler sur ces vaines ombres?

On montre ces dieux dans Rome, on les montre dans le Capitole, où ils n’ont été admis que par une mort préalable, je veux dire en abdiquant ce qu’ils avaient de sève locale, en reniant leur patrie, en cessant d’être les génies représentants des nations. Pour les recevoir, il est vrai, Rome avait pratiqué sur eux une sévère opération , les avait énervés, pâlis. Ces grands dieux centralisés étaient devenus , dans leur vie officielle , de tristes fonctionnaires de l’empire romain. Mais cette aristocratie de l’Olympe, en sa décadence, n’avait nullement entraîné la foule des dieux indigènes , la populace des dieux encore en possession de l’immensité des campagnes, des bois, des monts, des fontaines, confondus intimement avec la vie de la contrée. Ces dieux logés au cœur des chênes, dans les eaux fuyantes et profondes, ne pouvaient en être expulsés.

Et qui dit cela? c’est l’Église. Elle se contredit rudement. Quand elle a proclamé leur mort, elle s'indigne de leur vie. De siècle en siècle, par la

voix menaçante de ses conciles \ elle leur intime de mourir... Eh quoi! ils sont donc vivants?

« Ils sont des démons... » — Donc, ils vivent. Ne pouvant en venir à bout, on laisse le peuple innocent les habiller, les déguiser. Par la légende, il les baptise, les impose à l'Église même. Mais, du moins, sont-ils convertis? Pas encore. On les surprend qui sournoisement subsistent en leur propre nature païenne.

Où sont-ils? Dans le désert, sur la lande, dans la forêt? Oui, mais surtout dans la maison. Ils se maintiennent au plus intime des habitudes domestiques. La femme les garde et les cache au ménage et au lit même. Ils ont là le meilleur du mondo (mieux que le temple), le foyer.

Il ny eut jamais révolution si violente que colle de Théodose. Nulle trace dans l’antiquité d’une telle proscription d’aucun culte. Le Perse, adorateur du feu, dans sa pureté héroïque, put outrager les dieux visibles, mais il les laissa subsister. Il fut très favorable aux juifs, les protégea, les employa. La Grèce, fille de la lumière, se moqua des dieux ténébreux, des Cabires ventrus, et elle les toléra pourtant, les adopta comme ouvriers, si bien quelle en fit son Vulcain. Rome, dans sa majesté, accueillit, non seulement l’Étrurie, mais les dieux rustiques du vieux laboureur italien.

1 V. Mansl, Baluze ; Conc. d’Arles, 4iî ; de Tours, 567 ; de Leptines, 743 ; les Capitulaires, etc. Gerson même, vers 1400.

LA MOUT DES DIEUX

Elle ne poursuivit les druides que comme une dangereuse résistance nationale.

Le christianisme vainqueur voulut, crut tuer l’ennemi. Il rasa l’Ecole, par la proscription de la logique, et par l’extermination des philosophes, qui furent massacrés sous Valens. Il rasa ou vida le Temple, brisa les symboles. La légende nouvelle aurait pu être favorable à la famille, si le père n’y eût été annulé dans saint Joseph, si la mère avait été relevée comme éducatrice , comme ayant moralement enfanté Jésus. Voie féconde qui fut tout d’abord délaissée par l’ambition d’une haute pureté stérile.

Donc le christianisme entra au chemin solitaire où le monde allait de lui-même, le célibat, combattu en vain par les lois des Empereurs. Il se précipita sur cette pente par le monachisme.

Mais l’homme au désert fut-il seul? Le démon lui tint compagnie, avec toutes les tentations. Il eut beau faire, il lui fallut recréer des sociétés, des cités de solitaires. On sait ces noires villes de moines qui se formèrent en Thébaïde. On sait quel esprit turbulent, sauvage, les anima, leurs descentes meurtrières dans Alexandrie. Ils se «lisaient troublés, poussés du démon, et ne mentaient pas.

Un vide énorme s’était fait dans le monde. Qui le remplissait? Les chrétiens le disent, le démon, partout le démon : Ubique dæmon 1 .

* V. les Vies des Pères du désert, et les auteurs cités par A. Maury, Magie, 317. Au quatrième siècle, les Messaliens, se croyant pleins de démons, se mouchaient et crachaient sans cesse, faisaient d’incroyables efforts pour les expectorer.

LA StRCièrtr.

La Grèce, comme tous les peuples, avait eu ses énergumènes, troublés, possédés des esprits. C’est un rapport tout extérieur, une ressemblance apparente qui ne ressemble nullement. Ici, ce ne sont pas des esprits quelconques. Ce sont les noirs fils de l’abirae, idéal de perversité. On voit partout dès lors errer ces pauvres mélancoliques qui se haïssent, ont horreur d’eux-mémes. Jugez, en effet, ce que c’est, de se sentir double, d’avoir foi en cet autre, cet hôte cruel qui va, vient, se promène en vous, vous fait errer où il veut, aux déserts, aux précipices. Maigreur, faiblesse croissantes. Et plus ce corps misérable est faible, plus le démon l’agite. La femme surtout est habitée, gonflée, soufflée de ces tyrans. Ils l’emplissent d'aura infernale, y font l’orage et la tempête, s’en jouent, au gré de leur caprice, la font pécher, la désespèrent.

