SORCIÈRE DE LA DÉCADENCE. SATAN MULTIPLIÉ , VULGARISÉ
Le délicat bijou du Diable, la petite sorcière conçue de la Messe noire où la grande a disparu, elle est venue, elle a fleuri, en malice, en grâce de cbat. Celle-ci, toute contraire à l’autre;- fine et -oblique d’allure, sournoise, filant doucettement, faisant volontiers le gros dos. Rien de titanique, à coup sûr. Loin de là, basse de nature. Dès le berceau, lubrique et toute pleine de mauvaises friandises. Elle exprimera toute sa vie certain moment nocturne, impur et trouble, où certaine pensée dont on eût eu horreur le jour, usa des libertés du rêve.
Celle qui naît avec ce secret dans le sang, cette science instinctive du mal, qui a vu si loin et si bas, elle ne respectera rien, ni chose ni personne eu ce monde, n’aura guère de religion. Guère pour Satan lui-même, car il est encore un esprit, et
celle-ci a un goût unique pour toute chose de matière.
Enfant, elle salissait tout. Grandelette, jolie, elle étonne de malpropreté. Par elle, la sorcellerie sera je ne sais quelle cuisine de je ne sais quelle chimie. De bonne heure, elle manipule surtout les choses répugnantes, les drogues aujourd’hui, demain les intrigues. C’est là son élément, les amours et les maladies. Elle sera fine entremetteuse, habile, audacieuse empirique. On lui fera la guerre pour de prétendus meurtres, pour l’emploi des poisons. Elle a peu l’instinct de telles choses, peu le goût de la mort. Sans bonté, elle aime la vie, à guérir, prolonger la vie. Elle est dangereuse en deux sens : elle vendra des recettes de stérilité, d’avortement peut-être. D’autre part, effrénée, libertine d’imagination, elle aidera volontiers à la chute des femmes par ses damnés breuvages, jouira des crimes d’amour.
Oh! que celle-ci diffère de l’autre! C’est un industriel. L’autre fut l'Impie, le Démon; elle fut la grande Révolte, la femme de Satan, et, on peut dire, sa mère. Car il a grandi d’elle et de sa puissance intérieure. Mais celle-ci est tout au plus la fille du Diable. Elle a de lui deux choses , elle est impure, et elle aime à manipuler la vie. C’est son lot; elle y est artiste, — déjà artiste à vendre, et nous entrons dans le métier.
On dit quelle se perpétuera par l’inceste dont elle est née. Mais elle n’en a pas besoin. Sans mâle,
elle fera d’innombrables petits. En moins de cinquante ans, au début du quinzième siècle, sous Charles VI, une contagion immense s’étend. Quiconque croit avoir quelques secrets, quelques recettes, quiconque croit deviner, quiconque rêve et voyage en rêvant, se dit favori de Satan. Toute femme lunatique prend pour elle ce grand nom : Sorcière.
Nom périlleux, nom lucratif, lancé parla haine du peuple, qui, tour à tour, injurie et implore la puissance inconnue. Il n’en est pas moins accepté, revendiqué souvent. Aux enfants qui la suivent, aux femmes qui menacent du poing, lui jettent ce mot comme une pierre, elle se retourne, et dit avec orgueil : « C’est vrai ! vous l’avez dit ! «
Le métier devient bon, et les hommes s’en mêlent. Nouvelle chute pour l’art. La moindre des sorcières a cependant encore un peu de la Sibylle. Ceux-ci, sordides charlatans, jongleurs grossiers, taupiers, tueurs de rats, jetant des sorts aux bêtes, vendant les secrets qu’ils n’ont pas, empuantissent ce temps de sombre fumée noire, de peur et de bêtise. Satan devient immense, immensément multiplié. Pauvre triomphe. Il est ennuyeux, plat. Le peuple afflue pourtant à lui, ne veut guère d’autre Dieu. C’est lui qui se manque à lui-même.
Le quinzième siècle, malgré deux ou trois grandes inventions , n’en est pas moins, je crois, un siècle fatigué, de peu d’idées.
Il commence très dignement par le sabbat royal
de Saint-Denis, le bal effréné et lugubre que Charles VI fit dans cette abbaye pour l’enterrement de Duguesclin, enterré depuis tant d’années. Trois jours, trois nuits, Sodome se roula sur les tombes. Le fou qui n’était pas encore idiot, força tous ces rois, ses aïeux, ces os secs sautant dans leur bière, de partager son bal. La mort, bon gré mal gré, devint entremetteuse, donna aux voluptés un cruel aiguillon. Là éclatèrent les modes immondes de l’époque où les dames, grandies du hennin diabolique, faisaient valoir le ventre et semblaient toutes enceintes (admirable moyen de cacher les grossesses) *. Elles y tinrent; cette mode dura quarante années. L’adolescence, d’autre part, effrontée, les éclipsait en nudités saillantes. La femme avait Satan au front dans le bonnet cornu ; le bachelier, le page, l’avaient au pied dans la chaussure à fine pointe de scorpion. Sous masque d’animaux, ils s’offraient hardiment par les bas côtés de la bête. Le célèbre enleveur d’enfants, Retz, lui-même alors page, prit là son monstrueux essor. Toutes ces grandes dames de fiefs, effrénées Jézabels, moins pudibondes encore que l’homme, ne daignaient se déguiser. Elles s’étalaient à face nue. Leur furie sensuelle, leur folle ostentation de débauche, leurs outrageux défis, furent pour le roi, pour tous, — pour le sens, la vie, le corps, l’âme, — l’abîme et le gouffre sans fond.
1 Meme au sujet le plus mystique, dans une œuvre de génie, l’Aÿneau de Van Eyck (Jean dit de Bruges), toutes les Vierges paraissent enceintes. C’est la grotesque mode du quinzième siècle.
