‹ La SorcièreChapitre 3 sur 25 · I.E PETIT DÉMOS DU FOYER · texte numérisé non relu

I.E PETIT DÉMOS DU FOYER

Celle-ci n’a nulle sécurité, elle est timide, elle est douce, elle se sent sous la main de Dieu. Elle voit sur la montagne le noir et menaçant château d’où mille maux peuvent descendre. Elle craint, honore son mari. Serf ailleurs, près d’elle il est roi. Elle lui réserve le meilleur, vit de rien. Elle est svelte et mince, comme les saintes des églises. La très pauvre nourriture de ces temps doit faire des créatures fines, mais chez qui la vie est faible. — Immenses mortalités d’enfants. — Ces pâles roses n’ont que des nerfs. De là éclatera plus tard la danse épileptique du quatorzième siècle. Maintenant, vers le douzième, deux faiblesses sont attachées à cet état de demi jeûne : la nuit , le somnambulisme, et, le jour, l’illusion, la rêverie et le don des larmes.

Cette femme, tout innocente, elle a pourtant, nous l’avons dit, un secret qu’elle ne dit jamais à l’Église. Elle enferme dans son cœur le souvenir, la compassion des pauvres anciens dieux \ tombés

' Rien de plus touchant que celte fidélité. Malgré la persécution, au cinquième siècle, les paysans promenaient, en pauvres petites poupées de linge ou de farine, les Dieux de ces grandes religions, Jupiter, Minerve, Vénus. Diane fut indestructible jusqu’au fond de la Germanie (V. Grimm). Au huitième siècle, on promème les dieux encore. Dans certaines petites cabanes, on sacrifie , on prend les augures, etc. (Indiculus paganiarum , Concile de Leptines en llainaul). Les Capitulaires menacent en vain de la mort. Au douzième siècle, Burchard de YVorms, en rappelant les défenses, témoigne qu’elles sont inutiles. En 1389, la Sorbonne condamne encore les traces du paganisme, et, vers 1400, Gerson (Contra Aslrol.) rappelle comme chose actuelle cette superstition obstinée.

LA SOltClÈHE.

à l'état d’Esprits. Pour être Esprits, ne croyez pas qu’ils soient exempts de souffrances. Logés aux pierres, au cœur des chênes, ils sont bien malheureux l’hiver. Ils aiment fort la chaleur. Ils rôdent autour des maisons. On en a vu dans les étables se réchauffer près des bestiaux. N’ayant plus d’encens, de victimes, ils prennent parfois du lait. La ménagère, économe, ne prive pas son mari, mais elle diminue sa part, et, le soir, laisse un peu de crème.

Ces esprits qui ne paraissent plus que de nuit, exilés du jour, le regrettent et sont avides de lumières. La nuit, elle se hasarde, et timidement va porter un humble petit fanal au grand chêne où ils habitent, à la mystérieuse fontaine dont le miroir, doublant la flamme, égayera les tristes proscrits.

Grand Dieu ! si on le savait ! Son mari est homme prudent, et il a bien peur de l’Église. Certainement il la battrait. Le prêtre leur fait rude guerre, et les chasse de partout. On pourrait bien cependant leur laisser habiter les chênes. Quel mal font-ils dans la forêt? Mais non, de concile en concile, on les poursuit. A certains jours, le prêtre va au chêne même, et, par la prière, l’eau bénite, donne la chasse aux esprits.

Que serait-ce s’ils ne trouvaient nulle âme compatissante? Mais celle-ci les protège. Toute bonne chrétienne quelle est, elle a pour eux un coin du cœur. A eux seuls elle peut confier telles petites choses dénaturé, innocentes chez la chaste épouse, mais dont l’Église pourtant lui ferait reproche.

LE PETIT DÉMON Dü FOYER. 57

Ils sont confidents, confesseurs de ces touchants secrets de femmes. Elle pense à eux quand elle met au feu la bûche sacrée. C’est Noël, mais en même temps l’ancienne fête des esprits du Nord, la fête de la plus longue nuit. De même, la vigile de la nuit de mai, 1 epervigilium de Maïa, où l’arbre se plante. De même, au feu de la Saint-Jean, la vraie fête de la vie, des fleurs et des réveils d’amour. Celle qui n’a pas d’enfants, surtout, se fait devoir d’aimer ces fêtes, et d’y avoir dévotion. Un vœu à la Vierge peut-être ne serait pas efficace. Ce n’est pas l’affaire de Marie. Tout bas, elle s’adresse plutôt à un vieux génie, adoré jadis comme dieu rustique, et dont telle église locale a la bonté de faire un saint1, — Ainsi le lit, le berceau, les plus doux mystères que couve une âme chaste et amoureuse, tout cela est aux anciens dieux.

Les esprits ne sont pas ingrats. Un matin, elle s’éveille, et, sans mettre la main à rien, elle trouve le ménage fait. Elle est interdite et se signe, ne dit rien. Quand l’homme part, elle s’interroge, mais en vain. Il faut que ce soit un esprit. « Quel est-il? et comment est-il ?... Oh ! que j e voudrais le voir !.. . Mais j’ai peur... Ne dit-on pas qu’on meurt à voir un esprit? » — Cependant le berceau remue, et il ondule tout seul... Elle est saisie, et entend une petite voix très douce, si basse, quelle la croirait en elle : « Ma chère et très chère maîtresse, si j’aima

' A. Maurv, Magie, 159.

à bercer votre enfant, c’est que je suis moi-même enfant. » Son cœur bat , et cependant elle se rassure un peu. L’innocence du berceau innocente aussi cet esprit, fait croire qu’il doit être bon, doux, au moins toléré de Dieu.

Dès ce jour, elle n’est plus seule. Elle sent très bien sa présence, et il n’est pas bien loin d’elle. Il vient de raser sa robe ; elle l’entend au frôlement. A tout instant, il rôde autour et visiblement ne peut la quitter. Va-t-elle à l’étable, il y est. El elle croit que, l’autre jour, il était dans le pot à beurre ’.

Quel dommage quelle ne puisse le saisir et le regarder! Une fois, à l’improviste, ayant touché les tisons, elle l’a cru voir qui se roulait, l’espiègle, dans les étincelles. Une autre fois, elle a failli le prendre dans une rose. Tout petit qu’il est, il travaille, balaye, approprie, il lui épargne mille soins.

Il a ses défauts cependant. Il est léger, audacieux, et, si on ne le tenait, il s’émanciperait peutêtre. Il observe, écoute trop. Il redit parfois au matin tel petit mot quelle a dit tout bas,* tout bas,

* C’est une des retraites favorites du petit friand. Les Suisses, qui connaissent son goût, lui font encore aujourd'hui des présents de lait. Son nom, chez eux, est troll (drôle) ; chez les Allemands, kobuld, nix ; chez les Français, follet, goblin, lutin; chez les Anglais, puch, robin hood, robin gooil fellow. Shakspeare explique qu’il rend aux servantes dormeuses le service de les pincer jusqu’au bleu pour les éveiller.

LE PETIT DÉMON DU FOYER

au coucher, quand la lumière était éteinte. — Elle le sait fort indiscret, trop curieux. Elle est gênée de se sentir suivie partout, s en plaint et y a plaisir. Parfois elle le renvoie, le menace, enfin so croit seule et se rassure tout à fait. Mais au moment elle se sent caressée d’un souffle léger ou comme d’une aile d’oiseau. Il était sous une feuille... Il rit... Sa gentille voix, sans moquerie, dit le plaisir qu’il a eu à surprendre sa pudique maîtresse. La voilà bien en colère. — Mais le drôle : « Non, chérie, mignonne, vous n’en êtes pas fâchée. »

Elle a honte, n’ose plus rien dire. Mais elle entrevoit alors quelle l’aime trop. Elle en a scrupule, et l’aime encore davantage. La nuit, elle a cru le sentir au lit qui s’était glissé. Elle a eu peur, a prié Dieu, s’est serrée à son mari. Que fera-t-elle? elle n’a pas la force de le dire à l’Église. Elle le dit au mari, qui d’abord en rit et doute. Elle avouo alors un peu plus, — que ce follet est espiègle, parfois trop audacieux... — « Qu’importe, il est si petit ! » — Ainsi, lui-même la rassure.

Devons-nous être rassurés, nous autres qui voyons mieux? Elle est bien innocente encore. Elle aurait horreur d’imiter la grande dame de là-haut, quia, par devant le mari, sa cour d’amants, et son page. Avouons-le pourtant, le lutin a déjà fait bien du chemin. Impossible d’avoir un page moins compromettant que celui qui se cache dans une rose. Et, avec cela, il tient de l’amant. Plus envahissant que nul autre, si petit, il glisse partout.

Il glisse au cœur du mari même, lui fait sa cour, gagne ses bonnes grâces. Il lui soigne ses outils, lui travaille le jardin, et le soir, pour récompense, derrière l’enfant et le chat, se tapit dans la cheminée. On entend sa petite voix tout comme celle du grillon, mais on ne le voit pas beaucoup, à moins qu’une faible lueur n’éclaire une certaine fente où il aime à se tenir. Alors on voit, on croit voir, un minois subtil. On lui dit : « Oh! petit, nous t’avons vu! »

On leur dit bien à l’église qu’il faut se défier des esprits, que tel qu’on croit innocent, qui glisse comme un air léger, pourrait au fond être un démon. Ils se gardent bien de le croire. Sa taille le fait croire innocent. Depuis qu’il y est, on prospère. Le mari autant que la femme y tient, et encore plus peut-être. Il voit que l’espiègle follet fait le bonheur de la maison.

TENTATIONS

J’ai écarté de ce tableau les ombres terribles du temps qui l’eussent cruellement assombri. J’entends surtout l’incertitude où la famille rurale était de son sort, l’attente, la crainte habituelle de l’avanie fortuite qui pouvait, d’un moment à l’autre, tomber du château.

Le régime féodal avait justement les doux choses qui font un enfer : d’une part, la fixité extrême , l’homme était cloué à la terre et l’émigration impossible ; — d’autre part , une incertitude très grande dans la condition.

Les historiens optimistes qui parlent tant de rc- * devances fixes, de chartes, de franchises achetées, oublient le peu de garanties qu’on trouvait dans tout cela. On doit payer tant au seigneur, mais il peut prendre tout le reste. Cela s’appelle bonne-

ment, le droit de préhension. Travaille, travaille, bonhomme. Pendant que tu es aux champs, la bande redoutée de là-haut peut s’abattre sur ta maison, enlever ce qui lui plaît « pour le service du seigneur. »

Aussi, voyez-le, cet homme; qu’il est sombre sur son sillon, et qu’il a la tête basse!... Et il est toujours ainsi, le front chargé, le cœur serré, comme celui qui attendrait quelque mauvaise nouvelle.

Rêve-t-il un mauvais coup? Non, mais deux pensées l’obsèdent, deux pointes le percent tour à tour. L’une : « En quel état ce soir trouveras-tu ta maison? » — L’autre : « Oh! si la motte levée me faisait voir un trésor? si le bon démon me donnait pour nous racheter! »

On assure qu a cet appel (comme le génie étrusque qui jaillit un jour sous le soc en figure d’enfant), un nain, un gnome, sortait souvent tout petit de la terre, se dressait sur le sillon, lui disait :

« Que me veux-tu? » — Mais le pauvre homme interdit ne voulait plus rien. Il pâlissait, il se signait, et alors tout disparaissait.

