‹ La SorcièreChapitre 4 sur 25 · LA SOKClÉItE · texte numérisé non relu

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tion des maladies de la peau qui signale le treizième siècle, fut l’effet des stimulants, par lesquels on cherchait alors à réveiller, raviver, les défaillances de l’amour. Nul doute que les épices brûlantes, apportées d’Orient, n’y aient été pour quelque chose. La distillation naissante et certaines boissons fermentées purent aussi avoir action.

Mais une grande fermentation, bien plus générale, se faisait. Dans l’aigre combat intérieur de deux mondes et de deux esprits, un tiers survit qui les fît taire. La foi pâlissante, la raison naissante disputaient : entre les deux, quelqu’un se saisit de l’homme. Qui? l’Esprit impur, furieux, des âcres désirs, leur bouillonnement cruel.

N’ayant nul épanchement, ni les jouissaîices du corps, ni le libre jet de l’esprit, la sève de vie refoulée se corrompit elle-même. Sans lumière, sans voix, sans parole, elle parla en douleurs, en sinistres efflorescences. Une chose terrible et nouvelle advient alors : le désir ajourné, sans remise, se voit arrêté par un cruel enchantement, une atroce métamorphose *. L’amour avançait, aveugle, les bras ouverts... Il recule, frémit; mais il a beau fuir; la furie du sang persiste, la chair se dévore elle-même en titillations cuisantes, et plus cuisant

1 On imputa la lèpre aux croisades, à l’Asie. L’Europe l'avait en elle-même. La guerre que le moyen 3ge déclara et à la chair, et à la propreté, devait porter son fruit. Plus d’une sainte est vantée pour ne s’être jamais lavé même les mains. Et combien moins le reste ! La nudité d’un moment eût été grand péché. Les mondains suivent fidèlement ces leçons du monachisme. Cette société sub-tilc et raffinée, qui immole le mariage et ne semble animée que de

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au dedans sévit le charbon dé feu, irrité par le désespoir.

Quel remède l’Europe chrétienne trouve-t-elle à ce double mal? La mort, la captivité : rien de plus. Quand le célibat amer, l’amour sans espoir, la passion aiguë, irritée, t’amène à l’état morbide; quand ton sang se décompose, descends dans un in pace, ou fais ta hutte au désert. Tu vivras la clochette en main pour que l’on fuie devant toi. «Nul être humain ne doit te voir : tu n’auras nulle consolation. Si tu approches, la mort! «

La lèpre est le dernier degré et l’apogée du fléau; mais mille autres maux cruels moins hideux, sévirent partout. Les plus pures et les plus belles furent frappées de tristes fleurs qu’on regardait comme le péché visible, ou le châtiment de Dieu. On fit alors ce que l’amour de la vie n’eût pas fait faire; on transgressa les défenses; on déserta la vieille médecine sacrée, et l’inutile bénitier. On alla à la sorcière. D’habitude, et de crainte aussi, on fréquentait toujours l’Égligo; mais la vraie Eglise dès lors fut chez elle, sur la lande, dans

la poésie de l’adultère, elle garde sur ce point si innocent un singulier scrupule. Elle craint toute purification comme une souillure. Nul bain pendant mille ans! So\ez sûr que pas un de ces chevaliers, de ces belles si éthérées, les Parceval, les Tristan, les Iseult, ne se lavaient jamais. De là un cruel accident, si peu poétique, en plein roman, les furieuses démangeaisons du treizième siècle.

la forêt, au désert. C’est là qu’on portait ses vœux.

Vœu de guérir, vœu de jouir. Aux premiers bouillonnements qui ensauvageaient le sang, en grand secret, aux heures douteuses, on allait à la sibylle : « Que ferai-je? et que sens-je en moi?... Je brûle, donnez-moi des calmants... Je brûle, donnez-moi ce qui fait mon intolérable désir. »

Démarche hardie et coupable qu’on se reproche le soir. Il faut bien quelle soit pressante, cette fatalité nouvelle, qu’il soit bien cuisant ce feu, que tous les saints soient impuissants. Mais, quoi! le procès du Temple, le procès de Boniface, ont dévoilé la Sodome qui se cachait sous l’autel. Un pape sorcier, ami du diable et emporté par le diable, cela change toutes les pensées. Est-ce sans l’aide du démon que le pape qui n’est plus à Rome, dans son Avignon, Jean XXII, fils d’un cordonnier de Cahors, a pu amasser plus d’or que l’empereur et tous les rois? Tel le pape, et tel l’évêque. Guichard, l’évêque de Troyes, n’a-t-il pas obtenu du diable la mort des filles du roi?... Nous ne demandons nulle mort, nous, mais de douces choses : vie, santé, beauté, plaisir... Choses de Dieu, que Dieu nous refuse... Que faire? Si nous les avions de la grâce du Prince du inonde?