Ce qui en sort, ce sont les vaincus d’Azincoûrt, pauvre génération de seigneurs épuisés qui, dans les miniatures, font grelotter encore à voir sous un habit perfidement serré leurs tristes membres amaigris ’.
Je plains fort la sorcière, qui, au retour de la grande dame après la fête du roi, sera sa confidente et son ministre, dont elle exigera l’impossible.
Au château, il est vrai, elle est seule, l’unique femme, ou à peu près, dans un monde d’hommes non mariés. A en croire les romans, la dame .aurait eu plaisir à s’entourer de jolies filles. L’histoiré et le bon sens disent justement le contraire. Eléonore n’est pas si sotte que de s’opposer Rosamonde. Ces reines et grandes dames, si licencieuses, n’en sont pas moins horriblement jalouses (exemple, celle que conte Henri Martin, qui fit mourir sous les outrages des soldats une fille qu’admirait son mari). La puissance d’amour de la dame, répétons-le, tient à ce quelle est seule. Quelle que soit la figure et l’âge, elle est le rêve de tous. La sorcière a beau jeu de lui faire abuser de sa divinité, de lui faire faire risée de ce troupeau de mâles assotis et domptés. Elle lui fait
1 Cet amaigrissement de gens usés et énerve's me gâte toutes les splendides miniatures de la cour de Bourgogne, du duc de Berry, etc. Les sujets sont si déplorables, que nulle exécution n’en peut faire d’heureuses œuvres d’art.
oser tout, les traiter comme bêtes. Les voilà transformés. Ils tombent à quatre pattes, singes flatteurs, ours ridicules, ou chiens lubriques, pourceaux avides à suivre l’outrageuse Circé.
Tout cela fait pitié! Elle en a la nausée. Elle repousse du pied ces bêtes rampantes. C’est immonde, pas assez coupable. Elle trouve à son mal un absurde remède. C’est (lorsque ceux-ci sont si nuis) d’avoir plus nul encore, de prendre un tout petit amant. Conseil digne de la sorcière. Susciter, avant l’heure, l’étincelle dans l’innocent qui dort du pur sommeil d’enfance. Voilà la laide histoire du petit Jehan de Saintré, type des Chérubin, et autres poupées misérables des âges de décadence.
Sous tant d’ornements pédantesques et de moralité sentimentale, la basse cruauté du fonds se sent très bien. On y tue le fruit dans la fleur. C’est, en un sens, la chose qu’on reprochait à la sorcière, « de manger des enfants. » Tout au moins, on en boit la vie. Sous forme tendre et maternelle, la belle dame caressante n’est-elle pas un vampire pour épuiser le sang du faible? Le résultat de ces énormités, le roman même nous le donne. Saintré, dit-il, devient un chevalier parfait, mais parfaitement frêle et faible, si bien qu’il est bravé, défié , par le butor de paysan abbé, en qui la dame, enfin mieux avisée, voit ce qui lui convient le mieux.
Ces vains caprices augmentent le blasement, la fureur du vide. Circé, au milieu de ses bêtes, ennuyée, excédée, voudrait être bête elle-même.
Elle se sent sauvage, elle s’enferme. De la tourelle, elle jette un regard sinistre sur la sombre forêt. Elle se sent captive, et elle a la fureur d’une louve qu’on tient à la chaîne. — « Vienne à l’instant la vieille!... Je la veux. Courez-y. » — Et deux minutes après : « Quoi! n’est-elle pas déjà venue? »
La voici. « Ecoute bien... J’ai une envie... (tu le sais, c’est insurmontable), l’envie de t’étrangler, de te noyer ou de te donner à l’évêque qui déjà te demande... Tu n’as qu’un moyen d’échapper, c’est de me satisfaire une autre envie, — de me changer en louve. Je m’ennuie trop. Assez rester. Je veux, au moins la nuit, courir librement la forêt. Plus de sots serviteurs, de chiens qui m’étourdissent, de chevaux maladroits qui heurtent, évitent les fourrés.
— « Mais, madame, si l’on vous prenait... — Insolente... Oh! tu périras... — Du moins, vous savez bien l’histoire de la dame louve dont on coupa la patte 1 . . . Que de regrets j’aurais ! . . . — C’est
1 Cetle terrfble fantaisie n’était pas rare chez ces grandes dames, nobles captives des châteaux. Elles avaient faim et soif de liberté, de libertés cruelles. Boguet raconte que , dans les montagnes de l’Auvergne, un chasseur tira, certaine nuit, sur une louve , la manqua, mais lui coupa la patte. Elle s’enfuit en boitant. Le chasseur se rendit dans un château voisin pour demander l'hospitalité au gentilhomme qui l’habitait. Celui-ci , en l’apercevant, s’enquit s’il avait fait bonne chasse. Pour répondre à celte question, il voulut tirer de sa gibecière la patte qu’il venait de couper à la louve; mais quelle ne fut point sa surprise, en trouvant, au lieu d'une patte , une main , et à l’un des doigts un anneau que le gentilhomme reconnut pour être celui de sa femme ! 11 se rendit immédiatement auprès d’elle, et la trouva blessée et cachant son avant-bras. Ce bras n’avait plus de main; on y rajusta ce quo
t.i ICICliRK. 13
mon affaire... Je ne t’écoute plus. J’ai hâte, et j’ai jappé déjà... Quel bonheur! chasser seule, au clair de lune, et seule mordre la biche, l’homme aussi, s’il en vient ; mordre l’enfant si tendre, et la femme surtout, oh! la femme, y mettre la dent!... Je les hais toutes... Pas une autant que toi... Mais ne recules pas, je ne te mordrai pas; tu me répugnes trop, et, d’ailleurs, tu n’as pas de sang... Du sang, du sang! c’est ce qu’il faut. »
Il n’y a pas à dire non : « Rien de plus aisé, madame. Ce soir, à neuf heures, vous boirez. Enfermez-vous. Transformée, pendant qu’on vous croit là, vous courrez la forêt. »
Cela se fait, et la dame, au matin, se trouve excédée, abattue; elle n’en peut plus. Elle doit, cette nuit, avoir fait trente lieues. Elle a chassé, elle a tué ; elle est pleine de sang. Mais ce sang vient peut-être des ronces où elle s’est déchirée.