Ce n’est pas nous seulement, hélas ! c’est toute la nature qui devient démoniaque. Si le diable est dans une fleur, combien plus dans là forêt sombre ! La lumière qu’on croyait si pure est pleine des enfants de la nuit. Le ciel plein d’enfer! quel blasphème t L’étoile divine du matin, dont la scintillation sublime a plus d’une fois éclairé Socrate, Archimède ou Platon, qu’est-elle devenue? Un diable, le grand diable Lucifer. Le soir, c’est le diable Vénus, qui m’induit en tentation dans ses molles et douces clartés.

Je ne m’étonne pas si cette société devient terrible et furieuse. Indignée de se sentir si faible contre les démons, elle les poursuit partout, dans

LA MORT DES DIEUX

les temples, les autels de l’ancien culte d’abord, puis dans les martyrs païens. Plus de festins; ils peuvent être des réunions idolâtriques. Suspecte est la famille même; car l’habitude pourrait la réunir autour des lares antiques. Et pourquoi une famille? L’Empire est un empire de moines.

Mais l’individu lui-même, l’homme isolé et muet, regarde le ciel encore, et dans les astres retrouve et honore ses anciens dieux. « C’est ce qui fait les famines , dit l’empereur Théodose , et tous les fléaux de l’Empire. » Parole terrible qui lâche sur le païen inoffensif l’aveugle rage populaire. La loi déchaîne à l’aveugle toutes les fureurs contre la loi.

Dieux anciens, entrez au sépulcre. Dieux de l’amour, de la vie, de la lumière, éteignez-vous ! Prenez le capuche du moine. Vierges, soyez religieuses. Epouses, délaissez vos époux; ou, si vous gardez la maison, restez pour eux de froides soeurs.

Mais tout cela, est-ce possible? qui aura le souffle assez fort pour éteindre d’un seul coup la lampe ardente de Dieu? Cette tentative téméraire de piété impie pourra faire des miracles étranges, monstrueux... Coupables, tremblez!

Plusieurs fois, dans le moyen âge, reviendra la sombre histoire de la Fiancée de Corinthe. Racontée de si bonne heure par Phlégon, l’affranchi d’Adrien, on la retrouve au douzième siècle, on la retrouve au seizième, comme le reproche profond, l’indomptable réclamation de la Nature.

« Un jeune homme d’Athènes va à Corinthe, chez celui qui lui promit sa fille. Il est resté païen, et ne sait pas que la famille où il croyait entrer vient de se faire chrétienne. Il arrive fort tard. Tout est couché, hors la mère, qui lui sert le repas de l’hospitalité, et le laisse dormir. Il tombe de fatigue. A peino il sommeillait, une figure entre dans la chambre : c’est une fille, vêtue, voilée de blanc; elle a au front un bandeau noir et or. Elle le voit. Surprise, levant sa blanche main : « Suis-je donc déjà si étrangère dans la maison?... « Hélas! pauvre recluse... Mais, j’ai honte, et je « sors. Repose. — Demeure, belle jeune fille, voici « Cérès, Bacchus, et, avec toi, l’Amour! Naie pas « peur, ne sois pas si pâle! — Ah! loin de moi, « jeune homme! Je n’appartiens plus à la joie. Par « un vœu de ma mère malade, la jeunesse et la vie « sont liées pour toujours. Les dieux ont fui. Et « les seuls sacrifices sont des victimes humaines. « — Eh quoi! ce serait toi? toi, ma chère fiancée, « qui me fus donnée dès l’enfance? Le serment de « nos pères nous lia pour toujours sous la bénédic- « tion du ciel. O vierge! sois à moi! — Non, ami,

« non, pas moi. Tu auras ma jeune sœur. Si je « gémis dans ma froide prison, toi, dans ses bras,

« pense à moi, à moi qui me consume et ne pense « qu’à toi, et que la terre va recouvrir. — Non,

« j’en atteste cette flamme; c’est le flambeau d’hy- « men. Tu viendras avec moi chez mon père. Reste,

« ma bien-aimée. » — Pour don de noces, il offre une coupe d’or. Elle lui donne sa chaîne, mais préfère à la coupe une boucle de ses cheveux.

LA MORT DES DIEUX

« C’est l’heure des esprits ; elle boit, de sa lèvre pâle, le sombre vin couleur de sang. Il boit avidement après elle. Il invoque l’Amour. Elle, son pauvre cœur s’en mourait, et elle résistait pourtant. Mais il se désespère, et tombe en pleurant sur le lit. — Alors, se jetant près de lui : « Ah! « que ta douleur me fait mal ! Mais, si tu me tou- « chais, quel effroi! Blanche comme la neige, « froide comme la glace, hélas! telle est ta fiancée. « — Je te réchaufferai; viens à moi ! quand tu sor- « tirais du tombeau... » Soupirs, baisers, s’échangent. « Ne sens-tu pas comme je brûle? » — L’Amour les étreint et les lie. Les larmes se mêlent au plaisir. Elle boit, altérée, le feu de sa bouche; le sang figé s’embrase de la rage amoureuse, mais le cœur ne bat pas au sein.

« Cependant la mère était là, écoutait. Doux serments, cris de plainte et de volupté. — « Chut! « c’est le chant du coql A demain, dans la nuit! » Puis, adieu, baisers sur baisers!

