‹ La SorcièreChapitre 9 sur 25 · IC G · texte numérisé non relu

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c’est une apparence, une illusion du diable. Il préfère l’aveu de la femme au fait lui-même. Elle est brûlée *.

Les choses allèrent si loin chez ces bons princesévêques, que plus tard l’empereur le pltfs bigot qui fut jamais, l’empereur de la guerre de Trente Ans, Ferdinand II, est obligé d’intervenir, d’établir à Bamberg un commissaire impérial pour qu’on suive le droit de l’Empire, et que le juge épiscopal ne commence pas ces procès par la torture qui les tranchait d’avance, menait droit au bûcher.

On prenait les sorcières fort aisément par leurs aveux, et parfois sans tortures. Beaucoup étaient de demi-folles. Elles avouaient se transformer en bêtes. Souvent les Italiennes se faisaient chattes, et, glissant sous les portes, suçaient, disaient-elles, le sang des enfants. Au pays des grandes forêts, en Lorraine et au Jura, les femmes volontiers devenaient louves, dévoraient les passants, à les en croire (même quand il ne passait personne). On les brûlait. Des filles assuraient s’étre livrées au diable, et on les trouvait vierges encore. On les brûlait. Plusieurs semblaient avoir hâte, besoin d’être brûlées. Parfois folie, fureur. Et parfois désespoir. Une Anglaise, menée au bûcher, dit au peuple : « N’accusez mes juges. J’ai voulu me

1 Voir Soldan pour ce fait et pour tout ce qui regarde l’Allemagne.

CENT ANS DE TOLÉRANCE EN FRANCE

perdre moi-même. Mes parents s’étaient éloignés avec horreur. Mon mari m’avait reniée. Je ne serais rentrée dans la vie que déshonorée... J’ai voulu mourir... J’ai menti. »

Le premier mot exprès de tolérance, contre le sot Sprenger, son affreux Manuel et ses dominicains, fut dit par un légiste de Constance, Molitor. Il dit cette chose de bon sens, qu’on ne pouvait prendre au sérieux les aveux des sorcières, puisqu’en elles, celui qui parlait, c’était justement le père du mensonge. Il se moqua des miracles du diable, soutint qu’ils étaient illusoires. Indirectement les rieurs, Hutten, Érasme, dans les satires qu’ils firent des idiots dominicains, portèrent un coup violent à l’Inquisition. Cardan dit sans détour : « Pour avoir la confiscation, les mêmes accusaient, condamnaient, et à l’appui inventaient mille histoires. »

L’apôtre de la tolérance, Châtillon, qui soutint, contre les catholiques et les protestants à la fois, qu’on ne devait point brûler les hérétiques, sans parler des sorciers, mit les esprits dans une meilleure direction. Agrippa, Lavatier, Wyer surtout, l’illustre médecin de Clèves, dirent justement que, si ces misérables sorcières sont le jouet du Diable, il faut s’en prendre au Diable plus qu’à elles, les guérir et non les brûler. Quelques médecins de Paris poussent bientôt l’incrédulité jusqu’à prétendre que les possédées, les sorcières, no sont

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que des fourbes. C’était aller trop loin. La plupart étaient des malades sous l’empire d’une illusion.

Le sombre règne d’Henri II et de Diane de Poitiers finit les temps de tolérance. On brûle, sous Diane, les hérétiques et les sorciers. Catherine de Médicis, au contraire, entourée d’astrologues et de magiciens, eût voulu protéger ceux-ci. Ils multipliaient fort. Le sorcier Trois-Échelles, jugé sous Charles IX, les compte par cent mille et dit que la France est sorcière.