Grand orgueil, et péril aussi pour celle qui a fait ce miracle. La dame qui l’exigea, cependant, la reçoit fort sombre ; « O sorcière, que tu as là un épouvantable pouvoir! Je ne l’aurais pas deviné! Mais maintenant j’ai peur et j’ai horreur... Oh! qu’à bon droit tu es haïe! Quel beau jour ce sera, quand tu seras brûlée! Je te perdrai quand je voudrai. Mes paysans, ce soir, repasseraient sur toi
le chasseur avait rapporté , et force fut à la dame d'avouer que c'était bien elle qui, sous la forme de louve, avait attaqué le chasseur, et s'était sauvée ensuite en laissant une patte sur le champ de bataille. Le mari eut la cruauté de la livrer à la justice, cl elle fut brûlée.
leurs faux, si je disais un mot de cette nuit... Vat-en, noire, exécrable vieille! »
Elle est précipitée par les grands, ses patrons, dans d’étranges aventures. N’ayant que le château qui la garde du prêtre, la défende un peu du bûcher, que refusera-t-elle à ses terribles protecteurs? Si le baron, revenu des croisades, de Nicopolis, par exemple, imitateur de la vie turque, la lait venir, la charge de voler pour lui des enfants? que fera-t-elle? Ces razzias, immenses en pays grec, où parfois deux mille pages entraient à la fois au sérail, n’étaient nullement inconnues aux chrétiens (aux barons d’Angleterre dès le douzième siècle, plus tard aux chevaliers de Rhodes ou Malte). Le fameux Gilles de Retz, le seul dont on fît le procès, fut puni non d’avoir enlevé ses petits serfs (chose peu rare), mais de les avoir immolés à Satan. Celle qui les volait, et qui, sans doute, ignorait leur destin, se trouvait entre deux dangers. D’une part, la fourche et la faux du paysan, de l’autre, les tortures de la tour qu’un refus lui aurait values. L’homme de Retz, son terrible Italien \ eût fort bien pu la piler au mortier.
1 Voir mon Histoire de France, et surtout la savante et exacte notice de notre si regrettable Armand Guéraud : Notice sur Cilles de Rais, Nantes, 1855 (reproduite dans la Biographie bretonne de M. Levot). — On y voit que les pourvoyeurs de l’horrible charnier d'enfants étalent généralement des hommes. La Meffraye, qui s’en mêlait aussi, était-elle sorcière? On ne le dit pas. M. Guéraud devait publier le Procès. 11 est à désirer qu’on fasse celte publication, mais sincère, intégrale, non mutilée. Les manuscrits sont à
ne
De tous côtés, périls et pains. Nulle situation plus horriblement corruptrice. Les sorcières ellesmêmes ne niaient pas les absurdes puissances que le peuple leur attribuait. Elles avouaient qu’avec une poupée percée d’aiguilles , elles pouvaient envoûter, faire maigrir, faire périr qui elles voulaient. Elles avouaient qu’avec la mandragore, arrachée du pied du gibet (par la dent d’un chien, disaient-elles, qui ne manquait pas d’en mourir), elles pouvaient pervertir la raison, changer les hommes en bêtes, livrer les femmes aliénées et folles. Bien plus terrible encore le délire furieux de la Pomme épineuse (ou Datura) qui fait danser à mort1, subir mille hontes, dont on n’a ni conscience, ni souvenir.
De là d’immenses haines, mais aussi d’extrêmes terreurs. L’auteur du Marteau des Sorcières, Sprenger raconte avec effroi qu’il vit, par un temps de neige, toutes les routes étant défoncées, une misérable population, éperdue de peur, et maléficiée de maux trop réels, qui couvrait tous les abords
Nantes, à Paris. Mon savant ami, M. Dugast-Malifeux, m’apprend qu’il en existe une copie plus complète que ces originaux aux archives de Thouars (provenant des la Trémouilie et des Serrant).
1 Poucbet , Solanées et Botanique générale. — Nyslen , Dictionnaire de médecine (édition Littré et Robin), article Datura. Les voleurs n’emploient que trop ces breuvages. Ils en firent prendre un jour au bourreau d'Aix et à sa femme, qu'ils voulaient dépouiller de leur argent ; ces deux personnes entrèrent dans un si étrange délire, que pendant toute une nuit ils dansèrent tout nus dans un cimetière.
d’une petite ville d’Allemagne. Jamais, dit-il, vous ne vîtes de si nombreux pèlerinages à Notre-Dame de Grâce ou Notre-Dame .des Ermites. Tous ces gens, par les fondrières, clochant, se traînant, tombapt, s’en allaient à la sorcière, implorer leur grâce du Diable. Quels devaient être l’orgueil et l’emportement de la vieille de voir tout ce peuple à ses pieds 1 !