« La mère entre indignée. Que voit-elle? Sa fille. Il la cachait, l’enveloppait. Mais elle se dégage, et grandit du lit à la voûte : « O mère! mère ! vous « m’enviez donc ma belle nuit, vous me chassez « de ce lieu tiède. N etait-ce pas assez de m’avoir « roulée dans le linceul, et sitôt portée au tom- « beau? Mais une force a levé la pierre. Vos « prêtres eurent beau bourdonner sur la fosse.

« Que font le sel et l’eau, où brûle la jeunesse? « La terre ne glace pas l’amour!... Vous promîtes;

« je viens redemander mon bien...

« Las! ami, il faut que tu meures. Tu langui-

« rais, tu sécherais ici. J’ai tes cheveux; iis seront « blancs demain '... Mère, une dernière prière! « Ouvrez mon noir cachot, élevez un bûcher, et « que l’amante ait le repos des flammes. Jaillisse « letincelle et rougisso la cendre! Nous irons à « nos anciens dieux. »

1 Ici, J'ai supprimé un mot choquant. Goethe, si noble dans la forme, ne l’est pas autant d'esprit. 11 gâte la merveilleuse histoire, souille le grec d’une horrible idée slave. Au moment où on pleure, il fait de la fille un vampire. Elle vient parce qu'elle a soif de sang, pour sucer le sang de son cœur. Et il lui fait dire froidement celte chose impie et immonde : « Lui fini, je passerai à d’autres ; la Jeune race succombera à ma fureur. »

Le moyen âge habille grotesquement cette tradition pour nous faire peur du Diable Vénus. Sa statue reçoit d’un Jeune homme une bague qu'il lui met imprudemment au doigt. Elle la serre, la garde comme fiancée, et, la nuit, vient dans son lit en réclamer les droits. Pour le débarrasser de l’infernale épouse, il faut un exorcisme. — Même histoire dans les fabliaux, mais appliquée sottement à la Vierge. — Luther reprend l'histoire antique, si ma mémoire ne me trompe, dans ses Propos de table, mais fort grossièrement, en faisant sentir le cadavre. — L’espagnol del Rio la transporte de Grèce en Brabant. La fiancée meurt peu avant ses noces. On sonne les cloches des morts. Le fiancé désespéré errait dans la campagne. 11 entend une plainte. C'est elle-même qui cric sur la bruyère... * Ne vois-tu pas, dit-elle, celui qui me conduit? — Non. » — Mais il la saisit, l’enlève, la porte chez lui. Là, l'histoire risquait fort de devenir trop tendre et trop louchante. Ce dur inquisiteur, del Rio, en coupe le fil. « Le voile levé, dit-il, on trouva une bûche vêtue de la peau d’un cadavre. * — Le juge le Loyer, quoique si peu sensible, nous restitue pourtant l’histoire primitive.

Après lui, c’est fait de tous ces tristes narrateurs. L’histoire est inutile. Car notre temps commence, et la fiancée a vaincu. La Nature enterrée revient, non plus furtivement, mais maîtresse de la maison.

POURQUOI LE MOYEN AGE DÉSESPÉRA

« Soyez des enfants nouveau-nés (quasi modo geniti infantes) ; soyez tout petits , tout jeunes par l’innocence du cœur, par la paix, l’oubli des disputes, sereins, sous la main de Jésus. »

C’est l’aimable conseil que donne l’Église à ce monde si orageux, le lendemain de la grande chute. Autrement dit : « Volcans, débris, cendres, lave, verdissez. Champs brûlés, couvrez-vous de fleurs. »

Une chose promettait, il est vrai, la paix qui renouvelle : toutes les écoles étaient finies, la voie logique abandonnée. Une méthode infiniment simple dispensait du raisonnement, donnait à tous la pente aisée qu’il ne fallait plus que descendre. Si le credo était obscur, la vie était toute tracée dans le sentier de la légende. Le premier mot, le dernier, fut le même : Imitation.

« Imitez, iout ira bien. Répétez et copiez. » Mais est-ce bien là le chemin de la véritable enfance, qui vivifie le cœur de l’homme , qui lui fait retrouver les sources fraîches et fécondes? Je ne vois d’abord dans ce monde, qui fait le jeune et l’enfant, que des attributs de vieillesse, subtilité, servilité, impuissance. Qu’est-ce que cette littérature devant les monuments sublimes des Grecs et des Juifs? même devant le génie romain? C'est précisément la chute littéraire qui eut lieu dans l'Inde, du brahmanisme au bouddhisme; un verbiage bavard après la haute inspiration. Les livres copient les livres, les églises copient les églises, et ne peuvent plus même copier. Elles se volent les unes les autres. Des marbres arrachés de Ravenne, on orne Aix-la-Chapelle. Telle est toute cette société. L’évêque roi d’une cité, le barbare roi d’une tribu, copient les magistrats romains. Nos moines, qu’on croit originaux, ne font dans leur monastère que renouveler la villa (dit très bien Chateaubriand). Ils n’ont nulle idée de faire une société nouvelle, ni de féconder l’ancienne. Copistes des moines d’Orient, ils voudraient d’abord que leurs serviteurs fussent eux-mêmes de petits moines laboureurs, un peuple stérile. C’est malgré eux que la famille se refait, refait le monde.