Agrippa et d’autres soutiennent que toute science est dans la Magie. Magie blanche, il est vrai. Mais la terreur des sots, la fureur fanatique, en font fort peu de différence. Contre Wyer, contre les vrais savants, la lumière et la tolérance, une violente réaction de ténèbres se fait d’où on l’eût attendu le moins. Nos magistrats, qui, depuis près d’un siècle, s’étaient montrés éclairés, équitables, maintenant lancés en grand nombre dans le Catholicon d’Espagne et la furie ligueuse, se montrent plus prêtres que les prêtres. En repoussant l’inquisition de France, ils l’égalent, voudraient l’effacer. A ce point qu’en une fois le seul Parlement de Toulouse met au bûcher quatre cents corps humains. Qu’on juge de l’horreur, de la noire fumée de tant de chair, de graisse, qui, sous les cris perçants, les hurlements, fond horriblement, bouillonne! Exécrable et nauséabond spectacle

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qu’on n’avait pas vu depuis les grillades et les rôtissades albigeoises !

Mais cela, c’est trop peu encore pour Bodin, le légiste d’Angers, l’adversaire violent de Wyer. Il commence par dire que les sorciers sont si nombreux, qu’ils pourraient en Europe refaire une armée de Xercès, de dix-huit cent mille hommes. Puis il exprime (à la Caligula) le vœu que ces deux millions d’hommes soient réunis pour qu’il puisse, lui Bodin, les juger, les brûler d’un seul coup.

La concurrence s’en mêle. Les gens de loi commencent à dire que le prêtre, souvent trop lié avec la sorcière, n’est plus un juge sûr. Les juristes, en effet, paraissent un moment plus sûrs encore. L’avocat jésuite del Rio en Espagne, Remy (1596) en Lorraine, Boguet (1G02) au J ura, Leloyer (1605) dans l’Anjou, sont gens incomparables, à faire mourir d’envie Torquemada.

En Lorraine, ce fut comme une contagion terrible de sorciers, de visionnaires. La foule, désespérée par le passage continuel des troupes et des bandits, ne priait plus que le Diable. Les sorciers entraînaient le peuple. Maints villages, effrayés, entre deux terreurs, celle des sorciers et celle des juges, avaient envie de laisser là leurs terres et de s’enfuir, si l’on en croit Remy, le juge de Nancy. Dans son livre dédié au cardinal de Lorraine (1596), il assure avoir brûlé en seize années huit cents

sorcières. « Ma justice est si bonne, dit-il, que, l’an dernier, il y en a eu seize qui se sont tuées pour ne pas passer par mes mains. »

Les prêtres étaient humiliés. Auraient -ils pu faire mieux que ce laïque? Aussi les moines seigneurs de Saint-Claude, contre leurs sujets, adonnés à la sorcellerie, prirent pour juge un laïque, l’honnête Boguet. Dans ce triste Jura, pays pauvre de maigres pâturages et de sapins, le serf sans espoir se donnait au Diable. Tous adoraient le chat noir.

Le livre de Boguet (1602) eut# une autorité immense. Messieurs des Parlements étudièrent, comme un manuel, ce livre d’or du petit juge de Saint-Claude. Boguet, en réalité, est un vrai légiste, scrupuleux même, à sa manière. Il blâme la perfidie dont on usait dans ces procès ; il ne veut pas que l’avocat trahisse son client ni que le juge promette grâce à l’accusé pour le faire mourir. Il blâme les épreuves si peu sûres auxquelles on soumettait encore les sorcières. « La torture, dit-il, est superflue; elles n’y cèdent jamais. » Enfin il a l’humanité de les faire étrangler avant qu’on les jette au feu, sauf toutefois les loups-garous, « qu’il faut avoir bien soin de brûler vifs. » Il ne croit pas que Satan veuille faire pacte avec les enfants : « Satan est fin ; il sait trop bien qu’au dessous de quatorze ans ce marché avec un mineur pourrait être cassé pour défaut d’âge et de discrétion. » Voilà donc les enfants sauvés? Point du tout; il se

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contredit; ailleurs, il croit qu’on ne purgera cette lèpre qu’en brûlant tout, jusqu’aux berceaux. Il en fût venu là s’il eût vécu. Il fit du pays un désert. Il n’y eut jamais un juge plus consciencieusement exterminateur.