Le regrettait-il ensuite? Ne disait-il pas en luimême : « Sot que tu es, tu seras donc à jamais malheureux! » Je le crois volontiers. Mais je crois aussi qu’une barrière d’horreur insurmontable arrêtait l’homme. Je ne pense nullement, comme voudraient le faire croire les moines qui nous ont * conté les affaires de sorcellerie, que le Pacte avec Satan fût un léger coup de tête, d’un amoureux, d’un avare. À consulter le bon sens, la nature, on

TÇNTATIONS.

sent , au contraire, qu’on n’en venait là qu’à l’extrémité, en désespoir de toute chose, sous la pression terrible des outrages et des misères.

« Mais, dit-on, ces grandes misères durent être fort adoucies vers les temps de saint Louis, qui défend les guerres privées entre les seigneurs. » Je crois justement le contraire. Dans les quatrevingts ou cent ans qui s’écoulent entre cette défense et les guerres des Anglais (1240-1340), les seigneurs, n’ayant plus l’amusement habituel d’incendier, piller la terre du seigneur voisin , furent terribles à leurs vassaux. Cette paix leur fut une guerre.

Les seigneurs ecclésiastiques, seigneurs moines, etc. , font frémir dans le Journal d’Eudes Rigault (publié récemment). C’est le rebutant tableau d’un débordement effréné, barbare. Les seigneurs moines s’abattaient surtout sur les couvents de femmes. L’austère Rigault, confesseur du saint roi, archevêque de Rouen, fait une enquête lui-même sur letat de la Normandie. Chaque soir il arrive dans un monastère. Partout, il trouve ces moines vivant la grande vie féodale, armés, ivres, duellistes, chasseurs furieux à travers toute culture ; les religieuses avec eux dans un mélange indistinct, partout enceintes de leurs œuvres.

Voilà l’Église. Que devaient être les seigneurs laïques? Quel était l’intérieur de ces noirs don-

jons que d’en bas on regardait avec tant d’effroi? Deux contes, qui sont sans nul doute des histoires, la Barbe-Bleue et Grisélidis, nous en disent quelque chose. Que tait-il pour ses vassaux, ses serfs, l’amateur de tortures qui traitait ainsi sa famille? Nous le savons par le seul à qui l’on ait fait un

Srocès, et si tard! au quinzième siècle : Gilles do tetz, l’enleveur d’enfants.

Le Front-de-Bœuf de Walter Scott, les seigneurs de mélodrames et de romans, sont de pauvres gens devant ces terribles réalités. Le Templier d 'Ivanhoë est aussi une création faible et très artificielle. L’auteur n’a osé aborder la réalité immonde du célibat du Temple, et de celui qui régnait dans l’intérieur du château. On y recevait peu de femmes; c’étaient des bouches inutiles. Les romans de chevalerie donnent très exactement le contraire de la vérité. On a remarqué que la littérature exprime souvent tout à fait l’envers des mœurs (exemple, le fade théâtre d’églogues à la Florian dans les années de la Terreur).

Les logements de ces châteaux, dans ceux qu’on peut voir encore, en disent plus que tous les livres. Hommes d’armes, pages, valets, entassés la nuit . sous de basses voûtes, le jour retenus aux créneaux, aux terrasses étroites, dans le plus désolant ennui, ne respiraient, ne vivaient que dans leurs échappées d’en bas ; échappées non plus de guerres sur les terres voisines, mais de chasse, et de chasse à l’homme, je veux dire d’avanies sans nombre, d’outrages aux familles serves. Le seigneur savait bien lui-môme qu’une telle masse

TENTATIONS

d’hommes sans femmes no pouvait être paisible qu’en les lâchant par moments.

La choquante idée d’un enfer où Dieu emploie des âmes scélérates, les plus coupables de toutes, à torturer les moins coupables qu’il leur livre pour jouet, ce beau dogme du moyen âge se réalisait à la lettre. L’homme sentait l’absence de Dieu. Chaque razzia prouvait le règne de Satan, faisait croire que cetait à lui qu’il fallait dès lors s’adresser.

Là-dessus, on rit, on plaisante. « Les serves étaient trop laides. » Il ne s’agit point de beauté. Le plaisir était dans l’outrage, à battre et à faire pleurer. Au dix-septième siècle encore, les grandes dames riaient à mourir d’entendre le duc de Lorraine conter comment ses gens, dans des villages paisibles, exécutaient, tourmentaient toutes femmes et les vieilles même.

Les outrages tombaient surtout, comme on peut le croire, sur les familles aisées, distinguées relativement, qui se trouvaient parmi les serfs, ces familles de serfs maires qu’on voit déjà au douzième siècle à la tête du village. La noblesse les haïssait, les raillait, les désolait. On ne leur pardonnait pas leur naissante dignité morale. On ne passait pas à leurs femmes, à leurs tilles, d’être honnêtes et sages. Elles n’avaient.pas droit d’être respectées. Leur honneur n’était pas à elles. Serves de corps , ce mot cruel leur était sans cesse jeté.

LA HüRC.èut.

On ne croira pas aisément dans l’avenir que, chez les peuples chrétiens, la loi ait fait ce quelle ne fit jamais dans l’esclavage antique, quelle ait écrit expressément comme droit le plus sanglant outrage qui puisse navrer le cœur de l’homme.

Le seigneur ecclésiastique, comme le seigneur laïque, a ce droit immonde. Dans une paroisse des environs de Bourges, le curé, étant seigneur, réclamait expressément les prémices de la mariée, mais voulait bien en pratique vendre au mari pour argent la virginité de sa femme *.

On a cru trop aisément que cet outrage était de forme, jamais réel. Mais le prix indiqué en certains pays, pour en obtenir dispense, dépassait for.t les moyens de presque tous les paysans. En Écosse, par exemple, on exigeait « plusieurs vaches. » Chose énorme et impossible! Donc la pauvre jeune femme était à discrétion. Du reste, les Fors du Béarn disent très expressément qu’on levait ce droit en nature. « L’aîné du paysan est censé le fils du seigneur, car il peut être de ses œuvres *. »

Toutes coutumes féodales , même sans faire mention de cela, imposent à la mariée de monter au château, d’y porter le « mets de mariage. » Chose odieuse de l’obliger à s’aventurer ainsi au hasard de ce que peut faire cette meute de célibataires impudents et effrénés.

* Laurière, II, 100 ; v* Marquette. Michelet, Origines du droit, 204.

* Quand je publiai mes Origines en 1837, je ne pouvais connaître celte publication (de 1842}.

TENTATIONS

On voit d’ici la scène honteuse. Lejeune époux amenant au château son épousée. On imagine les rires des chevaliers, des valets, les espiègleries des pages autour de ces infortunés. — « La présence de la châtelaine les retiendra? » Point du tout. La dame que les romans veulent faire croire si délicate \ mais qui commandait aux hommes dans l’absence du mari, qui jugeait, qui châtiait, qui ordonnait des supplices, qui tenait le mari même par les fiefs quelle apportait, cette dame n’était guère tendre, pour une serve surtout qui peut-être était jolie. Ayant fort publiquement , selon l’usage d’alors, son chevalier et son page, elle n’était pas fâchée d’autoriser ses libertés par les libertés du mari.

Elle ne fera pas obstacle à la farce, à l’amusement qu’on prend de cet homme tremblant qui veut racheter sa femme. On marchande d’abord avec lui, on rit des tortures « du paysan avare; » on lui suce la moelle et le sang. Pourquoi cet acharnement? C’est qu’il est proprement habillé, qu’il est honnête, rangé, qu’il marque dans le village. Pourquoi? c’est quelle est pieuse, chaste, pure, c’est quelle l’aime, qu’elle a peur et quelle pleure. Ses beaux yeux demandent grâce.

Le malheureux offre en vain tout ce qu’il a, la dot encore... C’est trop peu. Là, il s’irrite de cette injuste rigueur. « Son voisin n’a rien payé... »

> Cette délicatesse apparaît dans le traitement que ces dames voulaient Infliger de leurs mains à Jean de Mcung, leur poète, l’auteur du Roman de la Rose (vers 1300).

L’insolent! le raisonneur! Alors toute la meute l’entoure, on crie; bâtons et balais travaillent sur lui, comme grêle. On le pousse, on le précipite. On lui dit : « Vilain jaloux, vilaine face de carême, on ne la prend pas ta femme, on te la rendra ce soir, et, pour comble d’honneur, grosse!... Remercie, vous voilà nobles. Ton aîné sera baron! » — Chacun se met aux fenêtres pour voir la figure grotesque de ce mort en habit de noces... Les éclats de rire le suivent, et la bruyante canaille, jusqu’au dernier marmiton, donne la chasse au « cocu 1 ! »

Cet homme-là aurait crevé, s’il n’espérait dans le démon. Il rentre seul. Est-elle vide, cette maison désolée? Non, il y trouve compagnie. Au foyer, siège Satan.

Mais bientôt elle lui revient, la pauvre, pâle et défaite, hélas! hélas! en quel état!... Elle se jette à genoux, et lui demande pardon. Alors, le cœur de l’homme éclate... Il lui met les bras au cou. Il pleure, sanglote, rugit à faire trembler la maison...

Avec elle pourtant rentre Dieu. Quoi quelle ait

1 Rien de plus gai que nos vieux contes ; seulement ils sont peu variés. Ils n'ont que trois plaisanteries : le désespoir du cocu, les cris du batlu, la grimace du pendu. On s’amuse du premier, on rit (à pleurer) du second. Au troisième, la gaieté est au comble ; on se tient les cotes. Notez que les trois n’en font qu'un. C’est toujours l’inférieur, le faible qu’on outrage en toute sécurité, celui qui ne peut se défendre.

TENTATIONS

pu souffrir, elle est pure, innocente et sajnte. Satan n’aura rien pour ce jour. Le Pacte n’est pas mûr encore.

Nos fabliaux ridicules, nos contes absurdes, supposent qu’en cette mortelle injure et toutes celles qui suivront, la femme est pour ceux qui l’outragent, contre son mari; ils nous feraient croire que, traitée brutalement, et accablée de grossesses, elle en est heureuse et ravie. — Que cela est peu vraisemblable ! Sans doute la qualité, la politesse, l'élégance, pouvaient la séduire. Mais on n’en prenait pas la peine. On se serait bien moqué de celui qui, pour une serve, eût filé le parfait amour. Toute la bande, le chapelain, le sommelier, jusqu’aux valets, croyaient l’honorer par l’outrage. Le moindre page se croyait grand seigneur s’il assaisonnait l’amour d’insolences et de coups.

Un jour que la pauvre femme, en l’absence du mari, venait d’être maltraitée, en relevant ses longs cheveux, elle pleurait et disait tout haut : « O les malheureux saints de bois, que sert-il de leur faire des vœux? Sont-ils sourds? Sont-ils trop vieux?... Que n’ai-je un Esprit protecteur, fort, puissant (méchant n’importe) ! J’en vois bien qui sont en pierre à la porte de l’église. Que font-ils là? Que ne vont-ils pas à leur vraie maison, le château, enlever, rôtir ces pécheurs?... Oh! la force, oh! la puissance, qui pourra me la donner? Je me donnerais bien en échange. . . Hélas ! qu’est-ce

que je donnerais? Qu est-ce que j’ai pour me donner? Rien ne me reste. — Fi de ce corps! Fi de l’âme, qui n’est plus que cendre! — Que n’ai-jo donc, à la place du follet qui ne sert à rien, un grand, fort et puissant Esprit !