Quand on voit que ces vieillards vont si vite vieillissant, quand, en un siècle, l’on tombe du sage moine saint Benoît au pédantesque Benoît d’Aniane, on sent bien que ces gens-là turent parfaitement innocents de la grande création populaire qui fleurit sur les ruines : je parle des Vies

POURQUOI LE MOYEN ACE DÉSESPÉRA

des saints. Les moines les écrivirent, mais le peuple les faisait. Cette jeune végétation peut jeter des feuilles et des fleurs par les lézardes de la vieille masure romaine convertie en monastère, mais elle n’en vient pas à coup sûr. Elle a sa racine profonde dans le sol; le peuple l’y sème, et la famille l’y cultive, et tous y mettent la main, les hommes, les femmes et les enfants. La vie précaire, inquiète, de ces temps de violence, rendait ces pauvres tribus imaginatives, crédules pour leurs propres rêves, qui les rassuraient. Rêves étranges, riches de miracles, de folies absurdes et charmantes.

Ces familles, isolées dans la forêt, dans la montagne (comme on vit encore au Tyrol, aux Hautes- Alpes), descendant un jour par semaine, ne manquaient pas au désert d’hallucinations. Un enfant avait vu ceci, une femme avait rêvé cela. Un saint tout nouveau surgissait. L’histoire courait dans la campagne, comme en complainte, rimée grossièrement. On la chantait et la dansait le soir au chêne de la fontaine. Le prêtre qui le dimanche venait officier dans la chapelle des bois trouvait ce chant légendaire déjà dans toutes les bouches. Il se disait : « Après tout, l’histoire est belle, édifiante... Elle fait honneur à l’Église. Vox populi, vox Dci!.., Mais comment l’ont-ils trouvée? » On lui montrait des témoins véridiques, irrécusables, l’arbre, la pierre, qui ont vu l’apparition, le miracle. Que dire à cela?

Rapportée à l’abbaye, la légende trouvera un moine, propre à rien , qui ne sait qu’écrire, qui est

curieux, qui croit tout, toutes les choses merveilleuses. Il écrit celle-ci, la brode de sa plate rhétorique, gâte un peu. Mais la voici consignée et consacrée, qui se lit au réfectoire, bientôt à l’église. Copiée, chargée, surchargée d’ornements souvent grotesques, elle ira de siècle en siècle, jusqu’à ce que honorablement elle prenne rang à la fin dans la Légende dorée.

Lorsqu’on lit encore aujourd’hui ces belles histoires, quand on entend les simples, naïves et graves mélodies où ces populations rurales ont mis tout leur jeune cœur, on ne peut y méconnaître un grand souffle, et l’on s’attendrit en songeant quel fut leur sort.

Ils avaient pris à la lettre le conseil touchant de l’Eglise : « Soyez des enfants nouveau-nés. » Mais ils en firent l’application à laquelle on songeait le moins dans la pensée primitive. Autant le christianisme avait craint, haï la Nature, autant ceux-ci l’aimèrent, la crurent innocente, la sanctifièrent même en la mêlant à la légende.

Les animaux que la Bible si durement nomme les velus, dont le moine se défie, craignant d’y trouver des démons, ils entrent dans ces belles histoires de la manière la plus touchante (exemple, la biche qui réchauffe, console Geneviève de Brabant).

Même hors de la vie légendaire, dans l’existence commune, les humbles amis du foyer, les aides courageux du travail, remontent dans l’estime de

POURQUOI LE MOYEN AGE DÉSESPÉRA

l’homme. Ils ont leur droit *. Ils ont leurs fêtes. Si, dans l’immense bonté de Dieu, il y a place pour les plus petits, s’il semble avoir pour eux une préférence de pitié, « pourquoi, dit le peuple des champs , pourquoi mon âne n’aurait-il pas entrée à l’église? Il a des défauts, sans doute, et ne me ressemble que plus. Il est rude travailleur, mais il a la tête dure; il est indocile, obstiné, entêté, enfin, c’est tout comme moi. »

De là les fêtes admirables, les plus belles du moyen âge, des Innocents, des Fous, de l’Ane. C’est le peuple même d’alors, qui, dans l’âne, traîne son image, se présente devant l’autel, laid, risible, humilié! Touchant spectacle! Amené par Balaam, il entre solennellement entre la Sibylle et Virgile *, il entre pour témoigner. S’il regimba jadis contre Balaam , c’est qu’il voyait devant lui le glaive de l’ancienne loi. Mais ici la Loi est finie, et le monde de la Grâce semble s’ouvrir à deux battants pour les moindres, pour les simples. Le peuple innocemment le croit. De là la chanson sublime où il disait à l’âne, comme il se fût dit à lui-même :

A genoux, et dis Amen /

Assez mangé d’herbe et de foin !

Laisse les vieilles choses , et va !

’ V. J. Grimm, Rechts alterthümer, et mes Origines du droit.

* C’est le rituel de Rouen. V. Ducange, verbo Feslum; Carpentier, verbo Kalendæ, et Marlène, lit, 110. La sibylle était couronnée, suivie des juifs et des gentils, de Moïse, des prophètes, de Nabuchodoaosor, etc. De très bonne heure, et de siècle en siècle, du

Le neuf emporte le vieux !

La vérité fait fuir l’ombre!

La lumière chasse la nuit ' I

Rude audace! Est-ce bien là ce qu’on vous demandait, enfants emportés, indociles, quand on vous disait d’être enfants? On offrait le lait. Vous buvez le vin. On vous conduisait doucement bride en main sur l’étroit sentier. Doux, timides, vous hésitiez d’avancer. Et tout à coup la bride est cassée... La carrière, vous la franchissez d’un seul bond.