Mais c’est au Parlement de Bordeaux qu’est poussé le cri de victoire de la juridiction laïque dans le livre de Lancre : Inconstance des démons (1612). L’auteur, homme d’esprit, conseiller de ce Parlement, raconte en triomphateur sa bataille contre le Diable au pays basque, où, en moins de trois mois, il- a expédié je ne sais combien de sorcières, et, ce qui est plus fort, trois prêtres. Il regarde en pitié l’Inquisition d'Espagne, qui, près de là, à Logroho (frontière de Navarre et de Castille), a traîné deux ans un procès et fini maigrement par un petit auto-da-fé, en relâchant tout un peuple de femmes.

Cette vigoureuse exécution de prêtres indique assez que M. do Lancre est un esprit indépendant. Il l’est en politique. Dans son livre du Prince (1617), il déclare sans ambages que « la Loi est au dessus du Roi. »

Jamais les Basques no furent mieux caractérisés que dans le livre de l'Inconstance. Chez nous, comme en Espagne, leurs privilèges les mettaient quasi en république. Les nôtres ne devaient au roi que de le servir en armes; au premier coup de tambour, ils devaient armer deux mille hommes, sous leurs capitaines basques. Le clergé ne pesait guère; il poursuivait peu les sorciers, letant luimême. Le prêtre dansait, portait l’épée, menait sa maîtresse au sabbat. Cette maîtresse était sa sacristine ou bénédicte, qui arrangeait l’église. Le curé

ne se brouillait avec personne, disait à Dieu sa messe blanche le jour, la nuit au Diable la messe noire, et parfois dans la même église. (Lancre.)

Les Basques de Bayonne et de Saint- Jean-de- Luz, têtes hasardeuses et excentriques d’une fabuleuse audace, qui s’en allaient en barque aux mers les plus sauvages harponner la baleine, faisaient nombre de veuves. Ils se jetèrent en masse dans les colonies d’Henri IV; l’empire du Canada, laissant leurs femmes à Dieu ou au Diable. Quant aux enfants, ces marins, fort honnêtes et probes, y auraient songé davantage, s’ils en eussent été sûrs. Mais, au retour de leurs absences, ils calculaient , comptaient les mois , et no trouvaient jamais leur compte.

Les femmes, très jolies, très hardies, imaginatives, passaient le jour, assises aux cimetières sur les tombes, à jaser du sabbat, en attendant quelles y allassent le soir. C’était leur rage et leur furie.

Nature les fait sorcières : ce sont les filles de la mer et de l’illusion. Elles nagent comme des poissons, jouent dans les flots. Leur maître naturel est le Prince de l’air, roi des vents et des rêves, celui qui gonflait la sibylle et lui soufflait l’avenir.

Leur juge qui les brûle est pourtant charmé d’elles : « Quand on les voit, dit-il, passer, les cheveux au vent et sur les épaules, elles vont, dans cette belle chevelure, si parées et si bien armées, que, le soleil y passant comme à travers une nuée, l’éclat en est violent et forme d’ardents éclairs... De là, la fascination de leurs yeux, dangereux en amour, autant qu’en sortilège. »

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Ce Bordelais, aimable magistrat, le premier type de ces juges mondains qui ont égayé la robe au dixseptième siècle, joue du luth dans les entr’actes, et fait même danser les sorcières avant de les faire brûler. Il écrit bien ; il est beaucoup plus clair que tous les autres. Et cependant on démêle chez lui une cause nouvelle d’obscurité, inhérente à l’époque. C’est que, dans un si grand nombre de sorcières, que le juge ne peut brûler toutes, la plupart sentent finement qu’il sera indulgent pour celles qui entreront le mieux dans sa pensée et dans sa passion. Quelle passion? D’abord, une passion populaire, l’amour du merveilleux horrible, le plaisir d’avoir peur, et aussi, s’il faut le dire, l’amusement des choses indécentes. Ajoutez une affaire de vanité : plus ces femmes habiles montrent le Diable terrible et furieux, plus le juge est flatté de dompter un tel adversaire. Il se drape dans sa victoire, trône dans sa sottise, triomphe de ce fou bavardage.