« — O ma mignonne maîtresse! je suis petit par votre faute, et je ne peux pas grandir... Et, d’ailleurs, si j’étais grand, vous ne m’auriez pas voulu, vous ne m’auriez pas souffert, ni votre mari non plus. Vous m’auriez fait donner la chasse par vos prêtres et leur eau bénite... Je serai fort si vous voulez...

« Maîtresse, les Esprits ne sont ni grands ni petits, forts ni faibles. Si l’on veut, le plus petit va devenir un géant.

« — Comment? — Mais rien n’est plus simple. Pour faire un Esprit géant, il ne faut que lui faire un don.

« — Quel? — Une jolie âme de femme.

« — Oh! méchant, qui es-tu donc? Et que demandes-tu là? — Ce qui se donne tous les jours... — Voudriez- vous valoir mieux que la dame de là-haut? Elle a engagé son âme à son mari, à son amant, et pourtant la donne encore entière à son page, un enfant, un petit sot. — Je suis bien plus que votre page ; je suis plus qu’un serviteur. En que de choses ai-je été votre petite servante!... Ne rougissez pas, ne vous fâchez pas... Laissezmoi dire seulement que je suis tout autour de vous, et déjà peut-être en vous. Autrement, comment saurais-je vos pensées, et jusqu’à celle que vous vous cachez à vous-même... Que suis-je, moi?

TENTATIONS

Votre petite âme , qui sans façon parle à la grande... Nous sommes inséparables. Savez-vous bien depuis quel temps je suis avec vous?... C’est depuis mille ans. Car j 'étais à votre mère, à sa mère, à vos aïeules... Je suis le génie du foyer.

« — Tentateur!... Mais que feras-tu? — Alors, ton mari sera riche, toi puissante, et l’on te craindra. — Où suis-je? tu es donc le démon des trésors cachés?... — Pourquoi m’appeler démon, si je fais une œuvre juste, de bonté, de piété?...

« Dieu ne peut pas être partout, il ne peut travailler toujours. Parfois il aime à reposer, et nous laisse, nous autres génies, faire ici le menu ménage, remédier aux distractions de sa providence, aux oublis de sa justice.

« Votre mari en est l’exemple... Pauvre travailleur méritant, <qui se tue, et ne gagne guère... Dieu n’a pas eu encore le temps d’y songer... Moi, un peu jaloux, je l’aime pourtant, mon bon hôte. Je le plains. Il n’en peut plus, il succombe. Il mourra, comme vos enfants, qui sont déjà morts de misère. L’hiver, il a été malade... Qu’adviendra-t-il l’hiver prochain? »

Alors, elle mit son visage dans ses mains, elle pleura, deux, trois heures, ou davantage. Et, quand elle n’eut plus de larmes (mais son sein battait encore), il dit : « Je ne demande rien... Seulement, je vous prie, sauvons-le. »

Elle n’avait rien promis, mais lui appartint dès cette heure.

POSSESSION

L’âge terrible, c’est l’âge d’or. J’appelle ainsi la dure époque où l’or eut son avènement. C’est l’an 1300, sous le règne du beau roi qu’on put croire d’or ou de fer, qui ne dit jamais un mot, grand roi qui parut avoir un démon muet, mais de bras puissant, assez fort pour brûler le Temple, assez long pour atteindre Rome et d’un gant de fer porter le premier soufflet au pape.

L’or devient alors le grand pape, le grand dieu. Non sans raison. Le mouvement a commencé sur l’Europe par la croisade; on n’estime de richesse que celle qui a des ailes et se prête au mouvement, celle des échanges rapides. Le roi, pour frapper ses coups à distance, ne veut que de l’or. L’armée de l’or, l’armée du fisc, se répand sur tout le pays. Le seigneur, qui a rapporté son rêve de l’Orient,

POSSESSION

en désire toujours les merveilles, armes damasquinées, tapis, épices, chevaux précieux. Pour tout cela, il faut de l’or. Quand le serf apporte son blé, il le repousse du pied. « Ce n’est pas tout; je veux de l’or ! »

Le monde est changé ce jour-là. Jusqu’alors, au milieu des maux, il y avait, pour le tribut, une sécurité innocente. Don an, mal an, la redevance suivait le cours de la nature et la mesure de la moisson. Si le Seigneur disait : « C’est peu, » on répondait : « Monseigneur, Dieu n’a pas donné davantage. »

Mais l’or, hélas! où le trouver?... Nous n’avons pas une armée pour en prendre aux villes de Flandre. Où creuserons-nous la terre pour lui ravir son trésor? Oh! si nous étions guidés par l’Esprit des trésors cachés 1 !

1 Les démons troublent le monde pendant tout le moyen 3ge. Mais Satan ne prend pas son caractère définitif avant le treizième siècle. « Les pactes, dit M. A. Maury, sont fort rares avant cette époque. » Je le crois. Comment contracter avec celui qui vraiment n’est pas encore? Ni l’un ni l’autre des contractants n'était mûr pour le contrat. Pour que la volonté en vienne à cette extrémité terrible de se vendre pour l’éternité, il faut qu’elle ait désespère'. Ce n’est guère le malheureux qui arrive au désespoir; c’est le misérable, celui qui a connaissance parfaite de sa misère, qui en souffre d’autant plus et n’attend aucun remède. Le misérable en ce sens, c’est l'homme du quatorzième siècle, l’homme dont on exige l'impossible (des redevances en argent). — Dans ce chapitre et le suivant, j’ai marqué les situations, les sentiments, les progrès dans le désespoir, qui peuvent amener le traité énorme du pacte, et, ce qui est bien plus que le simple pacte, l’horrible état de sorcière. Nom prodigué, mais chose rare alors, laquelle n’était pas moins qu’un mariage et une sorte de pontificat. Pour la facilité de l’expo-

Pendant que tous désespèrent, la femme au lutin est déjà assise sur ses sacs de blé dans la petite ville voisine. Elle est seule. Les autres, au village, sont encore à délibérer.

Elle vend au prix quelle veut. Mais, même quand les autres arrivent, tout va à elle; je ne sais quel magique attrait y mène. Personne ne marchande avec elle. Son mari, avant le terme, apporte sa redevance en bonne monnaie sonnante à l’orme féodal. Tous disent : « Chose surprenante!... Mais elle a le diable au corps! »

Ils rient, et elle ne rit pas. Elle est triste, a peur. Elle a beau prier le soir. Des fourmillements étranges agitent, troublent son sommeil. Elle voit de bizarres figures. L’Esprit si petit, si doux, semble devenu impérieux. Il ose. Elle est inquiète, indignée, veut se lever. Elle reste, mais elle gémit, se sent dépendre, se dit : « Je ne m’appartiens donc plus! »

« Voilà enfin, dit le seigneur, un paysan raisonnable; il paye d’avance. Tu me plais. Sais-tu compter? — Quelque peu. — Eh bien, c’est toi qui

silion, j'ai rattaché les détails de cette délicate analyse à un léger fll fictif. Le cadre importe peu du reste. L’essentiel, c’est de bien comprendre que de telles choses ne vinrent point (comme on tâchait de le faire croire) de la légèreté humaine, de l'inconstance de la nature dichue, des tentations fortuites de la concupiscence. Il y fallut la pression fatale d’un âge de fer, celle des nécessités atroces ; il fallut que l’enfer même parut un abri, un asile, contre l’enfer d’icl-bas.

POSSESSION

compteras avec tous ces gens. Chaque samedi, assis sous l’orme, tu recevras leur argent. Le dimanche, avant la messe, tu le monteras au château. »

Grand changement de situation! Le cœur bat fort à la femme quand, le samedi, elle voit son pauvre laboureur, ce serf, siéger comme un petit seigneur sous l’ombrage seigneurial. L’homme est un peu étourdi. Mais enfin il s’habitue; il prend quelque gravité. Il n’y a pas à plaisanter. Le seigneur veut qu’on le respecte. Quand il est monté au château, et que les jaloux ont fait mine de rire, de lui faire quelque tour : « Vous voyez bien ce créneau, dit le seigneur; vous ne voyez pas la corde, qui cependant est prête. Le premier qui le touchera, je le mets là, haut et court. »

Ce mot circule, on le redit. Et il étend autour d’eux comme une atmosphère de terreur. Chacun leur ôte le chapeau bien bas, très bas. Mais on s’éloigne, on s’écarte, quand ils passent. Pour les éviter, on s’en va par le chemin de traverse, sans voir et le dos courbé. Ce changement les rend fiers d’abord, bientôt les attriste. Ils vont seuls dans la commune. Elle, si fine, elle voit bien le dédain haineux du château, la haine peureuse d’en bas. Elle se sent entre deux périls, dans un terrible isolement. Nul protecteur que le seigneur, ou plutôt l’argent qu’on lui donne; mais, pour le trouver cet argent, pour stimuler la lenteur du paysan, vaincre l’inertie qu’il oppose, pour arra-

cher quelque chose même à qui n’a rien, qu’il faut d’insistances, de menaces, de rigueur! Le bonhomme n 'était pas fait à ce métier. Elle l’y dresse, elle le pousse, elle lui dit : « Soyez rude; au besoin cruel. Frappez. Sinon, vous manquerez les termes. Et alors, nous sommes perdus. »

Ceci, c’est le tourment du jour, peu de chose en comparaison des supplices de la nuit. Elle a comme perdu le sommeil. Elle se lève, va, vient. Elle rôde autour de la maison. Tout est calme; et cependant qu’elle est changée, cette maison! Comme elle a perdu sa douceur de sécurité, d’innocence! Que rumine ce chat au foyer, qui fait semblant de dormir et m’entrouvre ses yeux verts? La chèvre, à la longue barbe, discrète et sinistre personne, en sait bien plus quelle n’en dit. Et cette vache, que la lune fait entrevoir dans l’étable, pourquoi m’at-elle adressé de côté un tel regard?... Tout cela n’est pas naturel.

Elle frissonne et va se remettre à côté de son mari. « Homme heureux! quel sommeil profond!... Moi, c’est fini, je ne dors plus; je ne dormirai plus jamais!... » Elle s’affaisse pourtant à la longue. Mais, alors, combien elle souffre ! L’hôte importun est près d’elle, exigeant, impérieux. Il la traite sans ménagement; si elle l'éloigne un moment par le signe de la croix ou quelque prière, il revient sous une autre forme. « Arrière, démon, qu’oses-tu? Je suis une âme chrétienne... Non, cela ne t’est pas permis. »

Il prend alors, pour se venger, cent formes hideuses : il file gluant en couleuvre sur son sein,

POSSESSION

danse en crapaud sur son ventre, ou, chauvesouris, d’un bec aigu, cueille à sa bouche effrayée d’horribles baisers... Que veut-il? La pousser à bout, faire que, vaincue, épuisée, elle cède et lâche un Oui. Mais elle résiste encore. Elle s’obstine à dire : Non. Elle s’obstine à souffrir les luttes cruelles de chaque nuit, l’interminable martyre de ce désolant combat.