Le grand et puissant docteur de la Renaissance, Paracelse , en brûlant les livres savants de toute l’ancienne médecine, les latins, les juifs, les arabes, déclare n'avoir rien appris que de la mcde-

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ciné populaire, des bonnes femmes \ des bergers et des bourreaux; ceux-ci étaient souvent d’habiles chirurgiens (rebouteurs d’os cassés, démis), et de bons vétérinaires.

Je ne doute pas que son livre admirable et plein de génie sur les Maladies des femmes, le premier qu’on ait écrit sur ce grand sujet, si profond, si attendrissant, ne soit sorti spécialement de l’expérience des femmes même, de celles à qui les autres demandaient secours : j’entends par là les sorcières qui, partout, étaient sages-femmes. Jamais, dans ces temps, la femme n’eût admis un médecin mâle, ne se fût confiée à lui, ne lui eût dit ses secrets. Les sorcières observaient seules, et furent, pour la femme surtout, le seul et unique médecin.

Ce que nous savons le mieux de leur médecine, c’est quelles employaient beaucoup , pour les usages les plus divers, pour calmer, pour stimuler, une grande famille de plantes, équivoques, fort dangereuses, qui rendirent les plus grands services. On les nomme avec raison : les Consolantes (Solanées) *.

1 C’est le nom poli, craintif, qu’on donnait aux sorcières.

* L’ingratitude des hommes est cruelle à observer. Mille autres plantes sont venues. La mode a fait prévaloir cent végétaux exotiques. Et ces pauvres Consolâmes qui nous ont sauvés alors, on a oublié leurs bienfaits? — Au reste, qui se souvient? qui reconnaît les obligations antiques de l'humanité pour la nature innocente? L'Asclépias acida, Sarcostemma (ia plante-chair), qui fut pendant cinq mille ans V hostie de l'Asie, et son dieu palpable, qui donna à cinq cent millions d’hommes le bonheur de manger leur dieu, cette

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Famille immense et populaire, dont la plupart des espèces sont surabondantes, sous nos pieds, aux haies, partout. Famille tellement nombreuse, qu’un seul de ses genres a huit cents espèces1, ltien de plus facile à trouver, rien de plus vulgaire. Mais ces plantes sont la plupart d’un emploi fort hasardeux. 11 a fallu de l’audace pour en préciser les doses, l’audace peut-être du génie.

Prenons par en bas l’échelle ascendante de leurs énergies *. Les premières sont tout simplement potagères et bonnes à manger (les aubergines, les tomates, mal appelées pommes d’amour). D’autres de ces innocentes sont le calme et la douceur même, les molènes (bouillon blanc), si utiles aux fomentations.

Vous rencontrez au dessus une plante déjà suspecte, que plusieurs croyaient un poison, la

plante que le moyen &ge appela le Dompte-Venin (Vince-venenuni), elle n’a pas un mot d'histoire dans nos livres de botanique. Qui sait? dans deux mille ans d’ici, ils oublieront le froment. V. Langlois, sur la soma de l’Inde, et le hom de la Perse. Mém. de l’Ac. des Inscriptions, XIX, 3Ï6.

' Dict. iThisl. nul. de M. d’Orbigny, article Morelks de M. Ducliartre, d’après Dunal, etc.

* Je n’ai trouvé cette échelle nulle part. Elle est d’autant plus Importante, que les sorcières qui firent ces essais, au risque de passer pour empoisonneuses, commencèrent certainement par les plus faibles cl allèrent peu à peu aux plus fortes. Chaque degré de force donne ainsi une date relative, et permet d’établir dans ce sujet obscur une sui te de chronologie. Je compléterai aux chapitres suivants, en parlant de la Mandragore et du Datura. — J’ai suivi surtout : Pouchet, Satanées et Botanique générale. M. Pouchet, dans son importante monographie, n’a pas dédaigné de profiter des anciens auteurs, Matthiole, Porta, Gessner, Sauvages, Gmelin, etc.

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plante miellée d’abord, amère ensuite, qui semble dire le mot de Jonathas : « J’ai mangé un peu de miel, et voilà pourquoi je meurs. » Mais cette mort est utile, c’est l’amortissement de la douleur. La douce-amère, c’est son nom, dut être le premier essai de l’homœopathie hardie, qui, peu à peu, s’éleva aux plus dangereux poisons. La légère irritation, les picotements quelle donne purent la désigner pour remède des maladies dominantes de ces temps, celles de la peau.