1 Cet orgueil la menait parfois à un furieux libertinage. De là ce mot allemand : « La sorcière en son gr enier a montré à sa camarade quinze beaux fils en habit vert, et lui a dit : • Choisis; ils sont à toi. » — Son triomphe était de changer les rôles, d’infliger comme épreuves d’amour les plus choquants outrages aux'nonles, aux grands, qu'elle abrutissait. On sait que les reines, aussi bien que les rois, les hautes dames (en Italie encore au dernier siècle, Collection Maurepas, XXX, 111), recevaient, tenaient cour au moment le plus rebutant, et se faisaient servir aux choses les moins désirables par les personnes favorisées. De la fantasque idole, on adorait, on se disputait tout. Pour peu qu’elle fût jeune et jolie, moqueuse, il n’était pas d’épreuve si basse, si choquante que scs animaux domestiques (le sigisbé, l’abbé, un page fou) ne fussent prêts à subir, sur l’idée sotte qu’un philtre répugnant avait plus de vertu. Cela déjà est triste pour la nature humaine. Mais que dire de cette chose prodigieuse que la sorcière, ni grande dame, ni jolie, ni jeune , pauvre , et peut-être une serve, en sales haillons, par sa malice seule, je ne sais quelle furie libertine, une perfide fascination, hébétât, dégradât à ce point les plus graves personnages? Des moines d'un couvent du Rhin, de ces fiers couvents germaniques où l’on n’entrait qu’avec quatre cents ans de noblesse , firent à Sprenger ce triste aveu : « Nous l’avons vue ensorceler trois de nos abbés tour à tour, tuer le quatrième, disant avec effronterie : « Je l’ai fait et le ferai, et ils ne pourront se tirer « de là, parce qu’ils ont mangé, etc. » (Comederunt meam..., etc. Sprenger, Maliens malcficarum, quœstio, Vil, p. 8i.) Le pis pour Sprenger, et ce qui fait son désespoir, c’est qu’elle est tellement protégée, sans doute par ces fous, qu’il n’a pu la brûler. « Fateor quia nobis non aderat ulciscendi aut inquirendi super eam facultas ; ideo adhuc superest. »
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Les sorcières prenaient peu de peine pour cacher leur jeu. Elles s’en vantaient plutôt, et c’est de leur bouche même que Sprenger a recueilli une grande partie des histoires qui ornent son manuel. C’est un livre pédantesque, calqué ridiculement sur les divisions et subdivisions usitées par les Thomistes, mais naïf, très convaincu, d’un homme vraiment effrayé, qui, dans ce duel terrible entre Dieu et le Diable où Dieu permet généralement que le Diable ait l’avantage, ne voit de remède qu’à poursuivre celui-ci la flamme en main, brûlant au plus vite les corps où il élit domicile.
Sprenger n’a eu que le mérite de faire un livre plus complet, qui couronne un vaste système, toute une littérature. Aux anciens pénitentiaires, aux manuels des confesseurs pour l’inquisition des
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péchés, succédèrent les directoria pour l’inquisition de l’hérésie, qui est le plus grand péché. Mais pour la plus grande hérésie, qui est la sorcellerie, on fit des directoria ou manuels spéciaux, des Marteaux pour les sorcières. Ces manuels, constamment ^enrichis par le zèle des dominicains, ont atteint leur perfection dans le Malleus de Sprenger, livre qui le guida lui-même dans sa grande mission d’Allemagne et resta pour un siècle le guide et la lumière des tribunaux d’inquisition.
Comment Sprenger fut-il conduit à étudier ces matières? Il raconte qu’étant à Rome, au réfectoire . où les moines hébergeaient des pèlerins, il en vit deux de Bohême; l’un jeune prêtre, l’autre son père. Le père soupirait et priait pour le succès de son voyage. Sprenger, ému de charité, lui demande d’où vient son chagrin. C’est que son fils est possédé; avec grande peine et dépense-, il l’amène à Rome, au tombeau des saints. « Ce fils, où est-il! dit le moine. — A côté de vous. A cette réponse, j’eus peur, et me reculai. J’envisageai le jeune prêtre et fus étonné de le voir manger d’un air très modeste et répondre avec douceur. Il m’apprit qu’ayant parlé un peu durement à une vieille, elle lui avait jeté un sort; ce sort était sous un arbre. Sous lequel? la sorcière s’obstinait à ne pas le dire. » Sprenger, toujours par charité, se mit à mener le possédé d’ 'église en église et de relique en relique. A chaque station, exorcisme,
u sonciÈtiE.
fureur, cris, contorsions, baragouinage en toute langue et force gambades. Tout cela devant le peuple, qui les suivait, admirait, frissonnait. Les diables, si communs en Allemagne, étaient plus rares en Italie. En quelques jours, Rome ne parlait d’autre chose. Cette affaire, qui fit grand bruit, recommanda sans nul doute le dominicain à l’attention. Il étudia, compila tous les Mallei et autres manuels manuscrits, et devint de première force en procédure démoniaque. Son Maliens dut être fait dans les vingt ans qui séparent cette aventure de la grande mission donnée à Sprenger par le pape Innocent VIII, en 1484.
Il était bien nécessaire de choisir un homme . adroit pour cette mission d’Allemagne, un homme d'esprit, d’habileté, qui vainquît la répugnance des loyautés germaniques au ténébreux système qu’il s’agissait d’introduire. Rome avait eu aux Pays-Bas un rude échec qui y mit l’Inquisition en honneur et, par suite, lui ferma la France (Toulouse seule, comme ancien pays albigeois, y subit l’Inquisition). Vers l’année 1460, un pénitencier de Rome, devenu doyen d’Arras, imagina de frapper un coup de terreur sur les chambres de rhétorique (ou réunions littéraires), qui commençaient à discuter des matières religieuses. Il brûla comme sorcier un de ces rhétoriciens et, avec lui, des bourgeois riches, des chevaliers même. La noblesse, ainsi touchée, s’irrita; la voix publique s’éleva avec violence. L'Inquisition fut conspuée, maudite,
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surtout en France. Le parlement de Paris lui ferma rudement la porte, et Rome, par sa maladresse, perdit cette occasion d’introduire dans tout le Nord cette domination de terreur.