« Jusqu’à quel point un Esprit peut-il en même temps se faire corps? Ses assauts, ses tentatives ont -elles une réalité? Pécherait -elle charnellement, en subissant l’invasion de celui qui rôde autour d’elle? Serait-ce un adultère réel?... » Détour subtil par lequel il allanguit quelquefois, énerve sa résistance. « Si je ne suis rien qu’un souffle, une fumée, un air léger (comme beaucoup de docteurs le disent), que craignez -vous, âme timide, et qu’importe à votre mari ? »

C’est le supplice des âmes, pendant tout le moyen âge, que nombre de questions que nous trouverions vaines, de pure scolastique, agitent, effrayent, tourmentent, se traduisent en visions, parfois en débats diaboliques, en dialogues cruels qui se font à l’intérieur. Le démon, quelque furieux qu’il soit dans les démoniaques, reste un esprit toutefois tant que dure l’Empire romain, et encore au temps de saint Martin, au cinquième siècle. À l’invasion des Barbares, il se barbarise et prend corps. 11 l’est si bien, qu’à coups de pierres il s’amuse à casser la cloche du couvent de saint

L1 iOHClâm*. 7

Benoît. De plus en plus, pour effrayer les violents envahisseurs de biens ecclésiastiques, on incarne fortement le diable; on inculque cette pensée qu’il tourmentera les pécheurs, non d’âme à âme seulement, mais corporellement dans leur chair, qu’ils souffriront des supplices matériels, non des flammes idéales, mais bien en réalité ce que les charbons ardents, le gril ou la broche rouge, peuvent donner d’exquises douleurs.

L’idée des diables tortureurs, infligeant aux âmes des morts des tortures matérielles, fut, pour l’Église, une mine d’or. Les vivants, navrés de douleur, de pitié, se demandaient : « Si l’on pouvait, d'un monde à l’autre, les racheter, ces pauvres âmes? leur appliquer l’expiation par amende et composition que l’on pratique sur la terre? » — Ce pont entre les deux mondes fut Cluny, qui, dès sa naissance (vers 900), devint tout à coup l’un des ordres les plus riches.

Tant que Dieu punissait lui-même, appesantissait sa main ou frappait par l’épée de l’ange (selon la noble forme antique), il y avait moins d’horreur ; cette main était sévère, celle d’un juge, d’un père pourtant. L’ange en frappant restait pur et net comme son épée. Il n’en est nullement ainsi, quand l’exécution se fait par des démons immondes. Ils n’imitent point du tout l’ange qui brûla Sodome, mais qui d’abord en sortit. Ils y restent, et leur enfer est une horrible Sodome où ces esprits, plus souillés que les pécheurs qu’on leur livre, tirent des tortures qu’ils infligent d’odieuses jouissances. C’est l’enseignement qu’on trouvait dans les naïves

POSSESSION

sculptures étalées aux portes des églises. On y apprenait l’horrible leçon des voluptés de la douleur. Sous prétexte de supplice, les diables assouvissent sur leurs victimes les caprices les plus révoltants. Conception immorale (et profondément coupable !) d’une prétendue justice qui favorise le pire, empire sa perversité en lui donnant un jouet, et corrompt le démon même!

Temps cruels!... Sentez- vous combien le ciel fut noir et bas, lourd sur la tête de l’homme? Les pauvres petits enfants , dès leur premier âge , imbus de ces idées horribles, et tremblants dans le berceau! La vierge pure, innocente, qui se sent damnée du plaisir que lui inflige l’Esprit. La femme, au lit conjugal, martyrisée de ses attaques, résistant, et cependant, par moments, le sentant en elle... Chose affreuse que connaissent ceux qui ont le ténia. Se sentir une vie double, distinguer les mouvements du monstre, parfois agité, parfois d’une molle douceur, onduleuse, qui trouble encore plus, qui ferait croire qu’on est en mer ! Alors, on court éperdu, ayant horreur de soi-même, voulant s’échapper, mourir...

Même aux moments où le démon ne sévissait pas contre elle , la femme qui commençait à être envahie de lui errait accablée de mélancolie. Car, désormais, nul remède. Il entrait invinciblement, comme une fumée immonde. Il est le prince des airs, des tempêtes, et, tout autant, des tempêtes intérieures. C’est ce qu’on voit exprimé grossière-

ment, énergiquement, sous le portail de Strasbourg. En tête du chœur des Vierges folles, leur chef, la femme scélérate qui les entraîne à l’abîme, est pleine, gonflée du démon, qui regorge ignoblement et lui sort de dessous ses jupes en noir flot d’épaisse fumée.

Ce gonflement est un trait cruel de la possession ; c’est un supplice et un orgueil. Elle porte son ventre en avant, l’orgueilleuse de Strasbourg, renverse sa tête en arrière. Elle triomphe de sa plénitude, se réjouit d’être un monstre.

Elle ne l’est pas encore, la femme que nous suivons. Mais elle est gonflée déjà de lui et de sa superbe, de sa fortune nouvelle. La terre ne la porte pas. Grasse et belle, avec tout cela, elle va par la rue, tête haute, impitoyable de dédain. On a peur, on hait, on admire.

Notre dame de village dit, d’attitude et de regard : « Je devrais être la Dame!... Et que fait-elle là-haut, l’impudique, la paresseuse, au milieu de tous ces hommes, pendant l’absence du mari?» La rivalité s’établit. Le village , qui la déteste, en est fier. « Si la châtelaine est baronne, celle-ci est reine... plus que reine, on n’ose dire quoi... » Beauté terrible et fantastique , cruelle d’orgueil et de douleur. Le démon même est dans ses yeux.

Il l’a et ne l’a pas encore. Elle est elle, et se maintient elle. Elle n’est du démon ni de Dieu. Le démon peut bien l’envahir, y circuler en air subtil. Et il n’a encore rien du tout. Car il n’a pas la vo-

POSSESSION

lonté. Elle est possédée , endiablée , et elle n’appartient pas au Diable. Parfois il exerce sur elle d’horribles sévices, et n’en tire rien. Il lui met au sein, au ventre, aux entrailles, un charbon de feu. Elle se cabre, elle se tord, et dit cependant encore : « Non, bourreau, je resterai moi. »

« — Gare à toi ! je te cinglerai d’un si cruel fouet de vipère, je te couperai d’un tel coup, qu’après tu iras pleurant et perçant l’air de tes cris. »

La nuit suivante, il ne vient pas. Au matin (c’est le dimanche), l’homme est monté au château. Il en descend tout défait. Le seigneur a dit : « Un ruisseau qui va goutte à goutte ne fait pas tourner le moulin... Tu m’apportes sou à sou, ce qui ne me sert à rien... Je vais partir dans quinze jours. Le roi marche vers la Flandre, et je n’ai pas seulement un destrier de bataille. Le mien boite depuis le tournoi. Arrange-toi. Il me faut cent livres... — Mais, monseigneur, où les trouver? — Mets tout le village a sac, si tu veux. Je vais te donner assez d’hommes... Dis à tes rustres qu’ils sont perdus si l’argent n’arrive pas, et toi le premier, tu es mort... J’ai assez de toi. Tu' as le cœur d’une femme; tu es un lâche, un paresseux. Tu périras, tu la payeras, ta mollesse, ta lâcheté. Tiens, il ne tient presque à rien que tu ne descendes pas, que je ne te garde ici... C’est dimanche; on rirait bien si on te voyait d’en bas gambiller à mes créneaux. »

Le malheuneux redit cela à sa femme, n’espère rien , se prépare à la mort , recommande son âme â Dieu. Elle, non moins effrayée, ne peut se cou-

cher ni dormir. Que faire? Elle a bien regret d’avoir renvoyé l’Esprit. S’il revenait!... Le matin, lorsque son mari se lève, elle tombe épuisée sur le lit. A peine elle y est quelle sent un poids lourd sur sa poitrine; elle halète, croit étouffer. Ce poids descend, pèse au ventre, et en même temps à ses bras elle sent comme deux mains d’acier. « Tu m’as désiré... Me voici. Eh bien, indocile, enfin, enfin, je l’ai donc, ton âme? — Mais, messire, estelle à moi ? Mon pauvre mari ! Vous l’aimiez. . .Vous l’avez dit... Vous promettiez... — Ton mari ! as-tu oublié?... es-tu sûre de lui avoir toujours gardé ta volonté?... Ton âme! je te la demande par bonté, mais je l’ai déjà...

« — Non, messire, dit-elle encore par un retour de fierté, quoiqu’en nécessité si grande. Non, messire, cette âme est à moi, à mon mari, au sacrement...

« — Ah! petite, petite sotto! incorrigible! Ce jour même, sous l’aiguillon, tu luttes encore!... Je l’ai vue, je la sais, ton âme, à chaque heure, et bien mieux que toi. Jour par jour, j’ai vu tes premières résistances, tes douleurs et tes désespoirs. J’ai vu tes découragements quand tu as dit à demi-voix : «Nul n’est tenu à l’impossible. » Puis j’ai vu tes résignations. Tu as été battue un peu, et tu as crié pas bien fort... Moi, si j’ai demandé ton âme, c’est que déjà tu l’as perdue...

« Maintenant ton mari périt... Que faut-il faire? J'ai pitié de vous... Je t’ai... mais je veux davantage, et il me faut que tu cèdes, et d’aveu, et de volonté. Autrement il oérira. »

POSSESSION

Elle répondit bien bas , en dormant : « Hélas ! mon corps et ma misérable chair, pour sauver mon pauvre mari, prenez-les... Mais mon cœur, non. Personne ne l’a eu jamais, et je ne peux pas le donner. »

Là, elle attendit, résignée... Et il lui jeta deux mots : « Retiens-les. C’est ton salut. » — Au moment, elle frissonna, se sentit avec horreur empalée d’un trait de feu, inondée d’un flot déglacé... Elle poussa un grand cri. Elle se trouva dans les bras de son mari étonné, et quelle inonda de larmes.

Elle s’arracha violemment, se leva, craignant d’oublier les deux mots si nécessaires. Son mari était effrayé. Car elle ne le voyait pas même, mais elle lançait aux murailles le regard aigu de Médée. Jamais elle ne fut plus belle. Dans l’œil noir et lo blanc jaune flamboyait une lueur qu’on n’osait envisager, un jet sulfureux de volcan.