La jolie fille désolée de se voir parée de rougeurs odieuses, de boutons, de dartres vives, venait pleurer pour ce secours. Chez la femme, l’altération était encore plus cruelle. Le sein, le plus délicat objet de toute la nature, et ses vaisseaux qui dessous forment une fleur incomparable1, est, par la facilité de s’injecter, de s’engorger, le plus parfait instrument de douleur. Douleurs âpres, impitoyables, sans repos. Combien de bon , cœur elle eût accepté tout poison! Elle ne marchandait pas avec la sorcière, lui mettait entre ses mains la pauvre mamelle alourdie.

De la douce-amère, trop faible, on montait aux morelles noires, -qui ont un peu plus d’action. Cela calmait quelques jours. Puis la femme revenait pleurer : « Eh bien, ce soir, tu reviendras... Je te chercherai quelque chose. Tu le veux. C’est un grand poison. »

1 Voir la planche d'un excellent livre, lisible aux demoiselles même, le Cours de M. Auzoux.

La sorcière risquait beaucoup. Personne alors ne pensait qu’appliqués extérieurement, ou pris' à très faible dose, les poisons sont des remèdes. Les plantes que l’on confondait sous le nom d 'herbes aux sorcières -semblaient des ministres de mort. Telles qu’on eût trouvées dans ses mains, l’auraient fait croire empoisonneuse ou fabricatrice de charmes maudits. Une foule aveugle, cruelle en proportion de sa peur, pouvait, un matin, l’assommer à coups de pierres , lui faire subir l’épreuve de l’eau (la noyade). Ou enfin, chose plus terrible, on pouvait, la corde au cou, la traîner à la cour d’église, qui en eût fait une pieuse fôte, eût édifié le peuple en la jetant au bûcher.

Elle se hasarde pourtant, va chercher la terrible plante; elle y va au soir, au matin, quand elle a moins peur d’être rencontrée. Pourtant, un petit berger était là, le dit au village : « Si vous l’aviez vue comme moi, se glisser dans les décombres de la masure ruinée, regarder de tous côtés, marmotter je ne sais quoi!... Oh! elle m’a fait bien peur... Si elle m’avait trouvé, j étais perdu... Elle eût pu me transformer en lézard, en crapaud, en chauve-souris... Eile a pris une vilaine herbe, la plus vilaine que j’aie vue ; d’un jaune pâle de malade, avec des traits rouge et noir, comme on dit les flammes d’enfer. L’horrible , c’est que toute la tige était velue comme un homme, de longs poils noirs et collants. Elle l’a rudement arrachée, en grognant, et tout à coup je ne l’ai plus vue. Elle n’a pu courir si vite; elle se sera envolée... Quelle terreur que cette femme f quel danger pour tout le pays! »

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Il est certain que la plante effraye. C’est la jusquiame, cruel et dangereux poison, mais puissant émollient, doux cataplasme sédatif qui résout, détend, endort la douleur, guérit souvent.

Un autre de ces poisons, la belladone, ainsi nommée sans doute par la reconnaissance, était puissante pour calmer les convulsions qui parfois surviennent dans l’enfantement, qui ajoutent le danger au danger, la terreur à la terreur de co suprême moment. Mais quoi! une main maternelle insinuait ce doux poison ' , endormait la mère et charmait la porte sacrée; l’enfant, tout comme aujourd’hui, où l’on emploie le chloroforme, seul opérait sa liberté, se précipitait dans la vie.

La belladone guérit de la danse en faisant danser. Audacieuse homœopathie, qui d’abord dut effrayer; c’était la médecine à rebours, contraire généralement à celle que les chrétiens connaissaient, estimaient seule, d’après les Arabes et les juifs.

Comment y arriva-t-on? Sans doute par l’effet si simple du grand principe satanique que tout doit se faire à rebours, exactement à l’envers de ce que fait le monde sacré. Celui-ci avait l’horreur des poisons. Satan les emploie , et il en fait des

' Madame La Chapelle et M. Chaussier ont fort ulilemcnt renouvelé ces praliques de la vieille médecine populaire. (Pouchet, Solanéef, p. 6i.)

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remèdes. L’Église croit par des moyens spirituels (sacrements, prières), agir même sur les corps, Satan, au rebours, emploie des moyens matériels pour agir même sur lame; il fait boire l’oubli, l’amour, la rêverie, toute passion. Aux bénédictions du prêtre il oppose des passes magnétiques, par de douces mains de femmes, qui endorment les douleurs.