Le moment semblait mieux choisi vers 1484. L’Inquisition, qui avait pris en Espagne des proportions si terribles et dominait la royauté, semblait alors devenue une institution conquérante, qui dût marcher d’elle-même, pénétrer partout et envahir tout. Elle trouvait, il est vrai, un obstacle en Allemagne, la jalouse opposition des princes ecclésiastiques, qui, ayant leurs tribunaux, leur inquisition personnelle, ne s’étaient jamais prêtés à recevoir celle de Rome. Mais la situation de ces princes, les très grandes inquiétudes que leur donnaient les mouvements populaires, les rendaient plus maniables. Tout le Rhin et la Souabe, l’Orient même vers Saltzbourg, semblaient minés en dessous. De moment en moment éclataient des révoltes de paysans. On aurait dit un immense volcan souterrain, un invisible lac de feu, qui, de place en place, se fût révélé par des jets de flamme. L’Inquisition étrangère, plus redoutée que l’allemande, arrivait ici à merveille pour terroriser le pays, briser les esprits rebelles, brûlant comme sorciers aujourd’hui ceux qui, peut-être demain, auraient été insurgés. Excellente arme populaire pour dompter le peuple, admirable dérivatif. On allait détourner l’orage cette fois sur les sorciers, comme en 1349 et dans tant d’autres occasions, on l’avait lancé sur les juifs.
Seulement il fallait un homme. L’inquisiteur
qui, le premier, devant les cours jalouses de Mayence et de Cologne, devant le peuple moqueur do Francfort ou de Strasbourg, allait dresser son. tribunal, devait être un homme d’esprit. Il fallait que sa dextérité personnelle balançât, fit quelquefois oublier l’odieux de son ministère. Rome, du reste, s’est piquée toujours de choisir très bien les hommes. Peu soucieuse des questions, beaucoup des personnes, elle a cru, non sans raison, que le succès des affaires dépendait du caractère tout spécial des agents envoyés dans chaque pays. Sprenger était-il bien l’homme? D’abord, il était Allemand, dominicain, soutenu d’avance par cet ordre redouté, par tous ses couvents, ses écoles. Un digne fils des écoles était nécessaire, un bon scolastique, un homme ferré sur la Somme, ferme sur son saint Thomas, pouvant toujours donner des textes. Sprenger était tout cela. Mais, de plus, c’était un sot.
« On dit, on écrit souvent que dia-bolus vient de dia, deux, et bolus, bol ou pilule, parce qu’avalant à la fois et l’âme et le corps, des deux choses il ne fait qu’une pilule, un même morceau. Mais (dit-il, continuant avec la gravité de Sganarelle), selon l’étymologie grecque, diabolus signifie clausus ergastulo ; ou bien, defluens (Teufel?) c’est à dire tombant, parce qu’il est tombé du ciel. »
D’où vient maléfice? « De maleficiendo , qui signifie malè de fide sentiendo. » Étrange étymologie, mais d’une portée très grande. Si le maléfice est
LF, MARTEAU DES SOJICIÈRES.
assimilé aux mauvaises opinions, tout sorcier est un hérétique , et tout douteur est un sorcier. On peut brûler comme sorciers tous ceux qui penseraient mal. C’est ce qu’on avait fait à Arras, et ce qu’on voulait peu à peu établir partout.
Voilà l’incontestable et solide mérite de Sprenger. Il est sot, mais intrépide; il pose hardiment les thèses les moins acceptables. Un autre essayerait d’éluder, d’atténuer, d’amoindrir les objections. Lui, non. Dès la première page, il montre de face , expose une à une les raisons naturelles , évidentes, qu’on a de ne pas croire aux miracles diaboliques. Puis il ajoute froidement : Autant tf erreurs hérétiques. Et sans réfuter les raisons, il copie les textes contraires, saint Thomas, Bible, légendes canonistes et glossateurs. Il vous montre d’abord le bon sens , puis le pulvérise par l’autorité.
Satisfait, il se rasseoit, serein, vainqueur; il semble dire : Eh bien! maintenant, qu’en ditesvous? Seriez-vous bien assez osé pour user de votre raison?... Allez donc douter, par exemple, que le Diable ne s’amuse à se mettre entre les époux, lorsque tous les jours l’Église et les canonistes admettent ce motif de séparation !
Cela, certes, est sans réplique. Personne ne soufflera. Sprenger, en tête de ce manuel des juges, déclarant le moindre doute hérétique, le juge est lié; il sent qu’il ne doit pas broncher; que, si malheureusement il avait quelque tentation de doute
ou d’humanité, il lui faudrait commencer par se condamner et se brûler lui-même.
C’est partout la même méthode. Le bon sens d’abord; puis de front, de face et sans précaution, la négation du bon sens. Quelqu’un, par exemple, serait tenté de dire que, puisque l’a mour est dans l’âme, il n’est pas bien nécessaire de supposer qu’il y faut l’action mystérieuse du Diable. Cela n’est-il pas spécieux? « Non pas, dit Sprenger, distinguo. Celui qui fend le bois n’est pas cause de la combustion ; il est seulement cause indirecte. Le fendeur de bois, c’est l’amour (voir Denis l’Aréopagite, Origène, Jean Damascène). Donc l’amour n’est que la cause indirecte de l’amour. »
Voilà ce que c’est que d’étudier. Ce n’est pas une faible école qui pouvait produire un tel homme. Cologne seule, Louvain, Paris, avaient les machines propres à mouler le cerveau humain. L’école de Paris était forte; pour le latin de cuisine, qu’opposer au Jatwtus de Gargantua? Mais plus forte était Cologne, glorieuse reine des ténèbres, qui a donné à Ilutten le type des Obscur i viri, des obscurantins et ignorantins, race si prospère et si féconde.