Elle marcha droit à la ville. Le premier mot était vert. Elle vit pendre à la porte d’un marchand une robe verte (couleur du Prince du monde). Robe vieille, qui, mise sur elle se trouva jeune, éblouit. Elle marcha, sans s’informer, droit à la porte d’un juif, et elle y frappa un grand coup. On ouvre avec précaution. Ce pauvre juif, assis par terre, s’était englouti de cendre. « Mon cher, il me faut cent livres! — Ah! madame, comment le pourrais-je? Le prince-évêque de la ville, pour me faire dire où

est mon or, m’a fait arracher les dents1... Voyez ma bouche sanglante... — Je sais, je sais. Mais je viens chercher justement chez toi de quoi détruire ton évêque. Quand on soufflète le pape , l’évèque ne tiendra guère. Qui dit cela? C’est Tolède *. »

Il avait la tête basse. Elle dit, et elle souffla... Elle avait une âme entière, et le diable par dessus. Une chaleur extraordinaire remplit la chambre. Lui-même sentit une fontaine de feu. « Madame, dit-il, madame, en la regardant en dessous, pauvre, ruiné comme je suis, j’avais quelques sous en réserve pour nourrir mes pauvres enfants. — Tu ne t’en repentiras pas, juif... Je vais te faire le grand serment dont on meurt... Ce que tu vas me donner, tu le recevras dans huit jours, et de bonne heure, et le matin... Je t’en jure et ton grand serment, et le mien plus grand : « Tolède. »

Un an s’était écoulé. Elle s’était arrondie. Elle se faisait toute d’or. On était étonné de voir sa fascination. Tous admiraient, obéissaient. Far un miracle du diable, le juif, devenu généreux, au

1 C’étail une méthode fort usitée pour forcer les Juifs de contribuer. Le roi Jean sans Terre y eut souvent recours.

* Tolède paraît avoir été la ville sainte des sorciers, innombrables en Espagne. Leurs relations avec les Maures, tellement civilisés, avec les Juifs, fort savants et maîtres alors de l’Espagne (comme agents du üsc royal), avaient donné aux sorciers une plus haute culture, et ils formaient à Tolède une sorte d'université. Au seizième siècle, on l'avait christianisée, transformée, réduite à la magie blanche. Voir la Déposition du sorcier Achard, sieur de B eaumont, médecin en Poitou. Lancre, Incrédulité, p. 781.

POSSESSION

moindre signe prêtait. Elle seule soutenait le château et de son crédit à la ville, et de la terreur du village, de ses rudes extorsions. La victorieuse robe verte allait, venait, de plus en plus neuve et belle. Elle-même prenait une colossale beauté de triomphe et d’insolence. Une chose naturelle effrayait. Chacun disait : « A son âge , elle grandit! »

Cependant, voici la nouvelle : le seigneur revient. La dame, qui dès longtemps n’osait descendre pour ne pas rencontrer la face de celle d’en bas, a monté son cheval blanc. Elle va à la rencontre, entourée de tout son monde, arrête et salue son époux.

Avant toute chose, elle dit : « Que je vous ai donc attendu! Comment laissez-vous la fidèle épouse si longtemps veuve et languissante?... Eh bien, pourtant, je ne peux pas vous donner place ce soir, si vous ne m’octroyez un don. — Demandez, demandez, ô belle ! dit le chevalier en riant. Mais faites vite... Car j’ai hâte de vous embrasser, ma Dame... Que je vous trouve embellie ! »

Elle lui parla à l’oreille, et l’on ne sait ce quelle dit. Avant de monter au château, le bon seigneur mit pied à terre devant l’église du village, entra. Sous le porche, en tête des notables, il voit une dame qu’il ne reconnaît pas, mais salue profondément. D’une fierté incomparable, elle portait bien plus haut que toutes les têtes des hommes le sublime hennin de l’époque, le triomphant bonnet du diable. On l’appelait souvent ainsi, à cause de la double corne dont il était décoré. La vraie

dame rougit éclipsée, et passa toute petite. Puis, indignée, à demi voix : « La voilà pourtant, votre serve ! C’est fini. Tout est renversé. Les ânes insultent les chevaux. »

A la sortie, le hardi page, le favori, de sa ceinture tire un poignard affilé, et lestement, d’un seul tour, coupe la belle robe verte aux reins \ Elle faillit s’évanouir... La foule était interdite. Mais on comprit quand on vit toute la maison du seigneur qui se mit à lui faire la chasse... Rapides et impitoyables sifflaient, tombaient les coups de fouet... Elle fuit, mais pas bien fort; elle est déjà un peu pesante. A peine elle a fait vingt pas, quelle heurte. Sa meilleure amie lui a mis sur le chemin une pierre pour la faire chopper... On rit. Elle hurle, à quatre pattes... Mais les pages impitoyables la relèvent à coups de fouet. Les nobles et jolis lévriers aident et mordent au plus sensible.

• C’est le grand cl cruel outrage, qu’on trouve usité dans ces temps. 11 est, dans les lois galloises et anglo-saxonnes, la peine de l'impureté. Grimm, 679, 711. Sternhook, 19, 326. Ducange, 111, 52. Michelet, Origines, 386, 389. — Plus tord, le même affront est indignement infligé aux femmes honnêtes, aux bourgeoises déjà Aères, que la noblesse veut humilier. On sait le guet-apens où le tyran Hagcnbach fit tomber les dames honorables de la haute bourgeoisie d'Alsace, probablement en dérision de leur riche et royal costume, tout de soie et d’or. J’ai rapporté aussi dans mes Origines (page 230) le droit étrange que le sire de Pacé, en Anjou, réclame sur les femmes jolies (honnêtes) du voisinage. Elles doivent lui apporter au château 4 deniers, un chapeau de roses cl danser avec ses officiers. Démarche fort dangereuse, où elles avalent à craindre de trouver un affront, comme celui d’Hagenbach. Pour les y contraindre, on ajoute celte menace que les rebelles dépouillées seront piquées d’un aiguillon marqué aux armes du seigneur.

POSSESSION

Elle arrive enfin, éperdue, dans ce terrible cortège, à la porte de sa maison. — Fermée! — Là, des pieds et des mains, elle frappe, elle crie : « Mon ^ ami, oh! vite! vite! ouvrez-moi! » Elle était étalée là, comme la misérable chouette qu’on cloue aux portes d’une ferme... Et les coups, en plein, lui pleuvaient... — Au dedans, tout était sourd. Le mari y était-il? ou bien, riche et effrayé , avait-il peur de la foule, du pillage de la maison?

Elle eut là tant de misères, de coups, de soufflets sonores, quelle s’afïaissa, défaillit. Sur la froide pierre du seuil, elle se trouva assise, à nu, demi morte, ne couvrant guère sa chair sanglante que des flots de ses longs cheveux. Quelqu’un du château dit : « Assez... On n’exige pas qu’elle meure. »

On la laisse. Elle se cache. Mais elle voit en esprit le grand gala du château. Le seigneur, un peu étourdi, disait pourtant : « J’y ai regret. » Le chapelain dit doucement : « Si cette femme est endiablée, comme on le dit, monseigneur, vous devez à vos bons vassaux, vous devez à tout le« pays, de la livrer à Sainte Eglise. Il est effrayant de voir, depuis ces affaires du Temple et du Pape, quels progrès fait le démon. Contre lui, rien que le feu... » — Sur cela un Dominicain : « Votre Révérence a parlé excellemment bien. La diablerie, c’est l’hérésie au premier chef. Comme l’hérétique, l’endiablé doit être brûlé. Pourtant plusieurs de nos bons Pères ne se fient plus au feu même. Ils veulent sagement qu’avant tout lame soit longuement purgée, éprouvée, domptée par les

jeûnes; quelle ne brûle pas dans son orgueil, quelle ne triomphe pas au bûcher. Si, madame, . votre piété est si grande, si charitable, que vousméme vous preniez la peine de travailler sur celle-ci, la mettant pour quelques années in face dans une bonne fosse dont vous seule auriez la clef; vous pourriez, par la constance du châtiment, faire du bien à son âme, honte au diable, et la livrer, humble et douce, aux mains de l’Église. »

LE PACTE

II ne manquait que la victime. On savait que le présent le plus doux qu’on pût lui faire, c’était de la lui amener. Elle eût tendrement reconnu l’empressement de celui qui lui eût fait ce don d’amour, livré ce triste corps sanglant.

Mais la proie sentit le chasseur. Quelques minutes plus tard, elle aurait été enlevée, à jamais scellée sous la pierre. Elle se couvrit d’un haillon qui se trouvait dans l’étable, prit des ailes, en quelque sorte, et, avant minuit, se trouva à quelques lieues, loin des routes, sur une lande abandonnée qui n’était que chardons et ronces. C’était à la lisière d’un bois, où, par une lune douteuse, elle put ramasser quelques glands, quelle engloutit, comme une bête. Des siècles avaient passé depuis la veille; elle était métamorphosée. La

1 A goBClèHF. • 8

belle, la reine de village, n’était plus ; son âme, changée, changeait ses attitudes même. Elle était comme un sanglier sur ces glands, ou comme un singe, accroupie. Elle roulait des pensées nullement humaines, quand elle entend ou croit entendre un miaulement de chouette, puis un aigre éclat de rire. Elle a peur, mais c’est peut-être le gai moqueur qui contrefait toutes les voix; ce sont ses tours ordinaires.

L’éclat de rire recommence. D’où vient-il? Elle ne voit rien. On dirait qu’il sort d’un vieux chêne.

Mais elle entend distinctement : « Ah! te voilà donc enfin... Tu n’es pas venue de bonne grâce. Et tu ne serais pas venue si tu n’avais trouvé le fond de ta nécessité dernière... Il t’a fallu, l’orgueilleuse, faire la course sous le fouet, crier et demander grâce, moquée, perdue, sans asile, rejetée de ton mari. Où serais-tu si, le soir, je n’avais eu la charité de te faire voir l'in pace qu’on te préparait dans la tour?... C’est tard, bien tard, que tu me viens, et quand on t’a nommée la vieille... Jeune, tu ne m’as pas bien traité, moi, ton petit lutin d’alors, si empressé à te servir. . . A ton tour (si je veux de toi) de me servir et de baiser mes pieds.

« Tu fus mienne dès ta naissance par ta malice contenue, par ton charme diabolique. Jetais ton amant, ton mari. Le tien t’a fermé sa porte. Moi, je ne ferme pas la mienne. Je te reçois dans mes domaines, mes libres prairies, mes forêts... Qu'y gagné-je? Est-ce que dès longtemps je ne t’ai pas à mon heure? No t’ai-je pas envahie, possédée, emplie de ma flamme? J’ai changé, remplacé ton

LE PACTE

sang. Il n’est veine de ton corp^, où je ne circule pas. Tu ne peux pas savoir toi-même à quel point tu es mon épouse. Mais nos noces n’ont pas eu encore toutes les formalités. J’ai des mœurs, je me fais scrupule... Soyons un pour l’éternité.

« — Messire, dans l’état où je suis, que dirais-je? Oh! je l’ai senti, trop bien senti, que dès longtemps vous êtes toute ma destinée. Vous m’avez malicieusement caressée, comblée, enrichie, afin de me précipiter... Hier, quand le lévrier noir mordit ma pauvre nudité, sa dent brûlait... J’ai dit : « C’est lui. » Le soir, quand cette Hérodiade salit, effraya la table, quelqu’un était entremetteur pour qu’on promît mon sang... C’est vous.

« — Oui, mais c’est moi qui t’ai sauvée et qui t’ai fait venir ici. J’ai fait tout, tu l’as deviné. Je t’ai perdue. Et pourquoi? C’est que je te veux sans partage. Franchement, ton mari m’ennuyait. Tu chicanais, tu marchandais. Tout autres sont mes procédés. Tout ou rien. Voilà pourquoi je t’ai un peu travaillée, disciplinée, mise à point, mûrie pour moi... Car telle est ma délicatesse. Je ne prends pas, comme on croit, tant d’âmes sottes qui se donneraient. Je veux des âmes élues, à un certain état friand de fureur et de désespoir... Tiens, je ne peux te le cacher, telle que tu es aujourd’hui, tu me plais; tu t’embellis fort; tu es une âme désirable... Oh! qu’il y a longtemps que je t’aime!... Mais aujourd’hui j’ai faim de toi...