Par un changement de régime, et surtout de vêtement (sans doute en substituant la toile à la laine), les maladies de la peau perdirent de leur intensité. La lèpre diminua, mais elle sembla rentrer et produire des maux plus profonds. Le quatorzième siècle oscilla entre trois fléaux, l’agitation épileptique, la peste, les ulcérations qui (à en croire Paracelse) préparaient la syphilis.

Le premier danger n’était pas le moins grand. Il éclata, vers 1330, d’une effrayante manière par la danse de Saint-Guy, avec cette singularité quelle n’était pas individuelle ; les malades, comme emportés d’un même courant galvanique , se saisissaient par la main , formaient des chaînes immenses, tournaient, tournaient, à mourir. Les regardants riaient d’abord, puis, par une contagion, se laissaient aller, tombaient dans le grand courant, augmentaient le terrible choeur.

Que serait-il arrivé si le mal eût persisté, comme fit longtemps la lèpre dans sa décadence même?

C’était comme un premier pas , un acheminement vers l’épilepsie. Si cette génération de ma-

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lades n’eût été guérie , elle en eût produit une autre décidément épileptique. Effroyable perspective ! L’Europe couverte de fous , de furieux , d’idiots ! On ne dit point comment ce mal fut traité, et s’arrêta. Le remède qu’on recommandait, l’expédient de tomber sur ces danseurs à coups de pied et de poing, était infiniment propre à aggraver l’agitation et la faire aboutir à l’épilepsie véritable. Il y eut, sans nul doute, un autre remède, dont on ne voulut pas parler. Dans le temps où la sorcellerie prend son grand essor, l’immense emploi des Solanées , .surtout de la belladone, généralisa le médicament qui combat ces affections. Aux grandes réunions populaires du sabbat dont nous parlerons, l 'herbe aux sorcières , mêlée à l’hydromèle, à la bière, aussi au cidre1, au poiré (les puissantes boissons de l’Ouest), mettait la foule en danse, une danse luxurieuse , mais point du tout épileptique.

Mais la grande révolution que font les sorcières, le plus grand pas à rebours contre l’esprit du moyen âge, c’est ce qu’on pourrait appeler la réhabilitation du ventre et des fonctions digestives. Elles professèrent hardiment : « Rien d’impur et rien d’immonde. » L’étude de la matière fut dès lors illimitée , affranchie. La médecine fut possible.

Quelles aient fort abusé du principe , on ne le

1 Alors tout nouveau. 11 commence au douzième siècle. la lotciiM. U

nie pas. Il n’est pas moins évident. Rien d’impur que le mal moral. Toute chose physique est pure ; nulle ne peut être éloignée du regard et de l’étude, interdite par un vain spiritualisme , encore moins par un sot dégoût.

Là surtout le moyen âge s’était montré dans son vrai caractère, Y Anti-Nature, faisant dans l’unité de l’être des distinctions, des castes, des classes hiérarchiques. Non seulement l’esprit est noble, selon lui, le corps non noble, — mais il y a des parties du corps qui sont nobles, et d’autres non, roturières apparemment. — De même, le ciel est noble, et l’abîme ne l’est pas. Pourquoi? « C’est que le ciel est haut. » Mais le ciel n’est ni haut ni bas. 11 est dessus et dessous. L’abîme, qu’est-ce? Rien du tout. — Même sottise sur le monde, et le petit monde de l’homme.

Celui-ci est d’une pièce ; tout y est solidaire de tout. Si le ventre est le serviteur du cerveau et le nourrit, le cerveau, aidant sans cesse à lui préparer le sucre de digestion ', ne travaille pas moins pour lui.

Les injures ne manquèrent pas. On appela les sorcières sales, indécentes, impudiques, immorales. Cependant leurs premiers pas dans cette voie furent , on peut le dire, une heureuse révolution dans ce qui est le plus moral, la bonté, la charité. Par une perversion d’idées monstrueuse,

« C’est la découverte qui immortalise Claude Bernard.

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le moyen âge envisageait la chair , en son représentant (maudit depuis Ève), la Femme, comme impure. La Vierge, exaltée comme vierge, plus que comme Notre-Dame, loin de relever la femme réelle, l’avait abaissée en mettant l’homme sur la voie d’une scolastique de pureté où l’on allait enchérissant dans le subtil et le faux.