Ce solide scolastique, plein de mots, vide de sens, ennemi juré de la nature, autant que de la raison , siège avec une foi superbe dans ses livres et dans sa robe, dans sa crasse et sa poussière. Sur la table de son tribunal, il a la Somme d’un côté,
LE MAUTEAÜ DES SOUCIÉ NES
de l’autre le Directorium. Il n’en sort pas. A tolit le reste il sourit. Ce n’est pas à un homme comme lui qu’on en fait accroire, ce n’est pas lui qui donnera dans l’astrologie ou dans l’alchimie, sottises pas encore assez sottes, qui mèneraient à l’observation. Que dis-je? Sprenger est esprit fort, il doute des vieilles recettes. Quoique Albert le Grand assure que la sauge dans une fontaine suffit pour faire un grand orage, il secoue la tête. La sauge? à d’autres! je vous prie. Pour peu qu’on ait d’expérience, on reconnaît ici la ruse de Celui qui voudrait faire perdre sa piste et donner le change, l’astucieux Prince de l’air ; mais il y aura du mal, il a affaire à un docteur plus malin que le Malin.
J’aurais voulu voir en face ce type admirable du juge et les gens qu’on lui amenait. Des créatures que Dieu prendrait dans deux globes différents ne seraient pas plus opposées, plus étrangères l’une à l’autre, plus dépourvues de langue commune. La vieille, squelette déguenillé à l’œil flamboyant de malice, trois fois recuite au feu d’enfer; le sinistre solitaire, berger de la forêt Noire, ou des hauts déserts des Alpes : voilà les sauvages qu’on présente à l’œil terne du savantasse, au jugement du scolastique.
Us ne le feront pas, du reste, suer longtemps en son lit de justice. Sans torture, ils diront tout. La torture viendra, mais après, pour complément et ornement du procès-verbal. Us expliquent et content par ordre tout ce qu’ils ont fait. Le Diable est l’intime ami du berger, et il couche avec la sor-
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cière. Elle en sourit, elle en triomphe. Elle jouit visiblement de la terreur de l’assemblée.
Voilà une vieille bien folle; le berger ne l’est pas moins. Sots? Ni l’un ni l’autre. Loin de là, ils sont affinés, subtils, entendent pousser l’herbe et voient à travers les murs. Ce qu’ils voient le mieux encore, ce sont les monumentales oreilles d’âne qui ombragent le bonnet du docteur. C’est surtout la peur qu’il a d’eux. Car il a beau faire le brave, il tremble. Lui-même avoue que le prêtre, s’il n’y prend garde, en conjurant le démon, le décide parfois à changer de gîte, à passer dans le prêtre même, trouvant plus flatteur de loger dans un corps consacré à Dieu. Qui sait si ces simples diables de bergers et de sorcières n’auraient pas l’ambition d’habiter un inquisiteur ? Il n’est nullement rassuré, lorsque, de sa plus grosse voix, il dit à la vieille : « S’il est si puissant, ton maître, comment ne sens-je point ses atteintes? » — « Et je ne les sentais que trop, dit le pauvre homme dans son livre. Quand j 'étais à Ratisbonne, que de fois il venait frapper aux carreaux de ma fenêtre! Que de fois il enfonçait des épingles à mon bonnet! Puis c’étaient cent visions, des chiens, des singes, etc. »
La plus grande joie du Diable, ce grand logicien, c’est de pousser au docteur, par la voix de la fausse vieille, des arguments embarrassants, d’insidieuses questions, auxquels il n’échappe guère qu’en faisant comme ce poisson qui s’enfuit en troublant
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l’eau et la noircissant comme l’encre. Par exemple : « Le Diable n’agit qu’autant que Dieu le permet. Pourquoi punir ses instruments? » — Ou bien : « Nous ne sommes pas libres. Dieu permet, comme pour Job, que le Diable nous tente et nous pousse, nous violente avec des coups... Doit-on punir qui n’est pas libre? » — Sprenger s’en tire en disant : « Vous êtes des êtres libres (ici force textes). Vous n’ 'êtes serfs que de votre pacte avec le Malin. » — A quoi la réponse serait trop facile : « Si Dieu permet au Malin de nous tenter de faire un pacte, il rend ce pacte possible, etc. »
« Je suis bien bon, dit-il, d’écouter ces gens-là! Sot qui dispute avec le Diable. » — Tout le peuple dit comme lui. Tous applaudissent au procès; tous sont émus, frémissants, impatients de l’exécution. De pendus, on en voit assez. Mais le sorcier et la sorcière, ce sera une curieuse fête de voir comment ces deux fagots pétilleront dans la flamme.
Le juge a le peuple pour lui. Il n’est pas embarrassé. Avec le Directorium , il suffirait de trois témoins. Comment n’a-t-on pas trois témoins, surtout pour témoigner le faux? Dans toute ville médisante, dans tout village envieux, plein de haines de voisins, les témoins abondent. Au reste, le Directorium est un livre suranné, vieux d’un siècle. Au quinzième, siècle de lumière, tout est perfectionné. Si l’on n’a pas de témoins, il suffit de la voix publique, du cri général *.
‘ Faustin llélie, dans son savant et lumineux Traité de l'instnic-
ISS
LA SOnCIÉttE.