« Je ferai grandement les choses. Je ne suis pas de ces maris qui comptent avec leur fiancée. Si tu ne voulais qu’être riche, cela serait à l’instant

même. Si tu ne voulais qu’être reine, remplacer Jeanne de Navarre, quoiqu’on y tienne, on le ferait, et le roi n’y perdrait guère en orgueil, en méchanceté. Il est plus grand d’être ma femme. Mais enfin, dis ce que tu veux.

« — Messire, rien que de faire du mal.

« — Charmante, charmante réponse!... Oh! que j’ai raison de t’aimer!... En effet, cela contient tout, toute la loi et tous les prophètes... Puisque tu as si bien choisi, il te sera, par dessus, donné de surplus tout le reste. Tu auras tous mes secrets. Tu verras au fond de la terre. Le monde viendra à toi, et mettra l’or à tes pieds... Plus, voici le vrai diamant, mon épousée, que je te donne, la vengeance... Je te sais, friponne, je sais ton plus caché désir... Oh! que nos coeurs s’entendent là. . . C’est bien là que j’aurai de toi la possession définitive. Tu verras ton ennemie agenouillée devant toi, demandant grâce et priant, heureuse si tu la tenais quitte en faisant ce quelle te fit. Elle pleurera... Toi, gracieuse, tu diras : Non, et la verras crier : Mort et damnation!... Alors, j’en fais mon affaire.

« — Messire, je suis votre servante... J’étais ingrate, c’est vrai. Car vous m’avez comblée toujours. Je vous appartiens, ô mon maître! ô mon dieu! Je n’en veux plus d’autre... Suaves sont vos délices. Votre service est très doux. »

Là, elle tombe à quatre pattes, l’adore!... Elle lui fait d’abord l’hommage, dans les formes du Temple, qui symbolise l’abandon absolu de la volonté. Son maître, le Prince du monde, le Prince

LE PACTE

des vents, lui souffle à son tour comme un impétueux esprit. Elle reçoit à la fois les trois sacrements à rebours, baptême, prêtrise et mariage. Dans cette nouvelle Église, exactement l’envers de l’autre, toute chose doit se faire à l’envers. Soumise, patiente, elle endura la cruelle initiation ’, soutenue de ce mot : « Vengeance! »

Bien loin que la foudre infernale l’épuisât, la fît languissante, elle se releva redoutable et les yeux étincelants. La lune, qui, chastement, s’était un moment voilée, eut peur en la revoyant. Épouvantablement gonflée de la vapeur infernale, de feu, de fureur et (chose nouvelle) de je ne sais quel désir, elle fut un moment énorpie par cet excès de plénitude et d’une beauté horrible. Elle regarda tout autour... Et la nature était changée. Les arbres avaient une langue, contaient les choses passées. Les herbes étaient des simples. Telles plantes qu’hier elle foulait comme du foin, c’étaient maintenant des personnes qui causaient de médecine.

Elle s’éveilla le lendemain en grande sécurité, loin, bien loin de ses ennemis. On l’avait cherchée. On n’avait trouvé que quelques lambeaux épars de la fatale robe verte. Setait-elle, de désespoir.

• Ceci s'expliquera plus lard. Il faut se garder des additions pédanlesqucs des modernes du dix-seplième siècle. Les ornements que les sots donnent à une chose si terrible font Satan à leur image.

précipitée dans le torrent? Avait-elle été vivante emportée par le démon? On ne savait. Des deux façons, elle était damnée à coup sûr. Grande consolation pour la dame de ne pas l’avoir trouvée.

L’eût-on vue, on l’eût à peine reconnue. Tellement elle était changée. Les yeux seuls restaient, non brillants, mais armés d’une très étrange et peu rassurante lueur. Elle-même avait peur de faire peur. Elle ne les baissait pas. Elle regardait de côté ; dans l’obliquité du rayon, elle en éludait l’efïet. Brunie tout à coup, on eût dit quelle avait passé par la flamme. Mais ceux qui observaient mieux sentaient que cette flamme plutôt était en elle, quelle portait un impur et brûlant foyer. Le trait flamboyant dont Satan l’avait traversée lui restait, et, comme-à travers une lampe sinistre, lançait tel reflet sauvage, pourtant d’un dangereux attrait. On reculait, mais on restait, et les sens étaient troublés.

Elle se vit à l’entrée d’un de ces trous de troglodyte, comme on en trouve d’innombrables dans certaines collines du Centre et de l’Ouest. C’étaient les marches, alors sauvages, entre le pays de Merlin et le pays de Mélusine. Des landes à perte de vue témoignent encore des vieilles guerres et des éternels ravages, des’terreurs, qui empêchaient le pays de se repeupler. Là le Diable était chez lui. Des rares habitants, la plupart lui étaient fervents, dévots. Quelque attrait qu’eussent pour lui les âpres fourrés de Lorraine, les noires sapinières du Jura, les déserts salés de Burgos, ses préférences étaient peut-être pour nos marches de l’Ouest. Ce

LE PACTE

n’était pas là seulement le berger visionnaire, la conjonction satanique de la chèvre et du chevrier, c’était une conjuration plus profonde avec la nature, une pénétration plus grande des remèdes et des poisons, des rapports mystérieux dont on n’a pas su le lien avec Tolède la savante, l’université diabolique.

L’hiver commençait. Son souffle, qui déshabillait les arbres, avait entassé les feuilles, les branchettes de bois mort. Elle trouva cela tout prêt à l’entrée du triste abri. Par Un bois et une lande d’un quart de lieue, on descendait à portée de quelques villages qu’avait créés un cours d’eau. « Voilà ton royaume, lui dit la voix intérieure. Mendiante aujourd’hui, demain tu régneras dans la contrée. »

LE ROI DES MORTS

Elle ne fut pas d’abord bien touchée de ces promesses. Un ermitage sans Dieu, désolé, et les grands vents si monotones de l’Ouest, les souvenirs impitoyables dans la grande solitude, tant de pertes et tant d’affronts, ce subit et âpre veuvage, son mari qui l’a laissée à la honte, tout l’accablait. Jouet du sort, elle se vit, comme la triste plante des landes, sans racine, que la bise promène, ramène, châtie, bat inhumainement; on dirait un corail grisâtre, anguleux, qui n’a d’adhérence que pour être mieux brisé. L’enfant met le pied dessus. Le peuple dit par risée : « C’est la fiancée du vent. »

Elle rit outrageusement sur elle-même en se comparant. Mais du fond du trou obscur ; « Ignorante et insensée, tu ne sais ce que tu dis... Cette

LE ROI DES MORTS

plante qui roule ainsi a bien droit de mépriser tant d’herbes grasses et vulgaires. Elle roule, mais complète en elle, portant tout, fleurs et semences. Ressemble-lui. Sois ta racine, et, dans le tourbillon même, tu porteras fleur encore, nos fleurs à nous, comme il en vient de la poudre des sépulcres et des cendres des volcans.

« La première fleur de Satan, je te la donne aujourd’hui pour que tu saches mon premier nom, mon antique pouvoir. Je fus, je suis le roi des morts... Oh! qu’on m’a calomnié!... Moi seul (ce bienfait immense me méritait des autels), moi seul, je les fais revenir... »

Pénétrer l’avenir, évoquer le passé, devancer, rappeler le temps qui va si vite, étendre le présent de ce qui fut et de ce qui sera, voilà deux choses proscrites au moyen âge. En vain. Nature ici est invincible; on n’y gagnera rien. Qui pèche ainsi est homme. Il ne le serait pas, celui qui resterait fixé sur son sillon, l’œil baissé, le regard borné au pas qu’il fait derrière ses bœufs. Non, nous irons toujours visant plus haut, plus loin et plus au fond. Cette terre, nous la mesurons péniblement, mais la frappons du pied, et lui disons toujours : « Qu’as-tu dans tes entrailles? Quels secrets? quels mystères? Tu nous rends bien le grain que nous te confions. Mais tu ne nous rends pas cette semence humaine, ces morts aimés que nous t’avons prêtés. Ne germeront -ils pas, nos amis, nos

amours, que nous avions mis là? Si du moins pour une heure, un moment, ils venaient à nous! »

Nous serons bientôt de la terra incognito, où déjà ils ont descendu. Mais les reverrons-nous? Seronsnous avec eux? Où sont-ils? Que font-ils? — Il faut qu’ils soient, mes morts, bien captifs pour ne me donner aucun signe! Et moi, comment ferai -je pour être entendu d’eux? Comment mon père, pour qui je fus unique et qui m’aima si violemment, comment ne vient-il pas à moi?... Oh! des deux côtés, servitude! captivité! mutuelle ignorance! Nuit sombre où l’on cherche un rayon *.

Ces pensées éternelles de nature, qui, dans l’antiquité, n’ont été que mélancoliques, au moyen âge, elles sont devenues cruelles, amères, débilitantes, et les cœurs en sont amoindris. Il semble que l’on ait calculé d’aplatir l’âme et la faire étroite et serrée à la mesure d’une bière. La sépulture servile entre les quatre ais de sapin est très propre à cela. Elle trouble d’une idée d’étouffement. Celui qu’on a mis là dedans, s’il revient dans les songes, ce n’est plus comme une ombre lumineuse et légère, dans l’auréole Élyséenne; c’est un esclave torturé , misérable gibier d’un chat griffu d’enfer (bestiis, dit le texte même, Ne tradas bestiis, etc.). Idée exécrable et impie, que mon père si bon, si aimable, que ma mère vénérée de tous, soient jouet de ce chat!... Vous riez aujourd’hui. Pendant mille ans, on n’a pas ri. On a amèrement pleuré.

1 Le rayon luit dans l’ Immortalité, la Foi nouvelle, de Dumesnil ; Ciel et Terre, de Reynaud, Uenri Martin, etc.

LE ROI DES MORTS

Et, aujourd’hui encore, on ne peut écrire ces blasphèmes sans que le cœur ne soit gonflé, que le papier ne grince, et la plume, d’indignation!

C’est aussi véritablement une cruelle invention d’avoir tiré la fête des Morts du printemps, où l’antiquité la plaçait, pour la mettre en novembre. En mai, où elle fut d’abord, on les enterrait dans les fleurs. En mars, où on la mit ensuite, elle était, avec le labour, l’éveil de l’alouette; le mort et le grain, dans la terre, entraient ensemble avec le même espoir. Mais, hélas! en novembre, quand tous les travaux sont finis, la saison close et sombre pour longtemps, quand on revient à la maison, quand l’homme se rasseoit au foyer et voit en face la place à jamais vide... oh! quel accroissement de deuil!... Evidemment, en prenant ce moment, déjà funèbre en lui, des obsèques de la nature, on craignait qu’en lui-même l’homme n’eût pas assez de douleur...