La femme môme avait fini par partager l’odieux préjugé et se croire immonde. Elle se cachait pour accoucher. Elle rougissait d’aimer et de donner le bonheur. Elle, généralement si sobre, en comparaison de l’homme , elle qui n’est presque partout qu’herbivore et frugivore, qui donne si peu à la nature, qui, par un régime lacté, végétal, a la pureté de ces innocentes tribus, elle demandait presque pardon d’être, de vivre, d’accomplir les conditions de la vie. Humble martyr de la pudeur, elle s’imposait des supplices, jusqu’à vouloir dissimuler, annuler, supprimer presque ce ventre adoré, trois fois saint, d’où le dieu homme naît, renaît éternellement.

La médecine du moyen âge s’occupe uniquement de l’être supérieur et pur (c’est l’homme), qui seul peut devenir prêtre , et seul à l’autel fait Dieu.

Elle s’occupe des bestiaux; c’est par eux que l’on commence. Pense-t-on aux enfants? Rarement. Mais à la femme? Jamais/

• Les romans d’alors, avec leurs subtilités, représentent le contraire du monde. Hors des cours, du

noble adultère, le grand sujet de ces romans, la femme est partout la pauvre Grisélidis, née pour épuiser la douleur, souvent battue, soignée jamais.

Il ne faut pas moins que le Diable, ancien allie de la femme, son confident du Paradis, il ne faut pas moins que cette sorcière , ce monstre qui fait tout à rebours, «à l’envers du monde sacré, pour s’occuper de la femme , pour fouler aux pieds les usages, et la soigner malgré elle. La pauvre créature s’estimait si peu!... Elle reculait, rougissait, ne voulait rien dire. La sorcière, adroite et maligne, devina et pénétra. Elle sut enfin la faire parler, tira d’elle son petit secret, vainquit ses refus , ses hésitations de pudeur et d’humilité. Plutôt que de subir telle chose, elle aimait mieux presque mourir. La barbare sorcière la fit vivre.

CHARMES, PHILTRES

Qu’on ne se hâte pas de conclure du chapitre précédent que j’entreprends de blanchir, d’innocenter sans réserve, la sombre fiancée du diable. Si elle fit souvent du bien, elle put faire beaucoup de mal. Nulle grande puissance qui n’abuse. Et celle-ci eut trois siècles où elle régna vraiment dans l’entracte des deux mondes, l’ancien mourant et le nouveau ayant peine à commencer. L’Église, qui retrouvera quelque force (au moins de combat) dans les luttes du seizième siècle , au quatorzième est dans la boue. Lisez le portrait véridique qu’en fait Clémangis. La noblesse, si fièrement parée des armures nouvelles , d’autant plus lourdement tombe à Crécy, Poitiers, Azincourt. Tous les nobles à la fin prisonniers en Angleterre! Quel sujet de dérision ! Bourgeois et paysans même s’en

moquent, haussent les épaules. L’absence générale des seigneurs n’encouragea pas peu, je pense, les réunions du sabbat, qui toujours avaient eu lieu, mais purent alors devenir d’immenses fêtes populaires.

Quelle puissance que celle de la bien -aimée de Satan, qui guérit, prédit, devine, évoque les âmes des morts, qui peut vous jeter un sort, vous changer en lièvre, en loup, vous faire trouver un trésor, et, bien plus, vous faire aimer!... Épouvantable pouvoir qui réunit tous les autres! Comment une âme violente, le plus souvent ulcérée, parfois devenue très perverse, n’en eût-elle pas usé pour la haine et pour la vengeance , et parfois pour un plaisir de malice ou d’impureté?

Tout ce qu’on disait jadis au confesseur, on le lui dit. Non seulement les péchés qu’on a faits, mais ceux qu’on veut faire. Elle tient chacun par son secret honteux, l’aveu des plus fangeux désirs. On lui confie à la fois les maux physiques et ceux de l’âme, les concupiscences ardentes d’un sang âcre et enflammé, envies pressantes, furieuses, fines aiguilles dont on est piqué, repiqué.

Tous y viennent. On n’a pas honte avec elle. On dit crûment. On lui demande la vie, on lui demande la mort, des remèdes, des poisons. Elle y vient, la fille en pleurs , demander un avortement. Elle y vient, la belle-mère (texte ordinaire au moyen âge) dire que l’enfant du premier lit mange beaucoup et vit longtemps. Elle y vient, la triste épouse accablée chaque année d’enfants qui ne naissent que pour mourir. Elle implore sa compassion,

CHARMES, PHILTRES

apprend à glacer le plaisir au moment, le rendre infécond. Voici, au contraire, un jeune homme qui achèterait à tout prix le breuvage ardent qui peut troubler le cœur d’une haute dame, lui faire oublier les distances, regarder son petit page.

Le mariage de ces temps n’a que deux types et deux formes, toutes deux extrêmes, excessives.