La plus belle pièce, en ce genre, est le procèsverbal espagnol de l’auto-da-fé de Logrono [(9 novembre 1610), qu’on lit dans Llorente. Lancre, qui le cite avec jalousie et voudrait le déprécier, avoue le charme infini de la fête, la splendeur du spectacle, l’effet profond de la musique. Sur un échafaud étaient les brûlées, en petit nombre, et sur un autre, la foule des relâchées. L’héroïne repentante, dont on lut la confession, a tout osé. Rien de plus fou. Au sabbat, on mange des enfants en hachis, et, pour second plat, des corps de sorciers déterrés. Les crapauds dansent, parlent, se plai-

gnent amoureusement de leurs maîtresses, les font gronder par le Diable. Celui-ci reconduit poliment les sorcières, en les éclairant avec le bras d’un enfant mort sans baptême, etc.

La sorcellerie, chez nos Basques, avait l’aspect moins fantastique. Il semble que le sabbat n’y fût alors qu’une grande fête où tous, les nobles même, allaient pour l’amusement. Au premier rang y figuraient des personnes voilées, masquées, que quelques-uns croyaient des princes. « On n’y voyait autrefois, dit Lancre, que des idiots des Landes. Aujourd'hui, on y voit des gens de qualité. » Satan, pour fêter ces notabilités locales, créait parfois en ce cas un évêque du sabbat. C’est le titre que reçut de lui le jeune seigneur Lancinena, avec qui le Diable en personne voulut bien ouvrir la danse.

Si* bien appuyées, les sorcières régnaient. Elles exerçaient sur le pays une terreur d'imagination incroyable. Nombre de personnes se croyaient leurs victimes, et réellement devenaient gravement malades. Beaucoup étaient frappées d’épilepsie et aboyaient comme des chiens. La seule petite ville d’Acqs comptait jusqu’à quarante de ces malheureux aboyeurs. Une dépendance effrayante les liait à la sorcière, si bien qu’une dame appelée comme témoin, aux approches de la sorcière quelle ne voyait même pas, se mit à aboyer furieusement, et sans pouvoir s’arrêter.

Ceux à qui l’on attribuait une si terrible puissance étaient maîtres. Personne n’eût osé leur fermer sa porte. Un magistrat même, l’assesseur cri-

minel de Bayonne, laissa faire le sabbat chez lui. Le seigneur de Saint-Pé, Urtubi, fut obligé de faire la fête dans son château. Mais sa tête en fut ébranlée au point qu’il s’imagina qu’une sorcière lui suçait le sang. La peur lui donnant du courage, avec un autre seigneur , il se rendit à Bordeaux , s’adressa au Parlement, qui obtint du roi que deux de ses membres, MM. d’Espagnet et de Lancre, seraient commis pour juger les sorciers du pays basque. Commission absolue, sans appel, qui procéda avec une vigueur inouïe, jugea en quatre mois soixante ou quatre-vingts sorcières, et en examina cinq cents, également marquées du signe du Diable, mais qui ne figurèrent au procès que comme témoins (mai -août 1609).

Ce n’était pas une chose sans péril pour deux hommes et quelques soldats d’aller procéder ainsi au milieu d’une population violente, de tête fort exaltée, d’une foule de femmes de marins, hardies et sauvages. L’autre danger, c’étaient les prêtres, dont plusieurs étaient sorciers, et que les commissaires laïques devaient juger, malgré la vive opposition du clergé.

Quand les juges arrivèrent, beaucoup de gens se sauvèrent aux montagnes. D’autres hardiment restèrent, disant que c’étaient les juges qui seraient brûlés. Les sorcières s’effrayaient si peu, qu’à l’audience elles s’endormaient du sommeil sabbatique, et assuraient au réveil avoir joui, au tribunal

même, des béatitudes de Satan. Plusieurs dirent :

« Nous ne souffrons que de ne pouvoir lui témoigner que nous brûlons de souffrir pour lui. »

Celles que l’on interrogeait disaient ne pouvoir , parler. Satan obstruait leur gosier, et leur montait à la gorge.