Oh! quelle imprudence ce fut de vous laisser faire vos saints, dresser l’autel, le parer, le charger, l’enterrer de fleurs ! Voilà qu’on le distingue à peine. Et ce qu’on voit, c’est l’hérésie antique condamnée de l’Eglise, l'innocence de la nature; que dis-je! une hérésie nouvelle qui ne finira pas domain : l’indépendance de l'homme.

Écoutez et obéissez :

Défense d’inventer, de créer. Plus do légendes, plus de nouveaux saints. On en a assez. Défense d’innover dans le culte par de nouveaux chants ;

septième au seizième, l’Église essaye de proscrire les grandes fêtes populaires de l’Ane, des Innocents, des Enfants, des Fous Elle n’y réussit pas avant l’avénement de l’esprit moderne.

' Yctuslatem novitas,

Umbram fugat clarilas,

Noctem lux éliminai! {Ibidem.)

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l’inspiration est interdite. Les martyrs qu’on découvrirait doivent se tenir dans le tombeau, modestement, et attendre qu’ils soient reconnus de l'Eglise. Défense au clergé, aux moines, de donner aux colons, aux serfs, la tonsure qui les .affranchit. — Voilà l’esprit étroit, tremblant de l’Église carlovingienne *. Elle se dédit, se dément, elle dit aux enfants : « Soyez vieux! »

Quelle chute ! Mais est-ce sérieux? On nous avait dit d’être jeunes. — Oh ! le prêtre n’est plus le peuple. Un divorce infini commence, un abîme de séparation. Le prêtre, seigneur et prince, chantera sous une chape d’or, dans la langue souveraine du grand empire qui n’est plus. Nous, triste troupeau, ayant perdu la langue de l’homme, la seule que veuille entendre Dieu, que nous reste-t-il, sinon de mugir et de bêler, avec l’innocent compagnon qui ne nous dédaigne pas, qui l’hiver nous réchauffe à l’étable et nous couvre de sa toison? Nous vivrons avec les muets et serons muets nous-mêmes.

En vérité, l’on a moins le besoin d’aller a l’église. Mais elle ne nous tient pas quittes. Elle exige que l’on revienne écouter ce qu’on n’entend plus.

Dès lors un immense brouillard, un pesant brouillard gris-de-plomb, a enveloppé ce monde. Pour combien de temps, s’il vous plaît? Dans une effroyable durée de mille ans ! Pendant dix siècles

» Voir passm les Capitulaires.

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entiers, une langueur inconnue à tous les âges antérieurs a tenu le moyen âge, même en partie les derniers temps, dans un état mitoyen entre la veille et le sommeil, sous l’empire d’un phénomène désolant, intolérable, la convulsion d’ennui qu’on appelle : le bâillement.

Que l’infatigable cloche sonne aux heures accoutumées, l’on bâille; qu’un chant nasillard continue dans le vieux latin, l’on bâille. Tout est prévu; on n’espère rien de ce monde. Les choses reviendront les mêmes. L’ennui certain de demain fait bâiller dès aujourd’hui, et la perspective des jours, des années d’ennui qui suivront, pèse d’avance, dégoûte de vivre. Du cerveau à l’estomac, de l’estomac à la bouche, l’automatique et fatale convulsion va distendant les mâchoires sans fin ni remède. Véritable maladie que la dévote Bretagne avoue, l'imputant, il est vrai, à la malice du diable. Il se tient tapi dans les bois, disent les paysans bretons ; à celui qui passe et garde les bêtes il chante vêpres et tous les offices, et le fait bâiller à mort '.

Être vieux, c’est être faible. Quand les Sarrasins, les Northmans, nous menacent, que deviendronsnous si le peuple reste vieux? Charlemagne pleure, l’Église pleure. Elle avoue que les reliques, contre

1 Un très illustre Breton, dernier homme du moyen âge, qui pourtant fut mon ami, dans le voyage si vain qu’il fit pour convertir Rome, y reçut des offres brillantes. « Que voulez-vous? disait le Pape. — Une chose : être dispensé du Bréviaire... Je meurs d’ennui. »

POURQUOI LE MOYEN AGE DÉSESPÉRA

ces démons barbares ne protègent plus l’autel ’. Ne faudrait-il pas appeler le bras de l’enfant indocile qu’on allait lier, le bras du jeune géant qu’on voulait paralyser? Mouvement contradictoire qui remplit le neuvième siècle. On retient le peuple, on le lance. On le craint et on l’appelle. Avec lui, par lui, à la hâte, on fait des barrières, des abris qui arrêteront les barbares, couvriront les prêtres et les saints, échappés de leurs églises.

Malgré le Chauve empereur, qui défend que l’on bâtisse, sur la montagne s’élève une tour. Le fugitif y arrive. « Recevez-moi au nom de Dieu, au moins ma femme et mes enfants. Je camperai avec mes bêtes dans votre enceinte extérieure. » La tour lui rend confiance et il sent qu’il est un homme. Elle l’ombrage. Il la défend, protège son protecteur.