L’orgueilleuse héritière des fiefs, qui apporte un trône ou un grand domaine , une Eléonore de Guyenne, aura, sous les yeux du mari, sa cour d’amants, se contraindra fort peu. Laissons les romans, les poèmes. Regardons la réalité dans son terrible progrès jusqu’aux effrénées fureurs des filles de Philippe le Bel, de la cruelle Isabelle, qui, par la main de ses amants, empala Édouard II. L’insolence de la femme féodale éclate diaboliquement dans le triomphal bonnet aux deux cornes et autres modes effrontées.

Mais, dans ce siècle où les classes commencent à se mêler un peu, la femme de race inférieure, épousée par un baron, doit craindre les plus dures épreuves. C’est ce que dit l’histoire, vraie et réelle, de Grisélidis, l’humble, la douce, la patiente. Lo conte, je crois, très sérieux, historique, de Barbe- Bleue, en est la forme populaire. L’épouse, qu’il tue et remplace si souvent, ne peut être que sa vassale. Il compterait bien autrement avec la fille ou la sœur d’un baron qui pût la venger. Si cette conjecture spécieuse ne me trompe pas, on doit croire que ce conte est du quatorzième siècle , et

non des siècles précédents, où 1/3 seigneur n’eût pas daigné prendre femme au dessous de lui.

Une chose fort remarquable dans le conte touchant de Grisélidis, c’est qu’à travers tant d’épreuves elle ne semble pas avoir l’appui de la dévotion ni celui d’un autre amour. Elle est évidemment fidèle, chaste, pure. Il ne lui vient pas à l’esprit de se consoler en aimant ailleurs.

Des deux femmes féodales, Y Héritière, la Grisélidis, c’est uniquement la première qui a ses chevaliers servants, qui préside aux cours d’amour, qui favorise les amants les plus humbles, les encourage, qui rend (comme Eléonore) la fameuse décision, devenue classique en ces temps : « Nul amour possible entre époux. »

De là un espoir secret, mais ardent, mais violent, commence en plus d’un jeune cœur. Dût-il se donner au diable, il se lancera tête baissée vers cet aventureux amour. Dans ce château si bien fermé, une belle porte s’ouvre à Satan. A un jeu si périlleux, entrevoit-on quelque chance? Non, répondrait la sagesse. Mais si Satan disait : « Oui? »

Il faut bien se rappeler combien, entre nobles même, l’orgueil féodal mettait de distance. Les mots trompent. Il y a loin du chevalier au chevalier.

Le chevalier banneret , le seigneur qui menait au roi toute une armée de vassaux, voyait à sa longue table, avec le plus parfait mépris, les pauvres chevaliers sans terre (mortelle injure du moyen âge, comme on le sait par Jean sans terré). Combien plus les simples varlets, écuyers, pages, etc., qu’il nourrissait de ses restes ! Assis au bas bout de la

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table, tout près de la porte, ils grattaient les plats que les personnages d’en haut, assis au foyer, leur envoyaient souvent vides. Il ne tombait pas dans l’esprit du haut seigneur que ceux d’en bas fussent assez osés pour élever leurs regards jusqu’à leur belle maîtresse, jusqu’à la fière héritière du fief, siégeant près de sa mère « sous un chapel de roses blanches. » Tandis qu’il souffrait à merveille L’amour de quelque étranger, chevalier déclaré de la dame, portant ses couleurs, il eût puni cruellement l’audace d’un de ses serviteurs qui aurait visé si haut. C’est le sens de la jalousie furieuse du sire du Fayel, mortellement irrité, non de ce que sa femme avait un amant, mais de ce que cet amant était un de ses domestiques, le châtelain (simple gardien) de son château de Coucy. .

Plus l’abîme était profond, infranchissable, ce semble, entre la dame du fief, la grande héritière, et cet écuyer, ce page, qui n’avait que sa chemise et pas même son habit qu’il recevait du seigneur, — plus la tentation d’amour était forte de sauter l’abîme.

Lejeune homme s’exaltait par l’impossible. Enfin, un jour qu’il pouvait sortir du donjon, il courait à la sorcière, et lui demandait un conseil. Un philtre suffirait-il, un charme qui fascinât? Et si cela ne suffisait, fallait-il un pacte exprès? Il n’eût point du tout reculé devant la terrible idée de se donner à Satan. — « On y songera, jeune homme. Mais remonte. Déjà tu verras que quelque chose est changé. »

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Ce qui est changé, c’est lui. Je ne sais quel espoir le trouble; son œil, baissé, plus profond, creusé d’une flamme inquiète, la laisse échapper malgré lui. Quelqu’un (on devine bien qui) le voit avant tout le monde, est touchée, lui jette au passage quelque mot compatissant... O délire! ô bon Satan! charmante, adorable sorcière!...