Les plus calmes, les plus occupés, quelque distraits qu’ils soient par les tiraillements de la vie, ont des moments étranges. Au noir matin brumeux, au soir qui vient si vite nous engloutir dans l’ombre, dix ans, vingt ans après, je ne sais quelles faibles voix vous montent au cœur : « Bonjour, ami ; c’est nous... Tu vis donc, tu travailles, comme toujours... Tant mieux ! Tu ne souffres pas trop de nous avoir perdus, et tu sais te passer de nous... Mais nous, non pas de toi, jamais... Les rangs se sont serrés et le vide ne paraît guère. La maison

qui fut nôtre est pleine, et nous la bénissons. Tout est bien, tout est mieux qu’au temps où ton père te portait, au temps où ta petite fille te disait à son tour : « Mon papa, porte-moi... » Mais voilà que tu pleures... Assez, et au revoir. »

Hélas ! ils sont partis ! Douce et navrante plainte. Juste? Non. Que je m’oublie mille fois plutôt que de les oublier! Et, cependant, quoi qu’il en coûte, on est obligé de le dire, certaines traces échappent, sont déjà moins sensibles; certains traits du visage sont, non pas effacés, mais obscurcis, pâlis. Chose dure, amère, humiliante, de se sentir si fuyant et si faible, onduleux comme l’eau sans mémoire ; de sentir qu’à la longue on perd du trésor de douleur qu’on espérait garder toujours!... Rendez-la-moi, je vous prie ; j’y tiens trop à cette riche source de larmes... Retracez-moi, je vous supplie, ces effigies si chères... Si vous pouviez du moins m’en faire rêver la nuit !

Plus d’un dit cela en novembre. Et, pendant que les cloches sonnent, pendant que pleuvent les feuilles, ils s’écartent de l’église, disant tout bas : « Savez-vous bien, voisin?... Il y a là haut certaine femme dont on dit du mal et du bien. Moi, je n’ose en rien dire. Mais elle a puissance au monde d’en bas. Elle appelle les morts, et ils viennent. Oh! si elle pouvait (sans péché, s’entend, sans fâcher Dieu) me faire venir les miens!... Vous savez, je suis seul, et j’ai tout perdu en ce monde. — Mais, cette femme, qui sait ce quelle est? Du ciel ou de

LE KOI DES MORTS

l’enfer? Je n’irai pas (et il en meurt d’envie)... Je n’irai pas... Je ne veux pas risquer mon âme. Ce bois, d’ailleurs, est mal hanté. Maintes fois on a vu sur la lande des choses qui n’étaient pas à voir... Savez-vous bien? la Jacqueline qui y a été un soir pour chercher un de ses moutons? eh bien, elle est revenue folle... Je n’irai pas. »

En se cachant les uns des autres, beaucoup y vont, des hommes. A peine encore les femmes osent se hasarder. Elles regardent le dangereux chemin, s’enquièrent près de ceux qui en reviennent. La pythonisse n’est pas celle d’Endor, qui, pour Saul, évoqua Samuel ; elle ne montre pas les ombres, mais elle donne les mots cabalistiques et les puissants breuvages qui les feront revoir en songe. Ah! que de douleurs vont à elles! La grand’mère elle-même, vacillante, à quatre-vingts ans, voudrait revoir son petit-fils. Par un suprême effort, non sans remords de pécher au bord de la tombe, elle s’y traîne. L’aspect du lieu sauvage, âpre, d’ifs et de ronces, la rude et noire beauté de l’implacable Proserpine, la trouble. Prosternée et tremblante, appliquée à la terre, la pauvre vieille pleure et prie. Nulle réponse. Mais quand elle ose se relever un peu, elle voit que l’enfer a pleuré.

Retour tout simple de nature. Proserpine en rougit. Elle s’en veut. « Ame dégénérée, se ditelle , âme faible ! Toi qui venais ici dans le ferme désir de ne faire que du mal... Est-ce la leçon du maître? Oh! qu’il rira!

« — Mais, non! Ne suis-je pas le grand pasteur des ombres, pour les faire aller et venir, leur ouvrir la porte des songes? Ton Dante, en faisant mon portrait, oublie mes attributs. En m’ajoutant cette queue inutile, il omet que je tiens la verge pastorale d’Osiris, et que, de Mercure, j’ai hérité le caducée. En vain on crut bâtir un mur infranchissable qui eût fermé la voie d’un monde à l’autre; j’ai des ailes aux talons, j’ai volé par dessus. L’Esprit calomnié, ce monstre impitoyable, par une charitable révolte, a secouru ceux qui pleuraient, consolé les amants, les mères. Il a eu pitié d’elles contre le nouveau dieu. »

Le moyen âge, avec ses scribes, tous ecclésiastiques, n’a garde d’avouer les changements muets, profonds, de l’esprit populaire. 11 est évident que la compassion apparait désormais du côté de Satan. La Vierge même, idéal de la Grâce, ne répond rien à ce besoin du cœur, l’Eglise rien. L’évocation des morts reste expressément défendue. Pendant que ' tous les livres continuent à plaisir ou le démon pourceau des premiers temps, ou le démon griffu, bourreau du second âge, Satan a changé de figure pour ceux qui n’écrivent pas. Il tient du vieux Pluton, mais sa majesté pâle, nullement inexorable, accordant aux morts des retours, aux vivants de revoir les morts, de plus en plus revient à son père ou grand-père , Osiris , le pasteur des âmes.

Par ce point seul, bien d’autres sont changés. On confesse de bouche l’enfer officiel et les chaudières bouillantes. Au fond, y croit-on bien? con-

LE ISO! DES MOUTS

cilierait-on aisément ces complaisances de l’enfer pour les coeurs affligés avec les traditions horribles d’un enfer tortureur? Une idée neutralise l’autre, sans l’effacer entièrement, et il s’en forme une mixte , vague , qui de plus en- plus se rapprochera de l’enfer Virgilien. Grand adoucissement pour le cœur! Heureux allégement aux pauvres femmes surtout, que ce dogme terrible du supplice de leurs morts aimés tenait noyées de larmes, et sans consolation. Toute leur vie n’était qu’un soupir.

La sibylle rêvait aux mots du maître, quand un tout petit pas se fait entendre. Le jour paraît à peine (après Noël, vers le 1er janvier). Sur l’herbe craquante et givrée, une blonde petite femme, tremblante, approche, et, arrivée, elle défaille, ne peut respirer. Sa robe noire dit assez quelle est veuve. Au perçant regard de Médée, immobile, et sans voix, elle dit tout pourtant; nul mystère en sa craintive personne. L’autre d’une voix forte : « Tu n’as que faire de dire, petite muette. Car tu n’en viendrais pas à bout. Je le dirai pour toi... Eh bien, tu meurs d’amour! » Remise un peu, joignant les mains et presque à ses genoux, elle avoue, se confesse. Elle souffrait, pleurait, priait, et elle eût souffert en silence. Mais ces fêtes d’hiver, ces réunions de familles, le bonheur peu caché des femmes qui, sans pitié, étalent un légitime amour, lui ont remis au cœur le trait brûlant... Hélas! que fera-t-elle?... S’il pouvait revenir

et la consoler un moment : « Au prix de la vie même... que je meure! et le voie encore!

« — Retourne à ta maison ; fermes-en bien la porte. Ferme encore le volet au voisin curieux. Tu quitteras le deuil et mettras tes habits de noces , son couvert à la table, mais il ne viendra pas. — Tu diras la chanson qu’il fit pour toi, et qu’il a tant chantée, mais il ne viendra pas. — Tu tireras du coffre le dernier habit qu’il porta, le baiseras. — Et tu diras alors : « Tant pis pour toi, si tu ne viens ! » Et sans retard , buvant ce vin amer, mais de profond sommeil, tu coucheras la mariée. Alors, sans nul doute, il viendra. »

La petite ne serait pas femme si, le matin, heureuse et attendrie, bien bas, à sa meilleure amie, elle n’avouait le miracle. « N’en dis rien, je t’en prie... Mais il m’a dit lui-même que, si j’ai cette robe, et si je dors sans m’éveiller, tous les dimanches, il reviendra. »

Bonheur qui n’est pas sans péril. Que serait-ce de l’imprudente si l’Église savait quelle n’est plus veuve? que, ressuscité par l’amour, l’esprit revient la consoler?

Chose rare, le secret est gardé ! Toutes s’entendent, cachent un mystère si doux. Qui n’y a intérêt? Qui n’a perdu? qui n’a pleuré? Qui ne voit avec bonheur se créer ce pont entre les deux mondes?

« O bienfaisante sorcière!... Esprit d’en bas, sovez béni ! »

Dur est l’hiver, long et triste dans le sombre nord-ouest. Fini même, il a des reprises, comme une douleur assoupie , qui revient , sévit par moments. Un matin, tout se réveille paré d’aiguilles brillantes. Dans cette splendeur ironique, cruelle, où la vie frissonne , tout le monde végétal paraît minéralisé, perd sa douce variété, se roidit en âpres cristaux.

La pauvre sibylle, engourdie à son morne foyer de feuilles, battue de la bise cuisante, sent au cœur la verge sévère. Elle sent son isolement. Mais cela même la relève. L’orgueil revient, et avec lui une force qui lui chauffe le cœur, lui illumine l’esprit. Tendue, vive et acérée, sa vue devient aussi perçante que ces aiguilles, et le monde, ce monde cruel dont elle souffre , lui est transpa-

rent comme verre. Et alors, elle en jouit, comme d’une conquête à elle.

N’en est-elle pas la reine? n’a-t-elle pas des courtisans? Les corbeaux manifestement sont en rapport avec elle. En troupe honorable, grave, üs viennent, comme anciens augures, lui parler des choses du temps. Les loups passent timidement, saluent d’un regard oblique. L’ours (moins rare alors) parfois s’asseoit gauchement, avec sa lourde bonhomie, au seuil de l’antre, comme un ermite qui fait visite à un ermite, ainsi qu’on le voit si souvent dans les Vies des pères du désert.

Tous, oiseaux et animaux que l’homme ne connaît guère que par la chasse et la mort, ils sont des proscrits, comme elle. Ils s’entendent avec elle. Satan est le grand proscrit, et il donne aux siens la joie des libertés de la nature, la joie sauvage d’être un monde qui se suffit à lui-même.

Apre liberté solitaire, salut!... Toute la terre encore semble vêtue d’un blanc linceul, captive d’une glace pesante, d’impito}Tables cristaux, uniformes, aigus, cruels. Surtout depuis 1200, le monde a été fermé comme un sépulcre transparent où l’on voit avec effroi toute chose immobile et durcie.

On a dit que « l’église gothique est une cristallisation. » Et c’est vrai. Vers 1300, l’architecture, sacrifiant ce quelle avait de caprice vivant, de variété, se répétant à l’infini, rivalise avec les prismes monotones du Spitzberg. Vraie et redou-

LE PRINCE UE LA NATURE

table image de la dure cité de cristal dans lequel un dogme terrible a cru enterrer la vie.

Mais, quels que soient les soutiens, contre-forts, arcs-boutants, dont le monument s’appuie, une chose le fait branler. Non les coups bruyants du dehors; mais je ne sais quoi de doux qui est dans les fondements, qui travaille ce cristal d’un insensible dégel. Quelle? l’humble flot des tièdes larmes qu’un monde a versées, uiïe mer de pleurs. Quelle? une haleine d’avenir, la puissante, l’invincible résurrection de la vie naturelle. Le fantastique édifice dont plus d’un pan déjà croule, se dit, mais non sans terreur : « C’est le soutfle de Satan. »

Tel un glacier de l’Hécla sur un volcan qui n’a pas besoin de faire éruption, foyer tiède, lent, clément qui le caresse en dessous, l’appelle à lui et lui dit tout bas : « Descends. »

La sorcière a de quoi rire, si, dans l’ombre, elle voit là -bas, dans la brillante lumière, combien Dante, saint Thomas, ignorent la situation. Ils se figurent que Satan fait son chemin par l’horreur ou par la subtilité. Ils le font grotesque et grossier; comme à son âge d’enfance, lorsque Jésus pouvait encore le faire entrer dans les pourceaux. Ou bien ils le font subtil, un logicien scolastique, un juriste épilogueur. S’il n’eût été que cela, ou la bête, ou le disputeur, s’il n’avait eu que la fange, ou les distinguo du vide, il fût mort bientôt de faim.