Les petits jadis, par famine, se donnaient aux grands comme serfs. Mais ici, grande différence. Il se donne comme vassal, qui veut dire brave et vaillant s. *

. Il se donne et il se garde, se réserve de renoncer. « J’irai plus loin. La terre est grande. Moi aussi, tout comme un autre, je puis là-bas dresser ma tour... Si j’ai défendu le dehors, je saurai me garder dedans. »

C'est la grande, la noble origine du monde féodal. L’homme de la tour recevait des vassaux, mais

1 C’est le célèbre aveu d’Hincmar.

* Différence trop peu sentie, trop peu marquée par ceux qui ont parlé de la recommandation personnelle, etc.

en leur disant : « Tu t’en iras quand tu voudras, et je t’y aiderai, s’il le faut ; à ce point que, si tu t embourbes, moi je descendrai de cheval. » C’est exactement la formule antique *.

Mais, un matin, qu’ai-je vu? Est-ce que j’ai la vue trouble? Le seigneur de la vallée fait sa chevauchée autour , pose les bornes infranchissables, et même d’invisibles limites. « Qu’est cela?... Je ne comprends point. » — Cela dit que la seigneurie est fermée : « Le seigneur, sous porte et gonds, la tient close, du ciel à la terre. »

Horreur ! En vertu de quel droit ce vassus (c’est à dire vaillant) est-il désormais retenu? — On soutiendra que vassus peut aussi vouloir dire esclave.

De même le mot servus, qui se dit pour serviteur (souvent très haut serviteur, un comte ou prince d’Empire), signifiera pour le faible un serf, un misérable dont la vie vaut un denier.

Par cet exécrable filet, ils'sont pris. Là-bas cependant, il y a dans sa terre un homme qui soutient que sa terre est libre , un aleu , un fief du soleil. Il s’asseoit sur une borne, il enfonce son chapeau, regarde passer le seigneur, regarde passer l’Empereur *. « Va ton chemin, passe, Empereur... Tu es ferme sur ton cheval, et moi sur ma borne encore plus. Tu passes, et je ne passe pas... Car je suis la Liberté. »

* Grimm, Rechts alterthümer, et mes Origintsdu droit.

* Grimm, au mot Alm.

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Mais je n’ai pas le courage de dire ce que devient cet homme. L’air s’épaissit autour de lui, et il respire de moins en moins. Il semble qu’il soit enchanté. Il ne peut plus se mouvoir. Il est comme paralysé. Ses bêtes aussi maigrissent, comme si un sort était jeté. Ses serviteurs meurent de faim. Sa terre ne produit plus rien. Des esprits la rasent la nuit.

Il persiste cependant j « Povre homme en sa maison roy est. »

Mais on ne le laisse pas là. Il est cité, et il doit répondre en cour impériale. Il va, spectre du vieux monde, que personne ne connaît plus. « Qu’est-ce que c’est? disent les jeunes. Quoi! il n’est seigneur, ni serf! Mais alors il n’est donc rien? »

« Qui suis-je?... Je suis celui qui bâtit la première tour, celui qui vous défendit, celui qui, laissant la tour, alla bravement au pont attendre les païens Northmàns... Bien plus, je barrai la rivière, je cultivai l’alluvion, j’ai créé la terre elle-même, comme Dieu qui la tira des eaux... Cette terre, qui m’en chassera?

« Non, mon ami, dit le voisin, on ne te chassera pas. Tu la cultiveras, cette terre... mais autrement que tu ne crois... Rappelle-toi, mon bonhomme, qu’étourdiment, jeune encore (il y a cinquante ans de cela), tu épousas Jacqueline, petite serve de mon père... Rappelle-toi la maxime : « Qui monte « ma poule est mon coq. » — Tu es de mon poulailler. Déceins-toi, jette l’épée... Dès ce jour, tu es mon serf. »

Ici, rien n’est d’invention. Cette épouvantable

histoire revient sans cesse au moyen âge. Oh! de quel glaive il fut percé! J’ai abrégé, j’ai supprimé, , car chaque fois qu’on s’y reporte, le même acier, la même pointe aiguë traverse le cœur.

Il en fut un, qui, sous un outrage si grand, entra dans une telle fureur, qu’il ne trouva pas un seul mot. Ce fut comme Roland trahi. Tout son sang lui remonta, lui arriva à la gorge... Ses yeux flamboyaient, sa bouche muette, effroyablement éloquente, fit pâlir toute l’assemblée... Ils reculèrent... Il était mort. Ses veines avaient éclaté... Ses artères lançaient le sang rouge jusqu’au front de ses assassins ’.

L’incertitude de la condition , la pente horriblement glissante par laquelle l'homme libre devient vassal, — le vassal serviteur, — et le serviteur serf, c’est la terreur du moyen âge et le fond de son désespoir. Nul moyen dechapper. Car qui fait un pas est perdu. Il est aubain, épave, gibier sauvage, serf ou tué. La terre visqueuse retient le pied, enracine le passant. L’air contagieux le tue, c'est à dire le fait de main morte, un mort, un néant, une bête, une âme de cinq sous, dont cinq sous expieront le meurtre.

1 C’est ce qui arriva au comte d’Avesnes, quand sa terre libre fut déclarée un simple fief, et lui le simple vassal, l’homme du comte de Hainaut. — Lire la terrible histoire du grand chancelier de Flandre, premier magistral de Bruges, qui n'en fut pas moins réclamé comme serf. Gualterius , Scriptores rcrwn Francicarum , un, 334. ‘

POURQUOI LE MOYEN ACE DÉSESPÉRA

Voilà les deux grands traits généraux, extérieurs , de la misère du moyen âge, qui firent qu’il se donna au Diable. Voyons maintenant l’intérieur, le fond des moeurs, et sondons le dedans.