Cri sincère, cri de la peur, cri lamentable des victimes, des pauvres ensorcelés. Sprenger en est fort touché. Ne croyez pas que ce soit de ces scolastiques insensibles, hommes de sèche abstraction. Il a un cœur. C’est justement pour cela qu’il tue si facilement. Il est pitoyable, plein de charité. Il a pitié de cette femme éplorée, naguère enceinte, dont la sorcière étouffa l’enfant d’un regard. Il a pitié du pauvre homme dont elle a fait grêler le champ. 11 a pitié du mari qui, n’étant nullement sorcier, voit bien que sa femme est sorcière, et la traîne, la corde au cou, à Sprenger, qui la fait brûler.
Avec un homme cruel, on s’en tirerait peut-être ; mais, avec ce bon Sprenger, il n’y a rien à espérer. Trop forte est son humanité ; on est brûlé sans remède, ou bien il faut bien de l'adresse, une grande présence d’esprit. Un jour, on lui porte plainte de la part de trois bonnes danjes de Strasbourg qui, au môme jour, à la même heure, ont été frappées de coups invisibles. Comment'} Elles ne peuvent accuser qu’un homme de mauvaise mine qui leur aura jeté un sort. Mandé devant l’inquisiteur, l’homme proteste, jure par tous les * saints qu’il ne connaît point ces dames, qu’il ne les a jamais vues. Le juge ne veut point le croire.
tion criminelle (t. I, 398), a parfaitement expliqué comment Innocent III, vers 1200, supprime les garanties de l'Accusation, jusque là nécessaires (surtout la peine de la calomnie que pouvait encourir l'accusateur). On y substitue les procédures ténébreuses, la Dénonciation, V Inquisition. Voir dans Soldan la légèreté terrible des dernières prteidures. On versa le sang comme l’eau.
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Pleurs, serments, rien ne servait. Sa grande pitié pour les dames le rendait inexorable, indigné des dénégations. Et déjà il se levait. L’homme allait être torturé, et là il eût avoué, comme faisaient les plus innocents. Il obtient de parler et dit : « J’ai mémoire, en effet, qu’hier, à cette heure, j’ai battu... qui? non des créatures baptisées, mais trois chattes qui furieusement sont venues pour me mordre aux jambes... » — Le juge, en homme pénétrant, vit alors toute l’affaire; le pauvre homme était innocent ; les dames étaient certainement à tels jours transformées en chattes, et le Malin s’amusait à les jeter aux jambes des chrétiens pour perdre ceux-ci et les faire passer pour sorciers. •
Avec un juge moins habile, on n’eût pas deviné ceci. Mais on ne pouvait toujours avoir un tel homme. Il était bien nécessaire que, toujours sur la table de l’Inquisition , il y eût un bon guide-âne qui révélât au juge, simple et peu expérimenté, les ruses du vieil Ennemi, les moyens de les déjouer, la tactique habile et profonde dont le grand Sprenger avait si heureusement fait usage dans ses campagnes du Rhin. Dans cette vue, le Malleus, qu’on devait porter dans la poche, fut imprimé généralement dans un format rare alors, le petit-18. Il n’eût pas été séant qu’à l’audience, embarrassé, le juge ouvrit sur la table un in-folio. Il pouvait, sans affectation, regarder du coin de l’œil, et sous la table, fouiller son manuel de sottise.
Le Maliens , comme tous les livres de ce genre, contient un singulier aveu, c’est que le Diable gagne du terrain , c’est à dire que Dieu en perd ; que le genre humain, sauvé par Jésus, devient la conquête du Diable. Celui-ci, trop visiblement, avance de légende en légende. Que de chemin il a fait depuis les temps de l’Évangile, où il était trop heureux de se loger dans des pourceaux, jusqu’à l’époque de Dante, où, théologien et juriste, il argumente avec les saints, plaide, et, pour conclusion d’un syllogisme vainqueur, emportant l’âme disputée, dit avec un rire triomphant : « Tu ne savais pas que j’étais logicien ! »
Aux premiers temps du moyen âge, il attend encore l’agonie pour prendre lame et l’emporter. Sainte Ilildegarde (vers 1100) croit « qu’il ne peut pas entrer dans le corps d'un homme vivant, autrement les membres se disperseraient; c’est l’ombre et la fumée du Diable qui y entrent seulement. » Cette dernière lueur de bon sens disparaît au douzième siècle. Au treizième, nous voyons un prieur qui craint tellement d’être pris vivant, qu’il se fait garder jour et nuit par deux cents hommes armés.
Là commence une époque de terreurs croissantes, où l’homme se fie de moins en moins à la protection divine. Le Démon n’est plus un esprit furtif, un voleur de nuit qui se glisse dans les ténèbres ; c’est l’intrépide adversaire, l’audacieux singe de Dieu, qui, sous son soleil, en plein jour, contrefait sa création. Qui dit cela? La légende? Non, mais les plus grands docteurs. Le Diable transforme tous les êtres, dit Albert le Grand.
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Saint Thomas va bien plus loin. « Tous les changements , dit-il, qui peuvent se taire de nature et par les germes , le Diable peut les imiter. » Étonnante concession, qui, dans une bouche si grave, ne va pas à moins qu’à constituer un Créateur en face du Créateur ! « Mais pour ce qui peut se faire sans germer, ajoute-t-il, une métamorphose d’homme en bête, la résurrection d’un mort, le Diable ne peut les faire. » Voilà la part de Dieu petite. En propre, il n’a que le miracle, l’action rare et singulière. Mais le miracle quotidien , la vie , elle n’est plus à lui seul : le Démon, son imitateur, partage avec lui la nature.
Pour l’homme, dont les faibles yeux ne font pas différence de la nature créée de Dieu à la nature créée du Diable, voilà le monde partagé. Une terrible incertitude planera sur toute chose. L’innocence de la nature est perdue. La source pure, la blanche fleur, le petit oiseau, sont-ils bien de Dieu, ou de perfides imitations, des pièges tendus à l’homme?... Arrière! tout devient suspect. Des deux créations, la bonne, comme l’autre en suspicion, est obscurcie et envahie. L’ombre du Diable voile le jour, elle s’étend sur toute vie. A juger par l’apparence et par les terreurs humaines, il ne partage pas le monde, il l’a usurpé tout entier.