On triomphe trop à l’aise quand on le montre dans Bartole, plaidant contre la Femme (la Vierge),

qui le fait débouter, condamner avec dépens. Il se trouve qu’alors sur la terre, c’est justement le contraire qui arrive. Par un coup suprême, il gagne la plaideuse même, la Femme, sa belle adversaire, la séduit par un argument, non de mot, mais tout réel, charmant et irrésistible. Il lui met en main le fruit de la science et de la nature.

Il ne faut pas tant de disputes ; il n’a pas besoin de plaider; il se montre. C’est l’Orient, c’est le paradis retrouvé. De l’Asie qu’on a cru détruire, une incomparable aurore surgit, dont le rayonnement porte au loin jusqu’à percer la profonde brume de l’ouest. C’est un monde de nature et d’art que l’ignorance avait maudit, mais qui, maintenant, avance pour conquérir ses conquérants, dans une douce guerre d’amour et de séduction maternelle. Tous sont vaincus, tous en raffolent; on ne veut rien que de l’Asie. Elle vient à nous les mains pleines. Les tissus, châles, tapis de molle douceur, d'harmonie mystérieuse, l’acier galant, étincelant, des armes damasquinées, nous démontrent notre barbarie. Mais, c’est peu, ces contrées maudites des mécréants où Satan règne, ont pour bénédiction visible les hauts produits do la nature, élixir des forces de Dieu, le premier des végétaux, le premier des animaux, le café, le cheval arabe. Que dis-je? un monde de trésors, la soie, le sucre, la foule des herbes toutes-puissantes qui nous relèvent le cœur, consolent, adoucissent nos maux.

Vers 1300, tout cela éclate. L’Espagne même reconquise par les barbares fils des Goths, mais qui a tout son cerveau dans les Maures et dans

les juifs, témoigne pour ces mécréants. Partout où les musulmans, ces fils de Satan, travaillent, tout prospère, les sources jaillissent et la terre se couvre de fleurs. Sous un travail méritant, innocent, elle se pare de ces vignes merveilleuses où l’homme oublie, se refait et croit boire la bonté même et la compassion céleste.

A qui Satan porte-t-il la coupe écumante de vie? Et, dans ce monde de jeûne, qui a tant jeûné de raison, existe-t-il, l'être fort, qui va recevoir tout cela sans vertige, sans ivresse, sans risquer de perdre l’esprit?

Existe-t-il un cerveau qui n’étant pas pétrifié, cristallisé de saint Thomas, reste encore ouvert à la vie, aux forces végétatives? Trois magiciens 1 font effort ; par des tours de force, ils arrivent à la nature, mais ces vigoureux génies n’ont pas la fluidité, la puissance populaire. Satan retourne à son Éve. La femme est encore au monde ce qui est le plus nature. Elle a et garde toujours certains côtés d’innocence malicieuse qu’a le jeune chat et l’enfant de trop d’esprit. Par là, elle va bien mieux à la comédie du monde, au grand jeu où se jouera le Protée universel.

Mais quelle est légère, mobile, tant quelle n’est pas mordue et fixée par la douleur ! Celle-ci, proscrite du monde, enracinée à sa lande sauvage,

1 Albert le Grand, Roger Bacon, Arnaud de Villeneuve (qui trouve l’eau-de-vie).

donne prise. Reste à savoir si, froissée, aigrie, avec ce cœur plein de haine, elle rentrera dans la nature et les douces voies de la vie? Si elle y va, sans nul doute, ce sera sans harmonie, souvent par les circuits du mal. Elle est effarée, violente, d'autant plus quelle est très faible, dans le va-etvient de l’orage.

Lorsqu’aux tiédeurs printanières, de l’air, du fonds de la terre, des fleurs et de leurs langages, la révélation nouvelle lui monte de tous côtés, elle a d’abord le vertige. Son sein dilaté déborde. La sibylle de la science a sa torture, comme eut l’autre, la Cumæa, la Delphica. Les scolastiques ont beau jeu de dire : « C’est l'aura, c’est l’air qui la gonfle, et rien de plus. Son amant, le Prince de l’air, l’emplit de songes et de mensonges, de vent, de fumée, de néant. » Inepte ironie. Au contraire, la cause de son ivresse, c’est que ce n’est pas le vide, c’est le réel, la substance, qui trop vite a comblé son sein.

Avez-vous vu l’Agave, ce dur et sauvage Africain, pointu, amer, déchirant, qui, pour feuilles, a d’énormes dards? Il aime et meurt tous les dix ans. Un matin, le jet amoureux, si longtemps accumulé dans la rude créature, avec le bruit d’un coup de feu, part, s’élance vers le ciel. Et ce jet est tout un arbre qui n’a pas moins de trente pieds, hérissé de tristes fleurs.

C’est quelque chose d’analogue que ressent la sombre sibylle quand, au matin d’un printemps

LE PRINCE DE LA NATURE. Hl

tardif, d’autant plus violent, tout autour d’elle se fait la vaste explosion de la vie.

Et tout cela la regarde, et tout cela est pour elle. Car chaque être dit tout bas : « Je suis à qui m’a compris. »

Quel contraste!... Elle, l’e'pousc du désert et du désespoir, nourrie de haine, de vengeance, voilà tous ces innocents qui la convient à sourire. Les arbres, sous le vent du sud, font doucement la révérence. Toutes les herbes des champs, avec leurs vertus diverses, parfums, remèdes ou poisons (le plus souvent c’est même chose), s’offrent, lui disent : « Cueille-moi. »

Tout cela visiblement aime. « N’est-ce pas une dérision ?... J’eusse été prête pour l’enfer, non pour cette fête étrange... Esprit, es-tu bien l’Esprit de terreur que j’ai connu, dont j’ai la trace cruelle (que dis-je? et qu’est-ce que je sens?), la blessure qui brûle encore...

« Oh! non, ce n’est pas l’Esprit que j’espérais dans ma fureur : « Celui qui dit toujours Non. » Le voilà qui dit un Oui d’amour, d’ivresse et de vertige... Qu’a-t-il donc? Est-il lame folle, l’âme effarée de la vie?

« On avait dit le grand Pan mort. Mais le voici en Bacchus, en Priape, impatient, par le long délai du désir, menaçant, brûlant, fécond... Non, non, loin de moi cette coupe. Car je n’y boirais que le trouble, qui sait? un désespoir amer par dessus mes désespoirs ? »

Cependant, où parait la femme, c’est l’uniquo

objet de l’amour. Tous la suivent, et tous pour elle méprisent leur propre espèce. Que parle- t-on du bouc noir, son prétendu favori? Mais cela est commun à tous. Le cheval hennit pour elle, rompt tout, la met en danger. Le chef redouté des prairies, le taureau noir, si elle passe et s’éloigne, •mugit de regret. Mais voici l’oiseau qui s’abat, qui ne veut plus de sa femelle, et, les ailes frémissantes, sur elle accomplit son amour.

Nouvelle tyrannie de ce Maître, qui, par le plus fantasque coup, de roi des morts qu’on le croyait, éclate comme roi de la vie.

« Non, dit-elle, laissez-moi ma haine. Je n’ai demandé rien de plus. Que je sois redoutée, terrible... C’est ma beauté, celle qui va aux noirs serpents de mes cheveux, à ce visage sillonné de douleurs, des traits de la foudre. . . » Mais la souveraine Malice, tout bas, insidieusement : « Oh ! que tu es bien plus belle! Oh! que tu es plus sensible, dans ta colérique fureur!... Crie, maudis! C’est un aiguillon... Une tempête appelle l’autre. Glissant, rapide, est le passage de la rage à la volupté. »

Ni la colère ni l’orgueil ne la sauveraient de ces séductions. Ce qui la sauve, c’est l’immensité du désir. Nul n’y suffirait. Chaque vie est limitée, impuissante. Arrière le coursier, le taureau ! arrière la flamme de l’oiseau! Arrière, faibles créatures, pour qui a besoin d’infini !

Elle a une envie de femme. Envie de quoi? Mais du Tout, du grand Tout universel.

Satan n’a pas prévu cela, qu’on ne pouvait l’apaiser avec aucune créature.

Ce qu’il n’a pu, je ne sais quoi dont on ne sait pas le nom, le fait. A ce désir immense, profond, vaste comme une mer, elle succombe, elle sommeille. En ce moment, sans souvenir, sans haine ni pensée de vengeance, innocente malgré elle, elle .dort sur la prairie, tout comme une autre aurait fait, la brebis ou la colombe, détendue, épanouie, — je n’ose dire, amoureuse.

Elle a dormi, elle a rêvé... Le beau rêve! Et comment le dire? C’est que le monstre merveilleux de la vie universelle, chez elle s’était englouti; que désormais vie et mort, tout tenait dans ses entrailles, et qu’au prix de tant de douleurs elle avait conçu la Nature.

LA solicitai-

SATAN MÉDECIN

La scène muette et sombre de la fiancée de Corinthe se renouvelle, à la lettre, du treizième au quinzième siècle. Dans la nuit qui dure encoro, avant l’aube, les deux amants, l'homme et la nature, se retrouvent, s’embrassent avec transport, et, dans ce moment même (horreur!) ils se voient frappés d’épouvantables fléaux! On croit entendre encore l’amante dire à l'amant : « C’en est fait... Tes cheveux blanchiront demain... Je suis morte, tu mourras. «

Trois coups terribles en trois siècles. Au premier, la métamorphose choquante de l'extérieur, les maladies de peau, la lèpre. Au second, le mal intérieur, bizarre stimulation nerveuse, les danses épileptiques. Tout se calme, mais le sang s’altère,

SATAN MÉDECIN

l’ulcère prépare la syphilis, le fléau du quinzième siècle.

Les maladies du moyen âge, autant qu’on peut l’entrevoir, moins précises, avaient été surtout la faim, la langueur et la pauvreté du sang, cette étisie qu’on admire dans la sculpture de ce tempslà. Le sang était de l’eau claire; les maladies scrofuleuses devaient être universelles. Sauf le médecin arabe ou juif, chèrement payé par les rois, la médecine ne se faisait qu’à la porte des églises, au bénitier. Le dimanche, après l’office, il y avait force malades ; ils demandaient des secours, et on leur donnait des mots : « Vous avez péché, et Dieu vous afflige. Remerciez; c’est autant de moins sur les peines de l’autre vie. Résignez-vous, souffrez, mourez. L’Eglise a ses prières des morts. » Faibles, languissants, sans espoir, ni envie de vivre, ils suivaient très bien ce conseil et laissaient aller la vie.

Fatal découragement, misérable état qui dut indéfiniment prolonger ces âges de plomb, et leur fermer le progrès. Le pis, c’est de se résigner si aisément, d’accepter la mort si docilement, de ne pouvoir rien, ne désirer rien. Mieux valait la nouvelle époque, cette fin du moyen âge, qui, au prix d’atroces douleurs, nous donne le premier moyen de rentrer dans l’activité : la résurrection du désir.

Quelques Arabes prétendent que l’immense érup-

Page 1