Il ne peut manger ni dormir qu’il n’aille la revoir encore. Il baise sa main avec respect et se met presque à ses pieds. Que la sorcière lui demande, lui commande ce qu’elle veut, il obéira. Voulût-elle sa chaîne d’or, voulût-elle l’anneau qu’il a au doigt (de sa mère mourante), il les donnerait à l’instant. Mais d’elle-même malicieuse, haineuse pour le baron, elle trouve une grande douceur à lui porter un coup secret.

Un trouble vague déjà est au château. Un orage muet, sans éclair ni foudre, y couve, comme une vapeur électrique sur un marais. Silence, profond silence. Mais la dame est agitée. Elle soupçonne qu’une puissance surnaturelle a agi. Car enfin pourquoi celui-ci, plus qu’un autre qui est plus beau, plus noble, illustre déjà par des exploits renommés? Il y a quelque chose là-dessous. Lui a-t-il jeté un sort? A-t-il employé un charme?... Plus elle se demande cela, et plus son cœur est troublé.

La malice de la sorcière a de quoi se satisfaire. Elle régnait dans le village. Mais le château vient à elle, se livre, et par le côté où son orgueil risque

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le plus. L’intérêt d’un tel amour, pour nous, c’est l’élan d’un cœur vers son idéal, contre l'a barrière sociale, contre l’injustice du sort. Pour la sorcière, c’est le plaisir, âpre, profond, de rabaisser la haute dame et de s’en venger peut-être, le plaisir de rendre au seigneur ce qu’il fait à ses vassales, de prélever chez lui-même, par l’audace d’un enfant, le droit outrageant d’épousailles. Nul doute que, dans ces intrigues où la sorcière avait son rôle, elle n’ait souvent porté un fond de haine niveleuse, naturelle au paysan.

C’était déjà quelque chose de faire descendre la dame à l’amour d’un domestique. Jean de Saintré, Chérubin, ne doivent pas faire illusion. Le jeune serviteur remplissait les plus basses fonctions de la domesticité. Le valet proprement dit n’existe pas alors, et d’autre part peu ou point de femmes de service dans les places de guerre. Tout se fait par ces jeunes mains qui n’en sont pas dégradées. Le service, surtout corporel, du seigneur et de la dame, honore et relève. Néanmoins il mettait souvent le noble enfant en certaines situations assez tristes, prosaïques, je n’oserais dire risibles. Le seigneur ne s’en gênait pas. La dame avait bien besoin detre fascinée par le diable pour ne pas voir ce quelle voyait chaque jour, le bienaimé en œuvre malpropre et servile.

C’est le fait du moyen âge de mettre toujours en face le très haut et le très bas. Ce que nous cachent les poèmes, on peut l’entrevoir ailleurs. Dans ces

passions éthérées, beaucoup de choses grossières sont mêlées visiblement.

Tout ce qu’on sait des charmes et philtres que les sorcières employaient est très fantasque, et, ce semble, souvent malicieux, mêlé hardiment des choses par lesquelles on croirait le moins que l’amour pût être éveillé. Elles allèrent ainsi très loin, sans qu’il aperçut, l’aveugle, quelles faisaient de lui leur jouet.

Ces philtres étaient fort différents. Plusieurs étaient d’excitation, et devaient troubler les sens, comme ces stimulants dont abusent tant les Orientaux. D’autres étaient de dangereux (et souvent perfides) breuvages d’illusion qui pouvaient livrer la personne sans la volonté. Certains enfin furent des épreuves où l’on défiait la passion, où l’on voulait voir jusqu’où le désir avide pourrait transposer les sens, leur faire accepter, comme faveur suprême et comme communion, les choses les moins agréables qui viendraient de l’objet aimé.

La construction si grossière des châteaux, tout en grandes salles, livrait la vie intérieure. A peine, assez tard, fit-on, pour so recueillir et dire les prières, un cabinet, le retrait, dans quelque tourelle. La dame était aisément observée. A certains jours, guettés, choisis, l’audacieux, conseillé par sa sorcière, pouvait faire son coup, modifier la boisson, y mêler le philtre.