LE PETIT DÉMON DU FOYER

Les premiers siècles du moyen âge où se créèrent les légendes ont le caractère d’un rêve. Chez les populations rurales, toutes soumises à l’Église, d’un doux esprit (ces légendes en témoignent), on supposerait volontiers une grande innocence. C’est, ce semble, le temps du bon Dieu. Cependant les Pénitentiaires, où l’on indique les péchés les plus ordinaires, mentionnent des souillures étranges, rares sous le règne de Satan.

C’était l’effet de deux choses, de la parfaite ignorance, et de l’habitation commune qui mêlait les proches parents. Il semble qu’ils avaient à peine connaissance de notre morale. La leur, malgré les défenses, semblait celle des patriarches, de la haute antiquité , qui regarde comme libertinage le mariage avec l’étrangère , et ne permet que la pa-

LE PETIT DÉMON DU FOYER

rente. Les familles alliées n’en faisaient qu’une. N’osant encore disperser leurs demeures dans les déserts qui les entouraient, ne cultivant que la banlieue d’un palais mérovingien ou d’un monastère, ils se réfugiaient chaque soir avec leurs bestiaux sous le toit d’une vaste villa. De là des inconvénients analogues à ceux de Yergastulum antique, où l’on entassait les esclaves. Plusieurs de ces communautés subsistèrent au moyen âge et au delà. Le seigneur s’occupait peu de ce qui en résultait. Il regardait comme une seule famille cette tribu , cette masse de gens « levants et couchants ensemble, » — « mangeant à un pain et à un pot. » Dans une telle indistinction, la femme était bien peu gardée. Sa place n’était guère haute. Si la Vierge, la femme idéale, s’éleva de siècle en siècle, la femme réelle comptait bien peu dans ces masses rustiques, ce mélange d’hommes et de troupeaux. Misérable fatalité d’un état qui ne changea que par la séparation des habitations , lorsqu’on prit assez de courage pour vivre à part, en hameau, ou pour cultiver au loin des terres fertiles et créer des huttes dans les clairières des forêts. Le foyer isolé fit la vraie famille. Le nid fit l’oiseau. Dès lors, ce n’étaient plus des choses, mais des âmes... La femme était née.

Moment fort attendrissant. La voilà chez elle. Elle peut donc être pure et sainte, enfin, la pauvre créature. Elle peut couver une pensée, et, seule, en filant, rêver, pendant qu’il est à la forêt. Cette

misérable cabane, humide, mal close, où siffle lo vent d’hiver, en revanche, est silencieuse. Elle a certains coins obscurs où la femme va loger ses rêves.

Maintenant, elle possède. Elle a quelque chose a elle. — La quenouille, le lit, le coffre, c’est tout, dit le vieille chanson *. — La table s’y ajoutera, le banc, ou deux escabeaux... Pauvre maison bien dénuée! mais elle est meublée d’une âme. Le feu l’égaye; le buis bénit protège le lit, et l’on y ajoute* parfois un joli bouquet de verveine. La dame de ce palais file, assise sur sa porte, en surveillant quelques brebis. On n’est pas encore assez riche pour avoir une vache, mais cela viendra à la longue, .si Dieu bénit la maison. La forêt, un peu de pâture, des abeilles sur la lande, voilà la vie. On cultive peu de blé encore, n’ayant nulle sécurité pour une récolte éloignée. Cette vie, très indigente, est moins dure pourtant pour la femme; elle n’est pas brisée , enlaidie , comme elle le sera aux temps de la grande agriculture. Elle a plus de loisir aussi. Ne la jugez pas du tout parla littérature grossière des Noëls et des fabliaux, le sot rire et la licence des contes graveleux qu’on fera plus tard. — Elle est seule. Point de voisine. La mauvaise et malsaine vie des noires petites villes fermées, l’espionnage mutuel, le commérage misérable, dangereux, n’a pas commencé. Point de

1 Trois pas du côté du banc,

Et trois pas du côté du lit.

Trois pas du côté du coffre,

Et trois pas. Revenez ici.

(Vieille chanson dit Maître de danse.)

LE PETIT DÉMON DC FOYER

vieille qui vienne le soir, quand l’étroite rue devient sombre, tenter la jeune, lui dire qu’on se meurt d’amour pour elle. Celle-ci n’a d’ami que ses songes , ne cause qu’avec ses bêtes ou l’arbre de la forêt.

Ils lui parlent; nous savons de quoi. Ils réveillent en elle les choses que lui disait sa mère , sa grand’mère, choses antiques, qui, pendant des siècles, ont passé de femme en femme. C’est l’innocent souvenir des vieux esprits de la contrée, touchante religion de famille, qui, dans l’habitation commune et son bruyant pêle-mêle, eut peu de force sans doute, mais qui revient et qui hante la cabane solitaire.

Monde singulier, délicat, des fées, des lutins, fait pour une âme de femme. Dès que la grande création de la Légende des saints s’arrête et tarit, cette légende plus ancienne et bien autrement poétique vient partager avec eux, règne secrètement, doucement. Elle est le trésor de la femme , qui la choie et la caresse. La fée est une femme aussi, le fantastique miroir où elle se regarde embellie.