Le plus jeune des commissaires, Lancre, qui écrit cette histoire, était un homme du monde. Les sorcières entrevirent qu’avec un pareil homme il y avait des moyens de salut. La ligue fut rompue. Une mendiante de dix-sept ans, la Murgui (Margarita), qui avait trouvé lucratif de se faire sorcière, et qui, presque enfant, menait et offrait des enfants au Diable, se mit avec sa compagne (une Lisalda de môme âge) à dénoncer toutes les autres. Elle dit tout, écrivit tout, avec la vivacité, la violence, l’emphase espagnole, avec cent détails impudiques, vrais ou faux. Elle effraya, amusa, empauma les juges, les mena comme des idiots. Ils confièrent à cette fille corrompue, légère, enragée, la charge terrible de chercher sur le corps des filles et garçons l’endroit où Satan aurait mis sa marque. Cet endroit se reconnaissait à ce qu’il était insensible, et qu’on pouvait impunément y enfoncer des aiguilles. Un chirurgien martyrisait les vieilles, elle les jeunes, qu’on appelait comme témoins, mais qui, si elle les disait marquées, pouvaient être accusées. Chose odieuse que cette fille effrontée, devenue maîtresse absolue du sort de ces infortunés, allât leur enfonçant l’aiguille, et pût à volonté désigner ces corps sanglants à la mort!

Elle avait pris un tel empire sur Lancre, quelle lui fait croire que, pendant qu’il dort à Saint-Pé, dans son hôtel, entouré de ses serviteurs et de son escorte, le Diable est entré la nuit dans sa chambre, qu’il y a dit la Messe noire, que les sorcières ont été jusque sous ses rideaux pour l’empoisonner, mais quelles l’ont trouvé bien gardé de Dieu. La Messe noire a été servie parla dame de Lancinena, à qui Satan a fait l’amour dans la chambre même du juge. On entrevoit le but probable de ce misérable conte : la mendiante en veut à la dame, qui était jolie, et qui eût pu, sans cette calomnie, prendre aussi quelque ascendant sur le galant commissaire.

Lancre et son confrère, effrayés, avancèrent, n’osant reculer. Ils firent planter leurs potences royales sur les places même où Satan avait tenu le sabbat. Cela effraya, on les sentit forts et armés du bras du roi. Les dénonciations plurent comme grêle. Toutes les femmes, à la queue, vinrent s’accuser l’une l’autre. Puis on fit venir les enfants, pour leur faire dénoncer les mères. Lancre juge, dans sa gravité, qu’un témoin de huit ans est bon, suffisant et respectable,

M. d’Espagnet ne pouvait donner qu’un moment ' à cette affaire, devant se rendre bientôt aux États de Béarn. Lancre, poussé à son insu par la violence des jeunes révélatrices qui seraient restées en péril si elles n’eussent fait brûler les vieilles, mena le procès au galop, bride abattue. Un nombre

suffisant de sorcières furent adjugées au bûcher. Se voyant perdues, elles avaient fini par parler aussi, dénoncer. Quand on amena les premières au feu, il y eut une scène horrible. Le bourreau, l’huissier, les sergents, se crurent à leur dernier jour. La foule s’acharna aux charrettes, pour forcer ces malheureuses de rétracter leurs accusations. Des hommes leur mirent le poignard à la gorge; elles faillirent périr sous les ongles de leurs compagnes furieuses.

La justice s’en tira pourtant à son honneur. Et alors les commissaires passèrent au plus difficile, au jugement de huit prêtres qu’ils avaient en main. Les révélations des filles avaient mis ceux-ci à jour. Lancre parle de leurs moeurs comme un homme qui sait tout d’original. Il leur reproche non seulement leurs galants exercices aux nuits du sabbat, mais surtout leurs sacristines, bénédictes ou marguillières. Il répète même des contes : que les prêtres ont envoyé les maris à Terre-Neuve, et rapporté du Japon les diables qui leur livrent les femmes.

Le clergé était fort ému. L’évêque de Bayonne aurait voulu résister. Ne l’osant, il s'absenta, et désigna son vicaire général pour assister au jugement. Heureusement le Diable secourut les accusés mieux que l’évêque. Comme il ouvre toutes les portes, il se trouva, un matin, que cinq des huit échappèrent. Les commissaires, sans perdre de temps, brûlèrent les trois qui restaient.

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