Chose pourtant rare et périlleuse. Ce qui était plus facile, c’était de voler à la dame telles choses qui lui échappaient, quelle négligeait elle-même. On ramassait précieusement un fragment d’ongle

CHARMES, PHILTRES

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imperceptible. On recueillait avec respect ce que laissait tomber son peigne, un ou deux de ses beaux cheveux. On le portait à la sorcière. Celle-ci exigeait souvent (comme font nos somnambules) tel objet fort personnel et imbu de la personne, mais qu’elle-même n’aurait pas donné, par exemple, quelques fils arrachés d’un vêtement longtemps porté et sali, .dans lequel elle eût sué. Tout cela, bien entendu, baisé, adoré, regretté. Mais il fallait le mettre aux flammes pour en recueillir la cendre. Un jour ou l’autre, en revoyant son vêtement, la fine personne en distinguait la déchirure, devinait, mais n’avait garde de parler et soupirait... Le charme avait eu son effet.

Il est certain que, si la dame hésitait, gardait lo respect du sacrement, cette vie dans un étroit espace, où l’on se voyait sans cesse, où l’on était si prés, si loin, devenait un véritable supplice. Lors même quelle avait été faible, cependant, devant son mari et d’autres non moins jaloux, le bonheur sans doute était rare. De là mainte violente folie du désir inassouvi. Moins on avait l’union, et plus on l’eût voulue profonde. L’imagination déréglée la cherchait en choses bizarres, hors nature et insensées. Ainsi, pour créer un moyen de communication secrète, la sorcière à chacun des deux piquait sur le bras la figure des lettres de l’alphabet. L’un voulait-il transmettre à l’autre une pensée, il ravivait, il rouvrait, en les suçant, les lettres san-

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glantes du mot voulu. A l’instant, les lettres correspondantes (dit-on) saignaient au bras de l’autre.

Quelquefois, dans ces folies, on buvait du sang l’un de l’autre, pour se faire une communion qui, disait-on, mêlait les âmes. Le cœur dévoré de Coucy que la dame « trouva si bon, qu’elle ne mangea plus de sa vie, » est le plus tragique exemple de ces monstrueux sacrements de l’amour anthropophage. Mais quand l’absent ne mourait pas, quand c’était l’amour qui mourait en lui, la dame consultait la sorcière, lui demandait les moyens de le lier, le ramener.

Les chants de la magicienne de Théocrite et de yirgile, employés même au moyen âge, étaient rarement efficaces. On tâchait de le ressaisir par un charme qui paraît aussi imité do l’antiquité. On avait recours au gâteau, à la confarreatio , qui, de l’Asie à l’Europe, fut toujours l’hostie de l’amour. Mais ici on voulait lier plus que lame, — lier la chair, créer l’identification, au point que, mort pour toute femme, il n’eût de vie que pour une. Dure était la cérémonie. « Mais, madame, disait la sorcière, il ne faut pas marchander. » Elle trouvait l’orgueilleuse tout à coup obéissante, qui se laissait docilement ôter sa robe et le reste. Car il le fallait ainsi.

Quel triomphe pour la sorcière ! Et si la dame était celle qui la fit courir jadis, quelle vengeance et quelles représailles! La voilà nue sous sa main. Ce n’est pas tout. Sur ses reins, elle établit une planchette, un petit fourneau, et là fait cuire le gâteau... « Oh! ma mie, je n’en peux plus. Dé-

CHAUMES, PHILTRES

pêchez, je ne puis rester ainsi. — C’est ce qu’il nous fallait, madame, il faut que vous ayez chaud. Le gâteau cuit , il sera chauffé de vous, de votre* flamme. »

C’est fini, et nous avons le gâteau de l’antiquité, du mariage indien et romain, — assaisonné, réchauffé du lubrique esprit de Satan. Elle ne dit pas comme celle do Virgile : « Revienne, revienne Daphnis! ramenez-le-moi, mes chants! » Elle lui envoie le gâteau, imprégné de sa souffrance et resté chaud de son amour... A peine il y a mordu, un trouble étrange, un vertige le saisit... Puis un flot de sang lui remonte au cœur; il rougit. Il brûle. La furie lui revient, et l’inextinguible désir

« J’ai tort de dire inextinguible. On voit que de nouveaux philtres deviennent souvent nécessaires. Et ici je plains la dame. Car cette furieuse sorcière, dans sa malignité moqueuse, exige que le philtre vienne corporellement de la dame elle-même. Elle l’oblige, humiliée, à fournir à son amant une étrangccommunion. Le noble faisait aux juifs, aux serfs, aux bourgeois même (Y. S. Simon, sur son frère), un outrage de certaines choses répugnantes que la dame est forcée par la sorcière de livrer ici comme philtre. Vrai supplice pour elle-même. Mais d’elle, de la grande dame, tout est reçu à genoux. Voir plus bas la note tirée de Sprenger.

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