Les choses en sont là au temps de Sprenger. Son livre est plein des aveux les plus tristes sur l’impuissance de Dieu. ïl permet, dit-il, qu’il en soit ainsi. Permettre une illusion si complète, laisser croire que le Diable est tout, Dieu rien, c’est plus
que permettre, c’est décider la damnation d’un monde d’âmes infortunées que rien ne défend contre cette erreur. Nulle prière, nulle pénitence, nul pèlerinage ne suffit; non pas même (il en fait l’aveu) le sacrement de l’autel. Etrange mortification! Des nonnes, bien confessées, l 'hostie dans la bouche , avouent qu’à ce moment même elles ressentent l’infernal amant, qui, sans vergogne ni peur, les trouble et ne lâche pas, prise. Et, presséeê de questions, elles ajoutent, en pleurant, qu’il a le corps, parce qu'il a l’âme.
Les anciens Manichéens, les modernes Albigeois, furent accusés d’avoir cru à la puissance du Mai qui luttait à côté du Bien , et fait le Diable égal de Dieu. Mais ici il est plus qu’égal. Si Dieu, dans l’hostie , ne fait rien , le Diable paraît supérieur.
Je ne m’étonne pas du spectacle étrange qu’offre alors le monde. L’Espagne, avec une sombre fureur, l’Allemagne, avec la colère effrayée et pédantesque dont témoigne le Maliens, poursuivent l’insolent vainqueur dans les misérables où il élit domicile; on brûle, on détruit les logis vivants où il s’était établi. Le trouvant trop fort dans lame, on veut le chasser des corps. A quoi bon? Brûlez cette vieille, il s’établit chez la voisine; que dis-je? il se saisit parfois (si nous en croyons Sprenger) du prêtre qui l’exorcise, triomphant dans son juge même.
Les dominicains, aux expédients, conseillaient
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pourtant d’essayer l’intercession de la Vierge , la répétition continuelle de XAve Maria. Toutefois Sprenger avoue que ce remède est éphémère. On peut être pris entre deux Ave. De là l’invention du Rosaire, le chapelet des Ave par lequel on peut sans attention marmotter indéfiniment pondant que l’esprit -est ailleurs. Des populations entières adoptent ce premier essai de l’art par lequel Loyola essayera de mener le monde, et dont ses Exercitia sont l’ingénieux rudiment.
Tout ceci semble contredire ce que nous avons dit au chapitre précédent sur la décadence de la sorcellerie. Le Diable est maintenant populaire et présent partout. Il semble avoir vaincu. Mais profite-t-il de la victoire £ Gagne-t-il en substance?
Oui, sous l’aspect nouveau de la Révolte scientifique qui va nous faire la lumineuse Renaissance. Non, sous l’aspect ancien de l’Esprit ténébreux de la sorcellerie. Ses légendes, au seizième siècle, plus nombreuses, plus répandues que jamais, tournent volontiers au grotesque On tremble, et cependant on rit ‘.
1 V. mes Mémoires de Luther, pour les Kilcrops, etc.
CENT ANS DE TOLÉRANCE EN FRANCE - RÉACTION
L’Église donnait au juge et à l’accusateur la confiscation des sorciers. Partout où le droit canonique reste fort, les procès de sorcellerie se multiplient, enrichissent le clergé. Partout où les tribunaux laïques revendiquent ces affaires, elles deviennent rares et disparaissent, du moins pour cent années chez nous, 1450-1550.
Un premier coup de lumière se fait déjà au milieu du quinzième siècle, et il part de la France. L’examen du procès de Jeanne d’Arc par le Parlement, sa réhabilitation, font réfléchir sur le commerce des esprits, bons ou mauvais, sur les erreurs des tribunaux ecclésiastiques. Sorcière pour les Anglais, pour les plus grands docteurs du Concile de Bâle, elle est pour les Français une sainte, une sibylle. Sa réhabilitation inaugure
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chez nous une ère de tolérance. Le Parlement de Paris réhabilite aussi les prétendus Vaudois d’Arras. En 1498, il renvoie comme fou un sorcier qu’on lui présente. Nulle condamnation sous Charles VIII, Louis XII, François Ier.
Tout au contraire, l’Espagne, sous la pieuse Isabelle (1500), sous le cardinal Ximénès, commence à brûler les sorcières. Genève, alors sous son évêque (1515), en brûla cinq cents en trois mois. L’empereur Charles-Quint, dans ses constitutions allemandes , veut en vain établir que « la sorcellerie, causant dommage aux biens et aux personnes, est une affaire civile (non ecclésiastique). » En vain il supprime la confiscation (sauf le cas de lèse-majesté). Les petits princes-évêques, dont la sorcellerie fait un des meilleurs revenus, continuent de brûler en furieux. L’imperceptible évêché de Bamberg, en un moment, brûle six cents personnes, et celui de Wurtzbourg neuf cents ! Le procédé est simple. Employer tout d’abord la torture contre les témoins, créer des témoins à charge par la douleur, l’elfroi. Tirer de l’accusé, par l’excès des souffrances, un aveu, et croire cet aveu contre l’évidence des faits. Exemple. Une sorcière avoue avoir tiré du cimetière le corps d’un enfant mort récemment, pour user de ce corps dans ses compositions magiques. Son mari dit : « Allez au cimetière. L’enfant y est. » On le déterre, on le retrouve justement dans sa bière. Mais le juge décide, contre le témoignage de ses yeux, que