Que furent les fées? Ce qu’on en dit, c’est que, jadis, reines des Gaules, fières et fantasques à l’arrivée du Christ et de ses apôtres, elles se montrèrent impertinentes, tournèrent le dos. En Bretagne, elles dansaient à ce moment, et ne cessèrent pas de danser. De là leur cruelle sentence. Elles sont condamnées à vivre jusqu’au jour du Jugement *. — Plusieurs sont réduites à la taille

1 Les textes de toute époque ont été recueillis dans les deux

du lapin, de la souris. Exemple, les Kowrig-gwans (les fées naines), qui, la nuit, autour des vieilles pierres druidiques, vous enlacent de leurs danses. Exemple, la jolie reine Mab, qui s’est fait un char royal dans une coquille de noix. — Elles sont un peu capricieuses, et parfois de mauvaise humeur. Mais comment s’en étonner, dans cette triste destinée?— Toutes petites et bizarres quelles puissent être, elles ont un cœur, elles ont besoin detre aimées. Elles sont bonnes, elles sont mauvaises et pleines de fantaisies. A la naissance d’un enfant, elles descendent par la cheminée, le douent et font son destin. Elles aiment les bonnes fileuses, filent elles-mêmes divinement. On dit : Filer comme une fée ,

Les Contes de fées, dégagés des ornements ridicules dont les derniers rédacteurs les ont affublés, sont le cœur du peuple même. Ils marquent une époque poétique entre le communisme grossier de la villa primitive, et la licence du temps où une bourgeoisie naissante fit nos cyniques fabliaux.

Ces contes ont une partie historique, rappellent les grandes famines (dans les ogres, etc.). Mais généi’alement ils planent bien plus haut que toute histoire, sur l’aile de Y Oiseau bleu, dans une éternelle poésie, disent nos vœux, toujours les mêmes, l’immuable histoire du cœur.

Le désir du pauvre serf de respirer, de reposer,

savants ouvrages de M. Alfred Maury (les Fées, 1843 ; la Magie, 1860). Voir aussi, pour le Nord, la Mythologie de Griram.

LE PETIT DÉMON DU FOYER

Je trouver un trésor qui finira ses misères, y revient souvent. Plus souvent, par une noble aspiration, ce trésor est aussi une âme, un trésor d’amour qui sommeille (dans la Belle au bois dormant); mais souvent la charmante personne so trouve cachée sous un masque par un fatal enchantement. De là la trilogie touchante, le crescendo admirable de Riquet à la houppe, de Peau-d'Ane, et de la Belle et la Bête. L’amour ne se rebute pas. Sous ces laideurs, il poursuit, il atteint la beauté cachée. Dans le dernier de ces contes, cela va jusqu’au sublime, et je crois que jamais personne n’a pu le lire sans pleurer.

Une passion très réelle, très sincère, est là-dessous, l’amour malheureux, sans espoir, que souvent la nature cruelle mit entre les pauvres âmes de condition trop différente, la douleur de la paysanne de ne pouvoir se faire belle pour être aimée du chevalier, les soupirs étouffés du serf quand, le long de son sillon, il voit, sur un cheval blanc, passer un trop charmant éclair, la belle, l’adorée châtelaine. C’est, comme dans l’Orient, l’idylle mélancolique des impossibles amours de la Rose et du Rossignol. Toutefois, grande différence : l’oiseau et la fleur sont beaux , même égaux dans la beauté. Mais ici l’être inférieur, si bas placé, se fait l’aveu : « Je.suis laid, je suis un monstre! » Que de pleurs!... En même temps, plus puissamment qu’en Orient, d’une volonté héroïque, et par la grandeur du désir, il perce les vaines enveloppes. Il aime tant, qu’il est aimé, ce monstre, et il en devient beau.

LA SCRClf.BB 5

Uno tendresse infinie est dans tout cela. — Cette âme enchantée ne pense pas à elle seule. Elle s’occupe aussi à sauver toute la nature et toute la société. Toutes les victimes d’alors, l’enfant battu par sa marâtre, la cadette méprisée, maltraitée do ses aînées, sont ses favorites. Elle étend sa compassion sur la dame môme du château, la plaint d’être dans les mains do ce féroce baron (Barbe- Bleue). Elle s’attendrit sur les bêtes, les consolo d’être encore sous des figures d’animaux. Cela passera , quelles patientent. Leurs âmes captives un jour reprendront des ailes, seront libres, aimables, aimées. — C’est l’autre face de Peau-d’Ane et autres contes semblables. Là surtout on est bien sûr qu’il y a un cœur do femme. Le rude travailleur des champs est assez dur pour ses bêtes. Mais la femmo n’y voit point de bêtes. Elle en juge comme l’enfant. Tout est humain , tout est esprit. Le mondo entier est ennobli. Oh! l’aimable enchantement! Si humble, et se croyant laide, elle a donné sa beauté, son charme à toute la nature.

Est -ce quelle est donc si laide, cette petite femme de serf, dont l’imagination rêveuse se nourrit de tout cela? Je l’ai dit, elle fait le ménage, elle file en gardant ses bêtes, elle va à la forêt, et ramasse un peu de bois. Elle n’a pas encore les rudes travaux, elle n’est point la laide paysanne que fera plus tard la grande culture du blé. Elle n’est pas la grasse bourgeoise, lourde et oisive, des villes, sur laquelle nos aïeux ont fait tant de contes gras.

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